Caracalla : un empereur pire que Commode

caracallagetaComme on pouvait s’en douter, Septime Sévère n’aurait jamais dû désigner ses deux fils pour lui succéder. Cette décision surprenante n’était en rien viable et ne le fut pas, pour la simple raison qu’après avoir aidé leur père à mourir, ils en arrivèrent très vite à régler eux-mêmes leur compte. En fait, ce règne à deux dura en tout et pour tout onze mois, du 5 février 211 au 26 décembre de la même année. On ne pouvait pas faire plus court! Il est vrai que l’aîné des deux frères, Caracalla, né un an avant Geta (en 188) ressemblait beaucoup plus à Commode qu’à Antonin, ce qui explique sa férocité. Et j’emploie le mot à dessein, car après avoir fait assassiner Geta, il condamna à mort vingt mille citoyens soupçonnés d’avoir pris le parti de son frère. En outre, pour apaiser une éventuelle mauvaise humeur des soldats, Caracalla appliqua à la lettre les préceptes de son père, en remplissant généreusement leurs poches de sesterces…ce qui ne lui garantira pas la vie pour autant, sa mort en témoigne.

Caracalla n’était pas ce que l’on appelle de nos jours une nullité, bien au contraire,mais il était tout simplement profondément cruel et amoral. Bien qu’il ait un faciès de brute, il avait été plutôt bien éduqué, au point que Don Cassius a écrit : « Etant déjà empereur, il s’entretenait avec des maîtres, et s’occupait de philosophie la plus grande partie du jour ». Cela étant nombre d’historiens ont trouvé ce compliment très exagéré, dans la mesure où Caracalla était plutôt un passionné d’animaux sauvages, ce qui n’est contesté par personne. Ainsi chaque matin, à peine levé, il voulait un ours vivant pour se mesurer avec lui et garder ainsi des muscles bien entraînés. Ensuite il s’asseyait à table avec un tigre comme compagnon, et quand venait le moment de se coucher, il se mettait entre les pattes d’un lion.

Le moins que l’on puisse dire est qu’il aimait vraiment les animaux, et pas forcément ceux qu’on appelle de compagnie! Il les aimait plus que les sénateurs, qu’il ne recevait jamais, après les avoir laissés stationner une partie de la journée dans son antichambre, mais se montrait toujours cordial avec les soldats…parce qu’ils se sentaient beaucoup plus proches d’eux, sans parler du fait qu’ils pouvaient être beaucoup plus utiles que les sénateurs si quelqu’un s’avisait de vouloir prendre sa place. Autre particularité de Caracalla, il donna les droits de citoyen romain à tous les mâles de l’empire, certainement pour augmenter le nombre de gens astreints aux taxes de succession, mais cette décision le fit entrer dans l’histoire et contribua un peu à faire oublier le reste dans la trace qu’il laissa à la postérité. A partir de 212 (date de l’édit qui porte le nom de Caracalla), Romains, Italiens, provinciaux se confondaient dans l’égalité des droits, toute citoyenneté particulière restant acquise à chacun.

Pour la politique proprement dite, il s’en occupait peu , laissant ce soin à sa mère qui s’y connaissait, mais qui agissait en fonction de ses sympathies et de ses antipathies, ce qui, évidemment, n’avait rien de très rationnel. C’est elle qui triait la correspondance et donnait audience aux ministres et ambassadeurs. A Rome, on disait qu’elle s’était procuré cette position privilégiée en cédant aux désirs incestueux de son fils, ce qui était probablement faux. Ah les rumeurs! Si les historiens ont estimé que cela n’était pas vraiment crédible, c’est tout simplement parce que Caracalla était assez sérieux. En fait il n’aimait rien tant que la guerre et les duels.

Un jour quelqu’un lui parla d’Alexandre le Grand. Il se prit d’admiration et d’enthousiasme pour lui, au point de vouloir l’imiter. Résultat, il recruta une phalange comme le fit à sa manière son héros et marcha sur la Perse. Mais par rapport à Alexandre, il lui manquait le génie militaire, oubliant même au cours des batailles qu’il était général, parce que cela l’amusait davantage d’être soldat et de provoquer l’ennemi en corps à corps. Du coup les légionnaires finirent par se fatiguer de ces marches militaires et de ces guerres qui n’aboutissaient à rien sauf à massacrer les populations locales , sans programme et surtout sans butin. Et ils le poignardèrent le 8 avril 217, mettant fin à un règne de six ans seulement, un des maîtres d’oeuvre de ce crime étant Marcus Opelius Macrinus…qui lui succéda. Julia Domna, sa mère, fut déportée à Antioche après avoir tout perdu, à savoir son mari, son trône, ses enfants. Elle se laissa mourir de faim, mais en laissant derrière elle une soeur, Julia Maesa, qui avait son cerveau et son ambition, mais aussi deux petit-fils, nés de deux de ses filles : l’un s’appelait Varius Bassianus et l’autre Alexis, lequel était encore un enfant.

