Nerva et Trajan, deux grands empereurs dont l’œuvre fut magnifiée par Tacite et Pline

nervatrajanAprès l’assassinat de Domitien (empereur de 81 à 96), mort sans avoir le temps de se choisir un héritier, le Sénat décida de s’en choisir un à son goût en la personne d’un de ses membres. Il s’appelait Marcus Cocceius Nerva, et il était juriste, faisant de la poésie à temps perdu. C’était un homme sans histoire, n’ayant jamais montré la moindre ambition, ce qu’il allait prouver pendant les seize mois que dura son règne (septembre 96- janvier 98). En fait le choix sur Nerva fut fait parce qu’il avait soixante dix ans, et parce que son état de santé laissait à désirer (estomac), ce qui laissait penser que son règne serait court, ce qui fut effectivement le cas.

Cela étant, comme pour Titus, ces deux ans comptèrent dans l’histoire de l’Empire, au point de réparer la plupart des torts de son prédécesseur…ce qui lui valut de collectionner les opposants. Ces derniers lui reprochèrent de rappeler les proscrits, de distribuer des terres aux pauvres, d’avoir libéré les Juifs des tributs que Vespasien leur avait imposés, et plus encore d’avoir remis de l’ordre dans les finances. Du coup, les prétoriens mécontents de voir ce nouveau maître s’opposer à leurs brutalités, décidèrent de l’assiéger dans son palais, d’égorger certains de ses conseillers et de lui imposer de leur livrer les meurtriers de Domitien.

Ce dernier refusa tout net cette requête, et pour sauver ses collaborateurs leur offrit sa tête, ce qu’ils ne voulurent pas. Voyant cela, Nerva donna sa démission au Sénat, qui la refusa. Alors, à bout d’arguments et sentant sa fin arriver, il décida de poursuivre sa tâche jusqu’à ce qu’il se trouve un successeur capable de plaire au Sénat, empêchant ainsi les prétoriens d’en choisir un eux-mêmes. N’ayant pas de fils, il en adopta un, son choix se portant sur Trajan, sans doute le plus grand service que Nerva ait pu rendre à l’Etat. Trajan était un général qui commandait à ce moment une armée en Germanie. Pour l’anecdote, quand il apprit qu’on l’avait proclamé empereur, Trajan ne se troubla nullement, répondant au Sénat qu’il le remerciait de sa confiance, et qu’il viendrait assumer le pouvoir dès qu’il trouverait le temps…ce qui dura deux ans. Pourquoi autant de temps? Parce qu’il fallait qu’il règle le problème des Teutons.

Trajan était né en Espagne (septembre 53), d’une famille de fonctionnaires romains. Lui-même d’ailleurs était toujours resté un fonctionnaire, à moitié soldat, à moitié administrateur. Grand, robuste, de mœurs spartiates, très courageux, il formait avec sa femme Plotine ce qu’on pourrait appeler un couple idéal…pour l’époque. Plotine, en effet, se proclamait la plus heureuse des femmes parce que, si son mari la trompait de temps en temps, c’était toujours avec un garçon, jamais avec une femme. Trajan passait aussi pour un homme cultivé, emmenant toujours sur son char de général, Dion Chrysostome, célèbre rhéteur de l’époque, qui l’entretenait continuellement de philosophie…sans que Trajan ne l’écoute une seconde. En fait l’empereur se laissait bercer par la voix douce et claire du rhéteur, en pensant à tout autre chose, notamment aux frais qu’il faisait, à un plan de bataille, ou encore à un projet de pont.

Quand enfin il trouva le temps de ceindre le diadème, Pline le Jeune (61-112) fut chargé de lui adresser un panégyrique dans lequel il lui rappela courtoisement qu’il devait son élection aux sénateurs et qu’il devait donc recourir à eux pour toutes ses décisions. Trajan approuva ostensiblement ce passage, ce à quoi personne ne crut vraiment. On eut tort, car il observa strictement cette règle. A ce propos, on peut même dire que jamais le pouvoir ne lui monta à la tête. Même la menace des complots ne fit de lui un despote soupçonneux et sanguinaire, au point que quand il découvrit celui de Licinius Sura (40-108), important sénateur romain de Tarragone, il régla le problème en allant dîner chez lui. Et pour bien montrer à quel point il était sans peur, il mangea tout ce qu’on lui servait dans l’assiette, et se fit même raser par le barbier de Licinius.

