Quand Rome s’amusait – Partie 2

gladiateursSi les combats entre animaux et hommes étaient divertissants pour les Romains, le fin du fin était quand même les combats entre gladiateurs. Cela fait un peu penser aux débuts de la boxe à la fin du dix-neuvième siècle, sauf qu’à l’époque des gladiateurs la mort était quasiment toujours au rendez-vous, à un moment ou un autre. Tous étaient des hommes condamnés à mort pour homicide, mais aussi pour rapine, sacrilège ou mutinerie, crimes passibles de la peine de mort. Cependant quand il y avait pénurie de gladiateurs, de complaisants tribunaux condamnaient à mort pour des motifs futiles, car Rome et ses empereurs ne pouvaient se passer de cette viande humaine de boucherie. Et puis, il y avait aussi les volontaires, et parmi ceux-ci certains n’étaient pas de basse extraction, comme on disait à l’époque. Ces volontaires s’inscrivaient dans les écoles de gladiateurs afin de pouvoir combattre au cirque, écoles qui étaient, aux dires des témoins de l’époque, les plus sérieuses et les plus rigoureuses. On y entrait presque comme en religion, après avoir juré être prêt à se « faire fustiger, brûler et poignardé ».

A chaque combat les gladiateurs avaient une chance sur deux d’être tués, mais aussi une chance sur deux de devenir des héros populaires à qui les poètes dédiaient leurs chants, les sculpteurs leurs statues, les édiles leurs rues, sans parler de l’aura qu’ils avaient auprès des femmes. Avant le combat on leur offrait un repas pantagruélique, afin que s’ils étaient vaincus ils puissent mourir avec une souriante insouciance. On les désignait par différents noms selon les armes dont ils faisaient usage. Chaque spectacle comportait des centaines de ces duels où il n’était pas forcé qu’il y eut un cadavre. Parfois le vaincu s’était comporté avec une telle bravoure et une telle audace qu’il était gracié par la foule, celle-ci le confirmant en levant le pouce. Lors d’un spectacle offert par Auguste et qui dura huit jours, dix mille gladiateurs combattirent. Des gardes déguisés en Charon (dieu de la mort) et en Mercure (fils de Jupiter) piquaient ceux qui étaient tombés de la pointe des fourches aiguisées pour vérifier s’ils étaient bien morts, les simulateurs étant décapités sur le champ. Des esclaves africains empilaient les cadavres et renouvelaient le sable de l’arène pour les combats suivants.

Cette façon de prendre du plaisir au sang et aux tortures ne soulevait aucune objection, même chez les moralistes les plus sévères. Comme quoi la morale que l’on veut imposer…Fermons la parenthèse pour noter que Juvénal, qui critiquait tout, était un passionné du cirque qu’il trouvait tout à fait légitime. Tacite eut bien quelque doute, avant de considérer que le sang qu’on versait était du sang « vil », et cet adjectif sauva tout. Même Pline, l’honnête homme, le plus scrupuleux et le plus civilisé de son temps, trouva que ces massacres avaient une valeur éducative parce qu’ils habituaient les spectateurs au mépris stoïque de la vie, du moins celle des autres. Ne parlons pas de Stace et de Martial, les deux poètes qui ont chanté les louanges de l’horrible Domitien : ils passaient la plus grande partie de leur vie au cirque. Nous dirions aujourd’hui qu’ils étaient addict. Cela dit, c’est là qu’ils ont puisé l’essentiel de leur inspiration poétique, ce qui ne les empêcha pas d’être des personnages assez ignobles, ce qui suffit à expliquer que la seule chose pour laquelle ils eurent de l’admiration, leur vie durant, étaient le Cirque.

En fait le seul grand personnage qui ait condamné les combats de gladiateurs fut Sénèque, lequel affirma ne les avoir jamais fréquentés. D’ailleurs il n’alla visiter le Colisée qu’une fois et en fut épouvanté, au point d’écrire quand il rentra chez lui que « l’homme est tué ici comme sport et comme divertissement », ce qui pour lui était l’horreur absolue. Et pourtant, ce sport, ce divertissement était tout-à-fait en harmonie avec le niveau moral d’une Rome qui n’était pas encore chrétienne, sans être tout-à-fait païenne. L’empereur qui présidait à son destin était encore le grand prêtre, une sorte de pape, d’une religion d’Etat qui ne trouvait plus rien à objecter à de telles ignominies, pour le simple motif que cette religion ne croyait plus à elle-même.