Michel Escatafal


Septime Sévère, empereur romain non choisi par Rome

septime-severeDans un précédent article (L’horrible Commode, ou le début de la fin de l’Empire romain) j’avais indiqué comment Septime Sévère, né en avril 146 en Lybie (près de Khoms aujourd’hui), était devenu empereur. Aujourd’hui nous allons voir qui était ce Septime et comment l’histoire l’a jugé, en notant tout d’abord que pour la première fois on vit monter sur le trône un Africain d’origine juive. Ce n’était pas Rome qui l’avait vraiment choisi, mais Rome ne s’en trouva pas mal, dans un premier temps, une fois que Septime Sévère eut gagné la partie en mettant à mort ses adversaires et en transformant définitivement la principauté en une monarchie héréditaire du type militaire. Cela pouvait paraître surprenant et triste qu’on en arrive là, mais ce n’était en rien la faute de Septime Sévère si la situation à Rome était à ce point dégradée. Au contraire, pour éviter de s’enfoncer durablement dans le chaos, Septime Sévère ne pouvait guère agir autrement. Il fallait une main de fer pour enrayer la catastrophe, et Septime Sévère sut l’avoir, même si le fer était parfois trop rouge.

Son physique est parfois dépeint comme celui d’un bel homme approchant la cinquantaine d’années à son arrivée au pouvoir, plutôt spirituel, alors que d’autres, notamment l’historien Dion Cassius, le décrivent comme un homme de petite taille et plutôt maigre. En revanche tout le monde lui reconnaissait une robustesse certaine, des talents indéniables de stratège, un franc-parler de bon aloi, mais aussi un cynisme assez marqué. Issu d’une famille aisée d’origine libyenne et punique, il avait étudié la philosophie à Athènes et le droit à Rome, ce qui ne l’empêchait pas de parler le latin avec un fort accent phénicien. Il n’avait pas l’étoffe d’un Antonin ou d’un Marc-Aurèle, ni la complexité intellectuelle d’Hadrien, mais il était honnête et droit avec un sens aigu de la réalité. En fait on ne lui connaissait comme gros défaut, avant d’arriver au pouvoir, que sa lubie pour l’astronomie, qui lui fit faire un mariage qui porta malheur à Rome.

Il perdit sa première femme, décrite comme une brave et simple créature, quand il se trouvait en Syrie. Veuf, il interrogea immédiatement les astres, et apprit que l’un d’entre eux, sans doute un météorite, était tombé dans les environs d’Emèse, ville tristement célèbre de nos jours puisqu’elle s’appelle Homs. Il s’y rendit et vit que sur ce morceau de ciel on avait érigé un temple dans lequel était installé à une certaine époque, pour vénérer la relique, un prêtre, soi disant héréditaire d’El Gabal le dieu solaire d’Emèse. Ce prêtre qui se déplaçait beaucoup avait une fille, nommée Julia Domna, qui était une véritable beauté. Quand Septime Sévère la vit pour la première fois dans la province de Lyonnaise, dont il était le gouverneur (depuis l’an 185), il imagina immédiatement que c’était l’épouse que les astres lui ordonnaient de prendre. Hélas pour lui, cette belle créature le trompa très vite, ce qui était d’autant plus facile pour elle que son mari avait bien trop à faire pour s’en apercevoir. Mais ce malheur de caractère privé allait se transformer a posteriori en catastrophe pour l’empire. Pourquoi ? Parce que Julia, femme au demeurant intelligente et cultivée, qui réunit autour d’elle un salon littéraire où elle introduisit les goûts et les modes de l’Orient, mit au monde Caracalla et Géta, les deux futurs coempereurs désignés pour succéder à Septime Sévère.

Septime Sévère gouverna l’empire dix-sept ans (193-211), en s’imposant d’abord à ses rivaux et au Sénat, lequel avait d’abord soutenu Didius Julianus, avant de le faire exécuter. Ensuite il prit le nom de Pertinax faisant semblant de considérer que ce dernier était son père adoptif. Puis il offrit le titre de « César » à Clodius Albinus qui tenait la Gaule et la Grande Bretagne. Restait à prendre le dessus sur Pescennius Niger qui était le maître de l’Orient romain, partie la plus riche et la plus peuplée de l’Empire, et pour ce faire il put compter sur les Parthes de Mésopotamie, qui ne voyaient qu’avantage à ces dissensions entre Romains. Et pour se donner encore quelques atouts supplémentaires, Septime Sévère n’hésita pas à favoriser la dissidence des Chrétiens, pour l’instant peu nombreux, mais qui commençaient à former une redoutable minorité prête à tout pour défendre sa foi, ce que semble-t-il Pescennius Niger n’avait pas compris. Et ce qui devait arriver arriva, à savoir que Niger fut vaincu et tué, le nouvel homme fort de l’empire en profitant pour éteindre toutes les velléités des Parthes qui avaient commis le crime de soutenir Niger. Il ne lui restait plus qu’à terrasser Clodius Albinus, lequel fut vaincu à Lyon en 197 et poussé au suicide. S’ensuivit ensuite une répression terrible qui élimina toute forme d’opposition y compris les sénateurs récalcitrants. Cela dit, comme s’il sentait le besoin de consolider son pouvoir autrement que par la force et la férocité, Septime Sévère se fit reconnaître comme le fils de Marc-Aurèle, devenant de facto le frère de l’horrible Commode, ce qui n’était quand même pas très flatteur pour lui.