Trajan était aussi un énorme travailleur, exigeant de tous ceux qui l’entouraient qu’ils soient comme lui. Par exemple, les sénateurs les plus fainéants étaient envoyés pour faire des inspections dans les provinces et les réorganiser, avec obligation de résultats. Les lettres qu’il échangeait avec eux, et dont quelques unes nous sont restées, montrent sa compétence et son activité. Ses idées politiques étaient celles d’un conservateur éclairé, faisant davantage confiance à une bonne administration qu’aux grandes réformes. Il excluait la violence, mais c’était quand même un grand militaire, ce qui veut dire qu’il savait recourir à la force si nécessaire. Ainsi, il n’hésita pas à faire la guerre à la Dacie (la Roumanie d’aujourd’hui), quand le roi Décébale (qui a régné de 87 à 106) vint menacer les conquêtes que Trajan avait faites en Germanie.

Il mena cette campagne en général brillant, battant Décébale obligé de se rendre. Trajan épargna sa vie et son trône, se limitant à lui imposer un vasselage. Cette clémence fut mal récompensée, Décébale la considérant peut-être comme un aveu de faiblesse de la part de Trajan, ce qui le conduisit à se révolter. Trajan recommença la guerre, battit de nouveau le félon, s’empara des mines d’or de Transylvanie, et, avec ce butin, finança quatre mois de jeux ininterrompus au cirque, avec dix mille gladiateurs pour célébrer sa victoire. Mais il ne se contenta pas de cela, puisqu’il lança aussi un programme de travaux publics destiné à faire de son règne un des plus mémorables dans l’histoire de l’urbanisme, du génie civil et de l’architecture.

Un gigantesque aqueduc, un nouveau port à Ostie, quatre grandes routes, l’amphithéâtre de Vérone comptent parmi ses travaux les plus remarquables. Mais le plus connu est le Forum de Trajan, dû au génie d’Apollodore (né entre 50 et 60 et décédé en 129), un Grec de Damas. Apollodore avait déjà construit (entre 102 et 104) pour Trajan le merveilleux pont des Portes de Fer sur le Danube, qui lui avait permis de prendre Décébale à revers. Pour élever la colonne qui se dresse encore en face de la Basilique Ulpia, on transporta de Paros (en mer Egée) dix-huit cubes d’un marbre spécial, dont chacun pesait cinquante tonnes, ce qui était une performance exceptionnelle pour l’époque. On y sculpta, en bas-relief, deux mille personnages dans un style  vaguement néo-réaliste, c’est-à-dire avec tendance marquée à représenter des scènes crues. Ces sculptures sont trop entassées pour être belles mais, du point de vue de la documentation, elles sont intéressantes, et c’est certainement cela qui plut beaucoup à Trajan.

Michel Escatafal


Les amusements à Rome – Partie 1

courses de charQuand Auguste prit le pouvoir (27 av. J.C.), le calendrier romain comportait soixante seize jours fériés, à peu près comme celui d’aujourd’hui. Quand son dernier successeur le perdit, il y en avait cent soixante-quinze, ce qui signifie qu’un jour sur deux était férié, ces jours étant consacrés pendant très longtemps aux jeux athlétiques, plus particulièrement aux jeux du cirque, ceux-ci jouissant à peu près du même engouement que les matches de football de nos jours. Des affiches murales, comme celles qui annoncent les grands évènements sportifs ou cinématographiques, signalaient les spectacles athlétiques. C’étaient d’ailleurs le principal sujet de conversation, comme le sont les matches de championnat de Ligue 1 ou, à un degré moindre, du Top 14 en rugby. On les discutait avec passion en famille, à l’école, au Forum ou au Sénat. Même le journal Acta Diurna en insérait l’annonce et le compte rendu.

