Les récits des écrivains n’aident pas toujours l’histoire

Aujourd’hui je vais dire quelques mots ayant trait à la fois à la littérature et à l’histoire, pour souligner combien à travers  les récits des écrivains il a toujours été difficile de séparer ce qui était vrai de ce qui ne l’était pas. Pour illustrer ce propos je vais prendre un exemple emblématique qui concerne un empereur romain, Domitien. Nous allons voir aussi que de tous temps nombre d’écrivains n’ont jamais eu de scrupules pour flatter bassement ceux qui étaient susceptibles de leur donner une solide rente de situation, et les honneurs qui vont avec. Chez nous il y a le cas emblématique de Vincent Voiture, flagorneur patenté de Richelieu, ce qui lui valut de faire partie de l’Académie Française dès sa fondation,  et d’avoir eu une place de choix à l’hôtel de Rambouillet.

Mais, plus caractéristique encore, il y a quatre écrivains romains, parmi les plus célèbres, que je voudrais citer pour illustrer mon propos, à savoir Tacite qui était à la fois sénateur, historien et philosophe (55 – vers 120), Pline le Jeune (61-vers 114) qui fut un brillant écrivain et un homme politique, le poète Stace (vers 40 et après 96)  et  un autre poète, Martial (40 -104), qui fera profession d’écrivain parce que c’était pour lui le seul moyen de bien vivre, à défaut de faire fortune. Ces quatre personnages lettrés sont parmi ceux qui nous ont laissé le plus de renseignements et de témoignages sur leur époque, et notamment sur la période la seconde dynastie des successeurs d’Auguste, les Flaviens.

Celle-ci avait commencé avec l’avènement de Vespasien qui monta sur le trône en l’an 70, après l’horrible interrègne qui suivit la mort de Néron et avec lequel prit fin la dynastie des Jules et des Claude. Celui qui avait succédé à Néron s’appelait Galba, qui est surtout resté dans l’histoire parce qu’il avait eu l’idée jugée incensée d’ordonner à ceux qui avaient reçu des dons de Néron de les restituer à l’Etat. Cela lui coûta la vie parce que parmi les bénéficiaires des générosités de Néron il y avait des prétoriens. Il fut remplacé brièvement sur le trône par un ancien banquier, Othon, qui avait déjà fait une banqueroute frauduleuse, puis après que celui-ci se soit suicidé avant l’arrivée des troupes stationnée en Germanie marchant sur Rome, ce fut Vitellius qui se proclama empereur.

Mais trop occupé à « faire bombance », Vitellius se porta trop tard à la rencontre des troupes de Vespasien qui commandait l’autre partie des troupes disloquées en Germanie et fut battu à la bataille de Crémone, qui trancha le sort de la guerre de succession. Tacite raconte que les Romains s’amusèrent tant et plus du spectacle offert par cette bataille et de la boucherie qui se déroulait sous leurs yeux, les gens s‘entassant aux fenêtres et sur les toits comme pour une rencontre sportive, dirions-nous de nos jours, pariant même sur les résultats. Si je donne tous ces détails c’est parce qu’on peut supposer que sur de tels faits, Tacite s’est contenté de rapporter avec objectivité ce qui lui a été raconté. Il n’y a donc aucune raison de mettre en doute ce qu’il a écrit, sauf que parfois la réalité est bien difficile à imaginer, comme nous l’allons voir à propos d’un des deux fils de  Vespasien, nommé Domitien.

Celui-ci en effet après les brillants règnes de son père Vespasien (entre 69 et 79) et de son frère Titus qu’il aida à mourir en 81, eut un règne contrasté. En effet après des débuts assez sages et plutôt clairvoyants, Domitien achèvera son règne dans l’absolutisme le plus brutal avec un culte de la personnalité outrancier,  ce qui lui valut d’être haï par les sénateurs  parmi  lesquels se trouvait Tacite qui allait devenir un juge impitoyable. Il ne sera pas le seul car Pline a lui aussi laissé de Domitien le portrait le plus noir, au contraire de Stace et Martial qui en firent le tableau  le plus rose, au point qu’il nous paraît difficile aujourd’hui de porter un jugement d’ensemble objectif sur cet empereur qui a régné sur Rome jusqu’en 96.

