Caracalla : un empereur pire que Commode

caracallagetaComme on pouvait s’en douter, Septime Sévère n’aurait jamais dû désigner ses deux fils pour lui succéder. Cette décision surprenante n’était en rien viable et ne le fut pas, pour la simple raison qu’après avoir aidé leur père à mourir, ils en arrivèrent très vite à régler eux-mêmes leur compte. En fait, ce règne à deux dura en tout et pour tout onze mois, du 5 février 211 au 26 décembre de la même année. On ne pouvait pas faire plus court! Il est vrai que l’aîné des deux frères, Caracalla, né un an avant Geta (en 188) ressemblait beaucoup plus à Commode qu’à Antonin, ce qui explique sa férocité. Et j’emploie le mot à dessein, car après avoir fait assassiner Geta, il condamna à mort vingt mille citoyens soupçonnés d’avoir pris le parti de son frère. En outre, pour apaiser une éventuelle mauvaise humeur des soldats, Caracalla appliqua à la lettre les préceptes de son père, en remplissant généreusement leurs poches de sesterces…ce qui ne lui garantira pas la vie pour autant, sa mort en témoigne.

Caracalla n’était pas ce que l’on appelle de nos jours une nullité, bien au contraire,mais il était tout simplement profondément cruel et amoral. Bien qu’il ait un faciès de brute, il avait été plutôt bien éduqué, au point que Don Cassius a écrit : « Etant déjà empereur, il s’entretenait avec des maîtres, et s’occupait de philosophie la plus grande partie du jour ». Cela étant nombre d’historiens ont trouvé ce compliment très exagéré, dans la mesure où Caracalla était plutôt un passionné d’animaux sauvages, ce qui n’est contesté par personne. Ainsi chaque matin, à peine levé, il voulait un ours vivant pour se mesurer avec lui et garder ainsi des muscles bien entraînés. Ensuite il s’asseyait à table avec un tigre comme compagnon, et quand venait le moment de se coucher, il se mettait entre les pattes d’un lion.

Le moins que l’on puisse dire est qu’il aimait vraiment les animaux, et pas forcément ceux qu’on appelle de compagnie! Il les aimait plus que les sénateurs, qu’il ne recevait jamais, après les avoir laissés stationner une partie de la journée dans son antichambre, mais se montrait toujours cordial avec les soldats…parce qu’ils se sentaient beaucoup plus proches d’eux, sans parler du fait qu’ils pouvaient être beaucoup plus utiles que les sénateurs si quelqu’un s’avisait de vouloir prendre sa place. Autre particularité de Caracalla, il donna les droits de citoyen romain à tous les mâles de l’empire, certainement pour augmenter le nombre de gens astreints aux taxes de succession, mais cette décision le fit entrer dans l’histoire et contribua un peu à faire oublier le reste dans la trace qu’il laissa à la postérité. A partir de 212 (date de l’édit qui porte le nom de Caracalla), Romains, Italiens, provinciaux se confondaient dans l’égalité des droits, toute citoyenneté particulière restant acquise à chacun.

Pour la politique proprement dite, il s’en occupait peu , laissant ce soin à sa mère qui s’y connaissait, mais qui agissait en fonction de ses sympathies et de ses antipathies, ce qui, évidemment, n’avait rien de très rationnel. C’est elle qui triait la correspondance et donnait audience aux ministres et ambassadeurs. A Rome, on disait qu’elle s’était procuré cette position privilégiée en cédant aux désirs incestueux de son fils, ce qui était probablement faux. Ah les rumeurs! Si les historiens ont estimé que cela n’était pas vraiment crédible, c’est tout simplement parce que Caracalla était assez sérieux. En fait il n’aimait rien tant que la guerre et les duels.

Un jour quelqu’un lui parla d’Alexandre le Grand. Il se prit d’admiration et d’enthousiasme pour lui, au point de vouloir l’imiter. Résultat, il recruta une phalange comme le fit à sa manière son héros et marcha sur la Perse. Mais par rapport à Alexandre, il lui manquait le génie militaire, oubliant même au cours des batailles qu’il était général, parce que cela l’amusait davantage d’être soldat et de provoquer l’ennemi en corps à corps. Du coup les légionnaires finirent par se fatiguer de ces marches militaires et de ces guerres qui n’aboutissaient à rien sauf à massacrer les populations locales , sans programme et surtout sans butin. Et ils le poignardèrent le 8 avril 217, mettant fin à un règne de six ans seulement, un des maîtres d’oeuvre de ce crime étant Marcus Opelius Macrinus…qui lui succéda. Julia Domna, sa mère, fut déportée à Antioche après avoir tout perdu, à savoir son mari, son trône, ses enfants. Elle se laissa mourir de faim, mais en laissant derrière elle une soeur, Julia Maesa, qui avait son cerveau et son ambition, mais aussi deux petit-fils, nés de deux de ses filles : l’un s’appelait Varius Bassianus et l’autre Alexis, lequel était encore un enfant.