Le jour du spectacle, des foules de cent cinquante ou deux cent mille personnes se pressaient vers le Circus Maximus comme aujourd’hui vers le Stade de France, avec des mouchoirs aux couleurs de l’équipe de leur cœur, les hommes faisant une halte, avant d’entrer, dans les lieux de prostitution flanquant l’entrée. Les dignitaires, un peu comme les VIP aujourd’hui, avaient des balcons spéciaux avec des sièges de marbre ornés de bronze. Les autres s’installaient sur des bancs de bois après être allés fouiller dans le crottin des chevaux pour s’assurer qu’ils avaient été convenablement nourris, avoir engagé jusqu’à leur chemise dans les paris et s’être procuré un petit pain et un coussin, parce que le spectacle durait toute la journée. Pour lui et sa famille, l’empereur disposait d’un véritable appartement avec chambres à coucher pour faire un petit somme entre deux matches, de l’inévitable salle de bain et autres commodités.

Chevaux et jockeys, comme de nos jours, appartenaient à des écuries privées, chacun ayant sa casaque. Les plus fameuses étaient les vertes et les rouges. Les courses au galop alternaient avec les courses au trot, de deux, trois ou quatre chevaux. Presque tous esclaves, les jockeys portaient des casques métalliques. Ils tenaient d’une main les rênes, de l’autre le fouet, en bandoulière un couteau pour couper les brides en cas de chute, ce qui était fréquent, les courses étant effrénées.  Il fallait parcourir sept circuits, chacun d’un kilomètre autour d’une arène elliptique, en évitant les metae (que l’on pourrait assimiler à des balustrades) en serrant le plus possible aux virages, ce qui fait penser aux courses de grass track de nos jours. Les frêles chars se heurtaient fréquemment. Dans ce cas les bipèdes et quadrupèdes dégringolaient pêle-mêle avec les brancards et les roues et se faisaient  écraser par ceux qui venaient derrière. Tout cela au milieu du grondement des spectateurs qui épouvantaient les chevaux.

Mais les numéros les plus attendus étaient les combats : entre bête et bête, entre bête et gladiateur, entre homme et homme. Et pour cela il fallait des enceintes à la mesure de la popularité de ces évènements. Ainsi Rome ouvrit des yeux énormes le jour où Titus inaugura le Colisée (en l’an 80). L’arène pouvait être inondée de manière à devenir un lac, abaissée et relevée avec un décor différent : un espace du désert, une portion de la jungle. Une galerie de marbre était réservée aux hauts dignitaires : au milieu se dressait le suggestum, ou si l’on préfère la loge impériale, avec tous ses accessoires, où l’empereur et l’impératrice siégeaient sur des trônes d’ivoire. N’importe qui pouvait s’approcher du souverain et lui demander une pension, un transfert, la grâce d’un condamné. Dans tous les coins, des fontaines lançaient des jets d’eau parfumée. Il y avait des cabinets particuliers avec des tables servies pour faire collation entre deux numéros. Tout était gratuit : l’entrée, le siège, le rôti, le vin.

Le premier numéro fut la présentation d’animaux exotiques, que la quasi-totalité des Romains n’avait jamais vus. Parmi ceux-ci les éléphants, les lions, les tigres, les léopards, les panthères, les ours, les loups, les crocodiles, les hippopotames, les girafes, les lynx.  Il en défila dix mille, beaucoup grotesquement affublés pour parodier les personnages de l’Histoire ou de la légende. Ensuite, l’arène fut abaissée et ré émergea libre pour les combats : des lions contre des tigres, des tigres contre des ours, des léopards contre des loups, ce qui faisait qu’à la fin du spectacle, seule la moitié des ces pauvres bêtes étaient encore en vie.

Puis de nouveau l’arène s’abaissa et ré émergea pavoisée en « plaza de toros ». La corrida déjà pratiquée par les Etrusques, avait été importée à Rome par César qui l’avait vue en Crête. César avait un faible pour les fêtes, et il avait été le premier à offrir à ses concitoyens un combat de lions. Cela dit, ce qui plut par-dessus tout aux Romains fut le combat entre un homme et un taureau, spectacle qu’ils réclamèrent toujours. Les toreros n’avaient évidemment rien à voir avec ceux d’aujourd’hui, et ne connaissaient pas le métier, ce qui signifie qu’ils étaient voués à la mort, raison pour laquelle ils étaient choisis parmi les esclaves et les condamnés à mort, comme tous les autres gladiateurs.

