La dipomatie de la Troisième République fut un modèle

Pendant les cinq dernières années, nombre de Français ont reproché à Nicolas Sarkozy de n’avoir pas de diplomatie. Nous n’en avions plus pourquoi ? Parce que c’est N. Sarkozy lui-même qui s’en occupait avec ses conseillers, ce qui signifiait pour lui « faire des coups »…qui ne pouvaient être payants que sur le plan intérieur, parce que savamment habillés en termes de communication. Problème, la diplomatie ne peut pas se traiter avec l’œil rivé sur les sondages d’opinion, pour la bonne raison que ce travail suppose à la fois de la patience et de la constance, autant de qualités qui n’étaient pas le fort de l’ancien président de la République, mais qui en revanche sont une des qualités reconnues de François Hollande.

En disant cela je pense à ce que je lisais ces derniers jours sur la manière dont la Troisième République a mené la diplomatie de notre pays, à une époque où elle cumulait toutes les difficultés, après avoir perdu une guerre (1870-1871) dans des conditions humiliantes,  et avoir subi par la suite les manœuvres (souvent perfides) du chancelier allemand Bismarck, destinées à isoler la France afin que cette dernière renonce à récupérer l’Alsace-Moselle. Cette lecture édifiante me permet d’évoquer un ancien grand ministre des Affaires étrangères, Théophile Delcassé, qui jeta les bases de l’Entente cordiale entre notre pays et la Grande-Bretagne, dont on mesura plus tard à quel point ce rapprochement fut déterminant pendant la première guerre mondiale (1914-1918).

Ce Théophile Delcassé, sans être au départ diplomate de carrière, allait s’avérer comme un remarquable négociateur à la fin du dix-neuvième siècle et au début du vingtième. En effet, après avoir été secrétaire d’Etat puis ministre des Colonies, il devint ministre des Affaires étrangères en 1898, et gardera son poste dans six gouvernements successifs, où si l’on préfère sept années durant. Cela lui valut d’être considéré comme un des meilleurs hommes d’Etat de la Troisième République, bien que son action n’ait pas toujours été approuvée par l’opinion publique de l’époque, plus particulièrement dans l’affaire du Nil, que je vais résumer parce que cet épisode est sans doute un des chefs d’œuvre de notre politique étrangère.

En 1885, les populations musulmanes en révolte avaient chassé du Soudan les forces anglaises, ce qu’évidemment la Grande-Bretagne ne pouvait tolérer. Du coup, celle-ci voulut faire reconnaître ses droits sur le Soudan par les nations européennes, ce qui fut très facilement accepté…sauf par la France, les deux pays ayant des intérêts inconciliables sur l’Afrique. La Grande-Bretagne, en effet, voulait établir une liaison territoriale du Caire jusqu’au Cap, alors que la France voulait faire la même chose, mais de Dakar à Djibouti, le Soudan étant le lieu de croisement de ces deux ambitions.

Ce fut le début de ce que l’on appela « l’affaire de Fachoda », où un corps expéditionnaire anglais commandé par Kitchener dut affronter une expédition française, beaucoup moins nombreuse et composée de quelques Sénégalais, dirigée par le commandant Marchand. La présence de Français à cet endroit était considérée par les Britanniques comme une violation directe des droits de l’Egypte et de la couronne britannique, et malgré toute l’ardeur de la petite troupe tricolore, les Français furent obligés de reculer et de laisser les Egyptiens planter leur drapeau à Fachoda (4 novembre 1898). Il eut été effectivement suicidaire d’engager le combat contre des troupes anglo-égyptiennes très supérieures en nombre et en armes. L’affaire se termina par une défaite diplomatique de la France, certains dirent une humiliation, notre pays abandonnant toute prétention sur le bassin du Nil (convention du 21 mars 1899).

Et pourtant cela n’empêcha pas Delcassé d’en tirer avantage pour rompre l’isolement de la France à cette époque, dont j’ai parlé précédemment, face à l’Empire allemand allié notamment à l’Empire austro-hongrois. Delcassé profita donc de l’occasion pour renouer avec la Grande-Bretagne sur des bases beaucoup plus pacifiques, acceptant par un accord signé le 8 avril 1903, de renoncer à tous ses droits sur l’Egypte, les Britanniques de leur côté laissant carte blanche à la France pour intervenir au Maroc, pays riverain de l’Algérie où la présence française était déjà très ancienne. Ce rapprochement franco-britannique sera suivi ensuite par un accord entre la France et l’Italie, à propos de la Tunisie, alors que l’Italie appartenait officiellement à la Triple-Alliance avec l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie.

Cela montre qu’il faut beaucoup…de diplomatie dans le domaine des affaires étrangères, et surtout qu’il ne faut pas ménager ses efforts pour pouvoir devenir crédible sur le plan international. En outre il faut que les responsables de ce domaine sachent rester à l’écoute de leurs ambassadeurs, ce que sut si bien faire Delcassé avec Paul Cambon, qui resta en poste à Londres de 1898 jusqu’en 1920 et qui joua un rôle considérable dans l’établissement des bonnes relations anglo-russes, ou encore avec Camille Barrère qui joua à Rome le même rôle que Paul Cambon.

