Antonin le « Pieux » fut bien le meilleur des princes

Antonin_le_PieuxAntonin n’était plus très jeune quand il monta sur le trône en 138, puisqu’il avait déjà dépassé la cinquantaine (52 ans). Jusque là, il n’avait d’ailleurs rien fait de remarquable, se contentant d’être un bon avocat, avec toutefois une particularité, à savoir qu’il ne plaidait pas souvent, mais surtout qu’il le faisait gratuitement. Cela étant, il n’avait pas besoin d’argent, puisqu’il était issu d’une famille de banquiers venue de la Gaule (Nîmes) deux générations plus tôt. Evidemment l’éducation qu’il avait reçue était celle d’un grand bourgeois, ayant étudié la philosophie, sans trop l’approfondir, préférant toujours s’appuyer sur la religion. Etait-il bigot ? Pas vraiment, mais très respectueux de ladite religion, sans doute un des derniers Romains qui ait cru sincèrement aux dieux, ou plutôt qui se comportait comme s’il y croyait. On pourrait dire de lui qu’il fut vraiment un brave homme, le mot « brave » pouvant aussi signifier qu’il n’était pas d’une intelligence lumineuse, loin de celle de son prédécesseur. Bref, c’était le type même de l’empereur rassurant pour un Sénat de plus en plus fatigué.

Sans être un grand intellectuel, même si son successeur, Marc Aurèle, lui trouvait quelque chose de Socrate, Antonin connaissait la littérature et avait protégé tout au long de son règne nombre d’écrivains. Cependant il a toujours traité ces derniers d’un peu haut, avec un détachement aristocratique et indulgent, comme des éléments décoratifs de la société à ne pas prendre trop au sérieux. Cela dit, tout le monde l’aimait et éprouvait de la sympathie pour son visage doux et paisible, dressé sur deux larges épaules, mais aussi pour sa gentillesse non feinte, prenant une part sincère aux malheurs d’autrui, sans oublier la discrétion avec laquelle il sut cacher les siens sans ennuyer personne. Si j’écris cela, c’est parce que cet homme qui n’avait pas d’ennemi en avait un dans sa maison, sa femme, Faustine, aussi belle qu’exaspérante, même si Antonin fit toujours semblant de passer sur ses frasques et colères.

Il eut deux filles avec elle dont l’une mourut. L’autre, qui ressemblait à sa mère, se maria avec Marc Aurèle, lequel subit donc les déboires de son prédécesseur. Néanmoins, pour ce qui concerne Antonin, il n’en voulut jamais réellement à Faustine, la preuve en étant qu’il institua en son honneur, après sa mort, un temple à son nom et un fonds pour l’éducation des jeunes filles pauvres. En fait, il ne réprimanda Faustine qu’une fois dans toute sa vie, quand, apprenant qu’elle allait devenir impératrice, elle émit quelques prétentions au luxe, ce qui lui valut cette réponse du nouveau César : « Ne te rends-tu pas compte que maintenant nous avons perdu ce que nous possédions ?» S’il fit cette remarque, c’est parce que le premier geste d’Antonin comme empereur fut de verser son énorme fortune dans les caisses de l’Etat. D’ailleurs, à sa mort, son patrimoine personnel était quasiment réduit à zéro, alors que celui de l’Etat n’avait jamais été aussi élevé.

Il arriva à ce résultat sans tailler dans les dépenses publiques, mais uniquement grâce à une administration judicieuse, bannissant le superflu pour mieux se consacrer à l’essentiel. Ainsi, il révisa et réduisit le programme de reconstruction d’Hadrien, sans toutefois l’altérer profondément. Par ailleurs, avant de se livrer à la moindre dépense, même la plus insignifiante, il demandait l’autorisation du Sénat auquel il rendait des comptes au sesterce près. On comprend pourquoi à la fin de son règne le patrimoine de l’empire atteignait deux milliards sept cent millions de sesterces (un peu plus de deux milliards d’euros de nos jours), ce qui était considérable à l’époque.

