Nerva et Trajan, deux grands empereurs dont l’œuvre fut magnifiée par Tacite et Pline

nervatrajanAprès l’assassinat de Domitien (empereur de 81 à 96), mort sans avoir le temps de se choisir un héritier, le Sénat décida de s’en choisir un à son goût en la personne d’un de ses membres. Il s’appelait Marcus Cocceius Nerva, et il était juriste, faisant de la poésie à temps perdu. C’était un homme sans histoire, n’ayant jamais montré la moindre ambition, ce qu’il allait prouver pendant les seize mois que dura son règne (septembre 96- janvier 98). En fait le choix sur Nerva fut fait parce qu’il avait soixante dix ans, et parce que son état de santé laissait à désirer (estomac), ce qui laissait penser que son règne serait court, ce qui fut effectivement le cas.

Cela étant, comme pour Titus, ces deux ans comptèrent dans l’histoire de l’Empire, au point de réparer la plupart des torts de son prédécesseur…ce qui lui valut de collectionner les opposants. Ces derniers lui reprochèrent de rappeler les proscrits, de distribuer des terres aux pauvres, d’avoir libéré les Juifs des tributs que Vespasien leur avait imposés, et plus encore d’avoir remis de l’ordre dans les finances. Du coup, les prétoriens mécontents de voir ce nouveau maître s’opposer à leurs brutalités, décidèrent de l’assiéger dans son palais, d’égorger certains de ses conseillers et de lui imposer de leur livrer les meurtriers de Domitien.

Ce dernier refusa tout net cette requête, et pour sauver ses collaborateurs leur offrit sa tête, ce qu’ils ne voulurent pas. Voyant cela, Nerva donna sa démission au Sénat, qui la refusa. Alors, à bout d’arguments et sentant sa fin arriver, il décida de poursuivre sa tâche jusqu’à ce qu’il se trouve un successeur capable de plaire au Sénat, empêchant ainsi les prétoriens d’en choisir un eux-mêmes. N’ayant pas de fils, il en adopta un, son choix se portant sur Trajan, sans doute le plus grand service que Nerva ait pu rendre à l’Etat. Trajan était un général qui commandait à ce moment une armée en Germanie. Pour l’anecdote, quand il apprit qu’on l’avait proclamé empereur, Trajan ne se troubla nullement, répondant au Sénat qu’il le remerciait de sa confiance, et qu’il viendrait assumer le pouvoir dès qu’il trouverait le temps…ce qui dura deux ans. Pourquoi autant de temps? Parce qu’il fallait qu’il règle le problème des Teutons.

Trajan était né en Espagne (septembre 53), d’une famille de fonctionnaires romains. Lui-même d’ailleurs était toujours resté un fonctionnaire, à moitié soldat, à moitié administrateur. Grand, robuste, de mœurs spartiates, très courageux, il formait avec sa femme Plotine ce qu’on pourrait appeler un couple idéal…pour l’époque. Plotine, en effet, se proclamait la plus heureuse des femmes parce que, si son mari la trompait de temps en temps, c’était toujours avec un garçon, jamais avec une femme. Trajan passait aussi pour un homme cultivé, emmenant toujours sur son char de général, Dion Chrysostome, célèbre rhéteur de l’époque, qui l’entretenait continuellement de philosophie…sans que Trajan ne l’écoute une seconde. En fait l’empereur se laissait bercer par la voix douce et claire du rhéteur, en pensant à tout autre chose, notamment aux frais qu’il faisait, à un plan de bataille, ou encore à un projet de pont.

Quand enfin il trouva le temps de ceindre le diadème, Pline le Jeune (61-112) fut chargé de lui adresser un panégyrique dans lequel il lui rappela courtoisement qu’il devait son élection aux sénateurs et qu’il devait donc recourir à eux pour toutes ses décisions. Trajan approuva ostensiblement ce passage, ce à quoi personne ne crut vraiment. On eut tort, car il observa strictement cette règle. A ce propos, on peut même dire que jamais le pouvoir ne lui monta à la tête. Même la menace des complots ne fit de lui un despote soupçonneux et sanguinaire, au point que quand il découvrit celui de Licinius Sura (40-108), important sénateur romain de Tarragone, il régla le problème en allant dîner chez lui. Et pour bien montrer à quel point il était sans peur, il mangea tout ce qu’on lui servait dans l’assiette, et se fit même raser par le barbier de Licinius.