Michel Escatafal

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Nerva et Trajan, deux grands empereurs dont l’œuvre fut magnifiée par Tacite et Pline

nervatrajanAprès l’assassinat de Domitien (empereur de 81 à 96), mort sans avoir le temps de se choisir un héritier, le Sénat décida de s’en choisir un à son goût en la personne d’un de ses membres. Il s’appelait Marcus Cocceius Nerva, et il était juriste, faisant de la poésie à temps perdu. C’était un homme sans histoire, n’ayant jamais montré la moindre ambition, ce qu’il allait prouver pendant les seize mois que dura son règne (septembre 96- janvier 98). En fait le choix sur Nerva fut fait parce qu’il avait soixante dix ans, et parce que son état de santé laissait à désirer (estomac), ce qui laissait penser que son règne serait court, ce qui fut effectivement le cas.

Cela étant, comme pour Titus, ces deux ans comptèrent dans l’histoire de l’Empire, au point de réparer la plupart des torts de son prédécesseur…ce qui lui valut de collectionner les opposants. Ces derniers lui reprochèrent de rappeler les proscrits, de distribuer des terres aux pauvres, d’avoir libéré les Juifs des tributs que Vespasien leur avait imposés, et plus encore d’avoir remis de l’ordre dans les finances. Du coup, les prétoriens mécontents de voir ce nouveau maître s’opposer à leurs brutalités, décidèrent de l’assiéger dans son palais, d’égorger certains de ses conseillers et de lui imposer de leur livrer les meurtriers de Domitien.

Ce dernier refusa tout net cette requête, et pour sauver ses collaborateurs leur offrit sa tête, ce qu’ils ne voulurent pas. Voyant cela, Nerva donna sa démission au Sénat, qui la refusa. Alors, à bout d’arguments et sentant sa fin arriver, il décida de poursuivre sa tâche jusqu’à ce qu’il se trouve un successeur capable de plaire au Sénat, empêchant ainsi les prétoriens d’en choisir un eux-mêmes. N’ayant pas de fils, il en adopta un, son choix se portant sur Trajan, sans doute le plus grand service que Nerva ait pu rendre à l’Etat. Trajan était un général qui commandait à ce moment une armée en Germanie. Pour l’anecdote, quand il apprit qu’on l’avait proclamé empereur, Trajan ne se troubla nullement, répondant au Sénat qu’il le remerciait de sa confiance, et qu’il viendrait assumer le pouvoir dès qu’il trouverait le temps…ce qui dura deux ans. Pourquoi autant de temps? Parce qu’il fallait qu’il règle le problème des Teutons.

Trajan était né en Espagne (septembre 53), d’une famille de fonctionnaires romains. Lui-même d’ailleurs était toujours resté un fonctionnaire, à moitié soldat, à moitié administrateur. Grand, robuste, de mœurs spartiates, très courageux, il formait avec sa femme Plotine ce qu’on pourrait appeler un couple idéal…pour l’époque. Plotine, en effet, se proclamait la plus heureuse des femmes parce que, si son mari la trompait de temps en temps, c’était toujours avec un garçon, jamais avec une femme. Trajan passait aussi pour un homme cultivé, emmenant toujours sur son char de général, Dion Chrysostome, célèbre rhéteur de l’époque, qui l’entretenait continuellement de philosophie…sans que Trajan ne l’écoute une seconde. En fait l’empereur se laissait bercer par la voix douce et claire du rhéteur, en pensant à tout autre chose, notamment aux frais qu’il faisait, à un plan de bataille, ou encore à un projet de pont.