Mais Antonin ne fit pas que s’occuper des finances publiques. Il procéda aussi à la réorganisation et à l’adoucissement des lois que son prédécesseur avait commencé à mettre en oeuvre. Pour la première fois, les droits et les devoirs des époux devinrent les mêmes. La torture fut presque entièrement bannie, le meurtre d’un esclave fut proclamé crime. Bref, une législation entièrement tournée vers la justice, quelque soit le statut social des individus. Oui, on croit rêver, alors que nous étions dans le deuxième siècle de notre ère ! Certes, s’il vivait de nos jours, Antonin serait peut-être moqué sur les réseaux sociaux parce qu’il ne serait pas suffisamment « glamour », ayant le tempérament du parfait bureaucrate, y compris en étant soucieux d’être toujours à l’heure. De plus, ses passions, en dehors de la philosophie, ce qui explique ses bontés à l’égard des rhéteurs et des philosophes, étaient d’une banalité confondante, se contentant le week-end de pêcher ou de chasser en compagnie d’amis de son lieu de naissance, Lanuvium, où il se rendait régulièrement dans sa villa. A ce propos, il semble qu’il ne soit jamais allé plus loin que cette petite ville, à l’opposé d’Hadrien, qui avait pour caractéristique d’être un grand voyageur. Enfin, quand il fut veuf, Antonin ne se remaria pas, et prit une concubine, plus fidèle que ne l’avait été la belle et caractérielle Faustine, mais qu’il laissa totalement à l’écart des affaires de l’Etat.

Antonin était aussi un homme de paix, et si un reproche pouvait lui être fait, ce serait de l’avoir voulu un peu trop, c’est-à-dire au prix du prestige de l’empire, en Germanie par exemple, où il se montra sans doute trop arrangeant avec les rebelles de cette région remuante. Cela dit, tous les historiens, y compris les étrangers, ont loué l’ordre et la tranquillité qui régnaient dans l’empire et le reste du monde connu, sous le règne de cet empereur, que tout le monde considérait comme un père. Ce « père » qui allait mourir à l’âge de soixante-quatorze ans, après être tombé malade pour la première fois de sa vie. Peut-être parce qu’il n’y était pas habitué, et même s’il souffrait seulement du ventre, il comprit très vite que c’était la fin pour lui. Cependant tout était déjà planifié pour sa succession, puisqu’il avait déjà son César de rechange, que lui avait indiqué en mourant Hadrien lui-même, en la personne d’un jeune homme alors âgé de dix-sept ans, Marc Aurèle, par ailleurs neveu d’Antonin.

Quand il se sentit tout proche de la mort, Antonin fit appeler Marc Aurèle et lui dit tout simplement : « Maintenant, mon fils, c’est ton tour ». Il ordonna à ses serviteurs de porter dans les appartements de Marc-Aurèle la statue d’or de la Fortune, donna à l’officier de garde le mot d’ordre de la journée (Equanimité), demanda qu’on le laissât seul parce qu’il désirait dormir, ce qu’il fit pour toujours. A ce moment, en 161, Marc-Aurèle avait exactement quarante ans. Il allait devenir le cinquième de cette dynastie d’empereurs du deuxième siècle de notre ère, qu’on appellera « les Antonins », du nom d’Antonin dit le Pieux, alors que ce dernier n’en était que le quatrième membre, preuve que son influence dans l’histoire fut beaucoup plus importante que celle qu’on pourrait imaginer en lisant ce que l’on a écrit sur lui, notamment à propos de son intelligence, comparée à celles de son prédécesseur et de son successeur. En tout cas ce « brave homme » fut littéralement assiégé pendant son règne par des ambassadeurs des pays entourant l’empire…pour demander leur annexion. Quel plus bel hommage !

Michel Escatafal

 


Hadrien, empereur soucieux de ne pas se faire regretter

Villa-AdrianaHadrien a toujours eu le souci de laisser à Rome une empreinte indélébile de son règne, ce qui fit de lui un grand constructeur. On lui doit notamment la réfection du Panthéon d’après le style grec, qu’il préférait au style romain. Pour mémoire le Panthéon, élevé par Agrippa (27 avant notre ère), fut détruit à deux reprises, lors de l’incendie de Rome (80) et de nouveau en 110 sous Trajan, après avoir été restauré sous Domitien. Un autre chef d’œuvre de son architecture est la villa autour de laquelle s’éleva plus tard Tivoli ou la Villa Hadriana. On y trouvait de tout, des temples, un hippodrome, des bibliothèques et des musées où, pendant des siècles et des siècles, les armées du monde entier sont venues exercer leurs pillages en y trouvant toujours quelque chose. Hadrien ne profita pas longtemps de cette merveilleuse demeure et mourut peu après, après avoir adopté comme fils pour lui succéder (en 136), son ami et peut-être son fils naturel Lucius Ceionnius Commodus, gouverneur de Pannonie (Hongrie), que la tuberculose emporta