Elle célébrait les fêtes avec une liturgie de plus en plus compliquée, élevait des temples de plus en plus fastueux, créait de nouvelles idoles comme Annona (personnification divine de l’approvisionnement en céréales) et Fortuna (personnification de la fortune et de la chance). En fait, à part de beaux chapiteaux de marbre, cette religion n’avait aucune foi pour la soutenir, cette foi devenant de plus en plus le monopole de quelques milliers de chrétiens, Juifs pour la plupart, qui, au lieu d’aller au cirque exulter de joie et de ferveur quand on tuait des hommes, se réunissaient dans leurs petits locaux, préfiguration des églises, afin de prier pour leur âme. Au fait, n’est-ce pas une constante dans l’histoire, y compris celle que nous vivons : la foi, à quelque religion qu’elle appartienne, n’est-elle pas plus forte que tout ?

Michel Escatafal


Néron : un règne tumultueux

Burrhus et Sénèque étant morts, ils furent remplacé par un scélérat, Tigellin (10-69), qui avait profité de sa proximité avec Agrippine pour devenir de plus en plus influent auprès de Néron, surtout après son accession au trône en 54. En outre par calcul, comme dans tout ce qu’il entreprenait, il avait su montrer sa loyauté à Néron lors de la conjuration de Pison (avril 65). Mais l’influence de Tigellin allait s’avérer nettement moins heureuse que celle qu’avaient eue Sénèque et même Agrippine, du moins pendant le temps où ces deux là collaboraient. En effet, Néron n’ayant plus aucun frein pour le retenir n’en finissait pas de dégringoler à tous points de vue. Physiquement le portrait que l’on nous fait de lui nous le montre à vingt-cinq ans coiffé de cheveux jaunes tressés en petites nattes, l’œil terne, un ventre adipeux sur deux petites jambes rachitiques. En plus Popée qui était sa femme, depuis l’an 62, concrétisant ainsi avec ce troisième mariage son rêve de devenir l’impératrice, faisait de lui ce qu’elle voulait…pour le pire.

Ainsi, non contente d’avoir obligé Néron à divorcer d’avec Octavie, elle le poussa à l’exiler et, comme les Romains désapprouvaient cette décision, elle le décida à la faire assassiner (juin 62), ce qu’il fit malgré les supplications d’Octavie alors à peine âgée de vingt deux ans. Cela dit, Néron n’eut cette fois encore aucun remord parce qu’entre-temps il s’était fait consacré dieu et que les dieux ne sont pas tenus de faire leur examen de conscience. Et puis, sa seule obsession à ce moment était de se faire construire un nouveau palais d’or qui deviendrait son propre temple. Hélas, peut-être, pour les Romains, il projetait de le faire bâtir avec des dimensions gigantesques, ce qui impliquait de trouver un terrain important dans le centre surpeuplé de Rome, ce qui le confortait dans l’idée que la ville devait être refaite entièrement avec un nouveau plan d’urbanisme davantage rationnel. Or, curieusement, c’est à ce moment qu’éclata le fameux incendie de Rome de juillet 64.

Est-ce bien lui qui en fut l’auteur ? Possible, mais pas certain, car à ce moment il se trouvait à Antium. En outre, il accourut aussitôt la nouvelle parvenue jusqu’à lui, et déploya dans les secours une énergie dont personne ne l’eût cru capable. Cependant le seul fait que la voix du peuple l’ait accusé tout de suite, signifie que tout le monde le croyait capable d’un tel forfait. Curieusement il ne se déchaîna pas contre ses accusateurs, mais il lui fallait un coupable. Et, comme le dit Tacite, il pensa à une secte religieuse qui s’était formée récemment à Rome, et qui empruntait son nom à un certain Christ, Juif condamné à mort par Ponce-Pilate sous le règne de Tibère. Néron ne savait rien d’autre à leur sujet, mais cela ne l’empêcha pas de les condamner à la torture, au martyr selon la terminologie chrétienne. Les uns furent livrés aux bêtes, les autres crucifiés, certains enduits de résine et transformés en torches. C’était la première fois que Rome leur accordait attention, mais après ce martyre en masse, on commença à regarder ces gens avec une certaine curiosité.