Trajan était aussi un énorme travailleur, exigeant de tous ceux qui l’entouraient qu’ils soient comme lui. Par exemple, les sénateurs les plus fainéants étaient envoyés pour faire des inspections dans les provinces et les réorganiser, avec obligation de résultats. Les lettres qu’il échangeait avec eux, et dont quelques unes nous sont restées, montrent sa compétence et son activité. Ses idées politiques étaient celles d’un conservateur éclairé, faisant davantage confiance à une bonne administration qu’aux grandes réformes. Il excluait la violence, mais c’était quand même un grand militaire, ce qui veut dire qu’il savait recourir à la force si nécessaire. Ainsi, il n’hésita pas à faire la guerre à la Dacie (la Roumanie d’aujourd’hui), quand le roi Décébale (qui a régné de 87 à 106) vint menacer les conquêtes que Trajan avait faites en Germanie.

Il mena cette campagne en général brillant, battant Décébale obligé de se rendre. Trajan épargna sa vie et son trône, se limitant à lui imposer un vasselage. Cette clémence fut mal récompensée, Décébale la considérant peut-être comme un aveu de faiblesse de la part de Trajan, ce qui le conduisit à se révolter. Trajan recommença la guerre, battit de nouveau le félon, s’empara des mines d’or de Transylvanie, et, avec ce butin, finança quatre mois de jeux ininterrompus au cirque, avec dix mille gladiateurs pour célébrer sa victoire. Mais il ne se contenta pas de cela, puisqu’il lança aussi un programme de travaux publics destiné à faire de son règne un des plus mémorables dans l’histoire de l’urbanisme, du génie civil et de l’architecture.

Un gigantesque aqueduc, un nouveau port à Ostie, quatre grandes routes, l’amphithéâtre de Vérone comptent parmi ses travaux les plus remarquables. Mais le plus connu est le Forum de Trajan, dû au génie d’Apollodore (né entre 50 et 60 et décédé en 129), un Grec de Damas. Apollodore avait déjà construit (entre 102 et 104) pour Trajan le merveilleux pont des Portes de Fer sur le Danube, qui lui avait permis de prendre Décébale à revers. Pour élever la colonne qui se dresse encore en face de la Basilique Ulpia, on transporta de Paros (en mer Egée) dix-huit cubes d’un marbre spécial, dont chacun pesait cinquante tonnes, ce qui était une performance exceptionnelle pour l’époque. On y sculpta, en bas-relief, deux mille personnages dans un style  vaguement néo-réaliste, c’est-à-dire avec tendance marquée à représenter des scènes crues. Ces sculptures sont trop entassées pour être belles mais, du point de vue de la documentation, elles sont intéressantes, et c’est certainement cela qui plut beaucoup à Trajan.

Michel Escatafal

Publicités

Le capitalisme à Rome – Partie 2 : les services publics

routes romainesA l’époque de l’Empire romain, nombre de services publics étaient mieux organisés qu’ils ne le furent en Europe jusqu’au dix-huitième siècle. L’Empire avait à ce moment cent mille kilomètres de belles routes, la seule Italie possédant environ quatre cents grandes artères par lesquelles passait une circulation intense et régulière. Elles étaient si bien pavées que, par exemple, le messager envoyé à Galba par le Sénat pour lui annoncer la mort de Néron (9 juin 68) ne mit que trente-six heures pour faire cinq cents kilomètres.