Hélas tous ces principes ont été battus en brèche dès l’arrivée au pouvoir de N. Sarkozy, lequel est même allé jusqu’à abandonner la politique d’indépendance que tous les autres présidents de la cinquième République avait scrupuleusement suivi, dans la foulée du général de Gaulle. En outre on notera que, contrairement à Nicolas Sarkozy, tous les autres présidents de la République ont eu à leur côté « un vrai ministre des Affaires étrangères », un homme connaissant les rouages du Quai d’Orsay. Parmi ceux-ci il faut citer Maurice Couve de Murville (1958-1968) avec le général de Gaulle, Claude Cheysson (1981-1984) avec François Mitterrand, Jean François-Poncet (1978-1981) avec Valéry Giscard d’Estaing, et plus près de nous Hubert Védrines entre 1997 et 2002 en période de cohabitation, sans oublier Dominique de Villepin, qui restera à jamais l’homme du fameux discours à la tribune des Nations Unies (14 février 2003), juste avant le déclenchement de la guerre en Irak.

Hélas, tous ces diplomates, dignes successeurs de Delcassé ou Aristide Briand, n’auront jamais été remplacés depuis 2007, même si l’on a essayé de nous « vendre » Alain Juppé comme le sauveur d’une diplomatie française en capilotade. Certes le maire de Bordeaux a fait son possible pour renouer avec une certain tradition française, mais il n’a jamais pu réparer les dégâts occasionnés par la cellule diplomatique de l’Elysée, et par les erreurs des deux ministres des Affaires étrangères qui se sont succédés à ce poste depuis l’élection de N. Sarkozy, B. Kouchner et Michelle Alliot-Marie, lesquels tout comme Alain Juppé, n’ont jamais été diplomates de carrière.

Cela dit il n’est pas nécessaire d’avoir démarré sa carrière dans la diplomatie pour y laisser son empreinte, cas de Delcassé ou de Briand, mais il faut au moins avoir des dispositions particulières pour ce type de fonction, sous peine de donner de son pays une image qu’il ne mérite pas. Et l’image de la France, de mai 2007 jusqu’en mai 2012, fut loin d’être celle qu’on attend d’un pays au passé et à l’histoire aussi riches. En outre par rapport à l’époque dont j’ai parlé précédemment, nous sommes dans une situation financière très difficile, avec une dette et des déficits considérables. En revanche, à la fin du dix-neuvième siècle la France était le banquier de l’Europe, ce qui l’avait aussi aidé à sortir de l’isolement dans lequel l’avait enfermé Bismarck après la guerre de 1870, au point que la diplomatie française avait réussi à renverser à son avantage le rapport de forces ce qui allait lui permettre de sortir victorieuse de la guerre de 1914-1918.

Michel Escatafal


La riche histoire des présidents de la République (2)

Partie 2 (de 1913 à nos jours)

Raymond Poincaré, petit-fils d’un député sous Louis-Philippe, avocat et membre de l’Union des gauches avant d’être classé parmi les modérés, ne sera pas adoubé (contrairement à Fallières) par Clémenceau, lequel disait de lui qu’il « sait tout, mais il ne comprend rien ». Cela n’empêchera pas ce président d’être parmi ceux qui ont eu le plus de responsabilités pendant son septennat, marqué par la Première guerre mondiale. D’entrée il va renforcer la Triple Entente, puis, devant l’imminence de la guerre, il fera voter la loi rétablissant la durée du service militaire à trois ans. Plus tard il va présider le Comité de guerre, sans intervenir toutefois sur les opérations militaires. Surtout, pour sauver le pays, il n’hésitera pas à appeler Clémenceau, son meilleur ennemi, à la présidence du Conseil. Au terme de son mandat, en 1920, Poincaré ne se représentera pas, mais il continuera une brillante carrière politique en étant encore à deux reprises (1922 et 1926) président du Conseil.

Après la présidence Poincaré, il faut évoquer une fois encore la malédiction qui semblait de nouveau s’abattre sur l’Elysée avec la présidence de Paul Deschanel, personnage à la fois dépressif et écrasé par la fonction, élu par le Bloc national (modérés et conservateurs) contre Clémenceau. Ainsi, après quelques péripéties plus ou moins extravagantes qui démontraient à l’évidence une altération de ses facultés mentales, on lui fit signer sa démission le 21 septembre 1920. Un épisode notamment est resté célèbre, celui qui eut lieu dans la nuit du 22 au 23 mai 1920, où Deschanel sauta d’un train qui l’amenait à Montbrison pour une inauguration. Se retrouvant en pyjama, marchant pieds nus le long de la voie ferrée, il fut emmené chez lui par un garde-barrière qui lui laissa son lit pour se reposer, en attendant que le sous-préfet de Montargis vienne le chercher.

Alexandre Millerand non plus n’ira pas au bout de son mandat, mais pour de toutes autres raisons. Contrairement à la plupart de ses prédécesseurs, il avait opté pour un mandat dans lequel il ne s’interdisait pas d’intervenir dans les affaires du pays. D’ailleurs, pour donner davantage d’autorité au président de la République, il avait souhaité qu’il fût élu non seulement par le Congrès, mais aussi par des délégués des Conseils généraux et des corporations. Evidemment, cette conception du mandat présidentiel ne pouvait que heurter les partis…qui n’attendaient qu’une occasion pour lui faire payer son audace. Elle vint en 1924 quand, après avoir été radical puis socialiste quelques années auparavant, il prit parti pour le Bloc National de droite qui fut battu par le Cartel des Gauches aux élections de mai. Ne pouvant trouver un président du Conseil, il fut contraint à la démission le 11 juin suivant.