Lucius Ceionnius Commodus mort, Hadrien porta son choix sur un homme richissime qu’il estimait beaucoup, Antonin, auquel, gardant pour lui le titre d’Auguste, il conféra celui de César, que conservèrent par la suite tous les héritiers présomptifs du trône. Hadrien finit sa vie dans d’horribles souffrances, son corps se gonflant et étant en proie à des hémorragies nasales toujours plus rapprochées. Mais ces souffrances ne lui enlevèrent pas pour autant le goût de la construction. Ainsi il fit édifier son tombeau de l’autre de l’autre côté du Tibre, en construisant pour y arriver un pont spécial. C’est le grand mausolée qu’on appelle de nos jours le château Saint-Ange.

Un jour, l’édifice étant terminé, le philosophe stoïcien Euphrate vint voir Hadrien pour lui demander l’autorisation de se tuer. L’empereur la lui accorda, discuta avec lui sur l’inutilité de la vie, et quand Euphrate eut bu la cigüe, en voulut aussi pour suivre son exemple et mettre fin à ses souffrances. Hélas pour lui, personne ne voulut lui en fournir. Il pria son médecin de lui en donner, mais celui-ci se tua pour ne pas avoir à désobéir. Voyant cela, il ordonna à l’un de ses domestiques de lui procurer une épée ou un poignard, mais le domestique s’enfuit, s’écriant : « Voilà un homme qui a le pouvoir de mettre à mort n’importe qui, mais point lui-même » ! Restait plus pour Hadrien qu’à attendre la mort, non sans avoir composé un petit poème (Animula vagula, blandula…), considéré comme un des plus beaux de la poésie lyrique latine, avant de fermer les yeux définitivement à l’âge de soixante-deux ans, en 138, après vingt-et-un ans de règne.

Avec lui venait de mourir, non pas un grand empereur, mais aussi un des personnages les plus complexes et parfois controversés car il avait très mal vieilli, mais aussi un des plus captivants que compte l’histoire de tous les temps. Peut-être même le plus moderne de tous ceux que l’on a appelé « les Anciens ». Comme Nerva, il prit congé de Rome en lui rendant le plus grand des services, c’est-à-dire en désignant le successeur le plus indiqué pour ne pas le faire regretter, qui l’on désignera plus tard « Optimus Princeps » ou en français le « Meilleur des Princes », ou encore « Antonin le Pieux ». Mais ce n’est pas tout, car Antonin aura comme obligation d’adopter à son tour Lucius, le fils de son ami Lucius Ceionnius Commodus, ainsi que Marcus Annius Verus, futur Marc Aurèle, âgé à l’époque de vingt ans, qui se mariera avec Faustine, fille d’Antonin.

Michel Escatafal


Hadrien, un empereur comme il faut

hadrienSi Trajan est mort sans avoir désigné un héritier, son successeur en revanche n’a dû son avènement qu’à un seul titre : il était l’amant de sa femme Plotine. C’était du moins la certitude de Dion Cassius. Etait-ce vrai ? Sans doute, parce qu’il est certain  que Plotine donna un coup de main à Hadrien pour le faire empereur. Il est vrai qu’elle était sa tante, mais par alliance, ce qui d’ailleurs n’avait guère d’importance aux yeux des Romains, la parenté n’ayant jamais été un obstacle à l’amour. Cela dit, Trajan et Hadrien étaient aussi, et peut-être surtout, compatriotes, nés tous deux dans la même ville d’Espagne, Italica. En outre Trajan était le tuteur d’Hadrien, jeune homme plein de vie et de curiosité, s’intéressant à tout et apprenant tout rapidement, qui épousa la nièce de Trajan Vivia Sabina, mariage que l’on a écrit sans amour et sans enfant, malgré la beauté sculpturale de la mariée.

