Le capitalisme à Rome – Partie 2 : les services publics

routes romainesA l’époque de l’Empire romain, nombre de services publics étaient mieux organisés qu’ils ne le furent en Europe jusqu’au dix-huitième siècle. L’Empire avait à ce moment cent mille kilomètres de belles routes, la seule Italie possédant environ quatre cents grandes artères par lesquelles passait une circulation intense et régulière. Elles étaient si bien pavées que, par exemple, le messager envoyé à Galba par le Sénat pour lui annoncer la mort de Néron (9 juin 68) ne mit que trente-six heures pour faire cinq cents kilomètres.

Bien que s’appelant cursus publicus, la poste n’était pas publique. Calquée par Auguste sur celle de la Perse, elle ne devait servir que de valise diplomatique, c’est-à-dire à la correspondance de l’Etat, les particuliers ne pouvant en profiter qu’avec une autorisation spéciale. Le télégraphe était représenté par des signaux lumineux émis par des phares placés sur des hauteurs, et il est resté à l’identique jusqu’à…Napoléon. Le courrier privé était acheminé par des compagnies privées, ou bien confié à des amis ou à des personnes de passage. Toutefois de grands seigneurs tels que Lepidus, Apicius, Pollion, avaient un service pour leur compte dont ils étaient très fiers.

Les relais et les postes étaient remarquablement organisés. Tous les kilomètres, il y avait une borne indiquant la distance de la ville la plus proche. Tous les dix kilomètres, il existait une statio avec un restaurant, des chambres à coucher, une écurie, des chevaux frais qu’on pouvait louer. Tous les trente kilomètres, il y avait une mansio avec  les mêmes facilités, en plus spacieux et mieux organisé encore, auxquelles venaient s’ajouter une maison de prostitution. Les itinéraires étaient surveillés par des patrouilles de police, sans que toutefois ils soient tout à fait sûrs. D’ailleurs les grands seigneurs qui les parcouraient se faisaient suivre de convois entiers de chars, dans lesquels ils dormaient sous la garde de leurs domestiques armés.

Le tourisme était florissant, au point que Plutarque ironisait sur tous les globe-trotters qui infestaient la ville. Comme celle des jeunes Anglais au dix-neuvième siècle, l’éducation d’un jeune Romain n’était pas complète avant qu’il n’eut fait son « grand tour », celui-ci se faisant surtout en Grèce en s’embarquant à Ostie ou à Pouzzoles, les deux grands ports de l’époque. Les plus pauvres prenaient un des nombreux cargos qui allaient embarquer de la marchandise en Orient, alors que pour les plus riches il y avait de grands navires naviguant à voile, mais jaugeant jusqu’à mille tonneaux, longs de cent cinquante mètres et possédant des cabines de luxe, tout cela étant digne des plus beaux bateaux de croisière de nos jours. Et pour couronner le tout, la piraterie avait complètement disparu sous la règne d’Auguste qui, pour en triompher, avait organisé deux grosses armadas permanentes de surveillance en Méditerranée, les navires pouvant ainsi naviguer de nuit, en longeant les côtes, mais par crainte des tempêtes. Il n’y avait pas d’horaires parce que tout dépendait des vents. La vitesse normale était de cinq à six nœuds à l’heure. D’Ostie à Alexandrie, il fallait environ dix jours. Enfin, il faut noter que le billet était plutôt bon marché et à la portée de nombreuses bourses.

Les équipages étaient bien entraînés et ressemblaient à ceux d’aujourd’hui, même si à l’époque nombre de marins avaient un penchant marqué pour les tavernes et les lieux de prostitution. Cela dit, les commandants étaient des spécialistes qui transformèrent petit à petit le métier de la navigation en une véritable science. Le navigateur grec Hippalus (1er siècle avant notre ère) découvrit la périodicité des moussons et les voyages d’Egypte en Inde, dont la durée atteignait six mois, commencèrent d’être faits d’une seule traite. Les premières cartes naquirent, et on construisit les premiers phares. Tout cela se fit rapidement, parce que les Romains n’avaient pas seulement la passion des armes et des lois, mais celle des sciences mécaniques. Ils n’ont jamais porté les sciences mathématiques à la même hauteur spéculative que les Grecs.