Une fois cette œuvre achevée, il s’occupa de son travail d’empereur, assisté de Papinien, jurisconsulte qu’il fit nommer préfet du Prétoire, avec une faveur particulière pour l’armée, ne s’adressant au Sénat que pour lui donner des ordres et guerroyant presque constamment. Mais ce qu’il fit de plus singulier fut d’introduire une grande et dangereuse nouveauté, à savoir l’obligation du service militaire pour tous, à l’exception des Italiens, auxquels il était interdit. C’était la conséquence de la décadence guerrière du pays et du caractère irrémédiable de cette décadence. Dorénavant l’Italie allait être à la merci des légions étrangères. Avec ses légions, Septime Sévère se livra à toute une série de guerres plus ou moins heureuses non seulement pour consolider les frontières, mais aussi pour conserver leur entraînement aux garnisons. Parmi ces guerres, il y eut celle qui se tint en Bretagne (la plus grande île britannique), où il se fit accompagner par ses deux fils Caracalla et Getal, pour vaincre les Calédoniens ( Ecossais), sans toutefois remporter de bataille décisive.

Avec le temps il devint de plus en plus féroce, n’hésitant sur aucun moyen quand il s’agissait d’assoir son autorité. Ainsi, après avoir marié Caracalla avec Plautilla, fille de son ami Plautanius, il n’eut aucun scrupule à faire accuser ce dernier de trahison, et le faire assassiner, en profitant aussi pour bannir sa belle-fille et l’exiler sur l’île de Lipari (province de Messine aujourd’hui) avec l’accord bienveillant de Caracalla. Pour l’histoire on notera que c’est sur cette île que Mussolini et ses amis emprisonnèrent leurs opposants. Fermons la parenthèse et revenons à Septime Sévère pour noter que la mort le surprit en Angleterre le 4 février 211, après avoir souffert pendant des années de la goutte.

Le plus triste est qu’il allait désigner Caracalla et Geta pour lui succéder. Décision d’autant plus malvenue qu’il avait beaucoup critiqué Marc Aurèle pour avoir choisi comme successeur Commode. Pourquoi avoir choisi ses fils ? Sans doute parce qu’il ne les connaissait pas ou si peu, ayant toujours été éloigné d’eux. Sans doute aussi parce qu’au fond il s’en moquait. La preuve : il aurait déclaré à l’un de ses lieutenants : « Je suis devenu tout ce que j’ai voulu, je m’aperçois que ça n’en valait pas la peine ». Et il recommanda à ses héritiers : « Ne lésinez pas sur l’argent avec les soldats, et moquez-vous de tout le reste ». Drôle de testament, d’autant plus superflu que Caracalla et Géta s’en emparèrent totalement et que dans ce reste leur père était compris. En effet, la première vraie décision qu’ils prirent fut d’ordonner aux médecins de hâter la mort de leur père.

Michel Escatafal


Antonin le « Pieux » fut bien le meilleur des princes

Antonin_le_PieuxAntonin n’était plus très jeune quand il monta sur le trône en 138, puisqu’il avait déjà dépassé la cinquantaine (52 ans). Jusque là, il n’avait d’ailleurs rien fait de remarquable, se contentant d’être un bon avocat, avec toutefois une particularité, à savoir qu’il ne plaidait pas souvent, mais surtout qu’il le faisait gratuitement. Cela étant, il n’avait pas besoin d’argent, puisqu’il était issu d’une famille de banquiers venue de la Gaule (Nîmes) deux générations plus tôt. Evidemment l’éducation qu’il avait reçue était celle d’un grand bourgeois, ayant étudié la philosophie, sans trop l’approfondir, préférant toujours s’appuyer sur la religion. Etait-il bigot ? Pas vraiment, mais très respectueux de ladite religion, sans doute un des derniers Romains qui ait cru sincèrement aux dieux, ou plutôt qui se comportait comme s’il y croyait. On pourrait dire de lui qu’il fut vraiment un brave homme, le mot « brave » pouvant aussi signifier qu’il n’était pas d’une intelligence lumineuse, loin de celle de son prédécesseur. Bref, c’était le type même de l’empereur rassurant pour un Sénat de plus en plus fatigué.

Sans être un grand intellectuel, même si son successeur, Marc Aurèle, lui trouvait quelque chose de Socrate, Antonin connaissait la littérature et avait protégé tout au long de son règne nombre d’écrivains. Cependant il a toujours traité ces derniers d’un peu haut, avec un détachement aristocratique et indulgent, comme des éléments décoratifs de la société à ne pas prendre trop au sérieux. Cela dit, tout le monde l’aimait et éprouvait de la sympathie pour son visage doux et paisible, dressé sur deux larges épaules, mais aussi pour sa gentillesse non feinte, prenant une part sincère aux malheurs d’autrui, sans oublier la discrétion avec laquelle il sut cacher les siens sans ennuyer personne. Si j’écris cela, c’est parce que cet homme qui n’avait pas d’ennemi en avait un dans sa maison, sa femme, Faustine, aussi belle qu’exaspérante, même si Antonin fit toujours semblant de passer sur ses frasques et colères.