Beaucoup d’entre eux ne combattaient même pas. Ils devaient représenter quelque personnage de la mythologie et en subir pour de bon la fin tragique. A titre de propagande patriotique, l’un d’eux était présenté comme Mucius Scævola, qui signifie « gaucher »(Caius Mucius Scaevola, héros de la guerre contre Porsenna en 507 avant notre ère), et devait se brûler la main sur des charbons ardents. Un autre était, comme Hercule, brûlé vif sur un bûcher, un autre déchiré, comme Orphée, par les bêtes, tandis qu’il jouait de la lyre. Bref de grands spectacles bien sanglants…comme les Romains les aimaient !

Michel Escatafal


Titus et Domitien : le rose et le noir

Vespasien mort le 24 juin 79, c’est son fils Titus (né le 30 décembre 39) qui lui succéda. Beaucoup disent qu’il fut le plus fortuné des souverains, ce qui est vrai dans le sens où il n’eut pas le temps de commettre d’erreurs, comme cela lui fût certainement arrivé en raison non pas de ses défauts mais de ses vertus : de son sentiment de l’honneur, de sa candeur et de sa générosité. Car il changea radicalement de vie en devenant empereur,  comme si la fonction l’avait transformé. Déjà, il renvoya Bérénice chez elle, malgré le déchirement que cela lui imposait. Ensuite il renonça aux plaisirs, à tous les plaisirs, choisissant son entourage uniquement sur les compétences et le sens de l’Etat. Une telle transformation ne pouvait que faire de lui un homme bon, au point de ne pas signer une seule condamnation à mort pendant son court règne. Autre exemple de cette manière de gouverner : ayant appris l’existence d’un complot, il envoya un message d’avertissement aux conjurés et un autre à leurs mères pour rassurer celles-ci. Bref, un empereur presque parfait !

Hélas pour lui, c’est pendant son règne que Rome et l’Italie connurent quelques unes de leurs plus grandes catastrophes, lesquelles évidemment ne peuvent en aucun cas lui être imputées. En effet, au cours de ses deux années de règne, Rome subit un terrible incendie, les villes d’Herculanum et Pompéi furent ensevelies  par une éruption du Vésuve, et l’Italie fut dévastée par une horrible épidémie. Pour réparer les dommages, Titus épuisa le Trésor, mais donna aussi beaucoup de sa personne lors de cette épidémie. En assistant personnellement les malades, il s’exposa à la contagion et mourut ainsi lui-même, le 13 septembre 81, à l’âge de quarante deux ans, pleuré de tous, sauf de son frère Domitien (né le 24 octobre 51) qui lui succéda sur le trône.

Avant d’évoquer plus longuement Domitien, faisons un retour sur le tremblement de terre qui fit le malheur de Pompéi le 24 août 79, tout en faisant sa fortune posthume. Pompéi était une jolie cité romaine de quinze mille habitants. Vivant surtout de l’agriculture, aucun grand évènement historique n’était lié à son nom, sauf un violent tremblement de terre qui avait eu lieu en février 62, sous le règne de Néron. Mais le 24 août 79, le Vésuve cracha un nuage noir d’où surgit un torrent de lave qui engloutit en quelques minutes la riche Pompéi et le port voisin, à l’habitat davantage  populaire, d’Herculanum. Pline l’Ancien (né en 23), l’auteur d’une gigantesque Histoire Naturelle, qui commandait la flotte ancrée dans le port de Pouzzoles tout proche, et qui avait aussi pour passion la géologie, accourut avec ses navires pour voir de quoi il s’agissait, mais aussi dans l’espoir de sauver les habitants qui fuyaient éperdument vers la mer.

Aveuglé par la fumée et emporté par la foule, il tomba et fut atteint par la lave qui le submergea. Son neveu, Pline le Jeune (61-114), qui avait alors dix-sept ans, et qui assista de Misène à l’éruption du Vésuve en rédigea un compte-rendu précis qui fut exploité par les vulcanologues, lesquels donneront le qualificatif de « plinéen » à ce type d’éruption volcanique. Près de deux mille personnes moururent de ce désastre à Pompéi et sans doute plus encore à Herculanum, un désastre dont les archéologues attendront le milieu du dix-huitième siècle, pour exhumer une partie de ce qui restait de ces cités, suite notamment à la découverte par des paysans de vestiges antiques en poussant leur charrue. Et ce qui revint lentement au jour constitua le document le plus instructif non seulement sur l’architecture, mais encore sur la vie d’un petit centre de province au siècle d’or de l’empire.