Cela dit, cet incendie permettait à Néron de construire enfin une Rome à son goût, montrant dans les travaux de construction une certaine compétence. Mais tandis que Rome commençait à devenir celle qu’il souhaitait, Popée mourut d’une fausse couche (été 65), due selon certains à un coup de pied que lui aurait donné Néron à qui elle reprochait de passer trop de temps loin d’elle. En tout cas cette mort fut un coup terrible pour lui, qui croyait que sa femme aimée portait en elle l’héritier qu’il attendait. Il fut tellement affecté que, déambulant dans les rues de Rome, il croisa un jeune homme, Sporus, dont le visage ressemblait étrangement à celui de Popée. Il l’emmena au palais, le fit châtrer et l’épousa, ce qui fit dire à nombre de Romains que le père de Néron, le consul  Gnaeus Domitius Ahenobarbus (17-40) aurait dû en faire autant. A ce propos, l’histoire dit que Gnaeus Domitius, homme violent et sans foi, aurait affirmé qu’un enfant issu de son union avec sa femme (Agrippine) « il ne pouvait naître qu’un monstre ».

Fermons la parenthèse pour reprendre le cours de la vie de Néron, lequel continuait à diriger les travaux de construction de son grand palais, sans qu’il se doutât que dans son dos se tramait un complot pour installer sur le trône Calpurnius Pison (élu consul en 58). Bien entendu, il y eut les arrestations, les tortures et les aveux habituels, au cours desquels on prononça les noms de Sénèque, mais aussi d’un autre Espagnol de Cordoue, le poète Lucain (39-65). Ce dernier commit notamment l’impardonnable erreur de participer à un concours de poésie avec Néron, et de remporter le prix. L’empereur en représailles lui interdit de continuer à écrire, mais Lucain désobéit ce qui causa sa perte et lui valut d’être obligé de se suicider alors qu’il avait à peine vingt sept ans.

Cela nous ramène à Sénèque, car c’est peut-être par les messagers de l’empereur qui vinrent en Campanie lui signifier sa condamnation à mort que Sénèque apprit qu’il avait fait partie, comme Lucain, de la conjuration de Pison. On raconte d’ailleurs qu’il était en train d’écrire une lettre à son ami Lucillius, qui finissait ainsi : «  En ce qui me concerne, j’a suffisamment vécu ; j’ai l’impression d’avoir reçu ma part. Pour l’instant j’attends la mort ». Mais quand celle-ci se présenta sous les traits de ce messager, il objecta qu’il n’y avait aucune raison de la lui infliger, attendu que depuis longtemps il ne faisait plus de politique, ne s’occupant que de soigner sa santé chancelante. C’était le prétexte qui lui avait réussi avec Caligula, lui permettant de vivre jusqu’à soixante ans et plus. L’ambassadeur retourna donc à Rome, mais Néron fut inflexible et Sénèque fut contraint au suicide.

Ayant créé le vide autour de lui, Néron partit faire une tournée en Grèce où les gens, disait-il, appréciaient mieux l’art qu’à Rome. Il prit part comme jockey aux courses d’Olympie, fit une chute, arriva le dernier…mais n’en fut pas moins proclamé vainqueur par les Grecs, ce qui leur permit d’être exemptés du tribut qu’ils devaient payer à Rome. Du coup, il fut proclamé vainqueur dans toutes les autres compétitions auxquelles il participa. Il eut aussi le plaisir d’être applaudi à tout rompre dans tous les théâtres où il chantait. Les Grecs allèrent même jusqu’à interdire à quiconque de sortir au cours du spectacle, ce qui eut pour effet de voir des femmes accoucher sur place. Mais ce sacrifice valait la peine, puisque Néron donna en échange à ces spectateurs la totalité des droits du citoyen romain.

