Les Stuarts et l’absolutisme

Les rois de la dynastie des Tudors (1485-1603) avaient essayé, au seizième siècle, de renforcer leur pouvoir et d’imposer la religion anglicane, en rappelant que le schisme avec l’Eglise catholique date de 1531, suite au refus du Pape Clément VII d’annuler le mariage d’Henri VIII avec Catherine d’Aragon, le roi se proclamant  » chef suprême de l’Eglise et du clergé d’Angleterre ». Sur le premier point, ils s’étaient montrés  prudents en s’efforçant, du moins en apparence, de respecter l’institution parlementaire. En revanche leur politique religieuse fut beaucoup plus « décomplexée », notamment vis-à-vis des catholiques qu’ils traitèrent avec violence. Sur le plan économique, enfin, ils s’étaient montrés favorables aux initiatives déployées par leurs sujets, sans vraiment chercher à les diriger et encore moins à les restreindre. Bref, tout cela leur avait permis de ne pas avoir rencontré d’opposition sérieuse, même si des escarmouches s’étaient parfois produites entre le Parlement et les souverains. En tout cas elles ne s’étaient jamais transformées en véritables conflits.

Il n’en fut pas de même sous leurs successeurs de la première moitié du dix-septième siècle, à savoir les deux premiers rois de la dynastie des Stuarts, Jacques 1er (1603-1625) et Charles 1er (1625-1649). Ces deux monarques visèrent en effet  un triple but et ils le firent selon des méthodes qui leur furent bien particulières. Férus d’absolutisme, ils s’efforcèrent de gouverner sans Parlement et ils proclamèrent haut et fort leurs intentions. Appuyés sur l’Eglise anglicane, ils voulurent imposer l’anglicanisme à tous leurs sujets, et comme la menace catholique perdit très vite de son influence, ce fut surtout contre les dissidents qu’ils eurent à agir. En outre, pour pouvoir se passer du Parlement, ils eurent besoin de trouver d’autres ressources que les impôts pour lesquels il aurait fallu l’approbation des lords et des députés. Ils tentèrent donc d’intervenir dans la vie économique du pays et de s’en réserver les bénéfices par la création de monopoles.

Hélas pour eux, ni Jacques 1er ni Charles 1er n’eurent le prestige indispensable pour faire triompher pareille politique. Atteintes à la fois dans leurs intérêts économiques, dans leur foi religieuse et dans leurs convictions politiques, la gentry et la bourgeoisie s’opposèrent à eux, d’où une série de violents conflits au terme desquels une révolution éclata.

 Jacques 1er

Elisabeth étant morte en 1603 sans héritiers directs, la couronne revint à son cousin Jacques Stuart, fils de Marie Stuart qui fut reine d’Ecosse entre 1542 et 1567, avant d’être emprisonnée par Elisabeth 1ère et exécutée pour trahison en 1587. Jacques était déjà roi d’Ecosse, mais l’Angleterre et l’Ecosse, tout en ayant le même roi, restèrent deux Etats distincts. Jacques était un roi qui ne payait pas de mine, à la fois grotesque, bavant lorsqu’il parlait, ivrogne et poltron au point de ne pouvoir supporter la vue d’une épée nue. Cependant tous ces défauts ne l’empêchaient pas d’avoir la plus haute idée de ses droits de souverain, et, comme il était pédant, il les défendait à grand renfort d’érudition et de raisonnements.

Etant encore roi d’Ecosse, Jacques avait écrit tout un livre pour exposer ses idées sur le gouvernement de l’Etat et de l’Eglise. « Avant qu’il y eut un Etat, affirmait-il, il y avait des rois : d’où il suit que ce sont les rois qui ont fait les lois et non les lois qui ont fait les rois ». D’autre part, Jacques tenait la hiérarchie épiscopale pour le meilleur support de l’autorité monarchique : «  Pas d’évêques, disait-il, pas de roi ». Arrivé en Angleterre, il accepta de discuter avec une délégation de puritains, mais, une fois la discussion engagée, il se mit en fureur : « Vous voulez le presbytérianisme écossais, cria-t-il : cela s’accorde avec la monarchie comme le diable avec Dieu » ! A la fin de la conférence, il déclara à propos des puritains : « Je les ferai se conformer (au rite anglican), ou je les chasserai de cette terre » ! Voilà le genre de roi qu’était Jacques 1er, à la fois sans prestige et autocrate !