Son remplaçant fut Gaston Doumergue, qui venait l’année précédente d’être élu président du Sénat. Son septennat sera marqué par les accords de Locarno en 1925, garantissant les frontières fixées par le Traité de Versailles. Sur le plan intérieur, cet homme de gauche qui voulait « gouverner à gauche avec une majorité de gauche » sera contraint après la défaite du cartel des gauches (juillet 1926) d’appeler à la présidence du Conseil Poincaré. Ce dernier allait s’employer à redresser les finances du pays, très obérées par les énormes dépenses de guerre et de reconstruction, donnant son nom à un nouveau franc qu’il va stabiliser au cinquième de sa valeur de 1914. A la fin de son mandat présidentiel (13 juin 1931), Gaston Doumergue s’éloignera de la vie politique, mais sera de nouveau président du Conseil pendant quelques mois, au moment de l’affaire Stavisky (début 1934), avant de sombrer dans un nationalisme étroit.

En 1931, le nouveau président de la République s’appelle Paul Doumer, vieux politicien de 75 ans, ancien ministre des Finances et président du Sénat. Pour ceux qui connaissent l’histoire de Rome, il peut être assimilé à Caton l’Ancien, par sa probité. Bien qu’âgé, cet homme sage et austère, qui avait perdu quatre de ses cinq fils pendant la guerre, était un gros travailleur. Il tomba sous les balles d’un Russe blanc déséquilibré et mystique, au cours de la vente annuelle des écrivains anciens combattants, le 6 mai 1932. Sa présidence sera très courte, mais il contribua à la mise en place des allocations familiales en mars 1932.

C’est Albert Lebrun, élu le 10 mai 1932, qui prendra sa place à l’Elysée, dans une période marquée par le Front populaire, qu’il avait désapprouvé, refusant aussi d’intervenir dans la guerre civile espagnole. Il approuvera en revanche les accords de Munich en 1938, qui laissaient les mains libres à Hitler…par crainte d’un conflit qui n’allait pas tarder d’arriver un an plus tard. Albert Lebrun sera réélu le 5 avril 1939 (sans adversaire), mais il cessera ses fonctions le 10 juillet 1940 à la prise de pouvoir du maréchal Pétain, à qui il avait fait appel pour prendre la direction du gouvernement de la France. Ce Lorrain fort en thème et polytechnicien n’avait ni prestige, ni autorité, ni courage, comme en témoigne son refus de rallier l’Afrique du Nord, préférant répondre aux injonctions de Laval et rester en France.

Après l’épisode douloureux de l’Etat français (Pétain), puis le Gouvernement provisoire (juillet 1944-janvier 1947), le premier président de la Quatrième République sera Vincent Auriol. Ce fils de boulanger à l’accent rocailleux (originaire de Revel en Haute-Garonne), élu député socialiste à 30 ans, ministre des Finances en 1936 du premier gouvernement Blum, opposant déclaré à Pétain, devint le premier socialiste président de la République (16 janvier 1947). Son septennat sera marqué par 12 crises ministérielles qu’il saura arbitrer avec une habileté consommée, et par les débuts de la décolonisation, notamment avec la guerre d’Indochine (1945-1954) et l’insurrection de Madagascar. Sa présidence fut marquée par ce que l’on a appelé « une magistrature morale », ne voulant être « ni un président soliveau, ni un président personnel ». Curieusement il ne brigua pas un autre mandat, préférant se retirer de la politique à Muret, près de Toulouse où il mourut en 1966.

René Coty aura été le président qui aura mis le plus de temps à se faire élire (sept jours). Elu par défaut (23 décembre 1953), cet homme discret sera le dernier président de la Quatrième République. Après l’adoption du référendum sur la Constitution de la Cinquième République et les élections législatives de novembre 1958, il laissera le pouvoir au général de Gaulle le 8 janvier 1959. Ce dernier, le plus grand des Français au vingtième siècle aux yeux d’une majorité de nos concitoyens, l’exercera pendant dix ans, en étant le premier président élu au suffrage universel depuis 1848. En fait il n’aurait dû quitter l’Elysée qu’en 1972, mais il a préféré abréger son mandat trois ans auparavant. En effet, malgré une large victoire aux élections législatives de juin 1968, dans la foulée des évènements du mois de mai, le charme était rompu avec le peuple français et le référendum sur la régionalisation et la réforme du Sénat, repoussé par 52% de Français, entraîna son départ le 28 avril 1969.

Son remplaçant déclaré, Georges Pompidou qui fut Premier ministre de 1961 à 1968, n’acheva pas non plus son mandat, terrassé par la maladie. Il mourut à la tâche le 2 avril 1974. Il sera donc le dernier (à ce jour) d’une longue série à quitter le pouvoir avant l’heure, et à ne pas terminer son mandat. Mais en cinq ans, il aura eu le temps de laisser son empreinte, sortant définitivement de l’ombre pesante du général de Gaulle, ce qu’il avait déjà commencé à faire pendant les évènements de mai 1968, alors qu’il exerçait les fonctions de Premier ministre. Ce fut lui notamment qui permit au patronat et aux syndicats de sortir par le haut de la longue crise qui avait paralysé le pays pendant le mois de mai. Elu facilement contre un adversaire du centre-droit, Alain Poher, G. Pompidou va donner à la politique française une orientation résolument européenne, tout en voulant faire de la France une puissance industrielle capable de rivaliser avec l’Allemagne, pas encore réunifiée, mais plus puissante que jamais sur le plan économique.