Rentré à Rome, Néron se décerna lui-même un triomphe. Ne pouvant exhiber aucun butin pris sur l’ennemi, seul vrai triomphe jusque-là, il exhiba les coupes qu’il avait gagnées comme chanteur et comme « aurige ». Il était de bonne foi en prétendant que ses compatriotes l’admiraient, parce qu’il croyait réellement être admiré. Aussi fut-il plus étonné que soucieux quand il apprit que Julius Vindex appelait la Gaule aux armes contre lui. Son premier soin, en organisant l’armée, fut de prévoir un grand nombre de chars expressément construits pour le transport des décors permettant de monter un théâtre. Car il entendait bien, entre une bataille et une autre, continuer d’être acteur, musicien, chanteur, et se faire applaudir des soldats. Mais au cours des préparatifs, la nouvelle arriva que Galba (3-69), gouverneur de l’Espagne, s’était joint à Vindex et marchait avec lui sur Rome.

Le Sénat, à l’affût d’une occasion depuis longtemps, commença par s’assurer la neutralité bienveillante des prétoriens, puis proclama empereur Galba, le proconsul rebelle. A ce moment Néron, s’apercevant brusquement qu’il était seul, prit peur au point qu’un officier de la garde, à qui il demanda de l’accompagner dans sa fuite, lui répondit par ce vers de Virgile : « Est-il si difficile de mourir »? Pour lui, c’était très difficile. Il se procura un peu de poison, mais n’eut pas le courage de l’avaler. Il eut l’idée aussi de se jeter dans le Tibre, mais n’en eut pas la force. Il alla se cacher dans la villa d’un ami, via Salaria, à dix kilomètres de la ville. Là, il apprit qu’on l’avait condamné à mourir «  à la manière ancienne », c’est-à-dire par fustigation. Attéré, il s’empara d’un poignard, mais commença par en essayer la pointe et trouva « que cela faisait mal ».

Enfin il finit par se décider à se couper la gorge lorsqu’il entendit un piétinement de chevaux derrière la porte. Sa main trembla : il fallut que son secrétaire, Epaphrodite, la dirigeât vers la carotide. « Ah quel artiste meurt avec moi » gémit-il dans un râle. C’était le 9 juin 68, qui marquait la fin d’un règne de presque quatorze ans. C’était aussi le cinquième et dernier empereur romain de la dynastie julio-claudienne. Les gardes de Galba respectèrent son cadavre qui fut pieusement inhumé par sa vielle nourrice et sa première maîtresse, Acté. Chose étonnante, sa tombe fut longtemps couverte de fleurs fraîches mais, plus étonnant encore, nombre de personnes à Rome continuèrent de croire qu’il n’était pas mort et qu’il allait revenir. Etaient-ce un mélange de regret et d’espoir ? Peut-être, car il n’est pas impossible que Néron ait été moins mauvais que l’histoire nous l’a décrit.

Michel Escatafal


Néron écoute Sénèque

Claude mort (54), c’est Néron qui lui succéda comme le voulait Agrippine, et encore une fois il semblait que c’était le bon choix pour Rome, d’autant qu’en dialecte sabin Néron signifie « fort ». J’ai dit encore une fois, parce qu’à chaque avènement d’un nouvel empereur, il était écrit qu’il gouverne avec un minimum de sagesse à ses débuts. En effet, ce fut toujours la suite qui fut douloureuse, notamment dans les cas de Tibère et Claude, et plus encore évidemment de Caligula. Hélas pour Rome, Néron n’allait pas déroger à la tradition, et si son règne commença de la meilleure des manières, très vite il devint un nouveau cauchemar pour les Romains. Cela dit, pendant cinq ans, Néron se montra un empereur judicieux et magnanime, mais s’il en fut ainsi ce fut essentiellement parce que Sénèque gouvernait en son nom.