Hadrien avait à peine quarante ans quand il monta sur le trône (117), et son premier geste fut de mettre fin à toutes les entreprises militaires laissées en suspens par Trajan, auxquelles il avait toujours été opposé. De fait, il retira avec hâte les armées de Perse et d’Arménie, au grand déplaisir de leurs commandants, ces derniers estimant que ce retrait signifiait le début de la fin de l’Empire, sans compter la fin de leur carrière et des avantages y afférent. Quatre d’entre eux, parmi les plus valeureux, furent d’ailleurs supprimés dans des circonstances troubles, dignes des pires pratiques de certains des prédécesseurs d’Hadrien. Il sut toutefois habilement retourner l’opinion des citoyens en distribuant généreusement un milliard de sesterces, avec exonération de dettes fiscales, mais aussi avec des amusements qui durèrent plusieurs semaines (spectacles donnés au Cirque).

De tels débuts firent aussitôt penser à Néron, Hadrien ayant en outre les mêmes goûts artistiques que l’empereur maudit, mais très vite on s’aperçut que ces goûts n’avaient rien de pathologiques. Au contraire, c’était pour lui une manière de se reposer à ses moments perdus de son labeur d’administrateur habile et scrupuleux. Il jouait également de son physique avantageux, étant à la fois grand, élégant, avec des cheveux frisés qui retombaient sur le visage pour cacher des tâches bleuâtres sur ses joues. Peut-être aussi était-ce pour cette raison qu’il portait la barbe, abandonnée par les Romains depuis quatre cents ans, qu’il remit à la mode, un peu comme Louis XIV le fera avec la perruque après avoir perdu très jeune ses cheveux.  Enfin il fut décrit comme quelqu’un d’habituellement aimable et d’humeur enjouée, mais cela ne l’empêchait pas d’être dur jusqu’à la cruauté si on lui montrait la moindre irrévérence dans ses fonctions de grand pontife. Il en était de même si l’on offensait la religion. Bref, un personnage assez ambivalent, qui l’était d’autant plus qu’il était rempli de superstitions, une sorte de « champion des vices et des vertus » aux yeux de certains, les vertus l’emportant toutefois sur les défauts. C’est en tout cas le jugement que lui laissera la postérité.

Comme je l’ai écrit précédemment, Hadrien avait des goûts raffinés. Supérieurement intelligent, il a excellé dans les langues, le chant, la médecine. Il était musicien, géomètre, peintre, architecte, ce qui lui donna l’idée d’installer sa résidence impériale dans la villa Tiburtina, à une trentaine de kilomètres de Rome. Il n’en profitera guère, puisque la construction de cet ouvrage, commencée en 117, s’achèvera en 133, soit cinq ans avant sa mort. Philosophiquement, il penchait vers le stoïcisme. C’était un admirateur d’Epictète, qu’il avait soigneusement étudié, même si dans la pratique il ne tenta jamais d’appliquer ses préceptes. Il fonda une université  en appelant à y enseigner les grands maîtres de l’époque, plus particulièrement grecs. Brillant orateur, il acceptait la contradiction, au point de reprocher à Favorinus, intellectuel gaulois, de lui donner trop souvent raison. Dans la vie de tous les jours il prit son plaisir partout où il le trouva, aimant les bons mots, mais détestant en revanche les banquets ou autres orgies. Sur le plan sexuel, il s’éprit indifféremment de belles filles ou de beaux garçons, sans toutefois que personne ne lui fit jamais perdre la tête.

Son trait le plus extraordinaire fut quand même de ne pas se sentir comme quelqu’un d’irremplaçable, ou, pour employer une expression d’aujourd’hui, de ne s’être jamais considéré comme un « homme providentiel », ce que croient être tous les monarques absolus…et médiocres. Pour sa part, il fit en sorte d’être constamment supervisé par le Sénat, le travail de ce dernier étant facilité par le fait de s’être livré à grande échelle à une simplification des lois. S’il souhaitait cela, c’était pour pouvoir être tranquille quand il voyageait, une activité érigée en passion. Il en fit d’extrêmement longs pour l’époque, certains durant cinq ans, afin disait-il de bien connaître l’Empire dans tous ses coins. Par exemple, quatre ans après son couronnement, il partit se livrer à une inspection approfondie de la Gaule. Par curiosité ? Peut-être, sans doute même.