Son remplaçant ne fut pas, comme on l’attendait, Jacques Chaban-Delmas, ancien Premier ministre de 1969 à 1972, ni le leader de l’opposition de gauche à l’époque, François Mitterrand, mais un outsider, Valéry Giscard d’Estaing, qui remporta l’élection présidentielle de très peu (moins de 400.000 voix d’avance). Le bilan de sa présidence fut controversé, mais au fur et à mesure qu’il s’inscrit dans la postérité, il se bonifie. Outre quelques importantes réformes qui apportèrent un élan de modernité à la société française (droit de vote à dix-huit ans, lois sur la contraception et l’avortement, assouplissement sur la procédure de divorce), il réussit, grâce notamment à l’action de son Premier ministre, Raymond Barre, à maintenir la France dans les pas de l’Allemagne sur le plan économique, dans un contexte de crise comme on n’en avait pas connu dans le monde depuis la fin de la seconde guerre mondiale, avec deux chocs pétroliers consécutifs. Cela fut toutefois insuffisant pour assurer à Valéry Giscard d’Estaing sa réélection, la population ne lui pardonnant pas le caractère de plus en plus monarchique de sa présidence. Et pourtant, il fut le seul président jusqu’au 6 mai dernier (en dehors des périodes de cohabitation), mis à part les débuts de la présidence du général de Gaulle (avec Michel Debré), à gouverner dans l’esprit de la constitution de 1958, avec un Premier ministre qui conduit librement les affaires intérieures du pays. Il sera battu, lors de l’élection du 10 mai 1981, par le candidat socialiste François Mitterrand.

Ce dernier sera élu parce que le pays avait besoin de changement, après vingt-trois ans de gouvernement de droite ininterrompu. Cette victoire suscita un élan incroyable dans le pays, avec dans un premier temps un ensemble de réformes qui faisaient penser au Front Populaire en 1936. Réformes économiques avec les nationalisations (banques et grandes entreprises), institutionnelles avec la décentralisation, sociales avec les 39 heures, la retraite à 60 ans et la cinquième semaine de congé, sans oublier l’abolition de la peine de mort et la création de radios privées. Bref, un ensemble de mesures, sans doute nécessaires pour certaines, mais aussi très coûteuses sur le plan financier, au point qu’en 1983 il fallut mettre en place un plan de rigueur devant la dégradation des comptes publics. Cela valut à F. Mitterrand de voir sa majorité de gauche à l’Assemblée battue lors des élections législatives de 1986, qui amena la première cohabitation de la Cinquième République, J. Chirac étant nommé au poste de Premier ministre. Mais, deux ans plus tard F. Mitterrand sera réélu à la présidence de la République contre ce même J. Chirac, ce qui ne lui évitera pas une deuxième cohabitation en 1993, avec Edouard Balladur comme Premier ministre, lequel sera devancé à l’élection présidentielle de 1995 par Lionel Jospin et Jacques Chirac…qui lui avait laissé la place de Premier ministre en 1993, J. Chirac l’emportant au second tour sur le candidat socialiste.

Jacques Chirac accomplira lui aussi deux mandats entre 1995 et 2007, et il restera dans l’histoire comme le premier président de la République avec un mandat de cinq ans. A ce propos, le fait que les élections législatives se fassent désormais dans les semaines suivant l’élection présidentielle, cela interdit a priori toute cohabitation, exercice auquel a eu droit J. Chirac en 1997, avec Lionel Jospin comme Premier ministre. Curieusement, malgré un bilan globalement positif sur le plan économique, avec un respect strict des critères de Maastricht pour l’adoption de l’euro, Lionel Jospin ne se qualifiera même pas pour le second tour de l’élection présidentielle de 2002. Résultat, J. Chirac sera élu avec 82% des voix avec l’apport des voix de gauche pour faire barrage au candidat du Front National, J.M. Le Pen, arrivé en deuxième position à l’issue du premier tour. Ce quinquennat de Jacques Chirac ne laissera pas un grand souvenir, ce qui n’empêchera pas le ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, de battre la candidate socialiste, Ségolène Royal.

Nous passerons rapidement sur le quinquennat de Nicolas Sarkozy, élu en 2007, hélas pour notre pays, et qui s’est achevé le 6 mai dernier. Ce président laissera une trace indélébile dans notre histoire par ses maladresses de toutes sortes, ce qui était d’autant plus dommageable que depuis le Second Empire aucun chef d’Etat n’avait cru bon de réunir autant de pouvoirs entre ses mains. Point n’est besoin d’insister sur l’état dans lequel il vient de laisser notre pays, notamment sur le plan économique et social, laissant une France en proie aux divisions de tous ordres, à force d’opposer les Français les uns aux autres.

Heureusement, le peuple français s’est ressaisi au bon moment, et a élu un homme, François Hollande, qui n’a cessé de rappeler qu’il voulait une France apaisée. Acceptons-en l’augure, car s’il y parvient notre pays retrouvera la confiance sans laquelle rien ne sera possible pour assurer le nécessaire et urgent redressement du pays. Certes ce ne sera pas facile, après une campagne électorale où, jusqu’à la fin, N. Sarkozy et l’UMP auront utilisé toutes les peurs pour pouvoir se maintenir au pouvoir. L’ancien président ne sera pas parvenu à ses fins, heureusement, mais un tel comportement laisse des traces au moment où, plus que jamais, la France doit être rassemblée devant l’étendue des difficultés qui attendent le nouveau président et son gouvernement.