Bien que s’appelant cursus publicus, la poste n’était pas publique. Calquée par Auguste sur celle de la Perse, elle ne devait servir que de valise diplomatique, c’est-à-dire à la correspondance de l’Etat, les particuliers ne pouvant en profiter qu’avec une autorisation spéciale. Le télégraphe était représenté par des signaux lumineux émis par des phares placés sur des hauteurs, et il est resté à l’identique jusqu’à…Napoléon. Le courrier privé était acheminé par des compagnies privées, ou bien confié à des amis ou à des personnes de passage. Toutefois de grands seigneurs tels que Lepidus, Apicius, Pollion, avaient un service pour leur compte dont ils étaient très fiers.

Les relais et les postes étaient remarquablement organisés. Tous les kilomètres, il y avait une borne indiquant la distance de la ville la plus proche. Tous les dix kilomètres, il existait une statio avec un restaurant, des chambres à coucher, une écurie, des chevaux frais qu’on pouvait louer. Tous les trente kilomètres, il y avait une mansio avec  les mêmes facilités, en plus spacieux et mieux organisé encore, auxquelles venaient s’ajouter une maison de prostitution. Les itinéraires étaient surveillés par des patrouilles de police, sans que toutefois ils soient tout à fait sûrs. D’ailleurs les grands seigneurs qui les parcouraient se faisaient suivre de convois entiers de chars, dans lesquels ils dormaient sous la garde de leurs domestiques armés.

Le tourisme était florissant, au point que Plutarque ironisait sur tous les globe-trotters qui infestaient la ville. Comme celle des jeunes Anglais au dix-neuvième siècle, l’éducation d’un jeune Romain n’était pas complète avant qu’il n’eut fait son « grand tour », celui-ci se faisant surtout en Grèce en s’embarquant à Ostie ou à Pouzzoles, les deux grands ports de l’époque. Les plus pauvres prenaient un des nombreux cargos qui allaient embarquer de la marchandise en Orient, alors que pour les plus riches il y avait de grands navires naviguant à voile, mais jaugeant jusqu’à mille tonneaux, longs de cent cinquante mètres et possédant des cabines de luxe, tout cela étant digne des plus beaux bateaux de croisière de nos jours. Et pour couronner le tout, la piraterie avait complètement disparu sous la règne d’Auguste qui, pour en triompher, avait organisé deux grosses armadas permanentes de surveillance en Méditerranée, les navires pouvant ainsi naviguer de nuit, en longeant les côtes, mais par crainte des tempêtes. Il n’y avait pas d’horaires parce que tout dépendait des vents. La vitesse normale était de cinq à six nœuds à l’heure. D’Ostie à Alexandrie, il fallait environ dix jours. Enfin, il faut noter que le billet était plutôt bon marché et à la portée de nombreuses bourses.

Les équipages étaient bien entraînés et ressemblaient à ceux d’aujourd’hui, même si à l’époque nombre de marins avaient un penchant marqué pour les tavernes et les lieux de prostitution. Cela dit, les commandants étaient des spécialistes qui transformèrent petit à petit le métier de la navigation en une véritable science. Le navigateur grec Hippalus (1er siècle avant notre ère) découvrit la périodicité des moussons et les voyages d’Egypte en Inde, dont la durée atteignait six mois, commencèrent d’être faits d’une seule traite. Les premières cartes naquirent, et on construisit les premiers phares. Tout cela se fit rapidement, parce que les Romains n’avaient pas seulement la passion des armes et des lois, mais celle des sciences mécaniques. Ils n’ont jamais porté les sciences mathématiques à la même hauteur spéculative que les Grecs.

En revanche ils les ont appliquées avec bien plus de sens pratique. L’assèchement du lac Fucino (Abbruzzes) fut un authentique chef d’œuvre. Et les routes construites par les Latins restent, encore de nos jours, des modèles. Ce sont les Egyptiens qui ont découvert les principes de l’hydraulique, mais ce sont les Romains qui les ont appliqués en construisant des aqueducs et des égouts de proportions colossales. C’est à eux qu’on doit le jaillissement des fontaines de la Rome d’aujourd’hui. Et Frontin (vers 35-103), qui les a organisées, les a également décrites dans un manuel de haute valeur scientifique. Il a fait notamment un rapprochement très juste entre ces travaux d’utilité publique et la totale inutilité des Pyramides et de tant de constructions grecques. On voit briller en cela le génie romain, à la fois pratique, positif, tout au service de la société, et non pas à la remorque des caprices esthétiques individuels.