Plus grave encore, ces écrivains ne sont même pas d’accord sur son portrait physique. Tacite et Pline décrivent Domitien comme un homme chauve, avec un gros ventre sur des jambes rachitiques, alors que Stace et Martial le voient beau comme un archange. Cela dit il est bien difficile de connaître la vérité car si Domitien fut en opposition avec Tacite c’est surtout parce qu’il limogea Agricola, gouverneur en Angleterre, qui voulait étendre les frontières de l’Empire jusqu’à l’Ecosse. Or Agricola était le beau-père de Tacite qui le vénérait et qui, par ailleurs, s’était donné pour mission de juger les hommes de son temps. Et bien entendu dans La vie d’Agricola (De Vita Agricolae) il n’a  pas été tendre avec Domitien. Quant à Pline son jugement sur cet empereur ne peut être que défavorable dans la mesure où il fut l’ami de Tacite, mais aussi parce qu’il n’échappa à une mort certaine que parce que Domitien lui-même fut assassiné.

Tel ne fut pas le cas de Stace et Martial  qui au contraire ont bénéficié des faveurs du dernier des Flaviens. Stace par exemple fut introduit à la cour impériale sous Domitien, qu’il a su encenser avec ferveur comme il l’a fait avec les grands du monde de son époque (La Thébaïde). Cela lui valut de jouir d’une réputation sans doute exagérée, certains affirmant  que le feu de son génie était loin d’avoir la vigueur de Virgile. Martial lui aussi aime à recevoir la « protection » des grands, notamment celle des écrivains (Sénèque, Lucain et plus tard Pline avant de se brouiller avec lui). Cet Espagnol de Bilbao, arrivé à Rome à vingt quatre ans, n’était pas un très grand poète, mais il était jugé remarquable par la qualité des traits qu’il dessinait. Ses Epigrammes sont de la meilleure veine et le témoignage qu’il a porté sur Rome est parmi les plus authentiques, même si son adulation pour Domitien était très suspecte. Mais ce type de travers n’a-t-il pas toujours existé ?

Michel Escatafal

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Richelieu gouverne la France

A cause des luttes incessantes contre les protestants et les Grands, Richelieu n’eut guère le temps de s’occuper activement de l’administration du royaume, ce qui explique aussi la situation financière très difficile de la France à cette époque. Cependant, en raison des guerres qu’il dut mener contre les protestants et la Maison d’Autriche, il réorganisa complètement l’armée et la flotte. En témoigne le fait qu’une ordonnance de 1629 définit pour cent ans les principes administratifs en matière de solde, d’entretien des troupes, et de service d’intendance. Louis XIV profitera pleinement de cette révolution sur le plan militaire.

En 1610, au moment de la mort d’Henri IV, l’armée comptait en temps de paix environ dix mille hommes. En 1629 les effectifs étaient passés à soixante mille, et en 1640, pour la guerre contre l’Espagne et l’Autriche, le chiffre des fantassins dépassa les cent quarante mille et celui des cavaliers vingt mille. Mais l’effort porta aussi sur la marine de guerre, Richelieu voulant que « le roi soit fort sur la terre, mais aussi qu’il soit puissant sur la mer ». Et pour bien montrer qu’il attachait une importance particulière à la marine de guerre, il se nomma Grand maître et surintendant de la navigation, ce qui signifie qu’il avait la haute main sur le ministère de la Marine (1626). Il fit de Brest et Toulon deux arsenaux importants, points d’appui de la flotte du Ponant (Atlantique), composée de vaisseaux de ligne,  et du Levant (Méditerranée) comprenant surtout des galères.

Dans l’aménagement des institutions monarchiques, Richelieu s’efforça surtout d’être pragmatique, son attitude étant essentiellement opportuniste. Richelieu ne changea rien au gouvernement central, se contentant par une ordonnance de 1630, de règlementer les travaux du Conseil du roi en prenant soin d’écarter les grands seigneurs. Les conseillers siégeaient le mardi en Conseil des dépêches, parvenues des provinces. Le mercredi c’était le tour du Conseil des finances, et le samedi du Conseil des parties où l’on s’occupait des affaires liées à la justice. Cela dit, les grandes décisions ne se prenaient qu’en comité restreint, dans ce que l’on appelait le Conseil étroit, où ne figuraient que les principaux ministres de l’Etat, en qui évidemment le roi avait toute confiance. On y traitait essentiellement d’affaires étrangères, de paix ou de guerre, de finances royales.