Sénèque était un espagnol de Cordoue, issu d’une très riche famille et philosophe de profession. Il avait déjà fait parler de lui avant qu’Agrippine le choisît pour être le précepteur de son fils. Caligula l’avait condamné à mort pour impertinence, puis gracié parce qu’il était fortement asthmatique.  Claude l’avait exilé en Corse en raison d’une intrigue avec sa tante Julie, fille de Germanicus. Sénèque y était resté huit longues années, écrivant là d’excellents essais mais aussi quelques mauvaises tragédies. On ignore qui le proposa à Agrippine comme le plus indiqué pour élever Néron selon les principes du stoïcisme, dont il était considéré comme le maître incontestable. Quoi qu’il en soit, en quelques jours il passa de la condition de reclus à celle de précepteur de celui qui allait devenir le maître de l’Empire.

C’était un homme étrange, qui allait user de sa position sans trop de scrupules pour augmenter son patrimoine, ce qui ne le fit pas pour autant vivre comme un homme riche. Mangeant peu, ne buvant que de l’eau, couchant sur des planches, il ne dépensait son argent que pour acheter des livres et des œuvres d’art. Dès qu’il se maria il fut absolument fidèle à sa femme et répondait à ceux qui lui reprochaient son excessif amour du pouvoir et de l’argent : « Je ne fais pas l’éloge de la vie que je mène. Je fais l’éloge de la vie que je voudrais mener et dont, de très loin, en traînant la patte, je poursuis le modèle ». Alors qu’il était au sommet de sa puissance, un pamphlétaire l’accusa publiquement d’avoir volé à l’Etat trois cents millions de sesterces (au moins autant d’euros d’aujourd’hui), de les avoir multipliés par l’usure et de s’être délivré de ses rivaux  et de ses ennemis en les mettant en accusation. Sénèque qui, à ce moment-là, pouvait faire supprimer tous ceux qu’il voulait, ne répondit qu’en s’abstenant de dénoncer son dénonciateur, ce qui ne l’empêcha pas, d’après Dion Cassius (155-235), de continuer d’exercer l’usure.

Lorsque son pupille, Néron, monta sur le trône, Sénèque lui fit lire au Sénat un beau discours, dans lequel le nouvel et très jeune empereur (il avait dix-sept ans) s’engageait à n’exercer d’autre pouvoir que celui de commandant suprême de l’armée. Il est vraisemblable que personne ne le crut, mais Néron tint sa promesse pendant cinq ans, tous les autres pouvoirs étant exercés par Agrippine et Sénèque. Et les choses marchèrent assez bien tant que ces deux personnages furent d’accord. D’ailleurs, pendant ce laps de temps Néron prit quelques décisions judicieuses, repoussant la motion du Sénat proposant de lui faire élever des statues en or. Il refusa aussi de signer des condamnations à mort, s’écriant, la plume en l’air, pour une exception qu’il lui avait fallu faire à cette règle : « Comme j’aurais voulu n’avoir jamais appris à écrire » ! On avait fini par s’imaginer que Rome s’était trouvé un empereur d’une grande sagesse, s’intéressant exclusivement pour ses loisirs à la poésie et à la musique. Nul ne pensait qu’un jour cet homme tournerait le dos à toutes ces bonnes dispositions.

Ensuite Agrippine fit du zèle. Elle voulut tout faire par elle-même. Sénèque et Burrhus s’en alarmèrent, et pour la neutraliser ils poussèrent Néron à faire sentir son autorité. Agrippine, furieuse, menaça d’anéantir son propre ouvrage en mettant sur le trône Britannicus, fils de Claude. Néron lui répondit en faisant supprimer Britannicus (an 55) et en la reléguant dans une villa…où elle écrivit un livre de Mémoires sur Tibère, Claude et Néron, dans lequel Suétone et Tacite puisèrent de larges pages, ce qui n’est sans doute pas le meilleur service qu’ils aient rendu à l’histoire, compte tenu de l’esprit de vengeance de leur inspiratrice. Fermons la parenthèse pour nous demander quelle part a pu prendre Sénèque dans le meurtre de Britannicus. Dans la mesure où il est l’auteur d’un essai intitulé De la Clémence, nous souhaitons qu’il n’en ait pris aucune, mais personne n’oserait en jurer.