Fermons cette longue parenthèse pour revenir sur Domitien. Nous ne savons guère quel jugement d’ensemble donner sur ce dernier représentant de la dynastie des Flaviens. Parmi les écrivains qui vécurent sous son règne, Tacite et Pline ont laissé de lui le portrait le plus noir, Stace et Martial le plus rose. Ils ne sont même pas d’accord sur son portrait physique : les deux premiers le décrivent chauve, avec un gros ventre sur des jambes rachitiques, alors que les deux autres le voient beau comme un archange, doux et timide. En fait il semble que les deux premiers aient été plus objectifs que les seconds, même si les sculptures le représentant ne laissent guère voir sa calvitie. Une chose est certaine en tout cas : Domitien a beaucoup souffert de la préférence que Vespasien avait toujours eue pour Titus. Quand leur père disparut, il émit la prétention de partager le pouvoir avec Titus. Celui-ci le lui offrit. Domitien, alors, refusa et se mit à comploter. Dion Cassius soutient que, lorsque Titus tomba malade, Domitien hâta sa mort en le couvrant de neige.

Son règne ressemble par certains côtés à celui de Tibère, auquel il ressemblait aussi en temps qu’homme. Début identique : sage et clairvoyant, avec une nuance d’austérité puritaine, Domitien étant avant tout un moraliste et un ingénieur. La charge à laquelle il tint le plus fut celle de censeur, qui lui permettait de contrôler les moeurs, et les ministres dont il s’entoura furent des techniciens particulièrement qualifiés pour reconstruire la ville dévastée par l’incendie. Parmi le programme d’importants travaux qu’il entreprit à Rome nous pouvons citer l’Odéon, un magnifique palais, et le stade connu sous le nom de cirque Domitien. L’empereur était sincèrement épris de paix, et quand Agricola, gouverneur en Angleterre, prétendit étendre les frontières de l’Empire jusqu’à l’Ecosse, il le limogea. Peut-être fut-ce là sa plus grande erreur, parce qu’Agricola était le beau-père de Tacite qui l’adorait et qui assuma la charge de juger les hommes de son temps. Il est donc naturel qu’il ait maltraité ce pauvre souverain. 

La paix, malheureusement, il faut être deux à la vouloir. Et Domitien eut à faire avec les Daces qui n’en voulaient pas. Les Daces traversèrent le Danube, battirent les généraux romains, et obligèrent l’empereur à prendre la direction de l’armée. Il s’en tirait fort bien quand Antoninus Saturninus, gouverneur de la Germanie, se rebella avec quelques légions, obligeant Domitien à conclure une paix prématurée et désavantageuse avec les Daces (89), et lui donnant l’obsession des conjurations. Domitien qui, jusqu’alors, avait gouverné avec une certaine mesure devint une sorte de dictateur de l’ère moderne, instaurant un culte outrancier de la personnalité. Il s’installa sur un vrai trône, voulut être appelé « Notre Seigneur et notre Dieu» et prétendit que ses visiteurs lui baisent les pieds.

Lui aussi expulsa d’Italie les philosophes parce qu’ils contestaient son absolutisme, fit couper la tête aux chrétiens parce qu’ils refusaient d’admettre sa divinité, et accorda une préséance aux délateurs, parce qu’il croyait que ceux-ci le protégeaient de ses ennemis. Les sénateurs le haïssaient, mais l’encensaient et contresignaient ses condamnations à mort. Parmi ces sénateurs se trouvait Tacite, qui devait devenir son juge impitoyable. Dans un accès de manie de la persécution, il se souvint que son propre secrétaire, Epaphrodite, était le même homme qui avait aidé Néron, un quart de siècle plus tôt, à se couper la carotide. Craignant qu’il n’en eût pris l’habitude, il le condamna à mort. Alors, tous les autres fonctionnaires du palais se sentirent menacés et organisèrent une conjuration, invitant même l’impératrice Domitia à en faire partie. Ils le poignardèrent de nuit. Domitien se défendit jusqu’au bout, sauvagement, mais en vain (18 septembre 96). Il avait presque cinquante cinq ans, et avait régné quinze ans, d’abord avec sagesse, puis comme le plus néfaste des souverains.