En revanche ils les ont appliquées avec bien plus de sens pratique. L’assèchement du lac Fucino (Abbruzzes) fut un authentique chef d’œuvre. Et les routes construites par les Latins restent, encore de nos jours, des modèles. Ce sont les Egyptiens qui ont découvert les principes de l’hydraulique, mais ce sont les Romains qui les ont appliqués en construisant des aqueducs et des égouts de proportions colossales. C’est à eux qu’on doit le jaillissement des fontaines de la Rome d’aujourd’hui. Et Frontin (vers 35-103), qui les a organisées, les a également décrites dans un manuel de haute valeur scientifique. Il a fait notamment un rapprochement très juste entre ces travaux d’utilité publique et la totale inutilité des Pyramides et de tant de constructions grecques. On voit briller en cela le génie romain, à la fois pratique, positif, tout au service de la société, et non pas à la remorque des caprices esthétiques individuels.

Il est difficile de dire jusqu’à quel point le développement économique de Rome et de son empire a été dû à l’initiative privée ou à l’Etat. Ce dernier était propriétaire du sous-sol, d’un vaste domaine, et sans doute aussi de quelques industries de guerre. Il garantissait le prix du blé par le système des amas et entreprenait directement les grands travaux publics pour remédier au chômage. Il usait également du Trésor comme d’une banque en prêtant aux particuliers, à un taux élevé, et sur de solides garanties. Mais il n’était pas très riche. Ses crédits sous Vespasien, qui les augmenta et les administra avec une grande rigueur, ne dépassaient pas cent milliards de lires, en provenance essentiellement des impôts.

On peut dire en gros que c’était un Etat plutôt libéral que socialiste, allant jusqu’à permettre à ses généraux de battre monnaie dans les provinces qu’ils gouvernaient. Le système monétaire complexe qui résulta de ce fait fut une aubaine pour les banquiers qui échafaudèrent là-dessus l’équivalent des livrets de caisse d’épargne, ou des traites, des chèques, des billets à ordre etc. Ils fondèrent des établissements spéciaux ayant des succursales et des correspondants dans le monde entier. La complexité de ce système rendit inévitable des booms et des crises comme il en arrive encore de nos jours. Par exemple la dépression de Wall-Street en 1929 trouve son précédent à Rome au moment où Auguste, revenant d’Egypte avec l’énorme trésor de ce pays en poche, le met en circulation pour ranimer le commerce qui languissait.

Cette politique inflationniste le ranima en effet, mais stimula aussi les prix qui s’élevèrent d’une manière incroyable, jusqu’à ce que Tibère interrompe brutalement cette spirale en faisant rentrer les devises en circulation. Ceux qui s’étaient endettés parce qu’ils comptaient sur la continuation de l’inflation se trouvèrent à court d’argent liquide et coururent le retirer des caisses d’épargne. Celle de Balbus et d’Ollius eut à faire face en une seule journée à trois cents millions d’obligations et dut fermer ses guichets. Les industries et les boutiques qui puisaient là ne purent payer leurs fournisseurs et durent fermer à leur tour. La panique s’étendit. Tous les gens coururent aux banques retirer leurs dépôts. Même la banque de Maximus et Vibon, pourtant a priori très solide, ne put satisfaire à toutes les demandes et demanda aide à celle de Pectius.

Du coup la nouvelle se répandit avec la rapidité de l’éclair, et ce furent alors les clients de Pectius qui se précipitèrent chez lui leur livret à la main pour s’opposer au sauvetage de ses deux collègues. La dépendance mutuelle des différentes économies provinciales et nationales au sein du vaste empire fut démontrée par l’assaut simultané des banques à Lyon, à Alexandrie, à Carthage, à Byzance. Il était clair qu’une vague de méfiance à Rome se répercutait immédiatement à l’extérieur. Comme en 1929, il y eut à l’époque de nombreuses faillites et suicides.  Beaucoup de petites propriétés trop obérées ne purent attendre la nouvelle récolte pour payer leurs dettes et durent être vendues ou, mieux, données pour une bouchée de pain au profit des vastes propriétés qui étaient en mesure de résister.