Quand enfin il trouva le temps de ceindre le diadème, Pline le Jeune (61-112) fut chargé de lui adresser un panégyrique dans lequel il lui rappela courtoisement qu’il devait son élection aux sénateurs et qu’il devait donc recourir à eux pour toutes ses décisions. Trajan approuva ostensiblement ce passage, ce à quoi personne ne crut vraiment. On eut tort, car il observa strictement cette règle. A ce propos, on peut même dire que jamais le pouvoir ne lui monta à la tête. Même la menace des complots ne fit de lui un despote soupçonneux et sanguinaire, au point que quand il découvrit celui de Licinius Sura (40-108), important sénateur romain de Tarragone, il régla le problème en allant dîner chez lui. Et pour bien montrer à quel point il était sans peur, il mangea tout ce qu’on lui servait dans l’assiette, et se fit même raser par le barbier de Licinius.

Trajan était aussi un énorme travailleur, exigeant de tous ceux qui l’entouraient qu’ils soient comme lui. Par exemple, les sénateurs les plus fainéants étaient envoyés pour faire des inspections dans les provinces et les réorganiser, avec obligation de résultats. Les lettres qu’il échangeait avec eux, et dont quelques unes nous sont restées, montrent sa compétence et son activité. Ses idées politiques étaient celles d’un conservateur éclairé, faisant davantage confiance à une bonne administration qu’aux grandes réformes. Il excluait la violence, mais c’était quand même un grand militaire, ce qui veut dire qu’il savait recourir à la force si nécessaire. Ainsi, il n’hésita pas à faire la guerre à la Dacie (la Roumanie d’aujourd’hui), quand le roi Décébale (qui a régné de 87 à 106) vint menacer les conquêtes que Trajan avait faites en Germanie.

Il mena cette campagne en général brillant, battant Décébale obligé de se rendre. Trajan épargna sa vie et son trône, se limitant à lui imposer un vasselage. Cette clémence fut mal récompensée, Décébale la considérant peut-être comme un aveu de faiblesse de la part de Trajan, ce qui le conduisit à se révolter. Trajan recommença la guerre, battit de nouveau le félon, s’empara des mines d’or de Transylvanie, et, avec ce butin, finança quatre mois de jeux ininterrompus au cirque, avec dix mille gladiateurs pour célébrer sa victoire. Mais il ne se contenta pas de cela, puisqu’il lança aussi un programme de travaux publics destiné à faire de son règne un des plus mémorables dans l’histoire de l’urbanisme, du génie civil et de l’architecture.

Un gigantesque aqueduc, un nouveau port à Ostie, quatre grandes routes, l’amphithéâtre de Vérone comptent parmi ses travaux les plus remarquables. Mais le plus connu est le Forum de Trajan, dû au génie d’Apollodore (né entre 50 et 60 et décédé en 129), un Grec de Damas. Apollodore avait déjà construit (entre 102 et 104) pour Trajan le merveilleux pont des Portes de Fer sur le Danube, qui lui avait permis de prendre Décébale à revers. Pour élever la colonne qui se dresse encore en face de la Basilique Ulpia, on transporta de Paros (en mer Egée) dix-huit cubes d’un marbre spécial, dont chacun pesait cinquante tonnes, ce qui était une performance exceptionnelle pour l’époque. On y sculpta, en bas-relief, deux mille personnages dans un style  vaguement néo-réaliste, c’est-à-dire avec tendance marquée à représenter des scènes crues. Ces sculptures sont trop entassées pour être belles mais, du point de vue de la documentation, elles sont intéressantes, et c’est certainement cela qui plut beaucoup à Trajan.

Michel Escatafal


Sylla : un dictateur capable d’abandonner le pouvoir par amour

Sylla, né en 138 av. J.C.,  fut élu consul en 88 av. J.C., peu de temps après la fin de la révolution sociale et servile réprimée par Marius. Lucius Cornelius Sylla provenait de la petite aristocratie pauvre, et s’était toujours montré réfractaire aux deux passions essentielles de ses contemporains, l’uniforme et le forum. Sa jeunesse fut celle d’un débauché qui n’hésitait pas à se faire entretenir par une prostituée grecque plus âgée que lui, qu’il n’hésitait pas à maltraiter s’il en éprouvait l’envie. Bien que n’ayant pas fait de grandes études, il avait une bonne connaissance de la  langue et la littérature grecques, sans parler d’un goût des plus raffinés en matière d’art. Personne n’aurait sans doute reconnu ses qualités si, une fois élu questeur sans que d’ailleurs on ne sache comment il y est parvenu, et affecté avec un grade de capitaine dans l’armée de Marius en Numidie, il ne s’était pas trouvé  impliqué dans la liquidation de Jugurtha.

