Le règne d’Auguste

Le règne d’Octave débuta d’une curieuse manière, puisqu’en 27 av. J.C., il remit tous ses pouvoirs au Sénat, proclama la restauration de la République, et annonça qu’il voulait rentrer dans la vie privée. Etait-ce bien réel ou s’agissait-il d’une ruse supplémentaire ? Bien sûr chacun penche pour la deuxième hypothèse. Toujours est-il qu’il affirma que l’unique titre qu’il était prêt à accepter était celui de prince, titre qui jusque là n’existait pas. Le Sénat lui répondit en abdiquant à son tour et en lui remettant tous ses pouvoirs, le suppliant de les accepter, en lui conférant le qualificatif d’ «Auguste» qui signifiait à proprement parler « l’augmentateur ». Octave fit semblant de se résigner aux deux choses, ce qui marquait la fin définitive de la fronde conservatrice et républicaine. Même les orgueilleux sénateurs préféraient un maître au chaos.

Mais ce maître continua à se montrer modéré dans l’exercice de son pouvoir, habitant l’hôtel particulier d’Hortensius, fort beau mais qui n’avait rien d’un palais royal, se contentant comme appartement personnel d’une petite chambre du rez-de-chaussée avec un cabinet de travail, très simplement meublé. Il gardera les mêmes habitudes, y compris quand l’immeuble qu’il habitait s’écroula à la suite d’un incendie, en faisant reconstruire un autre à l’identique, notamment ses deux pièces de vie et de pouvoir. Il tenait donc à ses habitudes et était un véritable esclave de l’horaire. Et s’il travaillait dur c’est parce qu’il se considérait comme le premier travailleur de l’Etat. A ce propos il écrivait tout, non seulement les discours qu’il prononçait en public, mais aussi les propos qu’il tenait chez lui avec sa femme et ses familiers. En fait il n’y avait qu’au niveau familial qu’il ne maîtrisait pas tout, ce qui est généralement le cas des grands hommes…même s’ils n’y sont pour rien.

Il y eut Julie sa fille, qui était aussi celle de Scribonia, mais aussi Livie, sa troisième femme, ou encore ses deux beaux-fils, Drusus et Tibère, que cette dernière lui avait amenés. Livie fut une épouse irréprochable, pour ne pas dire un peu ennuyeuse dans sa vertu. Elle éleva parfaitement bien ses garçons, fut très bienfaisante, et pardonna tout à son mari, y compris ses escapades extraconjugales. En fait elle admirait Auguste pour son pouvoir, ce qui lui laissait beaucoup d’espoirs pour ses fils. Et ce fut le cas, dans la mesure où ils furent généraux à vingt ans, participant aux combats victorieux destinés à dompter l’Illyrie (Croatie, Slovénie et Albanie actuelles) et la Pannonie (aujourd’hui la Hongrie). Mais une fois réalisée la « pax romana », Auguste renonça vite à la guerre, sauf pour protéger les frontières de l’Empire. C’est ainsi que Drusus, son préféré, battit brillamment les Germains, ce qui lui valut le surnom de Germanicus. Mais il fit une chute de cheval et se blessa grièvement, au point de mourir peu après, le temps que Tibère qui l’adorait arrive de Gaule où il se trouvait pour lui fermer les yeux (9 av. J.C.). Auguste aussi avait beaucoup d’amour pour lui, envisageant même de faire de ce jeune homme joyeux, expansif et impétueux son successeur. Il fut le père d’un autre célèbre Germanicus et de l’empereur Claude.