Il est difficile de dire jusqu’à quel point le développement économique de Rome et de son empire a été dû à l’initiative privée ou à l’Etat. Ce dernier était propriétaire du sous-sol, d’un vaste domaine, et sans doute aussi de quelques industries de guerre. Il garantissait le prix du blé par le système des amas et entreprenait directement les grands travaux publics pour remédier au chômage. Il usait également du Trésor comme d’une banque en prêtant aux particuliers, à un taux élevé, et sur de solides garanties. Mais il n’était pas très riche. Ses crédits sous Vespasien, qui les augmenta et les administra avec une grande rigueur, ne dépassaient pas cent milliards de lires, en provenance essentiellement des impôts.

On peut dire en gros que c’était un Etat plutôt libéral que socialiste, allant jusqu’à permettre à ses généraux de battre monnaie dans les provinces qu’ils gouvernaient. Le système monétaire complexe qui résulta de ce fait fut une aubaine pour les banquiers qui échafaudèrent là-dessus l’équivalent des livrets de caisse d’épargne, ou des traites, des chèques, des billets à ordre etc. Ils fondèrent des établissements spéciaux ayant des succursales et des correspondants dans le monde entier. La complexité de ce système rendit inévitable des booms et des crises comme il en arrive encore de nos jours. Par exemple la dépression de Wall-Street en 1929 trouve son précédent à Rome au moment où Auguste, revenant d’Egypte avec l’énorme trésor de ce pays en poche, le met en circulation pour ranimer le commerce qui languissait.

Cette politique inflationniste le ranima en effet, mais stimula aussi les prix qui s’élevèrent d’une manière incroyable, jusqu’à ce que Tibère interrompe brutalement cette spirale en faisant rentrer les devises en circulation. Ceux qui s’étaient endettés parce qu’ils comptaient sur la continuation de l’inflation se trouvèrent à court d’argent liquide et coururent le retirer des caisses d’épargne. Celle de Balbus et d’Ollius eut à faire face en une seule journée à trois cents millions d’obligations et dut fermer ses guichets. Les industries et les boutiques qui puisaient là ne purent payer leurs fournisseurs et durent fermer à leur tour. La panique s’étendit. Tous les gens coururent aux banques retirer leurs dépôts. Même la banque de Maximus et Vibon, pourtant a priori très solide, ne put satisfaire à toutes les demandes et demanda aide à celle de Pectius.

Du coup la nouvelle se répandit avec la rapidité de l’éclair, et ce furent alors les clients de Pectius qui se précipitèrent chez lui leur livret à la main pour s’opposer au sauvetage de ses deux collègues. La dépendance mutuelle des différentes économies provinciales et nationales au sein du vaste empire fut démontrée par l’assaut simultané des banques à Lyon, à Alexandrie, à Carthage, à Byzance. Il était clair qu’une vague de méfiance à Rome se répercutait immédiatement à l’extérieur. Comme en 1929, il y eut à l’époque de nombreuses faillites et suicides.  Beaucoup de petites propriétés trop obérées ne purent attendre la nouvelle récolte pour payer leurs dettes et durent être vendues ou, mieux, données pour une bouchée de pain au profit des vastes propriétés qui étaient en mesure de résister.

On vit refleurir les usuriers dont la diffusion des banques avait éclairci les rangs. Les prix s’écroulèrent de façon effrayante, et Tibère réalisa que la déflation n’est pas plus saine que l’inflation. Avec bien des soupirs, il distribua cent milliards aux banques pour les mettre en circulation avec mission de les prêter pendant cinq ans sans intérêts. Le fait que cette mesure suffit à ranimer l’économie, à dégeler le crédit et à redonner confiance nous montre à quel point les banques comptaient, c’est-à-dire à quel point le régime impérial romain était essentiellement capitaliste.