On vit refleurir les usuriers dont la diffusion des banques avait éclairci les rangs. Les prix s’écroulèrent de façon effrayante, et Tibère réalisa que la déflation n’est pas plus saine que l’inflation. Avec bien des soupirs, il distribua cent milliards aux banques pour les mettre en circulation avec mission de les prêter pendant cinq ans sans intérêts. Le fait que cette mesure suffit à ranimer l’économie, à dégeler le crédit et à redonner confiance nous montre à quel point les banques comptaient, c’est-à-dire à quel point le régime impérial romain était essentiellement capitaliste.

Michel Escatafal


Le malheur de Caligula…et des Romains

A propos de Tibère j’avais relevé que Philon disait de lui qu’il était très habile pour « saisir les intentions cachées de quelqu’un ». J’aurais pu ajouter aussi que ce même Philon le trouvait « supérieur par son intelligence autant que par la distinction de son rang ». Si j’évoque de nouveau Tibère, c’est parce qu’il choisit un successeur qui avait tout a priori pour devenir un des grands hommes de la Rome antique, mais qui finalement allait devenir un tyran de la pire espèce, dont la seule excuse (importante) fut sans doute qu’il devint dément peu après avoir accédé au pouvoir et avoir été accueilli avec enthousiasme par le peuple, fier d’avoir à sa tête un jeune homme de vingt cinq ans apportant une promesse de renouveau. D’ailleurs, au début de son court règne (37-41), le choix de Tibère parut très avisé, Caligula se montrant généreux avec les pauvres et reconstituant une apparence de démocratie en rendant ses pouvoirs à l’Assemblée.

On le connaissait déjà comme un soldat valeureux et consciencieux. Sa brusque et rapide transformation ne saurait s’expliquer que par quelque maladie qui lui bouleversa le cerveau, sans que l’on puisse déterminer laquelle même si les historiens sont tous d’accord pour dire qu’il prenait la plupart de ses décisions sous l’empire d’une folie furieuse. En tout cas il commença très tôt par avoir des terreurs nocturnes, surtout par temps d’orage, arpentant son palais en appelant au secours. Grand et gros comme il était, sportif, athlétique, il passait des heures devant son miroir à se faire des grimaces, exercice qui lui réussissait très bien, avec ses yeux bigles et une plaque de calvitie qui lui faisait comme une tonsure.

A un certain moment il se toqua de la civilisation égyptienne et voulut en introduire les mœurs à Rome. Il voulait que les sénateurs lui baisent les pieds et se battent en duel au Cirque contre les gladiateurs…avec le résultat que l’on devine, c’est-à-dire la mort. On ne devait pas se bousculer pour devenir sénateur quand on ne l’était pas ! Fermons la parenthèse pour noter qu’il imposa au Sénat d’élire consul son cheval Incitatus, auquel il fit construire une écurie de marbre avec une mangeoire d’ivoire. Toujours pour imiter l’Egypte, il prit ses sœurs pour maîtresses, et en épousa une, Drusilla, la nommant héritière du trône. Puis il la répudia pour épouser Orestilla le jour même où celle-ci épousait Gaïus Pison. Il ne s’arrêta qu’à sa quatrième femme, Césonie, qui était enceinte lorsqu’elle le connut, et aux dires des historiens plutôt laide, une laideur qui n’empêcha pas Caligula d’être enfin un époux fidèle et dévoué !

Il est possible que dans leur haine de la monarchie, Dion Cassius et Suétone aient un peu chargé la barque à propos de l’empereur, mais il est non moins vraisemblable que Caligula était vraiment fou. Une preuve supplémentaire en est dans le fait qu’un matin il se réveilla avec la phobie des chauves, ce qui l’incita à donner en pâture aux fauves du Cirque, affamés par une disette volontaire, tous les chauves. On imagine l’horrible carnage ! Un autre jour ce furent les philosophes qu’il prit en grippe, les condamnant tous à mort ou à l’exil pour les plus chanceux. Deux seuls échappèrent à cette hécatombe : son oncle Claude, le futur empereur, parce qu’il était considéré (à tort) comme un idiot, et le jeune Sénèque parce qu’il se fit passer pour très malade. Ensuite, ne sachant plus trop qui persécuter, il contraignit au suicide sa grand-mère Antonia, uniquement parce qu’un jour qu’il la regardait il eut l’impression que sa tête était encore belle, mais que cela faisait un mauvais contraste avec ses épaules. Enfin, ayant fait le vide, il finit par s’attaquer…à Jupiter en disant que c’était une vraie baudruche qui avait usurpé sa place de roi des dieux. Du coup il fit couper la tête de toutes ses statues et leur substitua la sienne !