Il eut deux filles avec elle dont l’une mourut. L’autre, qui ressemblait à sa mère, se maria avec Marc Aurèle, lequel subit donc les déboires de son prédécesseur. Néanmoins, pour ce qui concerne Antonin, il n’en voulut jamais réellement à Faustine, la preuve en étant qu’il institua en son honneur, après sa mort, un temple à son nom et un fonds pour l’éducation des jeunes filles pauvres. En fait, il ne réprimanda Faustine qu’une fois dans toute sa vie, quand, apprenant qu’elle allait devenir impératrice, elle émit quelques prétentions au luxe, ce qui lui valut cette réponse du nouveau César : « Ne te rends-tu pas compte que maintenant nous avons perdu ce que nous possédions ?» S’il fit cette remarque, c’est parce que le premier geste d’Antonin comme empereur fut de verser son énorme fortune dans les caisses de l’Etat. D’ailleurs, à sa mort, son patrimoine personnel était quasiment réduit à zéro, alors que celui de l’Etat n’avait jamais été aussi élevé.

Il arriva à ce résultat sans tailler dans les dépenses publiques, mais uniquement grâce à une administration judicieuse, bannissant le superflu pour mieux se consacrer à l’essentiel. Ainsi, il révisa et réduisit le programme de reconstruction d’Hadrien, sans toutefois l’altérer profondément. Par ailleurs, avant de se livrer à la moindre dépense, même la plus insignifiante, il demandait l’autorisation du Sénat auquel il rendait des comptes au sesterce près. On comprend pourquoi à la fin de son règne le patrimoine de l’empire atteignait deux milliards sept cent millions de sesterces (un peu plus de deux milliards d’euros de nos jours), ce qui était considérable à l’époque.

Mais Antonin ne fit pas que s’occuper des finances publiques. Il procéda aussi à la réorganisation et à l’adoucissement des lois que son prédécesseur avait commencé à mettre en oeuvre. Pour la première fois, les droits et les devoirs des époux devinrent les mêmes. La torture fut presque entièrement bannie, le meurtre d’un esclave fut proclamé crime. Bref, une législation entièrement tournée vers la justice, quelque soit le statut social des individus. Oui, on croit rêver, alors que nous étions dans le deuxième siècle de notre ère ! Certes, s’il vivait de nos jours, Antonin serait peut-être moqué sur les réseaux sociaux parce qu’il ne serait pas suffisamment « glamour », ayant le tempérament du parfait bureaucrate, y compris en étant soucieux d’être toujours à l’heure. De plus, ses passions, en dehors de la philosophie, ce qui explique ses bontés à l’égard des rhéteurs et des philosophes, étaient d’une banalité confondante, se contentant le week-end de pêcher ou de chasser en compagnie d’amis de son lieu de naissance, Lanuvium, où il se rendait régulièrement dans sa villa. A ce propos, il semble qu’il ne soit jamais allé plus loin que cette petite ville, à l’opposé d’Hadrien, qui avait pour caractéristique d’être un grand voyageur. Enfin, quand il fut veuf, Antonin ne se remaria pas, et prit une concubine, plus fidèle que ne l’avait été la belle et caractérielle Faustine, mais qu’il laissa totalement à l’écart des affaires de l’Etat.

Antonin était aussi un homme de paix, et si un reproche pouvait lui être fait, ce serait de l’avoir voulu un peu trop, c’est-à-dire au prix du prestige de l’empire, en Germanie par exemple, où il se montra sans doute trop arrangeant avec les rebelles de cette région remuante. Cela dit, tous les historiens, y compris les étrangers, ont loué l’ordre et la tranquillité qui régnaient dans l’empire et le reste du monde connu, sous le règne de cet empereur, que tout le monde considérait comme un père. Ce « père » qui allait mourir à l’âge de soixante-quatorze ans, après être tombé malade pour la première fois de sa vie. Peut-être parce qu’il n’y était pas habitué, et même s’il souffrait seulement du ventre, il comprit très vite que c’était la fin pour lui. Cependant tout était déjà planifié pour sa succession, puisqu’il avait déjà son César de rechange, que lui avait indiqué en mourant Hadrien lui-même, en la personne d’un jeune homme alors âgé de dix-sept ans, Marc Aurèle, par ailleurs neveu d’Antonin.

Quand il se sentit tout proche de la mort, Antonin fit appeler Marc Aurèle et lui dit tout simplement : « Maintenant, mon fils, c’est ton tour ». Il ordonna à ses serviteurs de porter dans les appartements de Marc-Aurèle la statue d’or de la Fortune, donna à l’officier de garde le mot d’ordre de la journée (Equanimité), demanda qu’on le laissât seul parce qu’il désirait dormir, ce qu’il fit pour toujours. A ce moment, en 161, Marc-Aurèle avait exactement quarante ans. Il allait devenir le cinquième de cette dynastie d’empereurs du deuxième siècle de notre ère, qu’on appellera « les Antonins », du nom d’Antonin dit le Pieux, alors que ce dernier n’en était que le quatrième membre, preuve que son influence dans l’histoire fut beaucoup plus importante que celle qu’on pourrait imaginer en lisant ce que l’on a écrit sur lui, notamment à propos de son intelligence, comparée à celles de son prédécesseur et de son successeur. En tout cas ce « brave homme » fut littéralement assiégé pendant son règne par des ambassadeurs des pays entourant l’empire…pour demander leur annexion. Quel plus bel hommage !