Ce fut lui en effet, qui persuada Bocchus, le roi des Maures, de lui livrer l’usurpateur (voir article sur Marius, le général victorieux). Mais Sylla n’était pas qu’un excellent diplomate, car il s’était aussi révélé comme un magnifique commandant, à la fois rusé et froid, et surtout jouissant naturellement d’un grand ascendant sur ses soldats. En fait la guerre l’amusait plus qu’elle ne l’intéressait, parce qu’elle  impliquait  à la fois le jeu et le risque. Aussi suivit-il Marius dans ses campagnes contre les Cimbres et les Teutons, et contribua largement à ses victoires (102-101 av. J.C.).

Rentrant à Rome en 99 av. J.C., et  fort de tous ces succès,  il aurait pu poser sa candidature à des magistratures plus élevées…ce qu’il ne fit point, préférant renouer avec sa vie d’avant, au milieu des prostituées, des gladiateurs ou des acteurs médiocres. Mais après quatre ans de cette vie dissolue, il décida de poser sa candidature à la prêture…sans succès. Cet échec le contraria beaucoup, et il décida de se présenter comme édile. Il fut élu, et fit immédiatement la conquête des Romains, notamment en leur offrant à l’amphithéâtre le premier combat de lions. Cela lui permit l’année suivante de devenir prêteur, et d’obtenir le commandement d’une division en Cappadoce (Asie Mineure) pour réduire à l’obéissance le roi de ce pays qui s’était révolté.

Il donna à Rome en plus de la victoire un gros butin, n’oubliant pas au passage de se servir, ce qui lui permit de payer ses dettes, et surtout d’avoir assez d’argent pour financer lui-même ses campagnes électorales, sans avoir à dépendre d’un parti. Né pauvre aristocrate, il n’avait que mépris pour l’aristocratie qui l’avait toujours snobé, mais n’était pas davantage aimé de la plèbe qui ne le considérait pas comme un des siens. A noter que sa querelle avec Marius ne vint pas de questions politiques, mais simplement du fait qu’il s’était fait offrir par Bocchus un bas-relief d’or représentant le roi des Maures livrant Jugurtha à lui, Sylla, et non pas à Marius. Des broutilles!

Lorsque Sylla se presenta  au consulat en 88 av. J.C., c’était surtout pour avoir le commandement de l’armée que l’on formait pour lutter contre Mithridate en Asie Mineure, province ô combien turbulente, où il avait combattu contre Ariobarzane de Cappadoce. Cela étant, il fut élu surtout grâce aux femmes, et plus encore  grâce à son quatrième mariage avec la veuve de Marcus Aemilius Scaurus (prince du Sénat), Caecilia Metella, fille de Metellus de Dalmatie, grand pontife. Cette union allait lui donner les faveurs de l’aristocratie et l’assurait ainsi de son élection, ce qui lui permit de récupérer le commandement auquel il aspirait. En fait, par ce mariage, Sylla voulait devenir officiellement le chef de la faction optimates

Le tribun Sulpicius s’efforça en vain de faire invalider ces nominations pour les transférer à Marius, lequel à presque soixante dix ans n’était pas rassasié d’honneurs. Hélas pour lui la détermination de Sylla était la plus forte, et au lieu d’embarquer pour l’Asie Mineure il se dirigea sur Rome avec son armée où Marius l’attendait. Le résultat était connu d’avance, et Marius dut s’enfuir en Afrique, alors que  Sulpicius fut tué par un de ses esclaves qui, lui-même, sera tué pour trahison après avoir été affranchi pour services rendus à la patrie. Comprenne qui pourra! Désormais Sylla était le maître de Rome avec ses trente cinq mille hommes campés sur le Forum. Le Sénat contrôlait les lois , dans les comices le vote devait être donné par centuries, et enfin une fois nommé proconsul,  Sylla consentit à l’élection de deux consuls pour depêcher les affaires de Rome : l’aristocrate Cneius Octavius et le plébéien Cornelius Cinna. Il pouvait partir tranquille pour l’entreprise qui lui tenait à coeur du côté de la Grèce.