Autre particularité, il voyageait avec le minimum de sécurité, peu de bagages, et une suite presque exclusivement composée de techniciens. Les gouverneurs et les généraux le voyaient tomber brusquement sur leur dos, et devaient lui rendre compte de leur administration jusque dans les détails les plus infimes. Hadrien commandait lui-même un nouveau pont, une nouvelle route, donnait une promotion à l’un et fendait l’oreille à l’autre, prenait en main une légion, lui, homme de paix, pour établir par une bataille une frontière discutée. En fantassin, à la tête des fantassins, il faisait jusqu’à quarante kilomètres par jour et ne perdit pas même une escarmouche.

De Gaule, il passa en Germanie où il réorganisa les garnisons, étudia à fond les mœurs des indigènes dont il admira, non sans s’en préoccuper, la force brute, descendit le Rhin en bateau s’embarqua pour l’Angleterre et y ordonna la construction d’une ligne fortifiée reposant sur des fortifications et des casemates, un peu comme la ligne Maginot à la fin des années 1920 et dans les années 1930. Ensuite il revint en Gaule et passa en Espagne, où il fut agressé à Tarragone par un esclave. Fort comme il l’était, il le désarma facilement et le remit aux mains de ses médecins, qui le déclarèrent fou. Hadrien accepta ce diagnostic et le gracia. Un peu plus tard il prit la destination de l’Afrique à la tête de deux légions, étouffa une révolte des Maures et continua sa route vers l’Asie Mineure. Son œuvre se poursuivit ainsi jusqu’au moment où il fut atteint par les affres de l’âge, la vieillesse devenant pour lui « un naufrage », comme dira plus tard le Général de Gaulle.

Michel Escatafal


Trajan, la nostalgie des camps et la fin d’un grand empereur

Empire romainUne fois terminée ce qu’il estimait être son devoir de reconstruction, Trajan fut pris de la nostalgie des camps, et, bien que proche de la soixantaine, âge conséquent à cette époque, il se mit en tête de compléter l’œuvre de César et Antoine en Orient, en reculant les frontières de l’Empire au-delà de la Méditerranée. Il y réussit parfaitement, après une marche triomphale à travers la Mésopotamie, la Perse, la Syrie, l’Arménie, toutes devenues provinces romaines. Il construisit aussi une flotte pour la mer Rouge, et pleura d’être trop vieux pour s’y embarquer et partir à la conquête de l’Inde et de l’Extrême-Orient.

Cela dit, pour revenir aux provinces fraîchement annexées, c’étaient des pays où il ne suffisait pas de laisser des garnisons pour y établir un ordre durable. La preuve, Trajan n’était pas encore de retour que des révoltes éclatèrent un peu partout dans son dos. Furieux, et retrouvant son esprit guerrier, il voulut rebrousser chemin pour apaiser les tensions, mais il fut retenu par l’hydropisie, maladie qui se manifeste par des œdèmes généralisés. Il envoya donc à sa place Lucius Quietus (prince maure romanisé mort en 118) et Marcius Turbo (né en Dalmatie et mort après 138), et continua son voyage de retour vers Rome, afin d’y mourir en paix. Hélas pour lui, une attaque d’apoplexie le foudroya à Sélinonte de Cilicie (en Asie mineure) le 9 août 117. Il avait soixante-quatre ans. Seules ses cendres revinrent à Rome, où on les inhuma dans une urne en or sous sa colonne. Le Sénat lui décernera le titre d’Optimus princeps, le « meilleur des princes », sans doute parce qu’il respecta constamment l’institution, mais peut-être aussi parce qu’il créa l’Institution alimentaire, au bénéfice des enfants pauvres.