Michel Escatafal


La riche histoire des présidents de la république (1)

L’élection et la prise de fonction d’un nouveau président de la république m’a donné l’idée d’écrire à nouveau une « petite » histoire des présidents de la république, histoire au demeurant très riche, parce qu’elle dépend pour beaucoup de leur personnalité, de la manière dont ils ont accédé au pouvoir, de la réalité de ce pouvoir, bref d’un ensemble d’éléments qui engendre une grande diversité entre eux. A travers ce petit résumé d’une période qui dure depuis 164 ans, de laquelle il faut retrancher la vingtaine d’années entre le coup d’Etat du 2 décembre 1851 et le 31 août 1871, plus le terrible épisode de l’Etat français avec la dictature de Pétain entre le 10 juillet 1940 et le 20 août 1944, nous découvrons que la fonction de président de la République est loin d’être une sinécure pour ceux qui en sont les détenteurs, même si les pouvoirs des présidents furent limités jusqu’en 1958.

Partie 1 (de 1848 à 1913)

Le premier constat que l’on puisse faire est que la durée des mandats fut dans l’ensemble peu homogène, quelques présidents se maintenant très longtemps dans la fonction, d’autres au contraire n’y restant que quelques mois. Par ailleurs, on notera que si certains se sentirent parfaitement à leur place tout au long de leur mandat, ce ne fut pas le cas de tant d’autres parce qu’ils n’en avaient pas les compétences, quelle que soit la manière dont ils accédèrent à la fonction suprême, en rappelant que l’élection au suffrage universel ne date que de 1962, à la notable exception de l’élection de 1848. Dans le même ordre d’idées, il faut noter que nombre de grands serviteurs de la République furent écartés ou ne postulèrent pas à la fonction de président, et parmi ceux-ci les plus célèbres furent Gambetta, Jules Ferry, Clémenceau, Aristide Briand, ou plus près de nous Mendès-France ou Raymond Barre.

En faisant cet historique, la première chose qui étonne est le nombre de présidents qui n’ont pas achevé leur mandat. En tout treize ont quitté leurs fonctions avant le terme fixé. Certains ont démissionné par devoir, d’autres parce que désavoués ou en désaccord avec la Chambre ou le peuple, quelques uns sont morts de maladie ou ont été assassinés. Fermons la parenthèse et examinons brièvement la manière dont chaque président a exercé son mandat.

Le premier d’entre eux fut Louis-Napoléon Bonaparte, neveu de Napoléon 1er. Il deviendra président après une vie d’errance qui le vit prendre part au soulèvement des libéraux italiens contre le pape en Romagne (1831), puis tenter un coup de main sur la ville de Strasbourg en 1836, ce qui le contraindra à quitter une première fois la France. Un peu plus tard, en 1840, il tentera un nouveau coup d’Etat à l’occasion du retour des cendres de son oncle. Cette nouvelle tentative échouera tout aussi lamentablement que la précédente et il sera incarcéré au Fort de Ham en Picardie. Il s’évadera déguisé en maçon (1846)…sans qu’il suscite la curiosité des ouvriers-maçons occupés à des réparations, même si deux d’entre eux furent étonnés de ne pas le reconnaître, au point qu’un dit à l’autre : « Ce n’est pas Berthon, c’est Badinguet ». Un nom qui deviendra pour la postérité le surnom du futur président et empereur, lequel après cet épisode rocambolesque s’installera de nouveau à Londres.

Louis-Napoléon Bonaparte profitera ensuite de la Révolution de 1848 pour retrouver la France, où, sous son seul nom et avec des idées aussi démagogiques que populistes, il se fera élire député, puis président de la République au suffrage universel (rien que les hommes) avec 5.500.000 voix contre 500.000 à celui qui est arrivé second (Cavaignac) et 400.000 au troisième (Ledru-Rollin). Un véritable plébiscite! La suite, nous la connaissons, avec l’impossibilité pour le président de se représenter en 1852 (refus de l’Assemblée), ce qui l’amena à trancher le conflit par le coup d’Etat du 2 décembre 1851. Empereur pendant 18 ans, il quittera le pouvoir après la guerre avec la Prusse et la capitulation de Sedan (2 septembre 1870), détrôné par la révolution du 4 septembre.

Le second fut Adolphe Thiers, farouche opposant à l’Empire après l’avoir servi, mais aussi l’homme qui fit écraser la Commune de Paris au prix d’une répression sanglante. Il est généralement considéré comme ayant été président, mais dut démissionner après avoir échoué dans sa tentative de faire reconnaître législativement…la république. Porté au pouvoir par les élections du 8 février 1871, Thiers reçut du Parlement la magistrature suprême le 31 août 1871 pour une durée de trois ans, après avoir failli être renversé par l’insurrection de la Commune de Paris entre mars et mai 1871. En réalité il exerça ses fonctions moins de deux ans, jusqu’au 24 mai 1873, les membres de la majorité monarchiste voulant lui imposer une tutelle qu’il refusait, juste après avoir conclu une nouvelle convention avec les Allemands, réglant la totalité de l’énorme indemnité de guerre, ce qui assurait la libération du territoire et le départ des troupes d’occupation.

Le maréchal de Mac Mahon, duc de Magenta, lui succéda. De tendance légitimiste, il s’est vu confier le pouvoir pour dix ans par l’Assemblée (390 voix sur 721 présents, les Républicains s’étant abstenus), celle-ci de tendance plutôt monarchiste voulant rendre possible une éventuelle restauration. Mac Mahon fit savoir qu’il se contenterait de sept ans, ce qui deviendra la règle jusqu’en 2002. En réalité il ne fera pas sept ans, car face à une majorité républicaine importante issue des élections du 5 janvier 1879, il ne disposait plus d’aucun pouvoir et en tira les conséquences en démissionnant le 30 janvier 1879. A noter qu’il fut le seul président de la troisième République à avoir osé prononcer la dissolution de l’Assemblée (25 juin 1877), ce qui explique en grande partie l’instabilité politique connue par la France jusqu’en 1940. C’est aussi lui qui s’installa définitivement à l’Elysée, à partir de septembre 1874, avec sa famille, avant que par une loi du 22 janvier 1879 le palais de l’Élysée devienne officiellement la résidence des présidents de la République française.