Et pourtant, quel dommage que Caligula fût atteint de pareille folie, parce que dans ses rares moments de lucidité il était plutôt spirituel, sympathique, voire même cordial, ayant la réponse vive et le sarcasme facile. Un cordonnier gaulois n’ayant pas eu peur de le traiter d’histrion, il lui répondit : « C’est vrai, mais t’imagines-tu que mes sujets valent mieux que moi » ? Il est certain effectivement que s’ils avaient valu un tout petit peu mieux que lui, ils s’en seraient débarrassé très vite d’une manière ou une autre. Au contraire, ils l’applaudissaient et lui baisaient les pieds, à commencer par les sénateurs.

Il fallut l’esprit résolu du commandant des prétoriens, Cassius Chaeréas, pour délivrer Rome de ce terrible fléau qu’était Caligula. Celui-ci, en effet, prenait plaisir à lui jeter à la figure des mots obscènes, ce qui attisait la susceptibilité de Cassius. Or un jour qu’il accompagnait l’empereur dans un corridor de théâtre, il le poignarda. La ville ne pouvait pas y croire, et pour montrer à tous que le tyran était bien mort, les prétoriens tuèrent également sa femme Césonie et brisèrent la tête de sa petite fille contre un mur. Une conclusion bien en harmonie avec les personnages et le sombre climat de terreur et de démence dans lequel ils avaient vécu. Désormais Rome n’était plus que la capitale d’un immense empire où il n’y avait pas d’autre alternative que d’être dirigée par des satrapes ou des régicides…qui ne pouvaient être que des mercenaires. Les Romains n’étaient même plus capables de tuer leurs tyrans !

Michel Escatafal


Tibère : un jugement de l’histoire sans doute injuste

S’il y a bien un homme qui soit né sous une mauvaise étoile, c’est Tibère. Qu’on en juge : Quand sa mère l’amena, tout enfant, dans la maison d’Auguste, l’empereur n’eut d’yeux que pour son frère Drusus, à la fois tapageur, intrépide, tyrannique et sympathique. En revanche Tibère était plutôt  timide, réservé, réfléchi et sensible, mais ce dernier n’a jamais conçu une quelconque rancoeur ou envie  vis-à-vis de son frère.  Au contraire, il eut pour Drusus une affection admirative, au point de risquer sa vie pour essayer de le sauver, en vain, quand il fut blessé en Germanie. La mort de ce frère fut même pour lui une tragédie (an 9 av. J.C.), suivant son cercueil de l’Elbe à Rome, et il lui fallu des années pour guérir de cette douleur.

Après des études consciencieuses, Tibère s’illustra immédiatement dès qu’on lui confia une armée, la conduisant de victoire en victoire (jamais vaincu) contre des ennemis aussi aguerris et aussi insidieux que l’étaient les illyriens et les Pannoniens (13 et 12 av. J.C.). Quand on lui donna des provinces à gouverner, il les réorganisa avec compétence et intégrité. Bref, c’était un général consciencieux, consacrant le peu de temps qu’il lui restait à se perfectionner en grec, langue qu’il maîtrisait déjà très bien, et à s’adonner à des études d’astrologie qui lui donnèrent une réputation d’hérétique. A noter enfin que ce jeune homme qu’on appelait « le petit vieux » à vingt ans à cause de son sérieux, ne fréquentait ni les salons, ni le cirque. Certains pensent même que la première femme qu’il connut fut sa femme Vipsania, fille d’Agrippa, dame de grande vertu aux habitudes aussi tranquilles que les siennes.