C’est ainsi que finit le règne, qui dura presque vingt ans, d’un empereur, dont certains historiens prétendent qu’il fut peut-être celui dont l’œuvre fut la plus achevée, et qui amena l’Empire romain à son apogée territorial. Certains lui ont reproché ses persécutions vis-à-vis des chrétiens, mais à ce moment le christianisme balbutiant était considéré comme une religion subversive, ce qui n’excuse pas pour autant les persécutions, mais il faut tenir compte du contexte de l’époque. Bref, il n’était pas parfait, mais il ne lui a jamais été reproché les cruautés de certains de ses prédécesseurs. Néanmoins, pour l’histoire, il eut la chance, comme ce fut aussi le cas pour Nerva, d’avoir su gagner la gratitude d’un historien comme Tacite et d’un mémorialiste comme Pline, dont les témoignages furent décisifs devant le tribunal de la postérité.

A propos de Tacite, on ajoutera tout de même que ce grand avocat, plus grand que Cicéron lui-même aux yeux de Pline, a composé ses Histoires un peu selon les mêmes critères d’après lesquels il défendait ses clients, à savoir en faisant triompher ses thèses plutôt qu’établir la vérité. En revanche, malgré ses liens de proximité avec Trajan, on peut considérer que Pline était davantage digne de foi quand il fit le portrait de son empereur préféré. Il était incontestablement moins génial que Tacite, ses écrits étaient moins colorés, mais en définitive le meilleur de ce qui nous reste de lui est sans doute le plus précieux des témoignages portés sur la société de son temps, et les mœurs de cette société.

Michel Escatafal


Nerva et Trajan, deux grands empereurs dont l’œuvre fut magnifiée par Tacite et Pline

nervatrajanAprès l’assassinat de Domitien (empereur de 81 à 96), mort sans avoir le temps de se choisir un héritier, le Sénat décida de s’en choisir un à son goût en la personne d’un de ses membres. Il s’appelait Marcus Cocceius Nerva, et il était juriste, faisant de la poésie à temps perdu. C’était un homme sans histoire, n’ayant jamais montré la moindre ambition, ce qu’il allait prouver pendant les seize mois que dura son règne (septembre 96- janvier 98). En fait le choix sur Nerva fut fait parce qu’il avait soixante dix ans, et parce que son état de santé laissait à désirer (estomac), ce qui laissait penser que son règne serait court, ce qui fut effectivement le cas.

Cela étant, comme pour Titus, ces deux ans comptèrent dans l’histoire de l’Empire, au point de réparer la plupart des torts de son prédécesseur…ce qui lui valut de collectionner les opposants. Ces derniers lui reprochèrent de rappeler les proscrits, de distribuer des terres aux pauvres, d’avoir libéré les Juifs des tributs que Vespasien leur avait imposés, et plus encore d’avoir remis de l’ordre dans les finances. Du coup, les prétoriens mécontents de voir ce nouveau maître s’opposer à leurs brutalités, décidèrent de l’assiéger dans son palais, d’égorger certains de ses conseillers et de lui imposer de leur livrer les meurtriers de Domitien.

Ce dernier refusa tout net cette requête, et pour sauver ses collaborateurs leur offrit sa tête, ce qu’ils ne voulurent pas. Voyant cela, Nerva donna sa démission au Sénat, qui la refusa. Alors, à bout d’arguments et sentant sa fin arriver, il décida de poursuivre sa tâche jusqu’à ce qu’il se trouve un successeur capable de plaire au Sénat, empêchant ainsi les prétoriens d’en choisir un eux-mêmes. N’ayant pas de fils, il en adopta un, son choix se portant sur Trajan, sans doute le plus grand service que Nerva ait pu rendre à l’Etat. Trajan était un général qui commandait à ce moment une armée en Germanie. Pour l’anecdote, quand il apprit qu’on l’avait proclamé empereur, Trajan ne se troubla nullement, répondant au Sénat qu’il le remerciait de sa confiance, et qu’il viendrait assumer le pouvoir dès qu’il trouverait le temps…ce qui dura deux ans. Pourquoi autant de temps? Parce qu’il fallait qu’il règle le problème des Teutons.