Mac Mahon fut remplacé le jour même de sa démission par Jules Grévy (563 voix sur 713 votants) qui sera dans un premier temps considéré comme un intérimaire. En fait, il sera président de la République pendant presque neuf ans, du 30 janvier 1879 au 2 décembre 1887. Il démissionnera contraint et forcé au début de son second septennat, suite à un ultimatum du Parlement en raison des agissements douteux de son gendre Daniel Wilson (impliqué dans un trafic de décorations). C’est aussi à cette époque que débuta « le boulangisme » du nom d’un général ambitieux, Boulanger, qui finit par se suicider en 1891, après avoir renoncé à marcher sur l’Elysée comme la foule le lui demandait.

Pour lui succéder il fallait donc un homme qui ne pût prêter à aucun soupçon et Clémenceau proposa Sadi Carnot, petit-fils de l’organisateur de la victoire sous la première République. Il rétablit le prestige de la fonction de président de la République, par sa correction et la dignité de son attitude. Grand voyageur, à l’étranger comme en France, c’est au cours d’une des nombreuses visites qu’il fit dans les principales villes de province, qu’il tomba à Lyon sous le coup de poignard d’un anarchiste italien (Caserio) le 24 juin 1894, geste considéré comme une vengeance à l’encontre du président qui avait refusé de gracier, peu avant, des anarchistes condamnés à mort. C’est sous son mandat (en 1888) qu’éclata le scandale de la Compagnie du canal de Panama, où l’on découvrit que vingt-six parlementaires avaient touché des pots-de-vin.

Le septennat suivant ne dura que sept mois (27 juin 1894-16 janvier 1895). L’Assemblée ne souhaitant pas élire une personnalité trop marquante, se tourna vers Jean-Casimir Perier, petit fils de Casimir qui fut président de la Chambre sous Louis-Philippe, homme assez falot mais à la situation de fortune brillante héritée de sa famille (houillères et sidérurgie). Son élection ne l’enchanta pas, et l’on rapporta à l’époque que le lendemain du vote il fondit en larmes en déclarant : «Je suis prisonnier». Il ne le restera pas longtemps, car à la suite d’un débat sur les grandes compagnies de chemin de fer, se sentant totalement désavoué, il donna sa démission le 15 janvier 1895 en adressant ce message aux chambres : « Je ne me résigne pas à comparer le poids des responsabilités morales qui pèsent sur moi et l’impuissance à laquelle je suis condamné ». Décidément la fonction était maudite ! ». C’est pendant son mandat aussi qu’éclata l’affaire Dreyfus (1894).

Son remplaçant Félix Faure aurait en revanche honoré son mandat jusqu’au bout, voire même plus, compte tenu de la haute idée qu’il se faisait de sa fonction, et qu’il manifesta notamment dans les relations internationales. Ce fils d’artisan, lui-même ancien tanneur, qui avait bien réussi dans les affaires avait pris goût aux fastes et aux ors de la République, au point qu’il fut surnommé « roi-soleil », et il est vraisemblable qu’il aurait fait un mandat supplémentaire si la mort n’était intervenue à l’Elysée même (le 16 février 1899), alors qu’il était en galante compagnie (avec une dame aux mœurs légères) comme il en avait pris l’habitude. Cette aventure évidemment n’était pas de nature à relever le prestige de la présidence de la République, même si la vérité officielle fit état d’une « attaque d’apoplexie ». Parmi les autres évènements marquants de la présidence de Félix Faure, il faut citer le fameux « J’accuse…! » de Zola dans l’Aurore du 13 janvier 1898, article lié à l’affaire Dreyfus.

Tout cela finit par plonger le pays dans une agitation politique conduite par Déroulède et sa Ligue des patriotes, ce qui imposait la nomination d’un président à la réputation sans faille, Emile Loubet (gauche républicaine modérée), d’autant que le pays était divisé en deux clans antagonistes, liés à la révision du procès Dreyfus. C’est sous la présidence d’Emile Loubet que seront votées les lois sur les congrégations et sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat (1905), mais aussi que fut scellée la réconciliation avec l’Angleterre, et l’alliance avec l’Italie. Emile Loubet finira son septennat, en 1906, puis se retirera à Montélimar, pour y mourir dix-huit ans plus tard (20 décembre 1924), après avoir abandonné la politique. En tout cas, lui au moins avait achevé son septennat !

Il sera remplacé par un homme d’origine paysanne, né (comme moi) dans le Lot-et-Garonne, Armand Fallières, lui aussi membre de la gauche républicaine avec Jules Ferry. De petite taille, assez rond, son physique lui valut d’être la cible des caricaturistes. Avocat de profession, Fallières aura surtout l’intelligence de confier le pouvoir (présidence du Conseil) à des personnalités de premier plan (Clémenceau, Briand, Caillaux et Poincaré). Il placera aussi à la tête de l’armée, un général dont on allait très vite reparler au début de la guerre de 1914-1918, Joffre. Son septennat sera marqué par de multiples revendications sociales, par la crise viticole dans le Midi (1911), par la pacification du Maroc qui deviendra un protectorat français (1912), et par la formation de la Triple Entente avec la Grande-Bretagne et la Russie. Il laissera la place à Poincaré en 1913, en lui déclarant que « la place n’est pas mauvaise, mais il n’y a pas d’avancement », parodiant Napoléon qui avait affirmé qu’il ne voudrait pas être Dieu car « c’est un cul-de-sac ».

