Le roi Louis XIV et sa Cour

Louis XIVA la mort de Mazarin, le 9 mars 1661, Louis XIV avait vingt-deux ans. Jusqu’alors il n’avait pris aucune part au gouvernement. Aussi y eut-il un mouvement de surprise générale et d’incrédulité, quand il déclara au Conseil sa volonté « d’être à l’avenir son premier ministre », parce que dans son esprit il était roi et « né pour l’être ». A partir de là, il était normal qu’il considérât que son règne ne pouvait être que « personnel ». Et de fait il le fut, la royauté française atteignant au plus haut degré de puissance et de splendeur.

Ce qui était pris au départ pour un caprice de jeune homme était une résolution ferme qui, pendant cinquante-quatre ans (1661-1715), ne se démentit jamais un seul instant. Oui Louis XIV n’eut jamais de premier ministre, car il en fit lui-même les fonctions, et il exerça pleinement ce qu’il appelait « son métier de roi », avec une conscience scrupuleuse et une rare application. Un métier qu’il jugeait « grand, noble, délicieux, quand on se sent digne de bien s’acquitter de toutes les choses auxquelles il engage ».

Mais qui veut régner seul, doit beaucoup travailler, et Louis XIV fut un roi travailleur, le plus ponctuel et le plus régulier des travailleurs. Il entendait voir lui-même toutes les affaires et les étudiait, seul ou avec ses secrétaires d’Etat, y passant plusieurs heures chaque jour, voire même plus si le besoin s’en faisait sentir. D’ailleurs son emploi du temps était réglé jusque dans les moindres détails, se conformant très exactement à ce qu’il avait fixé lui-même.

Son métier de roi, Louis XIV l’exerçait à la perfection dans ses fonctions de représentation, s’imposant à tous par son air de noblesse  et de majesté, naturel chez lui, au point qu’on retrouvait cet attribut aussi bien en robe de chambre qu’à cheval à la tête de ses troupes ou en tenue d’apparat.  Enfin, il savait toujours rester maître de lui-même, en paroles comme sur son visage. De nos jours, nous dirions qu’il était impassible quelles que soient les circonstances.

On ne peut pas dire que Louis XIV fût un être doué d’une intelligence supérieure, comme on l’a dit de César ou plus tard de Napoléon, mais il était doté d’un solide bon sens, ne décidant rien avant d’avoir bien réfléchi, après s’être renseigné auprès de ceux qui savaient. Bref, c’était un personnage qui savait constamment où il allait, sauf dans les dernières années de sa vie où, malgré un royaume exsangue financièrement et envahi, il continua à se montrer intraitable quant aux décisions qu’il devait prendre. Certains appelleront cela de l’obstination, d’autres y verront une sorte d’honneur à rester lui-même sans la plus petite affectation.

En fait, le sentiment qui dominait chez lui était l’amour passionné de la gloire. Très jeune déjà, il avait décidé de tout sacrifier à sa réputation, une réputation qu’il voulait supérieure à celle de tous ceux qui exerçaient les fonctions de monarque. De toutes ses forces, et dans tous les domaines, il voulait être un grand roi, et même le grand roi en Europe, ce qu’il réussit à être au point d’être appelé Louis le Grand.

Louis XIV avait peu d’idées personnelles, mais il en est une qui était fortement enracinée en lui, à savoir qu’il était une sorte de vice-Dieu, ce que certains dans son entourage n’avaient cessé de professer pour lui. A ce propos, on raconte que le premier modèle d’écriture qu’il eut à copier était conçu ainsi : « L’hommage est dû aux rois : ils font ce qui leur plaît ». On a l’impression en lisant cela, qu’on se retrouve à l’époque des dieux romains ou grecs, notamment Jupiter ou Zeus, sauf qu’il n’était pas le dieu des dieux, mais le lieutenant de Dieu, ne devant rendre des comptes qu’à lui (droit divin des princes). Bossuet, à sa façon, confortera cette idée en écrivant que « le trône royal n’est pas le trône d’un homme, mais le trône de Dieu même. Les princes agissent donc comme ministres de Dieu et ses lieutenants sur la terre ». Cela fait sourire aujourd’hui, mais à l’époque c’était l’idée qu’on se faisait d’un roi !