Richelieu était évidemment le chef de ce Conseil, étant depuis 1629 le principal ministre d’Etat. Il était assisté du chancelier pour la justice, du surintendant des Finances et de quatre secrétaires d’Etat. En outre à partir de 1630, il y avait un secrétaire d’Etat à la guerre. Quant aux affaires étrangères directement reliées à Richelieu, elles furent confiées à un ami sûr en la personne de François Le Clerc du Tremblay plus connu sous le nom de Père Joseph (1577-1638), père capucin à la fois sincère et loyal que l’on avait surnommé l’Eminence grise. Plus tard on allait créer un secrétariat d’Etat de l’Etranger.

Dans les provinces Richelieu avait des gouverneurs dépendant de lui, les nommant, les déplaçant ou les révoquant à sa guise. Richelieu donna aussi davantage de prérogatives  aux intendants, nom donné aux conseillers d’Etat ou maîtres des requêtes envoyés dans les provinces en tournées d’inspection. Ces intendants n’hésitaient à user de pouvoirs plus ou moins officiels, se substituant aux tribunaux réguliers en jugeant et condamnant eux-mêmes, ce qui eut le don  soulever à plusieurs reprises la protestation des Parlements. Ils étaient d’autant plus enclins à le faire que Richelieu, pourtant très jaloux de ses pouvoirs, usa constamment de ménagements avec eux, en particulier le Parlement de Paris. Celui-ci en effet avait essayé à plusieurs reprises de jouer un rôle politique depuis 1610. En 1615, il avait adressé à Marie de Médicis de sévères admonestations sur sa manière de gouverner.

Mais les autres Parlements n’hésitèrent pas non plus à protester contre les actes arbitraires de Richelieu et de ses intendants…ce qui leur valut parfois de subir les foudres de Richelieu, mais sans que celles-ci ne se traduisent par des sanctions trop sévères. Il fallut attendre 1641, peu avant sa mort, pour que Richelieu publiât un édit interdisant aux Parlements de se mêler aux affaires de l’Etat, même s’il leur était permis de faire des remontrances sur les édits de finances, ce qui mettait quelques restrictions à cette loi. Quant au roi, il se bornait à menacer les gens de robe, pour lesquels il avait un certain mépris, n’hésitant pas à les appeler « petit homme ».

Richelieu étant le principal ministre d’Etat, il avait évidemment la haute main sur l’administration et les activités qui en relevaient. Il s’intéressa donc aux finances, essayant en vain d’enrichir le royaume avec de grands projets, dont une bonne partie n’aboutit pas. En outre le poids des guerres fut trop lourd pour que le royaume puisse se donner des marges de manœuvre budgétaires. Et s’il vivait à notre époque, il serait sévèrement jugé, car les finances de l’Etat furent dans une situation beaucoup moins prospère qu’à l’époque de Sully, au point que le peuple accablé d’impôts et poussé par la misère se révolta dans plusieurs provinces du royaume. Ce fut le cas dans la Marche (Creuse, Haute-Vienne), le Périgord et une partie du Midi, avec le soulèvement des Croquants (1634-1637), mais aussi des Va-nu-pieds (1639) en Normandie, impitoyablement réprimés.

Mais les résultats ne furent guère plus probants en ce qui concerne l’agriculture qui, en plus n’était pas le sujet favori du cardinal, mais aussi l’industrie. En fait ses principales réussites furent plutôt liées au commerce extérieur et plus encore à la colonisation, avec la colonie du Québec établie par Champlain en 1608, qui marqua les premières lignes de l’implantation de la langue française, encore en vigueur de nos jours au Canada au milieu d’un espace anglophone. A cette époque aussi, grâce à l’appui de Richelieu, des aventuriers normands s’implantèrent aux Antilles, dans l’Ile Saint-Christophe (1625) aujourd’hui Ile Saint Kitts, à la Guadeloupe, et à la Martinique. On créa aussi des petits comptoirs sur les côtes du Sénégal et de Madagascar. En fait seule cette partie de l’œuvre de Richelieu, plus la préparation de l’annexion par la France de l’Alsace (traité de Westphalie en 1648), de l’Artois et du Roussillon (traité des Pyrénées en 1659), peuvent témoigner de sa réussite. Richelieu mourra en étant détesté par les Grands et le peuple, malgré les flagorneurs toujours prompts à le soutenir comme le poète Voiture (1598-1648) ou encore ceux qui écrivaient sur le journal hebdomadaire La Gazette, fondé (30 mai 1631) par le médecin Théophraste Renaudot (1586-1653), publication quasi officielle servant essentiellement à cette époque d’instrument de propagande.