Michel Escatafal


Vespasien : un empereur unanimement regretté à sa mort

Au moment où naissait une nouvelle religion, le christianisme, l’Empire romain était un peu à la croisée des chemins après plusieurs règnes pour le moins agités. Si je parle du christianisme, c’est tout simplement parce que cette religion, que Néron avait contribuée à faire connaître en faisant arrêter et torturer tous ceux qui se réclamaient d’elle après l’incendie de Rome en juillet 1964, ne se bornait pas à un peuple ou à un groupe d’hommes comme le judaïsme, ou encore à une classe sociale, comme le paganisme de la Grèce et de Rome  qui considérait sa religion comme le monopole de ses citoyens. Non, le christianisme c’était autre chose avec son niveau moral, l’espoir qu’elle ouvrait au cœur des hommes, l’élan missionnaire dont elle les enflammait, ce qui faisait dire orgueilleusement à Tertullien quelques décennies plus tard : « Nous ne datons que d’hier et, déjà, nous remplissons le monde.

En tout cas, celui qui rendit sans le vouloir un beau service aux chrétiens fut un empereur qui avait pris les Juifs en grippe, et qui les persécuta, aidant ainsi, en les disséminant à travers le monde, à la diffusion de la nouvelle religion. Vespasien (9-79) monta sur le trône en l’an 70, après l’horrible interrègne qui suivit la mort de Néron et avec lequel prit fin la dynastie des Jules et des Claude. Celui qui avait succédé à Néron était le général rebelle Galba, un aristocrate qui n’était pas plus mauvais que beaucoup d’autres, d’un aspect physique qui contrastait avec les canons de la beauté, mais qui avait la manie de l’économie. Son premier geste, dès qu’il fut proclamé empereur, fut d’ordonner à tous ceux qui avaient reçu des dons de Néron de les restituer à l’Etat. Ce geste lui coûta la vie parce que, parmi ceux-là, il y avait les prétoriens.

Ceux-ci, le rencontrant sur le Forum où il se faisait porter en litière, trois mois après sa proclamation, lui coupèrent la tête, les mains, puis les lèvres et proclamèrent Othon comme son successeur.  Othon était un banquier qui avait déjà fait une banqueroute frauduleuse, et promettait d’administrer les finances publiques avec autant de légèreté qu’il avait administré les siennes propres.  A cette nouvelle, l’armée disloquée en Germanie sous le commandement d’Aulus Vitellius (15-69) et celle d’Egypte commandée par Vespasien se révoltèrent et marchèrent sur Rome. Le premier arrivé fut Vitellius. Il enterra Othon qui s’était déjà tué, se proclama empereur, mais s’abandonna à sa passion préférée, celle des repas dignes de Lucullus, et, trop occupé à faire bonne chère, négligea de se porter à la rencontre des forces de Vespasien qui avaient entre temps débarqué. Ce fut la sanglante bataille de Crémone qui trancha le sort de cette guerre de succession. Vitellius fut battu (20 décembre 69) et les Romains s’amusèrent tant qu’ils purent du massacre qui se déroula dans leur ville.

Tacite raconte que les gens s’entassaient aux fenêtres et sur les toits pour assister à la « boucherie », pariant pour les adversaires comme s’il se fût agi d’une partie de football. Entre un meurtre et l’autre, les combattants entraient dans les magasins, les saccageaient et, pour finir, y mettaient le feu. Parfois ils disparaissaient sous un porche parce qu’ils avaient rencontré une prostituée, et tandis qu’ils étaient avec elle, ils étaient poignardés par un nouveau client du parti adverse. Vitellius de son côté fut retrouvé en train de banqueter  (pour changer), et fut traîné nu à travers la ville, un lacet au cou, bombardé d’excréments, torturé avec une lenteur savante et jeté dans le Tibre. Cette ville qui riait de ces tueries fratricides, ces armées qui se révoltaient, ces empereurs qu’on couvrait d’excréments quelques jours après les avoir couverts d’acclamations : voilà ce qu’était devenue la capitale de l’Empire ! Heureusement pour elle, Vespasien était d’une autre trempe que ses prédécesseurs.