Auguste, terriblement attristé par ce décès, eut aimé que Julie lui donnât un nouvel héritier. Cette Julie qu’il aimait au-delà de tout, au point de la marier alors qu’elle n’avait que quatorze ans à Marcellus, le fils de sa sœur Octavie, veuve d’Antoine. Mais Marcellus mourut peu après son mariage, et Julie était devenue la veuve joyeuse de Rome…ce qui contrariait beaucoup son père, lequel avait commencé à faire des lois pour rétablir les bonnes mœurs à Rome. Cela incita Auguste à lui fournir un second mari, et pas n’importe lequel : son ministre de la guerre, Marc Agrippa, l’homme qui lui avait donné la victoire à Actium, et son plus habile et son plus fidèle collaborateur. Problème, ce grand soldat, ce grand ingénieur, cet homme d’honneur qui avait pacifié l’Espagne et la Gaule, réorganisé le commerce et construit des routes, avait une femme…qui le rendait heureux. Mais de cela Auguste n’avait cure, comme il ne se souciait point de la différence d’âge entre Julie et Agrippa, lequel avait à cette époque quarante deux ans alors que Julie n’en avait que dix-huit. Cela dit, au nom de la raison d’Etat, Agrippa fit ce que lui demandait Auguste et, après avoir divorcé, épousa Julie.

On ne sait pas s’ils furent heureux, mais ils eurent cinq enfants qui, tous, ressemblaient à leur père, y compris la future Agrippine dite l’Ancienne (née en 15 av. J.C.) qui fut l’épouse de Germanicus et la mère d’Agrippine la Jeune, mère de Néron. Par quel miracle cette ressemblance, certains s’interrogèrent ? La réponse aurait été apportée par Julie elle-même affirmant : « C’est que je ne fais jamais monter de nouveaux marins sur le navire qu’une fois qu’il est plein ». Pourquoi pas ? En tout cas, huit ans plus tard, Agrippa mourait (12 av. J.C.), et Julie redevint une nouvelle fois la veuve joyeuse de Rome, ce qui obligea Auguste à lui imposer un troisième mariage. Et il ne trouva pas mieux que Tibère, le frère de Drusus, en qui il voyait maintenant un régent possible de l’Empire tant que les fils de Julie, Gaïus et Lucius (« princes de la jeunesse » par la volonté d’Auguste) n’avaient pas atteints leur majorité. C’était aussi une solution à la convenance de Livie, la mère de Tibère. Problème encore, Tibère était marié…avec la fille d’Agrippa, Vipsania, qui le rendait heureux, ce qui n’était pas un argument pour empêcher Auguste de réaliser ses plans. Tibère devint donc, contre son gré, le successeur d’Agrippa après en avoir été le gendre, et dut endurer avec Julie tout ce qu’un mari ne souhaite pas à son pire ennemi. Quand il fut à bout de forces, il se retira à Rhodes pour y vivre en simple particulier, ne s’occupant qu’en étudiant, tandis que Julie accumulait les scandales et les malheurs avec la mort de Gaius (an 4) et Lucius (an 2), l’un victime de la typhoïde et l’autre à la guerre (Lycie en Asie Mineure).

Brisé par ces malheurs, dévoré d’eczéma et de rhumatismes et de plus en plus sous la coupe de Livie, Auguste finit par bannir sa fille pour immoralité en la faisant enfermer dans l’île de Ventotène. Ensuite il rappela Tibère et l’adopta comme fils et comme héritier, tout en continuant à ne pas vraiment l’apprécier. Peut-être se croyait-il à ce moment près de la mort, car les colites et grippes ne lui laissaient pas de trêve, ce qui l’obligeait plus que jamais à ne pas faire un seul pas sans son médecin personnel, Antonius Musa. Il était devenu pointilleux, soupçonneux, et même cruel. Pour une indiscrétion, par exemple, il fit rompre les jambes à son secrétaire Tallus. Pour se protéger de complots inexistants il inventa la police, décision lourde de conséquences parce que ces prétoriens ou gardes du corps allaient jouer un rôle tout à fait néfaste sous ses successeurs. Rendu amer et sceptique par ses souffrances, il appréhendait clairement la faillite de son œuvre de reconstruction.