Michel Escatafal

 


Hadrien, empereur soucieux de ne pas se faire regretter

Villa-AdrianaHadrien a toujours eu le souci de laisser à Rome une empreinte indélébile de son règne, ce qui fit de lui un grand constructeur. On lui doit notamment la réfection du Panthéon d’après le style grec, qu’il préférait au style romain. Pour mémoire le Panthéon, élevé par Agrippa (27 avant notre ère), fut détruit à deux reprises, lors de l’incendie de Rome (80) et de nouveau en 110 sous Trajan, après avoir été restauré sous Domitien. Un autre chef d’œuvre de son architecture est la villa autour de laquelle s’éleva plus tard Tivoli ou la Villa Hadriana. On y trouvait de tout, des temples, un hippodrome, des bibliothèques et des musées où, pendant des siècles et des siècles, les armées du monde entier sont venues exercer leurs pillages en y trouvant toujours quelque chose. Hadrien ne profita pas longtemps de cette merveilleuse demeure et mourut peu après, après avoir adopté comme fils pour lui succéder (en 136), son ami et peut-être son fils naturel Lucius Ceionnius Commodus, gouverneur de Pannonie (Hongrie), que la tuberculose emporta

Lucius Ceionnius Commodus mort, Hadrien porta son choix sur un homme richissime qu’il estimait beaucoup, Antonin, auquel, gardant pour lui le titre d’Auguste, il conféra celui de César, que conservèrent par la suite tous les héritiers présomptifs du trône. Hadrien finit sa vie dans d’horribles souffrances, son corps se gonflant et étant en proie à des hémorragies nasales toujours plus rapprochées. Mais ces souffrances ne lui enlevèrent pas pour autant le goût de la construction. Ainsi il fit édifier son tombeau de l’autre de l’autre côté du Tibre, en construisant pour y arriver un pont spécial. C’est le grand mausolée qu’on appelle de nos jours le château Saint-Ange.

Un jour, l’édifice étant terminé, le philosophe stoïcien Euphrate vint voir Hadrien pour lui demander l’autorisation de se tuer. L’empereur la lui accorda, discuta avec lui sur l’inutilité de la vie, et quand Euphrate eut bu la cigüe, en voulut aussi pour suivre son exemple et mettre fin à ses souffrances. Hélas pour lui, personne ne voulut lui en fournir. Il pria son médecin de lui en donner, mais celui-ci se tua pour ne pas avoir à désobéir. Voyant cela, il ordonna à l’un de ses domestiques de lui procurer une épée ou un poignard, mais le domestique s’enfuit, s’écriant : « Voilà un homme qui a le pouvoir de mettre à mort n’importe qui, mais point lui-même » ! Restait plus pour Hadrien qu’à attendre la mort, non sans avoir composé un petit poème (Animula vagula, blandula…), considéré comme un des plus beaux de la poésie lyrique latine, avant de fermer les yeux définitivement à l’âge de soixante-deux ans, en 138, après vingt-et-un ans de règne.

Avec lui venait de mourir, non pas un grand empereur, mais aussi un des personnages les plus complexes et parfois controversés car il avait très mal vieilli, mais aussi un des plus captivants que compte l’histoire de tous les temps. Peut-être même le plus moderne de tous ceux que l’on a appelé « les Anciens ». Comme Nerva, il prit congé de Rome en lui rendant le plus grand des services, c’est-à-dire en désignant le successeur le plus indiqué pour ne pas le faire regretter, qui l’on désignera plus tard « Optimus Princeps » ou en français le « Meilleur des Princes », ou encore « Antonin le Pieux ». Mais ce n’est pas tout, car Antonin aura comme obligation d’adopter à son tour Lucius, le fils de son ami Lucius Ceionnius Commodus, ainsi que Marcus Annius Verus, futur Marc Aurèle, âgé à l’époque de vingt ans, qui se mariera avec Faustine, fille d’Antonin.

Michel Escatafal


Trajan, la nostalgie des camps et la fin d’un grand empereur

Empire romainUne fois terminée ce qu’il estimait être son devoir de reconstruction, Trajan fut pris de la nostalgie des camps, et, bien que proche de la soixantaine, âge conséquent à cette époque, il se mit en tête de compléter l’œuvre de César et Antoine en Orient, en reculant les frontières de l’Empire au-delà de la Méditerranée. Il y réussit parfaitement, après une marche triomphale à travers la Mésopotamie, la Perse, la Syrie, l’Arménie, toutes devenues provinces romaines. Il construisit aussi une flotte pour la mer Rouge, et pleura d’être trop vieux pour s’y embarquer et partir à la conquête de l’Inde et de l’Extrême-Orient.