Et le roi que faisait-il ? En fait Louis XIII laissait faire son ministre tout en se voulant roi dans la plénitude de ses fonctions. C’était une monarchie à la manière de ce qu’on a connu sous la Cinquième République à l’époque du général de Gaulle avec Michel Debré, ou encore de  Valéry Giscard d’Estaing avec Raymond Barre. Le roi travaillait et restait jaloux de son autorité, comme le confirmait Richelieu, affirmant que « les quatre pieds carrés du cabinet du roi sont plus difficiles à conquérir que tous les champs de bataille d’Europe ».  Rien ne se faisait sans son consentement, Richelieu lui présentant en détail les avantages et les inconvénients de chaque décision. Bref, il y avait un pacte de confiance entre eux, qui allait durer jusqu’à la mort du cardinal (4 décembre 1642). D’ailleurs pour le remplacer Louis XIII appela dans son conseil celui qui avait été désigné par Richelieu, le cardinal Mazarin. Mais cet attelage n’allait pas durer bien longtemps dans la mesure où Louis XIII décédait sept mois après Richelieu (14 mai 1643). Et comme son fils, Louis XIV, n’avait que cinq ans, c’est Mazarin qui allait exercer la réalité du pouvoir au début du long règne du Roi soleil.

esca


L’arrivée au pouvoir de Richelieu et ses luttes contre les protestants et les Grands

La mort soudaine d’Henri IV le 14 mai 1610, assassiné par Ravaillac, laissa le royaume de France dans un grand désarroi, d’autant que le nouveau roi, Louis XIII, né le 27 septembre 1601, n’avait même pas neuf ans. Il fallut donc organiser une régence, qui échut à la reine mère, Marie de Médicis (1575-1642), le parlement la déclarant régente « avec toute puissance et autorité ». En fait, comme l’a écrit Sully, la France allait tomber « en d’étranges mains ».  Et pourtant, elle aurait dû être instruite des affaires du royaume, pour la simple raison qu’Henri IV l’appelait souvent au Conseil pour qu’elle fût au courant de ce qui s’y passait…sans que cela n’ait jamais éveillé son intérêt. En outre, elle ne passait pas pour être capable de décider, ce qui la laissa sous la domination absolue de sa sœur de lait, Leonora Galigaï, qui était la femme d’un certain Concini (1575-1617). Et celui-ci finit très vite, après avoir fait fortune et être devenu marquis d’Ancre et maréchal, par gouverner la France.

Mais ceux qu’on appelait à l’époque les Grands, avec à leur tête le prince de Condé (1588-1646) père du grand Condé (1621-1687), profitèrent de la situation pour essayer de retrouver des prérogatives perdues du temps de feu le roi Henri IV. De fait, ils commencèrent par piller le trésor de guerre qu’avait patiemment constitué Sully (contraint à la démission en janvier 1611), en se faisant payer d’énormes pensions. Cependant, quelque temps plus tard, la régente s’aperçut que le royaume allait se retrouver dans une impasse financière, et décida de se montrer moins généreuse, ce qui incita les Grands à prendre les armes et à réclamer la convocation des Etats généraux. Mais au lieu de se mettre en travers des rebelles, Concini conclut avec eux ce que Sully appela « une espèce de paix assez malotrue », au seul profit financier des Grands, lesquels firent taire leurs revendications à propos des Etats Généraux.

Néanmoins ceux-ci se réunirent quand même en octobre 1614, pour la dernière fois avant 1789, mais ces Etats n’aboutirent à rien, les députés de la noblesse demandant l’abolition de la Paulette, du nom du financier Paulet, qui accordait aux titulaires de charges le droit de les transmettre librement à leurs enfants, moyennant le paiement d’une taxe annuelle, et les députés du Tiers-Etat qui, par riposte, réclamaient la suppression des pensions abusivement payées aux nobles. Du coup on décida de se débarrasser des députés, qui regagnèrent leurs provinces sans avoir obtenu autre chose que des vagues promesses (février 1615).

Mais  les Grands  n’étaient pas pour autant hors d’état de nuire, même si le roi était devenu majeur, ce qui n’empêcha pas sa mère et Concini de continuer à gouverner.  Les Grands en effet n’acceptaient pas le mariage du jeune roi (1615) avec l’infante espagnole, Anne d’Autriche (1601-1666), et reçurent le renfort  des protestants du Midi. Pour désarmer les Grands on leur donna de nouveau de l’argent,  mais cela fut insuffisant pour empêcher Condé d’essayer de s’emparer du pouvoir. Il fut cependant arrêté du fait de la reine mère…pour le plus grand profit de Concini qui parut plus puissant que jamais (1616). Mais cette situation ne dura pas, car Louis XIII ne supportait plus d’être traité en petit garçon et, poussé par un de ses confidents, son dresseur d’oiseaux de chasse Charles de Luynes (1578-1621), il décida de faire tuer Concini (24 août 1617). De plus, pour bien montrer qui était désormais le maître, Marie de Médicis fut invitée à se tenir à l’écart du pouvoir.