S’il avait pu rester avec elle, peut-être son caractère fût-il resté tel qu’il était dans sa jeunesse, à savoir celui d’un stoïcien d’une simplicité sereine, généreux envers ses amis, plus intransigeant avec lui-même qu’avec les autres. Le fait qui le démontre, c’est que ses soldats l’adoraient alors qu’à Rome on le détestait comme le modèle d’une vertu qui constituait un reproche pour tous. Hélas pour lui, Auguste le fit divorcer pour épouser sa fille Julie, une petite malheureuse assez sympathique, mais la moins indiquée qui fut pour être la compagne d’un homme comme lui. Pourquoi Tibère accepta-t-il ?  C’est une question qui mérite d’être posée dans la mesure où certes l’héritage d’Auguste était en jeu, mais sans que cela ne soit une obsession pour lui, se contentant d’être pour son beau-père un collaborateur zélé, préférant s’en faire estimer que s’en faire aimer. En fait dans cette obéissance il faut surtout voir la patte de Livie, épouse exemplaire d’Auguste, mère terrible pour Tibère, dont elle voulait à tout prix la gloire fut-ce au prix de son bonheur.

Tibère supporta ses malheurs conjugaux avec beaucoup de dignité. Il est faux qu’il ait refusé de dénoncer Julie comme adultère, comme la loi lui imposait, pour ne pas perdre la faveur d’Auguste. Au contraire, il lâcha tout pour aller mener la vie d’un simple particulier à Rhodes où il vécut peut-être la période la plus tranquille de sa vie, celle qui lui permit d’approfondir une culture déjà très étendue, au point que Velléius Paterculus (19 av. J.C. à 31) en avait fait un savant ou que Philon (20 av. J.C. à 40) le crédita post-mortem d’un esprit profond, disant de lui qu’il était « le plus habile des hommes de son temps pour saisir les intentions cachées de quelqu’un ». Après avoir banni Julie et perdu les fils de Julie, Gaïus et Lucius, l’empereur rappela Tibère, sous l’influence de Livie. Tibère reprit donc son travail aux côtés de son beau-père de plus en plus mélancolique et insupportable, et qui lui faisait endurer son antipathie.

Tibère avait déjà cinquante-cinq ans quand il lui fallut succéder à Auguste (14). Il le fit en se présentant au Sénat pour lui demander de s’en dispenser et de rétablir la République. Le Sénat considéra cela comme une comédie, ce qui était sans doute le cas. Bien que le détestant, les sénateurs le supplièrent de rester et lui demandèrent de donner son nom à un mois de l’année comme on l’avait fait pour Auguste. « Mais que ferez-vous après le treizième », leur demanda Tibère ? C’est avec cette attitude sarcastique à l’endroit de toute forme d’adulation et de culte de la personnalité que le taciturne et chaste Tibère se mit à gouverner. Et il gouverna avec beaucoup de clairvoyance et d’équité, notamment au début de son règne, laissant à sa mort un Etat plus riche et plus florissant que celui qu’il avait trouvé, avec le souci permanent de ne pas trop charger d’impôts les provinces, recommandant aux gouverneurs « de tondre les brebis, de ne pas les écorcher ».  Il essaya aussi de moraliser un épicurisme exacerbé, notamment en essayant de mettre un frein aux exhibitions insolentes qu’offraient les femmes et même les hommes avec des bijoux scandaleusement voyants, qui contrastaient avec la misère du « petit peuple ». Simplement il eut le malheur, encore un, de tomber sous la plume de Tacite et Suétone qui firent de lui le bouc expiatoire de tous les vices du temps, avant que la postérité ne le réhabilite quelque peu.

La faute la plus grave qu’on lui reproche entre toutes celles qu’il commit, c’est d’avoir fait supprimer son neveu Germanicus, après l’avoir adopté comme fils et désigné comme héritier. Germanicus en effet, était le fils de Drusus et d’une nièce d’Antoine. C’était un beau garçon, vif, intelligent, courageux, que Rome entière aimait. Tibère l’envoya en Orient avec le titre de gouverneur afin qu’il puisse acquérir de l’expérience, mais nombreux furent ceux qui pensèrent que Germanicus fut exilé par jalousie. Il mourut là-bas (19) et les gens dirent que c’était Pison qui l’avait assassiné sur ordre de l’empereur. Pison se tua pour échapper au procès et la veuve de Germanicus, Agrippine, fut une des plus cruelles accusatrices de Tibère.