Michel Escatafal


Clémenceau, sans doute l’homme le plus influent de la Troisième République

Né à Mouilleron-en-Pareds (Vendée) le 28 septembre 1841, fils et petit-fils de médecin, Clémenceau pratiquera lui aussi la médecine pendant près de vingt ans. Mais c’est l’homme politique, et accessoirement le journaliste, qui le fera entrer dans la postérité, en étant une des figures les plus marquantes de la Troisième République, si ce n’est la plus influente. Cela dit, avant d’être député il se fera remarquer par son activisme, notamment en refusant l’armistice (une trahison pour lui) et en organisant un soulèvement pour s’emparer de l’Hôtel de Ville, ce qui lui vaudra l’inimitié de Jules Ferry, premier d’une longue liste, qui s’opposait à ce type de mouvement. Ce même Jules Ferry, qu’il contraindra à démissionner en 1885, en raison de leurs divergences sur la politique coloniale de ce dernier.

Plusieurs fois député, la première fois en février 1871 aux côtés de gens comme Victor Hugo, Gambetta ou Louis Blanc, président du Conseil entre octobre 1906 et juillet 1909, ministre de l’intérieur et « premier flic de France » comme il se désignait, chef des radicaux d’extrême gauche, il fut de tous les moments importants de la fin du dix-neuvième siècle et du début du vingtième. Par exemple ce fut lui qui proposa Sadi Carnot, petit-fils de Lazare Carnot, organisateur de la victoire sous la première République, pour remplacer Jules Grévy contraint à la démission le 26 novembre 1887, suite à l’affaire des décorations où était impliqué son gendre Daniel Wilson. Il sera aussi le soutien le plus ardent de Boulanger, avant d’en être son adversaire le plus irréductible (voir article sur Boulanger).

Il fit partie aussi de ceux qui furent éclaboussés dans le scandale financier de Panama (1891), dont il faut dire quelques mots. Ce scandale a démarré, suite à la décision de Ferdinand de Lesseps de creuser en Amérique Centrale un canal entre l’Océan Atlantique et l’océan Pacifique, sur le modèle de ce qui avait été fait avec le canal de Suez. En 1880, de Lesseps fonde une compagnie au capital de trois cents millions de francs pour accomplir son nouvel ouvrage, ce qui était très insuffisant pour le mener à bien. Du coup on décida d’émettre un emprunt à lots, a priori très attrayant pour le public…à condition qu’il en soit informé, ce qui nécessita un énorme travail de propagande, ou pour parler comme aujourd’hui de communication. Le coût de cette propagande s’éleva à soixante millions, mais cela n’empêcha pas cet emprunt de faire un énorme fiasco, puisqu’il était prévu qu’il rapporte sept cent vingt millions, alors qu’il ne fut souscrit qu’à hauteur de deux cent cinquante quatre millions. Résultat, le 2 février 1889, un jugement du tribunal de la Seine prononçait la liquidation de la société. Mais il apparut très vite que les fonds souscrits pour la construction du canal avaient été en partie détournés, à l’insu de Ferdinand de Lesseps…et qu’il en avait été fait un usage politique.

Après maintes péripéties, le gouvernement décide d’engager des poursuites contre cinq députés et cinq sénateurs, tous de la majorité républicaine sauf un. Tous ces personnages importants, comptant aussi d’anciens ministres ou président du Conseil,  vont voir lever leur immunité parlementaire à l’issue de débats houleux. Et au cours de ce débat, on assiste à une attaque en règle de Déroulède contre Clémenceau, l’accusant d’avoir été complaisant avec un certain Herz, personnage douteux très influent auprès des pouvoirs publics en France et à l’étranger. En fait, malgré les dénégations de Clémenceau, et bien que Déroulède n’ait apporté aucune preuve, la carrière de Clémenceau va subir un terrible coup d’arrêt, et il ne retrouva sa popularité qu’au moment de l’affaire Dreyfus, dont il prit la défense (1898). C’est lui qui permettra à Zola d’écrire dans son journal, l’Aurore, son immortel « J’accuse », réquisitoire précis contre les responsables de la condamnation de Dreyfus et opposés à la révision du procès.

Partisan comme les socialistes de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, Clémenceau sera chargé de mettre en application la loi de 1905, malgré les protestations du pape Pie X. En revanche il provoquera la colère des socialistes en réprimant durement la grève des mineurs du Pas-de-Calais (1906) au moment où il était président du Conseil et ministre de l’Intérieur, appliquant les mêmes méthodes vis-à-vis des vignerons en Languedoc-Roussillon. Mais c’est surtout lors de la première guerre mondiale qu’il va donner la pleine mesure de ses talents d’homme d’Etat, au point d’avoir été surnommé « le Tigre » en raison de son acharnement à lutter contre l’ennemi, après avoir été appelé une nouvelle fois à la tête du gouvernement, en novembre 1917, par le président de la République Poincaré. Dans cette fonction, Clémenceau sut notamment redonner du courage à la nation toute entière, en annihilant tout esprit défaitiste, car le doute s’était insinué chez un grand nombre de Français, lesquels voyaient les cercueils rentrer toujours aussi nombreux…sans résultat sur le terrain. En plus, on venait d’apprendre que la Russie faisait sa révolution et que le front oriental s’effondrait, libérant des troupes allemandes pour renforcer celles de l’Ouest. Et pour ajouter encore plus de difficultés, l’hiver 1916-1917 avait été très rude pour les soldats, mais aussi pour les populations à l’arrière. Enfin, il fallut aussi mettre en place des cartes de rationnement (1 er mars 1917).