Cela dit, pour revenir aux provinces fraîchement annexées, c’étaient des pays où il ne suffisait pas de laisser des garnisons pour y établir un ordre durable. La preuve, Trajan n’était pas encore de retour que des révoltes éclatèrent un peu partout dans son dos. Furieux, et retrouvant son esprit guerrier, il voulut rebrousser chemin pour apaiser les tensions, mais il fut retenu par l’hydropisie, maladie qui se manifeste par des œdèmes généralisés. Il envoya donc à sa place Lucius Quietus (prince maure romanisé mort en 118) et Marcius Turbo (né en Dalmatie et mort après 138), et continua son voyage de retour vers Rome, afin d’y mourir en paix. Hélas pour lui, une attaque d’apoplexie le foudroya à Sélinonte de Cilicie (en Asie mineure) le 9 août 117. Il avait soixante-quatre ans. Seules ses cendres revinrent à Rome, où on les inhuma dans une urne en or sous sa colonne. Le Sénat lui décernera le titre d’Optimus princeps, le « meilleur des princes », sans doute parce qu’il respecta constamment l’institution, mais peut-être aussi parce qu’il créa l’Institution alimentaire, au bénéfice des enfants pauvres.

C’est ainsi que finit le règne, qui dura presque vingt ans, d’un empereur, dont certains historiens prétendent qu’il fut peut-être celui dont l’œuvre fut la plus achevée, et qui amena l’Empire romain à son apogée territorial. Certains lui ont reproché ses persécutions vis-à-vis des chrétiens, mais à ce moment le christianisme balbutiant était considéré comme une religion subversive, ce qui n’excuse pas pour autant les persécutions, mais il faut tenir compte du contexte de l’époque. Bref, il n’était pas parfait, mais il ne lui a jamais été reproché les cruautés de certains de ses prédécesseurs. Néanmoins, pour l’histoire, il eut la chance, comme ce fut aussi le cas pour Nerva, d’avoir su gagner la gratitude d’un historien comme Tacite et d’un mémorialiste comme Pline, dont les témoignages furent décisifs devant le tribunal de la postérité.

A propos de Tacite, on ajoutera tout de même que ce grand avocat, plus grand que Cicéron lui-même aux yeux de Pline, a composé ses Histoires un peu selon les mêmes critères d’après lesquels il défendait ses clients, à savoir en faisant triompher ses thèses plutôt qu’établir la vérité. En revanche, malgré ses liens de proximité avec Trajan, on peut considérer que Pline était davantage digne de foi quand il fit le portrait de son empereur préféré. Il était incontestablement moins génial que Tacite, ses écrits étaient moins colorés, mais en définitive le meilleur de ce qui nous reste de lui est sans doute le plus précieux des témoignages portés sur la société de son temps, et les mœurs de cette société.

Michel Escatafal


Les récits des écrivains n’aident pas toujours l’histoire

Aujourd’hui je vais dire quelques mots ayant trait à la fois à la littérature et à l’histoire, pour souligner combien à travers  les récits des écrivains il a toujours été difficile de séparer ce qui était vrai de ce qui ne l’était pas. Pour illustrer ce propos je vais prendre un exemple emblématique qui concerne un empereur romain, Domitien. Nous allons voir aussi que de tous temps nombre d’écrivains n’ont jamais eu de scrupules pour flatter bassement ceux qui étaient susceptibles de leur donner une solide rente de situation, et les honneurs qui vont avec. Chez nous il y a le cas emblématique de Vincent Voiture, flagorneur patenté de Richelieu, ce qui lui valut de faire partie de l’Académie Française dès sa fondation,  et d’avoir eu une place de choix à l’hôtel de Rambouillet.

Mais, plus caractéristique encore, il y a quatre écrivains romains, parmi les plus célèbres, que je voudrais citer pour illustrer mon propos, à savoir Tacite qui était à la fois sénateur, historien et philosophe (55 – vers 120), Pline le Jeune (61-vers 114) qui fut un brillant écrivain et un homme politique, le poète Stace (vers 40 et après 96)  et  un autre poète, Martial (40 -104), qui fera profession d’écrivain parce que c’était pour lui le seul moyen de bien vivre, à défaut de faire fortune. Ces quatre personnages lettrés sont parmi ceux qui nous ont laissé le plus de renseignements et de témoignages sur leur époque, et notamment sur la période la seconde dynastie des successeurs d’Auguste, les Flaviens.

Celle-ci avait commencé avec l’avènement de Vespasien qui monta sur le trône en l’an 70, après l’horrible interrègne qui suivit la mort de Néron et avec lequel prit fin la dynastie des Jules et des Claude. Celui qui avait succédé à Néron s’appelait Galba, qui est surtout resté dans l’histoire parce qu’il avait eu l’idée jugée incensée d’ordonner à ceux qui avaient reçu des dons de Néron de les restituer à l’Etat. Cela lui coûta la vie parce que parmi les bénéficiaires des générosités de Néron il y avait des prétoriens. Il fut remplacé brièvement sur le trône par un ancien banquier, Othon, qui avait déjà fait une banqueroute frauduleuse, puis après que celui-ci se soit suicidé avant l’arrivée des troupes stationnée en Germanie marchant sur Rome, ce fut Vitellius qui se proclama empereur.

Mais trop occupé à « faire bombance », Vitellius se porta trop tard à la rencontre des troupes de Vespasien qui commandait l’autre partie des troupes disloquées en Germanie et fut battu à la bataille de Crémone, qui trancha le sort de la guerre de succession. Tacite raconte que les Romains s’amusèrent tant et plus du spectacle offert par cette bataille et de la boucherie qui se déroulait sous leurs yeux, les gens s‘entassant aux fenêtres et sur les toits comme pour une rencontre sportive, dirions-nous de nos jours, pariant même sur les résultats. Si je donne tous ces détails c’est parce qu’on peut supposer que sur de tels faits, Tacite s’est contenté de rapporter avec objectivité ce qui lui a été raconté. Il n’y a donc aucune raison de mettre en doute ce qu’il a écrit, sauf que parfois la réalité est bien difficile à imaginer, comme nous l’allons voir à propos d’un des deux fils de  Vespasien, nommé Domitien.