C’est ainsi que finit, dans l’obscurité d’où elle était sortie, la seconde dynastie des successeurs d’Auguste. Sur dix empereurs qui s’étaient succédé depuis l’avènement d’Auguste (27 av.J.C.), sept étaient morts assassinés. Il y avait quelque chose qui ne marchait pas dans ce système qui transformait en tyrans sanguinaires même des hommes a priori portés au bien, quelque chose de plus décisif encore que le mal héréditaire empoisonnant peut-être le sang des Jules et des Claude. Ce quelque chose qu’il fallait sans doute chercher dans la société romaine telle qu’elle était devenue au cours des trois derniers siècles.

Michel Escatafal


Vespasien : un empereur unanimement regretté à sa mort

Au moment où naissait une nouvelle religion, le christianisme, l’Empire romain était un peu à la croisée des chemins après plusieurs règnes pour le moins agités. Si je parle du christianisme, c’est tout simplement parce que cette religion, que Néron avait contribuée à faire connaître en faisant arrêter et torturer tous ceux qui se réclamaient d’elle après l’incendie de Rome en juillet 1964, ne se bornait pas à un peuple ou à un groupe d’hommes comme le judaïsme, ou encore à une classe sociale, comme le paganisme de la Grèce et de Rome  qui considérait sa religion comme le monopole de ses citoyens. Non, le christianisme c’était autre chose avec son niveau moral, l’espoir qu’elle ouvrait au cœur des hommes, l’élan missionnaire dont elle les enflammait, ce qui faisait dire orgueilleusement à Tertullien quelques décennies plus tard : « Nous ne datons que d’hier et, déjà, nous remplissons le monde.

En tout cas, celui qui rendit sans le vouloir un beau service aux chrétiens fut un empereur qui avait pris les Juifs en grippe, et qui les persécuta, aidant ainsi, en les disséminant à travers le monde, à la diffusion de la nouvelle religion. Vespasien (9-79) monta sur le trône en l’an 70, après l’horrible interrègne qui suivit la mort de Néron et avec lequel prit fin la dynastie des Jules et des Claude. Celui qui avait succédé à Néron était le général rebelle Galba, un aristocrate qui n’était pas plus mauvais que beaucoup d’autres, d’un aspect physique qui contrastait avec les canons de la beauté, mais qui avait la manie de l’économie. Son premier geste, dès qu’il fut proclamé empereur, fut d’ordonner à tous ceux qui avaient reçu des dons de Néron de les restituer à l’Etat. Ce geste lui coûta la vie parce que, parmi ceux-là, il y avait les prétoriens.

Ceux-ci, le rencontrant sur le Forum où il se faisait porter en litière, trois mois après sa proclamation, lui coupèrent la tête, les mains, puis les lèvres et proclamèrent Othon comme son successeur.  Othon était un banquier qui avait déjà fait une banqueroute frauduleuse, et promettait d’administrer les finances publiques avec autant de légèreté qu’il avait administré les siennes propres.  A cette nouvelle, l’armée disloquée en Germanie sous le commandement d’Aulus Vitellius (15-69) et celle d’Egypte commandée par Vespasien se révoltèrent et marchèrent sur Rome. Le premier arrivé fut Vitellius. Il enterra Othon qui s’était déjà tué, se proclama empereur, mais s’abandonna à sa passion préférée, celle des repas dignes de Lucullus, et, trop occupé à faire bonne chère, négligea de se porter à la rencontre des forces de Vespasien qui avaient entre temps débarqué. Ce fut la sanglante bataille de Crémone qui trancha le sort de cette guerre de succession. Vitellius fut battu (20 décembre 69) et les Romains s’amusèrent tant qu’ils purent du massacre qui se déroula dans leur ville.