Une autre accusation qu’on avait porté contre Tibère, c’est d’avoir été cruel avec Livie. Certes, c’était à Livie qu’il devait le trône, mais il ne devait pas être facile de vivre avec elle qui prétendait contresigner les décrets impériaux. En outre, elle lui rappelait à chaque instant que, sans elle, il fût resté un simple citoyen émigré à Rhodes et, surtout, se considérait la maîtresse de maison, allant jusqu’à lui refuser quand il sortait. Tibère finit d’ailleurs par aller vivre pour son compte dans un modeste appartement où il espérait retrouver la sérénité. Mais il eut affaire avec Agrippine qui réclamait elle aussi une créance : la vie de Germanicus.

Cette Agrippine n’était pas seulement devenue sa nièce par son mariage, avec le fils de son frère Drusus, elle était également sa belle-fille, Julie l’ayant eu de son mariage avec Agrippa. Cette Agrippine était une femme avide et geignarde, et avait tous les vices de sa mère, sans aucune de ses qualités : la générosité, l’esprit, le don de sympathie. Agrippine avait de Germanicus un fils, un certain Néron qui, d’après elle, devait remplacer son père comme héritier du trône. Tibère aussi avait un fils, Drusus, que lui avait donné sa chère et bonne Vipsania. Mais c’était un propre à rien, rempli de vices et il l’avait renié. Effectivement, il cherchait un successeur, mais Néron lui non plus, ne lui disait rien de bon.

Toute une série de complots fut organisée contre Tibère. C’est Séjan, le commandant des prétoriens du palais, qui lui en apporta les preuves. Qui sait si elles étaient vraies? Mais petit à petit Tibère se mit à ne plus avoir confiance qu’en Séjan. Il lui permit d’augmenter la garde jusqu’à dix mille cohortes, sans se rendre compte du terrible précédent qu’il allait créer. Puis il se retira à Capri, sans qu’il cessât pourtant de gouverner. Cela dit, c’est à Séjan qu’il transmettait ses ordres, lequel les modifiait à son gré, ce qui fit de lui le vrai maître de la ville. Il découvrit ainsi un énième complot fomenté par Poppaeus Sabin, Agrippine et Néron, et se fit donner l’autorisation de les punir. Le premier fut supprimé, la seconde fut exilée à Pantelleria, et le troisième se tua. Drusus était mort, Livia aussi, surnommée par dérision la « Mère de la patrie ».

Un jour la belle sœur de Tibère, Antonia, la mère de Germanicus, lui envoya secrètement, au risque de sa vie, un billet dans lequel elle l’avertissait qu’à son tour Séjan complotait pour faire assassiner l’empereur et prendre sa place. Du coup Tibère, malgré son âge, accourut à Rome, arrêta le traître et le livra au Sénat  pour instruire le procès de ce satrape qui inspirait la terreur aux sénateurs. C’est la raison pour laquelle Séjan, mais aussi ses parents et ses amis furent tués, y compris sa fille toute jeune qui fut déflorée avant le procès, la loi interdisant de tuer les jeunes filles vierges. Sa femme se tua elle-même, mais avant de mourir elle écrivit à Tibère pour lui dénoncer Livilla, fille d’Antonia, comme complice de Séjan. Tibère fit donc arrêter Livilla, laquelle se laissa mourir dans sa prison en refusant de manger. Agrippine, elle aussi, se tua.

On comprend aisément que le Tibère qui émergea de cette hécatombe familiale, de cet enfer de sang sur fond de trahisons, n’ait plus été l’homme qu’il était avant. Il survécut six ans encore et il semble que son esprit fût troublé. En 37, il se décida à quitter Capri. Tandis qu’il traversait la Campanie, il fut pris d’une crise cardiaque, mais quand ses courtisans s’aperçurent qu’il reprenait ses sens, ses courtisans l’étouffèrent sous un coussin. Tibère avait maintenu la paix, amélioré l’administration et enrichi le Trésor. L’Empire semblait intact, mais sa capitale se gangrénait de plus en plus. Pour arrêter sa décomposition, il eût fallu la main d’un grand réformateur…que Tibère crut trouver dans le second fils d’Agrippine, Gaïus, que les soldats de Germanie, parmi lesquels il avait grandi, appelaient « Caligula » (Sandalette) à cause des chaussures militaires qu’il portait. Il se trompait lourdement…même s’il était difficile de prévoir ce qui arriva à Caligula.

Michel Escatafal