Cela dit à peine s’approchait-il des côtes de la Grèce que déjà Octavius et Cinna se déchiraient et leurs partisans avec eux, avec d’un côté les conservateurs ou optimates et de l’autre les démocrates ou populares. La guerre sociale et servile commencée deux ans plus tôt aboutissait à une vraie guerre civile, avec pour vainqueur Octavius, mais en une seule journée on avait compté plus de dix mille cadavres dans les rues de Rome.  Une vraie Saint-Barthélémy avant l’heure! Cela obligea Marius a revenir précipitamment d’Afrique pour rejoindre Cinna qui parcourait la province pour y susciter la révolte. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, il rassembla une armée de six mille hommes, presque tous esclaves, avec lesquels il marcha sur la capitale restée sans défense. Ce fut un nouveau massacre, avec de nombreux sénateurs tués dont Octavius. En outre des milliers de patriciens furent condamnés à mort, une des seules rescapées étant Caecilia qui réussit à s’enfuir pour rejoindre son mari, Sylla, en Grèce.

Le nouveau consulat de Marius et Cinna continua d’être marqué par la terreur, les esclaves libérés continuant leurs saccages et leurs pillages jusqu’à ce que Cinna, à l’aide d’un détachement de soldats gaulois, les massacre jusqu’aux dernier. Pour la première fois, Rome s’était servie de troupes étrangères pour rétablir l’ordre dans la ville. Marius mourut au beau milieu du massacre (86 av. J.C.), rongé à la fois par l’alcool, et la rancoeur des ambitions déçues. C’était une triste fin pour un si grand capitaine qui avait tant de fois sauvé la patrie. Restait Cinna, pratiquement dictateur, suite au départ de Valérius Flaccus, élu en remplacement de Marius, qui fut envoyé en Orient à la tête de douze mille hommes pour y déposer Sylla.

Celui-ci pendant ce temps était en train d’assiéger Athènes qui s’était alliée à Mithridate, lequel était arrivé d’Asie avec une armée cinq fois supérieure à celle de Sylla. Mais celui-ci disposait de troupes qui le prenaient à la fois pour un lion et un renard, donc un capitaine infaillible. En outre il savait se montrer généreux avec ses soldats, n’hésitant pas à les laisser piller Olympie, Epidaure et Delphes, pour pouvoir payer ses troupes comme elles le méritaient. Toutefois après des jours de massacre, Sylla réorganisa les phalanges  et les conduisit contre l’armée de Mithridate, qu’il battit et poursuivit jusqu’au coeur de l’Asie à travers l’Hellespont. Et c’est au moment où il allait finir d’exterminer  les dernières forces de l’ennemi que Flaccus survint pour le destituer de son commandement…ce qu’il ne se résolut pas à faire puisqu’il se plaça spontanément sous le commandement de Sylla, bien que son lieutenant  Fimbria eut tenté de se rebiffer.

Voyant cela Sylla offrit à Mithridate une paix avantageuse en lui grantissant le respect de son royaume, exigeant seulement quatre-vingts navires et deux mille talents pour payer ses troupes et les rapatrier. Ensuite il alla à la rencontre de Fimbria vers la Lydie (en Asie Mineure), mais n’eut pas besoin de le combattre car les soldats de Fimbria se joignirent spontanément aux troupes de Sylla, ce qui convainquit Fimbria de se donner la mort. Sylla revint alors sur ses pas, en pillant au passage toutes les cités et provinces où il passait, traversa la Grèce, embarqua son armée à Patras et arriva à Brindisi en 83 avant notre ère. C’est alors que Cinna se précipita à sa rencontre, mais lui aussi fut tué par ses propres soldats, lesquels préférèrent se rallier à Sylla.

Ce dernier rapportait au gouvernement un beau butin, avec quinze mille livres d’or et cent mille d’argent. Malgré tout il conserve de nombreux ennemis, à commencer par le gouvernement aux mains des populares conduits par le fils de Marius, dit Marius le Jeune. Cependant Sylla garde aussi de nombreux appuis à commencer par nombre d’aristocrates, dont un de leurs jeunes représentants, Cneius Pompée, lui amena une petite armée personnelle composée d’amis, de clients et de serviteurs de sa famille. Cela suffit pour mettre en déroute Marius le Jeune à Canusium (83 av. J.C.) et Sacriport (82 av. J.C.), mais avant de s’enfuir à Préneste, il donna l’ordre de tuer  (82 av. J.C.)tous les patriciens restés dans la capitale.  Résultat tous les sénateurs figurant sur la “liste noire”furent égorgés sur leur tabouret. Ensuite les assassins  évacuèrent la ville pour rejoindre Marius et ce qui restait des forces populaires, afin de livrer bataille à Sylla.