En fait le vrai maître s’appelait désormais Luynes, qui récupéra tout le pouvoir, mais sans faire preuve de grandes capacités pour l’exercer. Surtout, ce changement de pouvoir ne fit pas cesser les désordres. Ainsi, la reine mère ne supportant pas sa disgrâce, fomenta une nouvelle révolte, réprimée par l’armée royale aux Ponts de Cé (Maine-et-Loire aujourd’hui), en 1620. En revanche ce fut plus difficile avec les protestants qui, depuis 1611, avaient reconstitué leurs forces comme au temps des guerres de religion. Ils profitèrent d’un conflit dont la cause fut le rétablissement du catholicisme dans le Béarn (1620) pour affronter Luynes, promu connétable, et le battre devant Montauban. Peu après Luynes mourut, et Louis XIII n’eut pas d’autre issue que négocier avec les protestants qui gardèrent leurs libertés et privilèges (1622).

La mort de Luynes allait redonner de l’influence à Marie de Médicis et, en 1624, elle réussit à faire entrer au Conseil du roi son homme de confiance, Armand du Plessis de Richelieu (1585-1642), cadet d’une famille noble du Poitou, qui était entré dans les ordres et devenu évêque de Luçon (Vendée) en 1606. Il s’était fait connaître en 1614 aux Etats généraux, où il fut l’orateur du clergé, ce qui lui valut d’être pris pour aumônier par Marie de Médicis et d’être fait secrétaire d’Etat par Concini (1616). Ayant réussi à réconcilier le roi et sa mère, Richelieu devint cardinal en 1622, puis le principal ministre en 1624, à l’âge de trente neuf ans. Louis XIII n’avait guère le choix à ce moment, mais il craignait l’appétit insatiable de pouvoir de cette homme, lequel avait pour lui l’évidente supériorité de son esprit par rapport aux autres membres du Conseil.

Très vite le cardinal allait concevoir les grandes idées qui devaient diriger toute sa politique, à savoir faire du roi de France le souverain le plus puissant d’Europe, tout en faisant de lui la seule autorité sur l’ensemble des habitants du royaume, y compris les plus haut placés. Et pour ce faire, il était prêt à ne reculer devant rien, n’hésitant pas à affirmer : « En matière de crime d’Etat, il faut fermer la porte à la pitié ». D’ailleurs, pour lui, les rois étaient « la vivante image de la Divinité », ce qui explique l’obligation d’obéissance au roi et à ses représentants, ajoutant aussi que « les intérêts publics doivent être l’unique fin du prince et de ses conseillers ». A partir de là, on comprend aisément que la raison d’Etat lui commandât de s’attaquer en premier lieu aux protestants, qui constituaient à ce moment la faction politique la plus dangereuse pour la royauté. Après une première attaque pour évaluer ses forces qui se termina par une trêve, l’effort principal de Richelieu se porta en 1627 sur le siège de la Rochelle, centre de la résistance protestante, un siège qui dura un an, avec des Rochelais qui avaient pour alliés les Anglais.

Ces Rochelais étaient dirigés par le maire, Guiton (1585-1654), qui avait fait de la Rochelle une place forte, et qui allait se battre farouchement, contre les troupes de Richelieu, lui-même résolu à en finir avec cette poche de résistance, enveloppant la ville vers l’intérieur d’un retranchement de douze kilomètres, comprenant onze forts et dix-huit redoutes. Puis, afin d’empêcher l’entrée de tout secours anglais, Richelieu fit construire en six mois une digue de pierres longue de mille cinq cents mètres, et large au sommet de huit mètres, qui remplit pleinement son office avec la protection d’une flotte comprenant vingt-six navires de guerre. Résultat, la faim contraignit les défenseurs à capituler (28 octobre 1628). Quinze mille hommes avaient péri au cours de ce siège, au point qu’il n’en restait plus que cent cinquante valides. La guerre continua ensuite quelque temps dans les Cévennes, où la résistance était dirigée par le gendre de Sully, le duc de Rohan (1579-1638), qui finit par faire soumission, ce qui incita Louis XIII à accorder aux  protestants la paix d’Alès en 1629, ce qui les faisait rentrer dans le droit commun, tout en supprimant les privilèges qui leur avaient été concédés par Henri IV. En revanche la liberté de culte et l’égalité avec les catholiques leur étaient garanties.

