Chirac-Giscard : une rivalité qui appartient à l’histoire

giscard-chiracL’autre jour, en relisant une étude sur le président de la Cinquième République, je constatais une nouvelle fois dans les pages consacrés au Conseil Constitutionnel, que les anciens présidents de la République en étaient membres de droit…ce qui est une véritable anomalie démocratique, aux yeux de nombre de personnes s’intéressant aux institutions politiques. Et, étant de la génération qui a commencé à voter dans les années 70, j’ai immédiatement pensé à deux personnages qui manifestement n’ont pas enterré la hache de guerre depuis bientôt 40 ans. Ce sont les deux anciens présidents de la République, Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Chirac. VGE, comme on l’appelait, a la rancune tenace vis-à-vis de son ancien Premier ministre et cela durera jusqu’à la fin de ses jours…car il est convaincu que c’est Jacques Chirac qui l’a empêché de faire un second mandat en 1981. Même s’il n’est pas le seul à le penser, cela commence à dater et nombre de Français n’étaient pas nés à cette époque. C’est pour cela que cette guéguerre entre les deux anciens présidents, apparaît avec le recul de plus en plus ridicule. Elle l’est d’autant plus que celui qui se dit constamment offensé dans cette affaire, Valéry Giscard d’Estaing, n’a jamais lui-même été très net avec son autre ancien Premier ministre, Raymond Barre, quand celui-ci s’est présenté à l’élection présidentielle de 1988.

Refaisons un peu l’histoire et rappelons-nous comment Valéry Giscard d’Estaing s’est comporté à cette époque. Compte tenu des relations exécrables qu’il entretenait avec Jacques Chirac, surtout depuis le 25 août 1976, jour où ce dernier annonça avec fracas sa démission à Matignon en affirmant : « Je ne dispose pas des moyens que j’estime nécessaires pour assumer efficacement mes fonctions de Premier ministre et dans ces conditions j’ai décidé d’y mettre fin », ceux qui soutenaient et faisaient campagne pour Raymond Barre pensaient que VGE manifesterait au minimum une neutralité bienveillante vis-à-vis d’un homme qui lui avait toujours été loyal. Or, à la grande surprise de nombre d’observateurs, ce ne fut nullement le cas, et j’aurais même tendance à dire que ce fut le contraire qui se passa. En disant cela je ne fais que répéter ce que Raymond Barre lui-même a raconté dans son dernier livre L’expérience du pouvoir.

Valéry Giscard d’Estaing a eu, en effet, constamment des attitudes pour le moins équivoques pendant cette campagne présidentielle de 1988. Par exemple lors d’un meeting à Clermont-Ferrand où, tout de suite après avoir écouté le discours de Raymond Barre, il s’en est allé sans dire un mot…sous le prétexte qu’il avait fait de même avec Jacques Chirac juste avant. Paraît-il qu’il ne voulait pas prendre position entre ses deux anciens Premiers ministres. A qui pouvait-il faire croire cela ? Pourquoi prenait-il les gens pour des imbéciles ? En fait, comme l’a dit très justement Raymond Barre, VGE ne supportait sans doute pas l’idée qu’un de ses anciens Premiers ministres puisse devenir président de la République.

Et pour le prouver, Raymond Barre raconte une autre anecdote qui en dit long sur la duplicité de Giscard à l’occasion de cette élection présidentielle. Au début de la campagne, des sénateurs et des présidents de conseils généraux UDF s’étaient réunis au Sénat pour faire une déclaration en faveur du candidat Barre, ce qui était normal puisque ce dernier avait largement contribué à la création de ce mouvement, dont l’ancêtre était un parti, appelé Fédération Nationale des Républicains et Indépendants, constitué autour de VGE en 1966. Or, à la fin de la réunion, Giscard intervint pour les dissuader de publier leur déclaration, ce qu’ils finirent par admettre. C’était à la fois petit et minable de la part d’un homme qui, grâce à son ancien Premier ministre, affiche aux yeux de la postérité le meilleur bilan économique et social de l’histoire de la Vè République, compte tenu de la gravité de la crise économique qui a secoué le monde en liaison avec les deux chocs pétroliers de 1973 et 1979. Ce l’était d’autant plus que VGE savait bien que sa carrière politique était terminée et qu’il ne pourrait jamais plus revendiquer le pouvoir, y compris comme Premier ministre en cas de cohabitation.

Tout cela appartient à l’histoire, mais il est bon parfois de s’appuyer dessus pour comprendre que la politique est « un vrai métier » ou si l’on préfère, que pour parvenir au sommet de l’Etat il faut être un « professionnel »…que n’a jamais été Raymond Barre. Cela ne l’a pas empêché toutefois de réaliser 16,5% des voix à l’élection présidentielle, à peine trois points de moins que Jacques Chirac à la tête de son armada RPR. En fait il était trop seul face à deux grands partis (PS et RPR), mais si VGE avait vraiment joué le jeu de la candidature Barre au lieu d’être l’allié objectif de Jacques Chirac au premier tour, sachant que ce dernier serait écrasé par François Mitterrand au second, le destin de la France en aurait peut-être été changé. A propos de Mitterrand, il est d’ailleurs amusant de constater que, malgré leurs bisbilles pendant la première cohabitation (1986-1988), Mitterrand a tout fait pour que Jacques Chirac soit élu en 1995, malgré la présence au second tour de Lionel Jospin qui, pourtant, appartenait à sa famille politique. Pour mémoire il avait même été numéro deux des gouvernements Rocard et Cresson, en tant que ministre de l’Education nationale (1988-1992).

Michel Escatafal

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