En tout cas, tant que Néron continua de mettre en pratique les théories de Sénèque, Rome et l’Empire furent tranquilles, le commerce prospéra, l’industrie se développa. Mais, à un certain moment, le pupille de Sénèque, qui n’avait pas vingt ans, commença à se tourner vers un autre maître, plus complaisant avec lui et qui, surtout, donnait mieux satisfaction à ses tendances d’esthète : Caïus Pétrone (27-66), l’arbitre de toutes les élégances romaines, le fondateur d’une catégorie d’hommes assez répandue : les dandies.

Il a été très difficile d’identifier ce riche aristocrate que Tacite nous décrit raffiné dans ses appétits, délicatement voluptueux, d’une conversation ironique et souverainement élégante, avec le Caïus Pétrone auteur du Satiricon, libelle formé de vers vulgaires jusqu’à l’obscénité, ne nous présentant que des personnages banals et des situations rebattues. S’il s’agit vraiment du même personnage, alors entre la façon dont on existe et dont on vit et celle dont on écrit, il y a un énorme fossé! Cela dit Néron, fasciné par le Pétrone qu’il avait connu dans le monde, raffiné, cultivé, grand séducteur d’hommes et de femmes, connaisseur infaillible de tout ce qui est beau, trouva plaisant d’imiter le mauvais poète et de mettre en pratique ses enseignements littéraires. Il prit pour camarades les héros du Satiricon et se mit à courir avec eux les quartiers les plus mal famés de Rome.

Sur le moment, le chaste Sénèque n’y trouva rien à redire. Il est même probable qu’il a poussé son disciple dans cette voie-là pour le distraire de plus en plus des problèmes du gouvernement qu’il préférait résoudre seul, ou bien avec Burrhus. C’est ainsi que, pendant quelques années, avec un empereur qui s’avilissait de plus en plus, l’Empire continua de prospérer. Trajan, plus tard, définit la premiere partie du règne de Néron comme « la meilleure période qu’ait connue Rome ». S’il avait perdu la vie à cette époque, il serait considéré comme un des plus grands hommes d’Etat de l’Antiquité ! Mais à un certain moment, le jeune souverain rencontra Popée, nouvelle Agrippine dans toute la fleur de sa beauté, et dont le rêve absolu était d’être impératrice. Pour y parvenir elle poussa Néron à devenir réellement empereur. Lorsqu’il la connut, Néron avait à peine vingt et un ans, une épouse très honnête, Octavie, qui supportait avec une grande dignité ses malheurs conjugaux, et une maîtresse, Acté, elle aussi honnête, et très amoureuse de lui. Hélas les femmes honnêtes n’étaient pas faites pour Néron, qui les trompa toutes deux avec Popée, sensuelle, débauchée et plus encore calculatrice. C’est à ce moment que commencent l’histoire personnelle de Néron et les tribulations de Rome.

Agrippine avait certainement été une femme néfaste. Les derniers épisodes de sa vie n’en sont pas moins dignes d’une matrone de la Rome antique. Elle n’hésita pas à s’opposer résolument à son fils quand celui-ci vint lui demander son consentement à son divorce avec Octavie, Tacite disant qu’elle en vint jusqu’à s’offrir à lui. Bien que l’ayant reléguée dans une villa, Néron continua à avoir encore peur d’elle. Mais il avait tout aussi peur de Popée qui continuait à se refuser à lui et à tourner en dérision son amour filial. Popée finit par faire croire à Néron qu’Agrippine complotait contre lui. Néron, n’osant pas la tuer, essaya une première fois de la faire mourir en l’empoisonnant. Ensuite il la fit tomber dans le Tibre, mais sans plus de succès. En fait Agrippine s’attendait à ce que son fils essaie de la faire mourir, peut-être parce qu’elle avait gardé au palais un serviteur de confiance. En tout cas les deux tentatives d’assassinat de Néron échouèrent, la première grâce à un remède qui la guérit de son empoisonnement, et la seconde parce qu’elle savait nager, étant repêchée par les gardes de Néron.