Titus Flavius Vespasien n’avait pas beaucoup vécu à Rome, car il était né en province, à Rieti, le 17 novembre de l’an 9, avant d’embrasser la carrière militaire qui l’avait conduit un peu partout. Il n’était pas noble, sortant de la moyenne bourgeoisie campagnarde, son père ayant été lui-même soldat avant de quitter l’armée avec le grade de centurion, pour devenir fonctionnaire puis banquier en Suisse. Ses grades et sa solde, il les avait gagnés au prix de mille sacrifices, ce qui explique son obsession de la discipline et de l’économie. Il avait soixante ans quand il monta sur le trône, mais ne les faisait pas. Son crâne était complètement chauve, il avait un visage ouvert, fruste et franc, encadré de deux oreilles immenses et poilues. Il détestait les aristocrates qu’il considérait comme des oisifs, et n’eut jamais la tentation snob de se faire passer pour l’un d’eux. Quand un héraldiste, pour l’anoblir, vint lui annoncer qu’il avait découvert son origine et qu’elle remontait à Hercule, il éclata de rire tellement il trouvait cela saugrenu. Lorsqu’il recevait quelque dignitaire, il palpait sa tunique pour se rendre compte si elle n’était pas d’une étoffe trop fine et le flairait pour vérifier s’il ne sentait pas le parfum. Il ne supportait pas ces raffinements-là. Aujourd’hui nous dirions qu’il n’était pas du tout « bling-bling ».

Son premier soin fut de ramener l’ordre dans l’armée et les finances. L’armée, il en donna l’adjudication à des officiers de carrière presque tous provinciaux comme lui. En fait les militaires étaient les seuls en qui il avait réellement confiance pour accomplir sa tâche d’empereur. Ensuite, pour redresser les finances, il choisit le moyen le plus expéditif : vendre au prix maximum les plus hautes charges publiques. « Quelle que soit la façon dont nous leur donnons de l’avancement, déclarait-il des fonctionnaires, ce sont tous des voleurs. Autant que, pour avancer, ils rendent à l’état un peu de leurs larcins » ! Il employa la même méthode pour réorganiser le fisc. Il le confia à des fonctionnaires choisis parmi les plus rapaces et les plus avides, et les lâcha avec les pleins pouvoirs dans toutes les provinces de l’Empire. On peut imaginer quelle plaie pour les pauvres populations ! Jamais les impôts à Rome n’avaient été payés avec une aussi impitoyable ponctualité.

Mais quand la rapine fut opérée, Vespasien rappela ses exécuteurs à Rome, les couvrit d’éloges et confisqua tous leurs biens personnels avec lesquels une fois le bilan rééquilibré, il dédommagea les victimes. Son fils, Titus, puritain rempli de scrupules, vint protester auprès de lui contre ces systèmes qui faisaient horreur à sa vertu bigote et candide. « Je suis prêtre dans le temple, répondit son père, mais avec les brigands, je me fais brigand ». Pour augmenter les rentrées de l’Etat, il inventa les petits monuments qui portent son nom en établissant qu’il y aurait une taxe pour qui s’en servirait, et une contravention pour qui n’en ferait pas usage. On n’avait pas le choix. Celui qui urinait à l’extérieur payait plus cher que celui qui venait uriner dedans. Contre cette mesure-là encore, Titus vint protester. Son père lui mit un sesterce sous le nez et lui demanda : « Sent-il quelque chose » ?