Celui-ci en effet après les brillants règnes de son père Vespasien (entre 69 et 79) et de son frère Titus qu’il aida à mourir en 81, eut un règne contrasté. En effet après des débuts assez sages et plutôt clairvoyants, Domitien achèvera son règne dans l’absolutisme le plus brutal avec un culte de la personnalité outrancier,  ce qui lui valut d’être haï par les sénateurs  parmi  lesquels se trouvait Tacite qui allait devenir un juge impitoyable. Il ne sera pas le seul car Pline a lui aussi laissé de Domitien le portrait le plus noir, au contraire de Stace et Martial qui en firent le tableau  le plus rose, au point qu’il nous paraît difficile aujourd’hui de porter un jugement d’ensemble objectif sur cet empereur qui a régné sur Rome jusqu’en 96.

Plus grave encore, ces écrivains ne sont même pas d’accord sur son portrait physique. Tacite et Pline décrivent Domitien comme un homme chauve, avec un gros ventre sur des jambes rachitiques, alors que Stace et Martial le voient beau comme un archange. Cela dit il est bien difficile de connaître la vérité car si Domitien fut en opposition avec Tacite c’est surtout parce qu’il limogea Agricola, gouverneur en Angleterre, qui voulait étendre les frontières de l’Empire jusqu’à l’Ecosse. Or Agricola était le beau-père de Tacite qui le vénérait et qui, par ailleurs, s’était donné pour mission de juger les hommes de son temps. Et bien entendu dans La vie d’Agricola (De Vita Agricolae) il n’a  pas été tendre avec Domitien. Quant à Pline son jugement sur cet empereur ne peut être que défavorable dans la mesure où il fut l’ami de Tacite, mais aussi parce qu’il n’échappa à une mort certaine que parce que Domitien lui-même fut assassiné.

Tel ne fut pas le cas de Stace et Martial  qui au contraire ont bénéficié des faveurs du dernier des Flaviens. Stace par exemple fut introduit à la cour impériale sous Domitien, qu’il a su encenser avec ferveur comme il l’a fait avec les grands du monde de son époque (La Thébaïde). Cela lui valut de jouir d’une réputation sans doute exagérée, certains affirmant  que le feu de son génie était loin d’avoir la vigueur de Virgile. Martial lui aussi aime à recevoir la « protection » des grands, notamment celle des écrivains (Sénèque, Lucain et plus tard Pline avant de se brouiller avec lui). Cet Espagnol de Bilbao, arrivé à Rome à vingt quatre ans, n’était pas un très grand poète, mais il était jugé remarquable par la qualité des traits qu’il dessinait. Ses Epigrammes sont de la meilleure veine et le témoignage qu’il a porté sur Rome est parmi les plus authentiques, même si son adulation pour Domitien était très suspecte. Mais ce type de travers n’a-t-il pas toujours existé ?

Michel Escatafal


Nerva et Trajan, deux grands empereurs dont l’œuvre fut magnifiée par Tacite et Pline

nervatrajanAprès l’assassinat de Domitien (empereur de 81 à 96), mort sans avoir le temps de se choisir un héritier, le Sénat décida de s’en choisir un à son goût en la personne d’un de ses membres. Il s’appelait Marcus Cocceius Nerva, et il était juriste, faisant de la poésie à temps perdu. C’était un homme sans histoire, n’ayant jamais montré la moindre ambition, ce qu’il allait prouver pendant les seize mois que dura son règne (septembre 96- janvier 98). En fait le choix sur Nerva fut fait parce qu’il avait soixante dix ans, et parce que son état de santé laissait à désirer (estomac), ce qui laissait penser que son règne serait court, ce qui fut effectivement le cas.

Cela étant, comme pour Titus, ces deux ans comptèrent dans l’histoire de l’Empire, au point de réparer la plupart des torts de son prédécesseur…ce qui lui valut de collectionner les opposants. Ces derniers lui reprochèrent de rappeler les proscrits, de distribuer des terres aux pauvres, d’avoir libéré les Juifs des tributs que Vespasien leur avait imposés, et plus encore d’avoir remis de l’ordre dans les finances. Du coup, les prétoriens mécontents de voir ce nouveau maître s’opposer à leurs brutalités, décidèrent de l’assiéger dans son palais, d’égorger certains de ses conseillers et de lui imposer de leur livrer les meurtriers de Domitien.