Trajan était né en Espagne (septembre 53), d’une famille de fonctionnaires romains. Lui-même d’ailleurs était toujours resté un fonctionnaire, à moitié soldat, à moitié administrateur. Grand, robuste, de mœurs spartiates, très courageux, il formait avec sa femme Plotine ce qu’on pourrait appeler un couple idéal…pour l’époque. Plotine, en effet, se proclamait la plus heureuse des femmes parce que, si son mari la trompait de temps en temps, c’était toujours avec un garçon, jamais avec une femme. Trajan passait aussi pour un homme cultivé, emmenant toujours sur son char de général, Dion Chrysostome, célèbre rhéteur de l’époque, qui l’entretenait continuellement de philosophie…sans que Trajan ne l’écoute une seconde. En fait l’empereur se laissait bercer par la voix douce et claire du rhéteur, en pensant à tout autre chose, notamment aux frais qu’il faisait, à un plan de bataille, ou encore à un projet de pont.

Quand enfin il trouva le temps de ceindre le diadème, Pline le Jeune (61-112) fut chargé de lui adresser un panégyrique dans lequel il lui rappela courtoisement qu’il devait son élection aux sénateurs et qu’il devait donc recourir à eux pour toutes ses décisions. Trajan approuva ostensiblement ce passage, ce à quoi personne ne crut vraiment. On eut tort, car il observa strictement cette règle. A ce propos, on peut même dire que jamais le pouvoir ne lui monta à la tête. Même la menace des complots ne fit de lui un despote soupçonneux et sanguinaire, au point que quand il découvrit celui de Licinius Sura (40-108), important sénateur romain de Tarragone, il régla le problème en allant dîner chez lui. Et pour bien montrer à quel point il était sans peur, il mangea tout ce qu’on lui servait dans l’assiette, et se fit même raser par le barbier de Licinius.

Trajan était aussi un énorme travailleur, exigeant de tous ceux qui l’entouraient qu’ils soient comme lui. Par exemple, les sénateurs les plus fainéants étaient envoyés pour faire des inspections dans les provinces et les réorganiser, avec obligation de résultats. Les lettres qu’il échangeait avec eux, et dont quelques unes nous sont restées, montrent sa compétence et son activité. Ses idées politiques étaient celles d’un conservateur éclairé, faisant davantage confiance à une bonne administration qu’aux grandes réformes. Il excluait la violence, mais c’était quand même un grand militaire, ce qui veut dire qu’il savait recourir à la force si nécessaire. Ainsi, il n’hésita pas à faire la guerre à la Dacie (la Roumanie d’aujourd’hui), quand le roi Décébale (qui a régné de 87 à 106) vint menacer les conquêtes que Trajan avait faites en Germanie.

Il mena cette campagne en général brillant, battant Décébale obligé de se rendre. Trajan épargna sa vie et son trône, se limitant à lui imposer un vasselage. Cette clémence fut mal récompensée, Décébale la considérant peut-être comme un aveu de faiblesse de la part de Trajan, ce qui le conduisit à se révolter. Trajan recommença la guerre, battit de nouveau le félon, s’empara des mines d’or de Transylvanie, et, avec ce butin, finança quatre mois de jeux ininterrompus au cirque, avec dix mille gladiateurs pour célébrer sa victoire. Mais il ne se contenta pas de cela, puisqu’il lança aussi un programme de travaux publics destiné à faire de son règne un des plus mémorables dans l’histoire de l’urbanisme, du génie civil et de l’architecture.

Un gigantesque aqueduc, un nouveau port à Ostie, quatre grandes routes, l’amphithéâtre de Vérone comptent parmi ses travaux les plus remarquables. Mais le plus connu est le Forum de Trajan, dû au génie d’Apollodore (né entre 50 et 60 et décédé en 129), un Grec de Damas. Apollodore avait déjà construit (entre 102 et 104) pour Trajan le merveilleux pont des Portes de Fer sur le Danube, qui lui avait permis de prendre Décébale à revers. Pour élever la colonne qui se dresse encore en face de la Basilique Ulpia, on transporta de Paros (en mer Egée) dix-huit cubes d’un marbre spécial, dont chacun pesait cinquante tonnes, ce qui était une performance exceptionnelle pour l’époque. On y sculpta, en bas-relief, deux mille personnages dans un style  vaguement néo-réaliste, c’est-à-dire avec tendance marquée à représenter des scènes crues. Ces sculptures sont trop entassées pour être belles mais, du point de vue de la documentation, elles sont intéressantes, et c’est certainement cela qui plut beaucoup à Trajan.

Michel Escatafal