Cette idée signifiait pour Louis XIV qu’il était le maître absolu dans son royaume, qu’il disposait souverainement des biens, de la liberté, et même de la vie de ses sujets. D’ailleurs lui-même écrivait dans ses Mémoires rédigés pour l’éducation du dauphin : « La volonté de Dieu est que quiconque est né sujet obéisse sans discernement ». On comprend mieux pourquoi son orgueil était exacerbé, ce qui lui fit prendre pour emblème un grand soleil, d’où son surnom de Roi-Soleil. Sans la crainte du diable, Saint-Simon prétend qu’il se serait fait adorer, mais il n’en était pas loin dans la mesure où ses adorateurs se découvraient pour traverser sa chambre, faisant une révérence devant le lit royal. Chacun des actes ordinaires de la vie quotidienne, le lever, le dîner, la promenade, le souper, le coucher, devint un épisode de culte, une cérémonie publique dont tous les détails étaient minutieusement réglés (l’étiquette).

Le roi n’était pas très matinal, se levant à huit heures. Aussitôt les courtisans étaient introduits dans sa chambre, par séries que l’on appelait les entrées. Pour le lever il y avait six entrées, si bien qu’après la dernière entrée, une centaine de personnes se trouvaient dans la chambre. Les plus favorisés avaient droit à la sortie du lit du monarque et à la prise de sa robe de chambre. En revanche d’autres n’entraient que lorsque le roi s’était frotté les mains à une serviette imbibée d’alcool, ce qui était l’essentiel de sa toilette. Enfin il achevait de s’habiller, certains ayant un rôle particulier à jouer. Ainsi la chemise du jour devait être présentée par un fils du roi ou un prince de sang, à défaut par le grand chambellan.

Une fois habillé, le roi entrait dans son cabinet, donnait des ordres pour la journée, puis se rendait à la messe. Au sortir de la chapelle, à dix heures, il tenait conseil avec ses ministres jusqu’à une heure, parfois plus tard. A une heure, il prenait un repas dans sa chambre, seul. Chaque plat était apporté par un gentilhomme, précédé d’un huissier et d’un maître d’hôtel, escorté de trois gardes du corps, carabine à l’épaule. Les jours de grand couvert, généralement le dimanche, le roi, toujours seul à table, avait autour de lui une trentaine de personnes, dont seize gardes en armes. Ces jours-là, le public (pas n’importe qui toutefois) était admis à contempler Sa Majesté mangeant.

Après le déjeuner (qu’on appelait dîner à l’époque)  le roi sortait, soit pour chasser, soit pour se promener. Au retour il s’enfermait dans son cabinet pour lire les rapports des secrétaires d’Etat, ou pour écrire ses lettres. Il travaillait une ou deux heures, s’en allait ensuite converser avec les dames et dinait ou plutôt soupait à vingt-deux heures, avec sa famille, en grand cérémonial. Après le souper venaient bal dans les vastes salons de l’appartement du roi, concert, représentation théâtrale, ou le jeu de cartes, un très gros jeu. Tout cela avant de se coucher, d’une manière aussi publique et compliquée que le lever.

La Cour redevenue très simple et sobre avec Henri IV, après l’avoir connue très brillante sous François  1er,  retrouva tout son éclat et même bien au-delà sous Louis XIV. Elle comprenait la maison militaire, dix mille hommes aux uniformes resplendissants, et la maison civile, quatre mille personnes, partagée en six services.  Ces services étaient dirigés par six grands officiers : grand aumônier, grand maître de France, grand chambellan, grand écuyer, grand veneur, grand fauconnier. Le seul service de la bouche du roi, c’est-à-dire l’ensemble des gens employés pour la table, comptait…498 personnes, pas une de moins ! En outre le cadre de Versailles convenait parfaitement à la somptuosité de la vie de cette Cour, telle que l’avait réglée Louis XIV. On comprend aisément pourquoi Colbert se faisait autant de soucis pour les finances du royaume !