La bataille de la porte Colline (novembre 82 av. J.C.) fut une des plus sanglantes de l’Antiquité. Cinquante mille hommes fidèles à Marius restèrent sur le carreau, huit mille prisonniers étant indistinctement massacrés. Marius le Jeune se tua  (82 Av. J.C.) et sa tête expédiée de Préneste à Rome. Sylla a triomphé et l’accueil qu’il reçut de la capitale fut énorme (27 et 28 janvier 81 av. J.C.). On érigea même  en signe de gratitude, en bronze doré, la première statue équestre qu’on eut jamais vue à Rome où on n’avait jamais toléré que nul ne fut représenté autrement qu’à pied. A ce propos Sylla sera sans doute le premier dictateur à imposer à sa patrie le culte de la personnalité, comme on l’a connu un peu partout dans le monde avec les dictateurs modernes. Ainsi il fit frapper de nouvelles monnaies portant son profil, introduisit dans le calendrier une fête supplémentaire appelée celle de “la victoire de Sylla”. Mais il ne se contenta pas de cela. Rome était à sa merci, et sous la botte de son armée, laquelle n’hésitait pas à avoir recours à une féroce répression en cas de problème. Par exemple quarante sénateurs et deux mille six cents chevaliers qui avaient pris le parti de Marius le jeune furent condamnés à mort et exécutés.

En outre Sylla ayant besoin de leur patrimoine, nombre de riches furent supprimés ou déportés pour pouvoir enrichir ses soldats. Il y eut toutefois un jeune homme qui échappa au massacre, portant un nom qui allait devenir très célèbre, Caius Julius César, neveu de Marius par la femme de celui-ci, qui refusa de renier son oncle. Grâce à des amis communs, il s’en tira par le bannissement, même si Sylla en signant la commutation de sa peine s’écria : “Je fais une bêtise; il y a , dans ce jeune homme, l’étoffe de plusieurs Marius ». Le moins que l’on puisse dire est que Sylla avait vu juste!

Par la suite Sylla allait régner en autocrate pendant deux ans. Pour combler les vides provoqués par la guerre civile dans les rangs des citoyens romains, il accorda ce titre de citoyen à des étrangers, plus particulièrement des Espagnols et des Gaulois. De plus il distribua des terres à plus de cent mille vétérans, notamment à Cumes où il avait une ferme. Il abolit aussi les distributions gratuites de blé pour arrêter la congestion des villes. Il diminua le prestige des tribuns et rétablit la nécessité d’un laps de temps (dix ans) pour briguer une seconde fois le consulat. Il renouvela le Sénat, avec des nouveaux membres de la bourgeoisie, et lui restitua tous les droits et privilèges dont il jouissait avant les Gracques. Il alla jusqu’à mettre l’armée en congé, décrétant qu’aucune force ne pourrait bivouaquer en Italie. Tout cela annonçant la decision qu’il allait prendre à la stupéfaction de ses amis, remettre tout son pouvoir au Sénat…et se retirer dans sa maison de Cumes.

Devenu veuf peu de temps après son triomphe, Sylla décida de se marier une fois encore avec une jeune femme de vingt cinq ans, Valeria,  qu’il avait connue au Cirque, et qui s’était retrouvé par hasard à côté de lui. Beaucoup ont pensé que cet amour tardif (il avait presque la soixantaine) avait largement pesé dans sa decision de quitter le pouvoir. Sans doute en effet voulait-il tout simplement jouir de la vie avec sa belle et jeune épouse! Et de fait il passa les dernières années de sa vie avec Valeria, se contentant comme activité de chasser, de parler philosophie avec ses amis, et écrire ses Mémoires, dont il ne nous reste que des bribes. Ensuite il attendit la mort se contentant d’exercer sa dominition sur ses amis de Cumes. Il mourra d’un ulcère malin à l’estomac en 78 av. J.C. avec une grande dignité, cachant ses souffrances sous un perpétuel sourire. Avant de mourir il dicta son épitaphe : “Aucun ami ne m’a jamais rendu service, aucun ennemi ne m’a jamais fait d’offense, que je ne les aie entièrement payés. C’était effectivement le cas.