Tacite raconte que les gens s’entassaient aux fenêtres et sur les toits pour assister à la « boucherie », pariant pour les adversaires comme s’il se fût agi d’une partie de football. Entre un meurtre et l’autre, les combattants entraient dans les magasins, les saccageaient et, pour finir, y mettaient le feu. Parfois ils disparaissaient sous un porche parce qu’ils avaient rencontré une prostituée, et tandis qu’ils étaient avec elle, ils étaient poignardés par un nouveau client du parti adverse. Vitellius de son côté fut retrouvé en train de banqueter  (pour changer), et fut traîné nu à travers la ville, un lacet au cou, bombardé d’excréments, torturé avec une lenteur savante et jeté dans le Tibre. Cette ville qui riait de ces tueries fratricides, ces armées qui se révoltaient, ces empereurs qu’on couvrait d’excréments quelques jours après les avoir couverts d’acclamations : voilà ce qu’était devenue la capitale de l’Empire ! Heureusement pour elle, Vespasien était d’une autre trempe que ses prédécesseurs.

Titus Flavius Vespasien n’avait pas beaucoup vécu à Rome, car il était né en province, à Rieti, le 17 novembre de l’an 9, avant d’embrasser la carrière militaire qui l’avait conduit un peu partout. Il n’était pas noble, sortant de la moyenne bourgeoisie campagnarde, son père ayant été lui-même soldat avant de quitter l’armée avec le grade de centurion, pour devenir fonctionnaire puis banquier en Suisse. Ses grades et sa solde, il les avait gagnés au prix de mille sacrifices, ce qui explique son obsession de la discipline et de l’économie. Il avait soixante ans quand il monta sur le trône, mais ne les faisait pas. Son crâne était complètement chauve, il avait un visage ouvert, fruste et franc, encadré de deux oreilles immenses et poilues. Il détestait les aristocrates qu’il considérait comme des oisifs, et n’eut jamais la tentation snob de se faire passer pour l’un d’eux. Quand un héraldiste, pour l’anoblir, vint lui annoncer qu’il avait découvert son origine et qu’elle remontait à Hercule, il éclata de rire tellement il trouvait cela saugrenu. Lorsqu’il recevait quelque dignitaire, il palpait sa tunique pour se rendre compte si elle n’était pas d’une étoffe trop fine et le flairait pour vérifier s’il ne sentait pas le parfum. Il ne supportait pas ces raffinements-là. Aujourd’hui nous dirions qu’il n’était pas du tout « bling-bling ».

Son premier soin fut de ramener l’ordre dans l’armée et les finances. L’armée, il en donna l’adjudication à des officiers de carrière presque tous provinciaux comme lui. En fait les militaires étaient les seuls en qui il avait réellement confiance pour accomplir sa tâche d’empereur. Ensuite, pour redresser les finances, il choisit le moyen le plus expéditif : vendre au prix maximum les plus hautes charges publiques. « Quelle que soit la façon dont nous leur donnons de l’avancement, déclarait-il des fonctionnaires, ce sont tous des voleurs. Autant que, pour avancer, ils rendent à l’état un peu de leurs larcins » ! Il employa la même méthode pour réorganiser le fisc. Il le confia à des fonctionnaires choisis parmi les plus rapaces et les plus avides, et les lâcha avec les pleins pouvoirs dans toutes les provinces de l’Empire. On peut imaginer quelle plaie pour les pauvres populations ! Jamais les impôts à Rome n’avaient été payés avec une aussi impitoyable ponctualité.

Mais quand la rapine fut opérée, Vespasien rappela ses exécuteurs à Rome, les couvrit d’éloges et confisqua tous leurs biens personnels avec lesquels une fois le bilan rééquilibré, il dédommagea les victimes. Son fils, Titus, puritain rempli de scrupules, vint protester auprès de lui contre ces systèmes qui faisaient horreur à sa vertu bigote et candide. « Je suis prêtre dans le temple, répondit son père, mais avec les brigands, je me fais brigand ». Pour augmenter les rentrées de l’Etat, il inventa les petits monuments qui portent son nom en établissant qu’il y aurait une taxe pour qui s’en servirait, et une contravention pour qui n’en ferait pas usage. On n’avait pas le choix. Celui qui urinait à l’extérieur payait plus cher que celui qui venait uriner dedans. Contre cette mesure-là encore, Titus vint protester. Son père lui mit un sesterce sous le nez et lui demanda : « Sent-il quelque chose » ?