Les chefs de service étaient de la plus haute noblesse. Le grand maître de France, chef des services de la bouche, était le premier prince du sang, le prince de Condé. C’étaient encore des nobles qui remplissaient les charges secondaires, gentilshommes panetiers, échansons, écuyers tranchants. Ceux qui n’appartenaient pas à la maison, les simples courtisans, rêvaient de servir : on attendait comme une faveur d’être désigné par le roi pour porter son bougeoir, quand il regagnait sa chambre pour se coucher.

Le développement de la Cour fut voulu par le roi, non seulement pour satisfaire son ego, son goût du cérémonial, mais aussi par calcul : Louis XIV avait conservé de la Fronde un très mauvais souvenir, et le meilleur moyen de prévenir les turbulences d’une noblesse oisive lui parut être de la domestiquer, ou tout au moins de la retenir près de lui par un procédé infaillible, à savoir la distribution des faveurs. Chaque jour le roi passait une sorte de revue des courtisans, voyant et remarquant les uns et les autres, quelques uns ayant droit de faire de la Cour leur séjour ordinaire, certains y étant invités de temps à autres, et d’autres enfin n’y venant que très rarement.

Le but pour les courtisans était de se faire remarquer le plus possible par le roi. Du coup, tout ce qu’il y avait de noblesse riche accourut auprès du roi. Pour se loger près de lui, elle bâtit ses hôtels autour de l’immense château qu’il faisait construire à Versailles et qui devint, après 1682, sa résidence principale. Cette noblesse oisive, comme au temps de François 1er, n’avait d’autre souci que participer aux fêtes, récupérer des cadeaux et attendre les pensions : « Quoiqu’on ne soit pas son valet de chambre, écrivait Madame Sévigné, il peut arriver qu’en faisant sa cour, on se trouvera sous ce qu’il jette ».

Michel Escatafal

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Les relations entre l’Elysée et Matignon sous la Vè République

Dans les relations entre le président de la République et le Premier ministre sous la Cinquième République, nous sommes aujourd’hui dans une configuration inédite dans la mesure où le Premier ministre, François Fillon, se cantonne dans un rôle de collaborateur discret. Force est de constater en effet qu’il n’est effectivement rien d’autre qu’une sorte d’adjoint qui sert de relais entre la direction et son équipe. D’ailleurs les Français, qui ne sont pas à une contradiction près, le placent relativement haut dans les sondages précisément parce qu’il vit dans l’ombre du chef de l’Etat.

Essayons donc de faire un peu d’histoire depuis 1958, en précisant tout d’abord que la Constitution de 1958 était mi-présidentielle, mi-parlementaire. D’ailleurs pendant les premières années de la Vè République jusqu’au référendum de 1962, instaurant l’élection du président de la République au suffrage universel, le général de Gaulle s’est comporté comme un chef d’Etat parlementaire. Michel Debré a lui-même reconnu que durant les trois années où il fut Premier ministre, le général lui laissa conduire librement les affaires intérieures du pays, conformément à la lettre de la Constitution de 1958, elle-même issue du discours de Bayeux (1946) où Charles de Gaulle avait exposé sa vision d’un état démocratique dirigé par un éxécutif fort.

La réforme de 1962 va permettre au président de la République de modifier substantiellement le fonctionnement du régime, et de concentrer à l’Elysée les divers moyens du pouvoir. Cette concentration sera d’autant plus facilitée, que les élections législatives de novembre 1962 allaient donner au général de Gaulle une majorité parlementaire nette et homogène. En fait on était déjà dans la situation que nous connaissons aujourd’hui, sauf que le président de la République s’appelait Charles de Gaulle, et que le Premier ministre était Georges Pompidou.

Si je rappelle le nom des ces deux hommes, c’est précisément parce que ce sont quand même les hommes qui font en partie la fonction. Georges Pompidou fut loin d’être ce Premier ministre falot, type Fillon, en qui certains voyaient au moment de sa nomination un simple faire-valoir du général de Gaulle. Les faits ont largement démontré le contraire, y compris après l’élection au suffrage universel du général de Gaulle en 1965,au point qu’en 1968 ce dernier décida le remplacement de Georges Pompidou, qui finissait par lui porter ombrage, par Maurice Couve de Murville.