Cela dit, la lutte contre les Grands allait être plus longue, et jusqu’à sa mort Richelieu allait subir toutes sortes d’assauts ou de complots armés, avec au centre de toutes ces intrigues le frère cadet du roi, Gaston d’Orléans (1608-1660), homme à la fois léger et lâche. En fait le détonateur de tous ces complots, fut la naissance que certains qualifièrent de miraculeuse, en 1638, du fils de Louis XIII (le futur Louis XIV), ce qui de facto privait Gaston d’Orléans de tout espoir pour hériter un jour de la couronne. Ces désordres à la fois dramatiques et fertiles en épisodes romanesques allaient durer pendant dix-huit ans, sans que le pouvoir de Richelieu ne fût réellement menacé en raison de la faiblesse légendaire de Gaston d’Orléans. Celui-ci, par exemple, fit capoter un complot ourdi en 1626 en dénonçant tous ses complices, entraînant la mort par décapitation du Comte de Chalais (1599-1626), qui appartenait à la famille Talleyrand –Périgord, engagé dans le complot par amour pour une intrigante, Madame de Chevreuse (1600-1679), dont le premier mari fut  de Luynes.

 Néanmoins, les évènements furent plus difficiles à gérer pour Richelieu, notamment en 1630, lors d’un nouvel assaut, mieux organisé, où Marie de Médicis s’efforça d’arracher à Louis XIII, malade, le renvoi du Cardinal, qu’elle jugeait trop puissant et trop indépendant, allant même jusqu’à sommer le roi de choisir « entre un valet et sa mère », à l’issue d’une scène que l’on a qualifiée de très violente. Cette péripétie eut lieu le 10 novembre, et reste dans l’histoire comme « la journée des Dupes ».  Richelieu crut vraiment ce jour-là qu’il serait disgracié, mais le soir même Louis XIII lui faisait savoir qu’il lui gardait toute sa confiance, après avoir appris que sa mère était au courant du projet d’assassinat de son père, le roi Henri IV. Du coup, Marie de Médicis s’exila à l’étranger, où elle mourra dans le dénuement (1642), parce que privée de toutes ses pensions.

Gaston d’Orléans essaya lui-même de fomenter une nouvelle révolte en 1632, avec l’aide du duc de Montmorency (1595-1632), gouverneur du Languedoc.  Celui-ci, filleul d’Henri IV,  sera fait prisonnier à Castelnaudary, puis condamné à mort et exécuté. Gaston, pour sa part, s’enfuit à Bruxelles jusqu’en 1634. Deux ans plus tard, en 1636, alors que Corbie (en Picardie) était  occupée pendant quelques mois par les Espagnols, le duc d’Orléans recommença à comploter, avec cette fois l’appoint du Comte de Soissons (1604-1641), un prince de la maison de Condé. Les conjurés avaient pour dessein d’assassiner Richelieu, mais, une fois encore, Gaston n’osa pas aller au bout de ses intentions, ce qui obligea Soissons à s’enfuir à Sedan, sur les terres du duc de Bouillon.

Enfin, en 1642, pendant que l’armée française assiégeait Perpignan(entre mai et septembre), le favori de Louis XIII, Cinq-Mars (1620-1642), jeune ambitieux de vingt-deux ans, introduit par Richelieu dans l’entourage du roi pour contrebalancer l’influence de Madame de Hautefort, mais qui en voulait au cardinal parce que celui-ci s’était opposé à ce qu’il se marie avec Marie de Gonzague, d’un rang beaucoup plus élevé que le sien, complota avec Gaston d’Orléans, encore lui, afin de renverser Richelieu. Les conjurés signèrent un traité secret avec l’Espagne, mais Richelieu en eut une copie, ce qui valut à Cinq-Mars et son ami de Thou (1607-1642), d’être décapités à Lyon et ce, bien que de Thou ait formulé son désaccord sur la finalité de ce plan…qu’il avait eu tort de ne pas révéler. Peu après, le 4 décembre 1642, Richelieu mourut. Il avait réussi à survivre à douze ans de conspirations de toutes sortes, bien aidé il est vrai par la faiblesse notoire de ses adversaires, mais aussi par sa fermeté et son habileté.

Michel Escatafal