Personne ne peut dire quels furent les sentiments d’Agrippine à ce moment-là, vis-à-vis de ce fils auquel elle avait sacrifié toute sa vie. En tout cas elle fit semblant de n’avoir aucun ressentiment, bien que sachant que l’heure de sa mort était toute proche. Quelques jours plus tard, dans sa villa, elle vit arriver les gardes qui avaient pour ordre de la tuer. Sans se démonter, elle montra aux gardes son ventre, d’où Néron était sorti, en leur disant : « Frappez-là », ce qu’ils firent. Nous étions en mars 59 de notre ère. Quand on lui apporta le corps nu de sa mère morte, Néron se contenta de cette remarque : « Tiens, je ne m’étais jamais aperçu que j’avais une mère aussi belle » ! Et pourtant elle était âgée de quarante quatre ans, ce qui était un âge avancé à l’époque. Certains pensent qu’en fait l’unique chose qu’il regretta fut de ne pas l’avoir prise quand elle s’était offerte à lui, mais ce n’est qu’une supposition. En revanche ce qui est sûr, c’est que pour avoir un tel comportement et de pareilles réactions, il n’y a pas d’autre hypothèse que la folie, comme pour Caligula en son temps.

L’histoire nous garantit que Sénèque n’eut aucune part dans ce crime abominable…mais elle nous laisse dans l’idée qu’il l’accepta, puisqu’il resta aux côtés de l’empereur, peut-être pour le retenir sur la pente de la perdition. Cela étant, si ce fut le cas, Sénèque fut très vite déçu, car Néron avait décidé de s’affranchir des conseils de son mentor, surtout quand celui-ci lui fit comprendre qu’il ne convenait pas à un empereur de se livrer à des compétitions au Cirque comme cocher, et de s’exhiber au théâtre comme ténor.  Pour toute réponse en effet, et pour bien montrer que c’était lui le maître à présent, Néron ordonna aux sénateurs de se mesurer avec lui dans ces matches de gymnastique et dans ces récitals de musique, en déclarant que c’était la tradition grecque, et que celle-ci valait mieux que la tradition romaine.

A ce propos, les sénateurs dans leur ensemble ne méritaient guère mieux, même si quelques uns gardaient une étincelle de dignité, par exemple Thraséas Paetus (mort en 66) et son beau-frère Helvidius Priscus,  « un heureux et brillant génie » comme disait Tacite,  qui parlèrent ouvertement contre l’empereur. Les espions de l’empereur virent aussitôt un complot dans ces critiques, ce qui incita Néron, qui depuis son matricide avait fait preuve d’une certaine clémence, a se livrer à une véritable orgie de sang. Déjà, alors que Claude avait laissé un Trésor florissant, celui-ci commençait à diminuer dangereusement, ce qui incita l’empereur à obliger les condamnés à lui léguer leur fortune. Sénèque évidemment critiqua ces mesures…ce qui ne l’aida pas à garder sa place auprès de l’empereur. Mais ce ne fut pas la seule raison qui la lui fit perdre, celle-ci résidant dans le fait que Sénèque eut l’outrecuidance de critiquer les poésies de son maître.

Peut-être finalement fut-ce avec un soupir de soulagement qu’il se retira, avec une belle fortune, dans sa villa en Campanie, d’autant que Burrhus était mort quelques mois plus tôt (en 62). Il s’appliqua avec une grande activité à chercher, comme écrivain, une revanche à sa faillite comme précepteur.  Mais ce n’est pas parce qu’il avait quitté le palais que Néron l’avait oublié, puisqu’en 64 il tenta vainement de l’empoisonner. Mais c’était reculer pour mieux sauter, puisque compromis malgré lui dans la Conjuration de Pison (tentative de sénateurs, chevaliers, militaires et familiers de l’empereur, pour assassiner Néron en avril 65), il sera condamné à mourir, en se suicidant (12 avril 65) en s’ouvrant les veines d’abord puis en absorbant du poison pour hâter sa fin. Il avait une soixantaine d’années, pendant lesquelles il connut tout ce qu’un homme peut connaître comme bonheur, mais aussi comme contraintes et pour finir comme tragédie.

Michel Escatafal