Evidemment ces prétentions provoquèrent d’incessants conflits. Les catholiques qui avaient accueilli le nouveau roi avec espoir furent déçus et complotèrent contre lui. L’un de ces complots est connu sous le nom de « conspiration des Poudres » (1605). Pourquoi ce nom ? Tout simplement parce que des tonneaux de poudre, accumulés sous la salle où se réunissait le Parlement, devaient faire sauter le roi, la famille royale, les lords, les députés, le jour de l’ouverture de la session. La découverte de ce complot produisit dans toute l’Angleterre protestante une impression d’horreur. Ecartés des fonctions publiques, les catholiques furent mis en quelque sorte au ban de la nation pour plus de deux siècles, jusqu’en 1829 très précisément (Acte d’Emancipation).

Toutefois le roi et les protestants n’étaient d’accord que contre les catholiques. Des ministres puritains qui refusaient de pratiquer le rite anglican furent destitués, et, plutôt que de « se conformer », un certain nombre de puritains préférèrent émigrer dès 1620, allant s’installer en Amérique du Nord, où ils formèrent le premier noyau de la colonie du Massachusetts (les « pères pèlerins »). Les querelles religieuses s’accompagnaient aussi de querelles avec le Parlement… qu’il fallait bien convoquer pour obtenir des subsides. Mais, à peine le Parlement était-il convoqué, qu’il entrait en conflit avec le roi, si bien que Jacques 1er resta sept ans, de 1614 à 1621, sans le réunir. Du coup, n’osant pas lever des impôts sous sa seule autorité et manquant de ressources, Jacques 1er en fut réduit à n’avoir qu’une politique extérieure effacée et passive, ce qui acheva d’irriter les Anglais, qui justement avait besoin de relations extérieures intenses pour développer leur commerce.

Jacques 1er mourut le 27 mars 1625 sans laisser de regrets à ses sujets qui lui reprochaient en outre sa politique absolutiste à laquelle était attachée son Chancelier, Francis Bacon. Ce dernier fut notamment accusé par le Parlement d’avoir profité de ses fonctions pour se livrer des trafics qui lui valurent d’être sévèrement puni en 1621. Sans que l’on connaisse parfaitement la réalité des faits qui lui furent reprochés, Bacon paya surtout d’avoir toléré les malversations du favori de Jacques, George Villiers de Buckingham. Cela étant, si Bacon fut un piètre  homme d’Etat, il fut en revanche un penseur éminent, posant dans son œuvre maîtresse, le Novum Organum, les fondements de la méthode expérimentale en matière scientifique. En tout cas, par sa contribution à la science, la philosophie, l’histoire et la littérature, Bacon aura grandement rendu service à son roi dans la trace qu’il laissa à la postérité. D’ailleurs il ne lui aura survécu qu’à peine un an puisqu’il est mort le 9 avril 1626 suite à des expériences de physique qui lui furent fatales.

Charles 1er

Quand Jacques 1er mourut, l’avènement de son fils Charles 1er fut accueilli avec enthousiasme, phénomène courant dans toutes les monarchies, l’empire romain en étant un des exemples les plus édifiants. Le jeune roi avait un air de noblesse, que l’on retrouve parfaitement dans le portrait peint par le célèbre grand peintre flamand Van Dyck en 1635. Il était beau et brave, de mœurs irréprochables. Mais, comme on allait le constater rapidement, il était aussi attaché que son père aux idées absolutistes, avec davantage d’entêtement encore et plus d’orgueil. A la fois hésitant et violent, volontiers secret et dissimulateur, il ne se croyait en rien lié par les engagements qu’il prenait : « Le roi est intelligent, dira plus tard de lui Cromwell, mais on ne peut se fier à lui : C’est le plus déterminé menteur qui soit ». On comprend aisément pourquoi Charles 1er ne fut pas longtemps populaire.

Il avait épousé une princesse catholique, Henriette de France, la sœur de Louis XIII. Il gardait auprès de lui le favori de son père, Georges Villiers (1592-1628), duc de Buckingham, odieux aux Anglais par sa morgue et sa scandaleuse fortune. Rien n’était changé aux procédés du gouvernement. Le premier Parlement convoqué en 1625 fut dissous quand il prétendit exercer son droit de contrôle financier. Le second, convoqué en 1626, fut dissous plus promptement encore, parce qu’il osa demander la mise en accusation de Buckingham. Pour se procurer de l’argent, le roi recourut à un emprunt forcé.