Ce fils délicat et correct, qu’il aimait tendrement, était la grosse préoccupation  de ce souverain sceptique. Vespasien ne prétendait pas réformer l’humanité et supprimer ses vices, mais seulement les maintenir tels quels. Pour lui donner l’expérience des hommes, il l’envoya remettre de l’ordre en Palestine où venait d’éclater la dernière révolution, qui fut la plus terrible . Les Juifs défendirent Jérusalem avec un héroïsme sans précédent. Selon un de leurs historiens, il en mourut deux millions ce qui peut paraître énorme, mais Tacite en reconnut six cent mille. Pour  venir à bout de la résistance, Titus livra la ville aux flammes qui détruisirent jusqu’au Temple (8 septembre 70), ce à quoi Titus ne voulait pas se résoudre afin de conserver à l’empire une des merveilles du monde. Parmi les survivants, les uns se tuèrent, d’autres furent vendus comme esclaves, d’autre encore s’enfuirent. Leur dispersion, commencée six siècles plus tôt, devint réellement la diaspora, avec dans le sac de la plupart de ces pauvres émigrants la parole du Christ.

Vespasien, tout fier, décerna à Titus un triomphe un peu privé de proportions avec le mérite militaire de l’exploit et fit construire le fameux Arc qui porte son nom. Mais, à sa grande épouvante, il vit son fils passer dessous en emmenant comme butin de guerre, une charmante fille juive, Bérénice. Vespasien ne voyait aucune objection à ce qu’il la gardât comme maîtresse, mais le malheur était que Titus voulait l’épouser, en soutenant qu’il l’avait « compromise ».  Vespasien ne comprenait pas du tout pourquoi ce garçon voulait confondre l’amour, caprice changeant et passager, avec la famille, institution sérieuse et permanente. Depuis qu’il était veuf, lui aussi avait pris une concubine, mais il ne l’avait pas épousée. Pourquoi Titus n’en faisait-il  pas autant et ne gardait-il pas Bérénice comme concubine ?  Cela dit, la pression de son père sera la plus forte, et Titus finira par renoncer à sa belle…ce qui inspirera nombre de poètes.

Quelque temps plus tard, ce fut à lui d’être empereur. Après dix années d’un sage gouvernement, le plus sage que Rome eût connu depuis Auguste, Vespasien revint un jour passer des vacances à Rieti. Il s’y rendait souvent pour retrouver des amis de jeunesse, chasser le lièvre avec eux, bavarder un peu, manger une platée de haricots à la couenne et faire une petite partie de cartes, tout cela faisant partie de ses amusements favoris. Hélas pour lui, il eut la mauvaise idée de soigner ses reins avec de l’eau de Fonte Cottorella. La cure n’était-elle pas indiquée pour lui ? Fit-il une erreur dans la dose ? Toujours est-il qu’il fut pris d’une colique et se rendit compte immédiatement que le mal serait sans remède, ce qui lui fit dire, sans se répartir de sa bonne humeur : « Aïe ! Aïe ! J’ai l’impression que je suis en train de devenir un dieu » !

Il faut rappeler que dans cette Rome d’adulateurs, c’était devenu désormais l’usage de diviniser tous les empereurs à leur mort. Après trois jours et trois nuits de dysenterie, il trouva encore la force de se lever, jaune comme un citron, le front couvert de gouttelettes de sueur, pour dire à l’assistance qui le regardait avec épouvante : Hé ! je sais bien, je sais bien !… mais que voulez-vous ? Un empereur doit mourir debout » ! Et c’est debout que le 24 juin 79 mourut cet empereur à l’œuvre considérable, qui en plus d’avoir remis de l’ordre dans l’administration et les finances publiques et pacifié l’empire, avait aussi su réformer le Sénat et l’ordre équestre, sans parler de la construction de monuments qui aujourd’hui font les délices des touristes visitant la « Ville éternelle », notamment le Colisée appelé jusqu’au Moyen-âge « amphithéâtre Flavien », bâti à l’emplacement du somptueux palais de Néron,  et le Capitole qui fut rebâti suite à un incendie lors de la guerre civile. Enfin Rome lui doit d’avoir introduit le principe de la filiation héréditaire, instaurant ainsi la dynastie des Flaviens, et préparant l’avènement de son fils Titus pour lui succéder. Bref, un empereur unanimement regretté, ce qui n’était plus le cas depuis la mort d’Auguste.

Michel Escatafal