Ce fils délicat et correct, qu’il aimait tendrement, était la grosse préoccupation  de ce souverain sceptique. Vespasien ne prétendait pas réformer l’humanité et supprimer ses vices, mais seulement les maintenir tels quels. Pour lui donner l’expérience des hommes, il l’envoya remettre de l’ordre en Palestine où venait d’éclater la dernière révolution, qui fut la plus terrible . Les Juifs défendirent Jérusalem avec un héroïsme sans précédent. Selon un de leurs historiens, il en mourut deux millions ce qui peut paraître énorme, mais Tacite en reconnut six cent mille. Pour  venir à bout de la résistance, Titus livra la ville aux flammes qui détruisirent jusqu’au Temple (8 septembre 70), ce à quoi Titus ne voulait pas se résoudre afin de conserver à l’empire une des merveilles du monde. Parmi les survivants, les uns se tuèrent, d’autres furent vendus comme esclaves, d’autre encore s’enfuirent. Leur dispersion, commencée six siècles plus tôt, devint réellement la diaspora, avec dans le sac de la plupart de ces pauvres émigrants la parole du Christ.

Vespasien, tout fier, décerna à Titus un triomphe un peu privé de proportions avec le mérite militaire de l’exploit et fit construire le fameux Arc qui porte son nom. Mais, à sa grande épouvante, il vit son fils passer dessous en emmenant comme butin de guerre, une charmante fille juive, Bérénice. Vespasien ne voyait aucune objection à ce qu’il la gardât comme maîtresse, mais le malheur était que Titus voulait l’épouser, en soutenant qu’il l’avait « compromise ».  Vespasien ne comprenait pas du tout pourquoi ce garçon voulait confondre l’amour, caprice changeant et passager, avec la famille, institution sérieuse et permanente. Depuis qu’il était veuf, lui aussi avait pris une concubine, mais il ne l’avait pas épousée. Pourquoi Titus n’en faisait-il  pas autant et ne gardait-il pas Bérénice comme concubine ?  Cela dit, la pression de son père sera la plus forte, et Titus finira par renoncer à sa belle…ce qui inspirera nombre de poètes.

Quelque temps plus tard, ce fut à lui d’être empereur. Après dix années d’un sage gouvernement, le plus sage que Rome eût connu depuis Auguste, Vespasien revint un jour passer des vacances à Rieti. Il s’y rendait souvent pour retrouver des amis de jeunesse, chasser le lièvre avec eux, bavarder un peu, manger une platée de haricots à la couenne et faire une petite partie de cartes, tout cela faisant partie de ses amusements favoris. Hélas pour lui, il eut la mauvaise idée de soigner ses reins avec de l’eau de Fonte Cottorella. La cure n’était-elle pas indiquée pour lui ? Fit-il une erreur dans la dose ? Toujours est-il qu’il fut pris d’une colique et se rendit compte immédiatement que le mal serait sans remède, ce qui lui fit dire, sans se répartir de sa bonne humeur : « Aïe ! Aïe ! J’ai l’impression que je suis en train de devenir un dieu » !

Il faut rappeler que dans cette Rome d’adulateurs, c’était devenu désormais l’usage de diviniser tous les empereurs à leur mort. Après trois jours et trois nuits de dysenterie, il trouva encore la force de se lever, jaune comme un citron, le front couvert de gouttelettes de sueur, pour dire à l’assistance qui le regardait avec épouvante : Hé ! je sais bien, je sais bien !… mais que voulez-vous ? Un empereur doit mourir debout » ! Et c’est debout que le 24 juin 79 mourut cet empereur à l’œuvre considérable, qui en plus d’avoir remis de l’ordre dans l’administration et les finances publiques et pacifié l’empire, avait aussi su réformer le Sénat et l’ordre équestre, sans parler de la construction de monuments qui aujourd’hui font les délices des touristes visitant la « Ville éternelle », notamment le Colisée appelé jusqu’au Moyen-âge « amphithéâtre Flavien », bâti à l’emplacement du somptueux palais de Néron,  et le Capitole qui fut rebâti suite à un incendie lors de la guerre civile. Enfin Rome lui doit d’avoir introduit le principe de la filiation héréditaire, instaurant ainsi la dynastie des Flaviens, et préparant l’avènement de son fils Titus pour lui succéder. Bref, un empereur unanimement regretté, ce qui n’était plus le cas depuis la mort d’Auguste.

Michel Escatafal