Une fois élu à son tour président de la République en 1969, et fort du soutien de la majorité parlementaire pléthorique issue des urnes en juin 1968, Georges Pompidou allait confirmer le présidentialisme qui s’était développé avec le général de Gaulle. Et lui aussi allait céder à la tentation de se séparer de son Premier ministre, Jacques Chaban-Delmas (1972), devenu trop populaire à ses yeux et surtout trop réformiste par rapport aux idées de Georges Pompidou. Avec Pierre Messmer qui ne souhaitait pas mener une politique autonome, le président Pompidou allait gérer plus directement l’action gouvernementale.

Valéry Giscard d’Estaing, élu en 1974 après la mort de Georges Pompidou, allait dans un premier temps se comporter lui-aussi comme un véritable chef de gouvernement. De fait cela aboutit très vite à un conflit avec son Premier ministre de l’époque, Jacques Chirac, ce qui permit à ce dernier de démissionner avec fracas en août 1976. Il est vrai que cette démission tombait bien pour les deux hommes, la situation économique de notre pays, confronté au premier choc pétrolier, s’étant beaucoup dégradée. Cela permit à l’un, Jacques Chirac, de préserver l’avenir et à l’autre, Valéry Giscard d’Estaing, d’appeler au poste de Premier ministre Raymond Barre qui sera, sans aucune contestation possible, le meilleur Premier ministre de toute l’histoire de la Vè République.

François Mitterrand élu en 1981, renouera avec la tendance amorcée par Georges Pompidou et la renforcera. A cette époque le Premier ministre, Pierre Mauroy, aura surtout un rôle de relais auprès des organisations syndicales pour mettre en œuvre les réformes décidées par la présidence de la République. Cela étant, si son poids politique était fort, il ne saura pas arrêter les dérives en termes de finances publiques que cette politique produisait, faute sans doute des compétences nécessaires. Il sera remplacé en 1984 par Laurent Fabius, à l’époque très jeune (à peine 38 ans), lequel se singularisera essentiellement par ses prises de position en politique étrangère, refusant parfois de cautionner les décisions de François Mitterrand, notamment  lors de la visite en décembre 1985 du général Jaruzelski, chef d’Etat communiste de la Pologne, au moment où ce dernier réprimait sévèrement la contestation du syndicat Solidarnosc.

Bien entendu, je ne parlerais pas des périodes de cohabitation où la nomination du Premier ministre est imposée par le suffrage universel, et où tout à fait normalement la République redevient en grande partie parlementaire. Ce fut le cas entre 1986 et 1988, où François Mitterrand nomma Jacques Chirac comme Premier ministre, puis entre 1993 et 1995 avec la nomination d’Edouard Balladur, et enfin entre 1997 et 2002 avec Lionel Jospin comme Premier ministre. Entre temps, il n’y aura eu réellement qu’un seul Premier ministre ayant réellement marqué son époque, Michel Rocard. Ce dernier lui aussi très populaire, sera renvoyé sans ménagement en mai 1991 sans jamais avoir été désavoué par la majorité parlementaire, ce qui permettra à François Mitterrand de nommer pour la première fois une femme au poste de Premier ministre, Edith Cresson. Cette dernière ne laissera pas pour autant un souvenir impérissable.

Jacques Chirac, une fois président de la République (1995), essaiera lui aussi d’élargir au maximum sa sphère d’intervention. Je dis bien essaiera, parce qu’entre une dissolution manquée (1997) et une présidence entre 2002 et 2007 où son adversaire le plus farouche, Nicolas Sarkozy, était au gouvernement, ses pouvoirs ont quand même été largement limités. Et nous en arrivons à la période actuelle, avec ce couple improbable à la tête de l’exécutif formé par Nicolas Sarkozy et François Fillon. Les deux hommes, très dissemblables, avaient en fait un seul point commun, leur farouche opposition à Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy parce qu’il voulait prendre sa place et François Fillon parce qu’il ne faisait plus partie du gouvernement. Rien que de l’idéologie ! La suite nous la connaissons puisque nous la vivons.

esca