Sur le plan militaire Nivelle, qui avait remplacé Joffre comme commandant en chef, désireux de lancer une offensive décisive grâce à la supériorité en hommes des Alliés, allait faire une grave erreur de jugement en n’imaginant pas que l’Etat major allemand pût changer de stratégie, et se replier en ordre sans que les troupes alliées s’en rendent compte. Tout cela sur fond de désaccord entre membres des divers Etats-majors, notamment le Britannique Haig réticent à lancer une grande offensive sur un ennemi qui s’était évanoui, mais aussi Pétain qui craignait d’user dans cette bataille toutes les réserves en hommes. Malgré toutes ces réticences, l’offensive prévue par Nivelle s’engagea quand même, mais dans les pires conditions…d’autant que les Allemands avaient eu le temps de la voir venir. Le résultat ne fut pas brillant, et Nivelle fut contraint à la démission laissant sa place à Pétain comme général en chef des armées françaises.

A ce moment de la guerre nous étions aussi à l’époque des mutineries, mais heureusement pour les Alliés, Pétain va redresser la situation en deux mois. Il y aura certes quelques exécutions pour l’exemple, moins nombreuses que ce qui fut dit mais horribles quand même, mais le sort du combattant fut amélioré, notamment l’ordinaire et les périodes de repos. C’est dans ce contexte que quelques mois plus tard, Clémenceau sera appelé à la présidence du Conseil par Poincaré qui ne l’appréciait pas et qu’il n’appréciait pas. Clémenceau accepta, mais à une condition : c’est lui qui choisit ses ministres et qui commande. Comme disait le Canard enchaîné (né en 1916): « Le gouvernement Clémenceau, c’est Clémenceau à tous les ministères ». Et de fait il va faire immédiatement la preuve de son autorité en déclarant son fameux « Je fais la guerre », ajoutant qu’il la faisait partout en politique intérieure comme en politique extérieure. En outre il était devenu interdit d’être défaitiste ou pacifiste. Il fallait faire la guerre…et la finir victorieusement. Et pour ce faire, avec l’accord entre autres de Haig et Pétain, il fit donner à Foch le commandement unique entre les armées alliées.

Après la guerre, il se signala en étant un des principaux artisans du traité de Versailles (1919), voulant « gagner la paix », après avoir gagné la guerre. En fait ce traité de Versailles était aussi désastreux pour le futur que ne fut le fut traité de Francfort du 10 mars1871, qui mit fin à la guerre entre la France et la Prusse, avec l’énorme erreur que fut l’annexion de l’Alsace et la Moselle. En 1919, ce fut différent. Tout d’abord on commença par mettre à genoux l’Allemagne sur le plan économique et financier. Ensuite, on décida de détruire l’empire autrichien, seul susceptible dans l’avenir de faire contrepoids à la puissance allemande en Europe centrale, quand l’Allemagne se relèverait. En revanche, si la France  réintégra l’Alsace-Moselle, la France n’avait même pas obtenu d’annexer la Sarre, se contentant de gérer ses richesses minières en contrepartie des destructions subies dans les mines de charbon du Nord de la France, ni même la création d’un état tampon sur la rive gauche du Rhin, ce que les Américains refusaient. Bref on n’avait obtenu aucune garantie sérieuse sur l’avenir, et Clémenceau, qui disait vouloir « gagner la paix » après avoir été « le Père la Victoire », devint très vite le « Perd la victoire ». Néanmoins cela n’empêcha pas le Bloc national, qui allait de l’extrême droite monarchiste (il y en avait encore !) aux républicains de gauche, de remporter les trois-quarts des sièges à l’Assemblée, et donc de permettre à Clémenceau de se maintenir à la tête du gouvernement.

En 1920 Poincaré, dont le mandat de sept ans venait à expiration, ne se représentant pas, beaucoup de députés pressèrent Clémenceau de se présenter à l’élection présidentielle, ce qui était une façon de l’écarter du pouvoir, en lui promettant une élection triomphale. Bien que réticent pour ce poste qu’il avait toujours qualifié de rôle de « potiche », il se laissa convaincre sans se présenter officiellement. Mais le vieil homme avait oublié la détestation que lui portaient de nombreux politiciens, résultat des multiples inimitiés qu’il s’était confectionné au fil des ans depuis 1871, et suite à une vague de contestation animée par Briand (détesté par Clémenceau), il fut battu au premier tour par Deschanel, homme à la santé nerveuse déficiente (408 voix contre 389). Cela mit en fureur « le Tigre » qui décida immédiatement de se retirer de la course à la présidence, et ce fut Deschanel qui fut élu avec une très large majorité. Clémenceau se retira de la vie politique jusqu’à sa mort à Paris le 24 novembre 1929, alors que Deschanel sera contraint à la démission sept mois plus tard pour raison de santé. Sans cette trahison, « le Tigre » aurait fini son mandat, et qui sait s’il n’aurait pas pressenti avant tout le monde le danger que faisait courir la montée de l’extrême-droite en Allemagne? La politique est souvent cruelle !

Michel Escatafal