Ce dernier refusa tout net cette requête, et pour sauver ses collaborateurs leur offrit sa tête, ce qu’ils ne voulurent pas. Voyant cela, Nerva donna sa démission au Sénat, qui la refusa. Alors, à bout d’arguments et sentant sa fin arriver, il décida de poursuivre sa tâche jusqu’à ce qu’il se trouve un successeur capable de plaire au Sénat, empêchant ainsi les prétoriens d’en choisir un eux-mêmes. N’ayant pas de fils, il en adopta un, son choix se portant sur Trajan, sans doute le plus grand service que Nerva ait pu rendre à l’Etat. Trajan était un général qui commandait à ce moment une armée en Germanie. Pour l’anecdote, quand il apprit qu’on l’avait proclamé empereur, Trajan ne se troubla nullement, répondant au Sénat qu’il le remerciait de sa confiance, et qu’il viendrait assumer le pouvoir dès qu’il trouverait le temps…ce qui dura deux ans. Pourquoi autant de temps? Parce qu’il fallait qu’il règle le problème des Teutons.

Trajan était né en Espagne (septembre 53), d’une famille de fonctionnaires romains. Lui-même d’ailleurs était toujours resté un fonctionnaire, à moitié soldat, à moitié administrateur. Grand, robuste, de mœurs spartiates, très courageux, il formait avec sa femme Plotine ce qu’on pourrait appeler un couple idéal…pour l’époque. Plotine, en effet, se proclamait la plus heureuse des femmes parce que, si son mari la trompait de temps en temps, c’était toujours avec un garçon, jamais avec une femme. Trajan passait aussi pour un homme cultivé, emmenant toujours sur son char de général, Dion Chrysostome, célèbre rhéteur de l’époque, qui l’entretenait continuellement de philosophie…sans que Trajan ne l’écoute une seconde. En fait l’empereur se laissait bercer par la voix douce et claire du rhéteur, en pensant à tout autre chose, notamment aux frais qu’il faisait, à un plan de bataille, ou encore à un projet de pont.

Quand enfin il trouva le temps de ceindre le diadème, Pline le Jeune (61-112) fut chargé de lui adresser un panégyrique dans lequel il lui rappela courtoisement qu’il devait son élection aux sénateurs et qu’il devait donc recourir à eux pour toutes ses décisions. Trajan approuva ostensiblement ce passage, ce à quoi personne ne crut vraiment. On eut tort, car il observa strictement cette règle. A ce propos, on peut même dire que jamais le pouvoir ne lui monta à la tête. Même la menace des complots ne fit de lui un despote soupçonneux et sanguinaire, au point que quand il découvrit celui de Licinius Sura (40-108), important sénateur romain de Tarragone, il régla le problème en allant dîner chez lui. Et pour bien montrer à quel point il était sans peur, il mangea tout ce qu’on lui servait dans l’assiette, et se fit même raser par le barbier de Licinius.

Trajan était aussi un énorme travailleur, exigeant de tous ceux qui l’entouraient qu’ils soient comme lui. Par exemple, les sénateurs les plus fainéants étaient envoyés pour faire des inspections dans les provinces et les réorganiser, avec obligation de résultats. Les lettres qu’il échangeait avec eux, et dont quelques unes nous sont restées, montrent sa compétence et son activité. Ses idées politiques étaient celles d’un conservateur éclairé, faisant davantage confiance à une bonne administration qu’aux grandes réformes. Il excluait la violence, mais c’était quand même un grand militaire, ce qui veut dire qu’il savait recourir à la force si nécessaire. Ainsi, il n’hésita pas à faire la guerre à la Dacie (la Roumanie d’aujourd’hui), quand le roi Décébale (qui a régné de 87 à 106) vint menacer les conquêtes que Trajan avait faites en Germanie.

Il mena cette campagne en général brillant, battant Décébale obligé de se rendre. Trajan épargna sa vie et son trône, se limitant à lui imposer un vasselage. Cette clémence fut mal récompensée, Décébale la considérant peut-être comme un aveu de faiblesse de la part de Trajan, ce qui le conduisit à se révolter. Trajan recommença la guerre, battit de nouveau le félon, s’empara des mines d’or de Transylvanie, et, avec ce butin, finança quatre mois de jeux ininterrompus au cirque, avec dix mille gladiateurs pour célébrer sa victoire. Mais il ne se contenta pas de cela, puisqu’il lança aussi un programme de travaux publics destiné à faire de son règne un des plus mémorables dans l’histoire de l’urbanisme, du génie civil et de l’architecture.

Un gigantesque aqueduc, un nouveau port à Ostie, quatre grandes routes, l’amphithéâtre de Vérone comptent parmi ses travaux les plus remarquables. Mais le plus connu est le Forum de Trajan, dû au génie d’Apollodore (né entre 50 et 60 et décédé en 129), un Grec de Damas. Apollodore avait déjà construit (entre 102 et 104) pour Trajan le merveilleux pont des Portes de Fer sur le Danube, qui lui avait permis de prendre Décébale à revers. Pour élever la colonne qui se dresse encore en face de la Basilique Ulpia, on transporta de Paros (en mer Egée) dix-huit cubes d’un marbre spécial, dont chacun pesait cinquante tonnes, ce qui était une performance exceptionnelle pour l’époque. On y sculpta, en bas-relief, deux mille personnages dans un style  vaguement néo-réaliste, c’est-à-dire avec tendance marquée à représenter des scènes crues. Ces sculptures sont trop entassées pour être belles mais, du point de vue de la documentation, elles sont intéressantes, et c’est certainement cela qui plut beaucoup à Trajan.

Michel Escatafal