Cependant, sous la pression de l’opinion publique, Charles 1er fit la guerre à la France. Il ne subit que des échecs humiliants ! La flotte anglaise, menée par Buckingham au secours de la Rochelle fut battue en 1627. Charles fut contraint de convoquer un troisième parlement pour obtenir l’argent nécessaire à la continuation des hostilités. Mais, avant de voter les subsides, les députés lui présentèrent la « pétition du droit », une seconde Grande Charte (1628), qui avait pour objet de définir les droits traditionnels du peuple et de ses représentants. Après avoir tergiversé, le roi finit par accepter la pétition. Mais, dès l’année suivante, les Communes ayant protesté contre la perception de taxes douanières qu’elles n’avaient pas encore votées, Charles 1er prononça leur dissolution et fit connaître sa volonté de se passer désormais de Parlement.

Pendant onze ans, entre 1629 et 1640, Charles 1er gouverna sans Parlement, en souverain absolu, comme les rois de France et d’Espagne. Buckingham ayant été assassiné en 1628, le roi trouva, pour servir sa politique, deux hommes énergiques, un ancien membre de l’opposition parlementaire, Wentworth, qu’il fit lord Strafford, et Laud, qu’il fit archevêque de Cantorbéry. Tous deux s’entendirent pour appliquer en Angleterre les procédés que Richelieu appliquait au même moment en France : c’est ce qu’ils appelaient le système thorough, c’est-à-dire intégral, absolu. Au grand scandale des puritains, Laud imposa partout un cérémonial en tous points semblable au catholicisme.

Le plus difficile était de se procurer sans parlement des ressources suffisantes, et pour cela on employa toutes sortes d’expédients, notamment l’établissement de monopoles innombrables, allant de la vente des dentelles à celle des harengs saurs. Pour vaincre les résistances on eut recours aux tribunaux d’exception, la Chambre étoilée qui frappait les résistances politiques, la Cour de haute commission qui frappait les résistances religieuses. Le chef de l’opposition parlementaire, John Eliot, mourut en prison. Un pasteur, Leighton, pour avoir publié un plaidoyer contre l’épiscopat, subit un traitement ignominieux et barbare : exposé au pilori, il fut fouetté et eut les oreilles et les narines coupées.

Cette tyrannie eut pour effet de grossir le courant d’émigration en Amérique. Entre 1629 et 1640, près de vingt mille Anglais s’expatrièrent. Toutefois, la masse de la nation anglaise, patiente et loyaliste, parut accepter le joug. En dehors des libellistes puritains, il n’ y eut que quelques protestations isolées, dont la plus célèbre fut celle de Hampden contre le ship-money (l’argent des navires). Une ancienne coutume permettait au roi, en cas de danger de guerre, de demander aux ports un certain nombre de navires. Au lieu de navires, Charles 1er réclama de l’argent, et il le réclama en pleine paix à tout le royaume (1635).

Le ship-money tendait ainsi à devenir un impôt général et permanent. C’est alors qu’un gentilhomme, Hampden, invoquant le principe traditionnel qu’aucun impôt ne devait être levé sans le consentement du Parlement, refusa de payer le ship-money. Après un procès qui dura près de deux ans (1637-1638), il fut condamné, mis en prison et ses biens furent confisqués. Le système « absolu » paraissait triompher, mais le succès de Hampden, en excitant les passions populaires, en avait ruiné la base et préparé la chute.

Michel Escatafal


L’Angleterre au début du dix-septième siècle

Le dix-septième siècle a été en Angleterre le siècle des révolutions, la première ayant éclaté en 1640. Mais que s’est-il passé avant d’en arriver à cette révolution? C’est ce que nous allons essayer de voir, en s’intéressant d’abord à la société anglaise dans les premières années de ce siècle, en notant qu’à cette époque l’Angleterre était bien moins peuplée que la France avec ses cinq millions d’habitants, soit quatre fois moins que notre pays. En revanche l’Angleterre était une nation relativement prospère, l’élevage, l’industrie et le commerce s’étant beaucoup développés depuis le règne d’Elisabeth (novembre 1558- mars 1603).

La terre était partagée entre des grands propriétaires, les landlords, presque tous courtisans enrichis par la faveur royale, les membres d’une petite noblesse, la gentry, qui résidaient sur leurs domaines, et de nombreux petits propriétaires libres et francs-tenanciers, les yeomen. Il existait aussi dans les campagnes beaucoup de journaliers et d’indigents, tenus par une sorte de servitude par les  lois sur les pauvres. Dans les villes, surtout à Londres, vivait une riche bourgeoisie de marchands, de fabricants, d’armateurs, de qui dépendait une foule remuante d’ouvriers, de taverniers et de garçons de boutique.