escatafal


Les Gracques, fils de Cornelia

Plusieurs orateurs à Rome ont donné à l’éloquence ses lettres de noblesse, notamment Cicéron, mais aussi Caton et les Gracques. Ces derniers, comme Caton, s’attachèrent au parti populaire, mais au lieu d’avoir une origine et une éducation plébéienne, Tiberius et Caïus Gracchus sortaient d’une illustre famille, et ils reçurent l’éducation et la culture la plus soignée. Cornelia (189-100 av. J.C.), leur mère, fille du premier Africain (Scipion), femme de Tiberius Sempronius Gracchus qu’elle a épousé en 163 av. J.C., le pacificateur de l’Espagne, devint  veuve de bonne heure (150 av. J.C.) et se consacra toute entière à ses fils, qu’elle appelait ses « parures » , afin de faire d’eux des hommes et des citoyens dignes du grand nom qu’ils portaient.  Pour être sûre de parvenir à ses fins, du moins si l’on croit Plutarque, elle alla jusqu’à refuser d’épouser Ptolémée, roi d’Egypte.

Comment un roi d’Egypte avait-il pu demander la main de cette veuve ? En fait, Cornelia était d’abord une belle femme, et ensuite elle était aussi quelque chose qu’à Rome on n’avait jamais vu jusqu’alors, une grande intellectuelle.  Son salon, qui réunissait les plus illustres personnalités de la politique, des arts et de la philosophie, ressemblait beaucoup à celui de certaines dames françaises du dix-huitième siècle, et joua petit à petit le même rôle. Ces gens qui se pressaient dans le salon de Cornelia étaient très différents de leur père et grand-père, d’abord parce qu’ils acceptaient comme inspiratrice une femme, ensuite parce qu’ils prenaient un bain chaque jour, enfin parce qu’ils pensaient que Rome, malgré sa puissance, n’était nullement obligée de donner des leçons au monde entier. Au contraire, c’était à eux de se mettre à l’école, à l’école de la Grèce.

Cela dit, même si les propos que l’on tenait dans ces salons n’avaient rien de révolutionnaires, ils étaient progressistes. Il est vrai que la situation à Rome ne laissait pas d’inquiéter ceux qui savaient que l’Urbs avait quelque mal à digérer l’énorme empire qu’elle s’était déjà constitué, avec les avantages que procuraient les prises de guerre. Par ailleurs, le blé produit à bas coûts (grâce aux esclaves) en Sicile, en Sardaigne ou en Espagne n’aidait pas les agriculteurs de l’Italie rustique à se développer. Au contraire les terres se vendaient les unes après les autres et étaient livrées à la spéculation, et celles qui servaient encore à l’agriculture étaient dirigées par des régisseurs qui étaient de véritables responsables d’entreprises, au service des grands propriétaires, lesquels pouvaient compter sur le travail des esclaves pour que leurs propriétés fussent rentables.

Ces esclaves étaient ce  que nous appellerions aujourd’hui la honte de la Rome de cette époque. Leur vie était misérable, non seulement à la campagne, mais aussi dans les boutiques, les bureaux, les fabriques, ce qui du coup condamnait au chômage les citadins qui y étaient employés auparavant.  Heureusement pour ces esclaves, il y avait quand même quelques employeurs qui avaient conservé un fond d’humanité, mais la compétition économique mettait une limite à ces bonnes dispositions. Au passage, on notera que le monde n’a pas tellement changé depuis cette époque !

En tout cas, à force d’être maltraités les esclaves finirent par se révolter en 196 av. J.C., puis dix ans plus tard, avec chaque fois une terrible répression, les survivants étant internés dans des mines. Ensuite en 139 av. J.C., éclata ce que l’on a appelé la « guerre servile », les esclaves au nombre de soixante dix mille, s’emparant de la Sicile en battant une armée romaine. Il fallut six ans pour en venir à bout, mais là aussi le châtiment fut à la mesure de la peur qu’avait inspirée cette révolte. Nous étions en 133 av. J.C., et c’est cette année-là que Tiberius Gracchus, fils de Sempronius et de Cornelia, fut élu tribun.

Tiberius était l’aîné des deux frères, mais ils avaient l’un et l’autre la même conception de la société qu’ils voulaient établir à Rome. Guidés par l’autorité de cette femme supérieure qu’était leur mère Cornelia, Tiberius et Caius Gracchus conçurent les ambitions les plus hautes et les plus désintéressées, s’habituèrent aux fortes vertus, et développèrent le germe de talents bien élevés. En fait Cornelia aura auprès de ses enfants le rôle que jouera, beaucoup plus tard,  la reine Hortense auprès de son fils Louis-Napoléon Bonaparte, à cette énorme différence près qu’Hortense fit à son fils des cours d’une morale bien particulière, où abondaient les excitations à la pratique des perfidies et du mensonge, au dédain de toute moralité, au mépris des hommes et des lois, tout cela aboutissant au coup d’Etat du 2 décembre 1851.

En revanche les Gracques, comme on les appelle communément, sont considérés à juste titre dans l’histoire politique de Rome comme des héros, et nous pourrions même ajouter comme des héros tragiques. Tiberius Gracchus (162-133 av. J.C.) périt en effet dans un mouvement révolutionnaire, massacré par la faction aristocratique, sans que celle-ci ait pu l’empêcher  de faire entendre avec éloquence les protestations des opprimés.  On retiendra de lui cette tirade célèbre :  » Les bêtes sauvages répandues dans l’Italie ont leur tanière et leurs repaires où elles peuvent se retirer. Ceux qui combattent et meurent pour l’Italie n’ont en partage que l’air et la lumière qu’ils respirent. Les généraux mentent quand ils les engagent à défendre leurs tombeaux et leurs temples et à repousser l’ennemi. Parmi tant de Romains il n’en est pas un seul qui ait un autel paternel ni un tombeau où reposent ses ancêtres. On les appelle les maîtres de l’univers et ils n’ont pas en propriété une seule motte de terre « .

Cette simple lecture permet de mieux comprendre pourquoi Tiberius Gracchus mourut à vingt neuf ans, victime de la vindicte des grands propriétaires, ceux-ci ne lui ayant jamais pardonné d’avoir proposé à l’assemblée qu’aucun citoyen ne puisse posséder plus de deux cents hectares, mais aussi que toutes les terres distribuées ou louées par l’Etat devaient lui être rendues au même prix, moins le remboursement des améliorations apportées, et enfin que ces terres devaient être divisées et redistribuées entre les citoyens pauvres par lots de cinq ou six hectares, avec engagement de ne pas les vendre, et à charge d’un modeste impôt. Autant de propositions paraissant raisonnables, mais insupportables aux yeux des grands propriétaires avides de s’enrichir.

Caïus  Gracchus (154-121 av. J.C.) reprit courageusement l’œuvre de son frère et entreprit de venger son assassinat. Il put croire un moment qu’il parviendrait à ses fins. Chéri du peuple, craint du Sénat, il devint pendant deux ans le véritable maître de Rome. Mais c’était trop beau pour être vrai, et la cupidité des chevaliers, l’orgueil patricien, l’inconstance populaire lui firent bientôt comprendre qu’il allait succomber à son tour.  Cela ne lui fit pas renoncer pour autant à ses desseins, malgré les supplications de ses amis et les angoisses qui l’assiégeaient, comme en témoignent les paroles qui nous ont été conservées de lui, parlant du meurtre de son frère.

 » Vos ancêtres, disait-il au peuple, ont déclaré la guerre aux Falisques  (peuple de l’Italie antique) qui avaient insulté le tribun du peuple Genucius. Ils ont condamné à mort Caïus Veturius pour avoir refusé de faire place à un tribun qui traversait le Forum. Et, sous vos yeux, ces hommes ont assommé Tiberius à coup de bâton, traînant son cadavre du Capitole à travers toute la ville pour être jeté dans le fleuve, et ceux de ses amis qu’on a pu arrêter ont été mis à mort sans jugement « .

En outre, quand Caïus se sentit complètement abandonné de ses partisans, serré de près par ses adversaires qui allaient le mettre à mort, il s’écria devant ses ennemis presque ébranlés par tant de bravoure :  » Malheureux ! Où aller ? Où me réfugier ? Au Capitole ? Il est encore teint du sang de mon frère ! Dans ma maison ? Pour y voir les lamentations et le désespoir de ma mère ! » Tout cela, comme dira plus tard Cicéron, donnait à Caïus Gracchus plus qu’à aucun autre orateur  » une éloquence pleine et féconde « . Caius mourut en héros, ordonnant à un de ses serviteurs de le tuer. Celui-ci obéit, puis retirant son poignard teint du sang de la poitrine de son maître, il le plongea dans la sienne. Cornelia, mère de deux fils tués et d’une fille soupçonnée d’assassinat, prit le deuil, mais le Sénat lui interdit de le porter. Mais ce même Sénat n’aura pas pu empêcher les Gracques de figurer à tout jamais parmi les hommes les plus illustres de l’histoire de Rome.

Michel Escatafal