La gentry et la bourgeoisie constituaient les éléments entreprenants de la nation. A l’inverse de ce qui se passait en France, la petite noblesse rurale s’occupait activement de ses propriétés, essayant d’augmenter ses ressources par la mise en valeur de terres incultes ou l’assèchement de régions marécageuses, s’efforçant aussi d’agrandir ses domaines qu’elle commençait à enclore de haies, pour empêcher les indigents de venir y glaner après les moissons ou d’y faire paître leurs bêtes. Les bourgeois se groupaient en compagnie de commerce et montraient un goût du risque et de la spéculation : c’est dans ce contexte que fut créée dès 1600 la Compagnie des Indes orientales. Ajoutons à cela que petits nobles ruraux et bourgeois désiraient par-dessus tout que le souverain ne se mêlât point de leur activité économique. Ils entendaient la poursuivre par eux-mêmes en toute liberté et s’en réserver entièrement les profits. On comprend mieux pourquoi la Grande-Bretagne est la vraie patrie de l’ultra libéralisme de nos jours.

Sur le plan politique, il était de tradition depuis le treizième siècle que le roi gouvernât avec la collaboration des représentants de la nation anglaise. Ceux-ci formaient le Parlement divisé en deux chambres : la Chambre des lords, composée des grands seigneurs et des prélats, la Chambre des communes, où siégeaient les députés des comtés et des bourgs. Le Parlement ne se réunissait que sur convocation du souverain, mais son concours était indispensable à celui-ci en matière de législation et pour ce qui concerne les impôts. Aucun bill, c’est-à-dire aucune loi, aucun subside, c’est-à-dire aucune taxe, n’était applicable s’il n’y avait eu d’abord un vote des deux chambres. Le Parlement avait aussi le droit de présenter des pétitions au roi et de lui exprimer des remontrances, ce qui signifie lui faire connaître son sentiment sur le gouvernement en général, le choix des fonctionnaires etc. Néanmoins le roi était libre d’en tenir compte ou non.

Cela dit, les députés qui formaient la Chambre des Communes étaient élus principalement par la gentry et la bourgeoisie. Le système électoral réservait en effet le droit de vote dans les comtés aux propriétaires fonciers, et dans les bourgs, dont la liste avait été fixée du temps d’Elisabeth, aux membres des principales corporations. La gentry et la bourgeoisie étaient passionnément attachées aux prérogatives politiques dont elles jouissaient. Elles entendaient que la monarchie respectât les droits du Parlement, ou, comme on disait aussi,  les  « libertés » de la nation.

La question religieuse tenait aussi une place importante à l’époque. Depuis le règne d’Henri VIII (1509-1547), et plus encore celui d’Elisabeth (1558-1603), la religion officielle de l’Angleterre, qui était aussi la seule reconnue, fut l’anglicanisme. Cependant le catholicisme conservait beaucoup de fidèles, et en plus nombre de protestants anglais refusaient de se conformer au rite anglican : on les appela dissidents ou non-conformistes. Anglicans et dissidents avaient en commun d’accepter la doctrine calviniste, mais l’Eglise anglicane avait conservé du catholicisme l’extérieur, la pompe du culte, la hiérarchie épiscopale. Elle était surtout le plus solide appui du trône, allant jusqu’à proclamer péché mortel la résistance à la volonté royale. Rien que ça ! Au contraire, les dissidents rejetaient tout ce qui rappelait « l’idolâtrie papiste », voulant en purifier l’Eglise anglicane, d’où le nom de puritains qu’on leur donnait parfois.

On les reconnaissait à l’austérité de leur mise, à leur langage tout émaillé d’expressions bibliques, car la Bible était devenue le livre le plus lu en Angleterre. Les dissidents se divisaient eux-mêmes en nombreuses sectes : les uns voulaient introduire en Angleterre l’organisation presbytérienne d’Ecosse avec des décisions prises du plan local au plan national (synode national), alors que d’autres, plus exaltés, les indépendants, ne voulaient ni du ministère presbytérien, ni de l’évêque anglican, chacun devant chercher directement dans la Bible les règles de sa conduite. Le puritanisme s’était répandu principalement parmi les bourgeois des villes et la noblesse des campagnes. De fait les passions religieuses se mêlèrent ainsi aux préoccupations économiques et aux débats politiques.

Michel Escatafal