On jouissait certes de la « pax augusta », et les marins d’Orient venaient lui rendre grâce de la sécurité avec laquelle ils naviguaient. Mais, sur l’Elbe, Arminius avait massacré Varus et trois légions, et la frontière avait dû être reculée sur le Rhin, ce qui donnait l’impression d’un fort bouillonnement dans les forêts derrière le Rhin. Cela dit, le commerce réorganisé par la volonté d’Auguste refleurissait, et la monnaie, assainie par Mécène, était sûre. La bureaucratie fonctionnait, l’armée restait forte, mais en revanche la réforme des mœurs avait échoué. Le divorce et ce que l’on appelle aujourd’hui le malthusianisme avaient tué la famille d’une certaine façon, même si de nos jours c’est un constat que nous ne ferions pas de la même manière, tout comme sur le fait que les trois quarts des citoyens étaient des affranchis ou des fils d’affranchis étrangers. Et pour couronner le tout, on avait construit des centaines de nouveaux temples, mais il n’y avait plus que des dieux auxquels plus personne ne croyait. Auguste pensant qu’on ne refait pas une morale sans base religieuse avait bien essayé de ranimer la foi de jadis, mais lui-même n’avait pas la foi. En fait le plus étonnant est que le peuple lui répondit en faisant semblant de l’adorer comme un dieu.

Pour revenir à Julie, celle-ci mourut en exil en l’an 14, on ne sait pas exactement quand ni en quelle circonstances, en laissant à Auguste une petite fille prénommée Julie, comme elle, et qui se montra très vite disposée à continuer ce que fit sa mère la plus grande partie de sa vie, ce qui obligea Auguste, son grand-père, à la reléguer pour immoralité. Anéanti par cette nouvelle douleur, il voulut se laisser mourir de faim, mais ses devoirs prirent le dessus, d’autant qu’il sentait que sa fin était proche. A cette époque, il était âgé de soixante six ans, ce qui était quand même un âge avancé, surtout pour un homme qui avait souffert de mille maux pendant toute son existence. En fait la mort le surprit à Nola (Campanie), alors qu’il était convalescent d’une énième bronchite. Ce matin-là, il avait travaillé comme d’habitude de huit heures à midi, signé tous les décrets, répondu à toutes les lettres importantes qu’il avait reçues, puis il fit appeler Livie avec qui il était sur le point de célébrer son anniversaire de mariage et lui fit affectueusement ses adieux. Puis, en vrai grand Romain qu’il était, il se tourna vers ceux qui l’entouraient et leur dit : « J’ai bien joué mon rôle. Laissez-moi donc quitter la scène, mes amis, en emportant vos applaudissements ». Nous étions le 19 août de l’an 14. Les sénateurs transportèrent son cercueil sur leurs épaules en traversant tout Rome avant de brûler le cadavre sur le Champ-de-mars. Peut-être eussent-ils été contents de sa mort s’ils n’avaient su Tibère déjà désigné pour lui succéder.
esca


La fin de Marc-Antoine et Cléopâtre et l’avènement de l’Empire romain

Au printemps de l’an 32 av. J.C., on vit arriver à Rome Antoine porteur d’une lettre au sénat dans laquelle le triumvir proposait à ses deux collègues de déposer tout à la fois le pouvoir et les armes et de revenir à la vie privée après avoir restauré les institutions républicaines. Pourquoi ce geste ? En fait ce n’est évidemment pas Antoine qui avait pu concevoir un tel projet, où le machiavélisme côtoyait une forme d’habileté, mais plutôt Cléopâtre…ce qui mit Octave dans l’embarras. Mais ce dernier eut tôt fait de se ressaisir, et il exhiba le testament d’Antoine en déclarant qu’il le tenait des Vestales qui l’avaient en garde. Et ce testament désignait comme seuls héritiers les fils qu’avaient eu Antoine de Cléopâtre, laquelle deviendrait régente. Cela paraissait trop finement joué pour qu’on ne puisse pas mettre en doute l’authenticité de ce document. Mais cela suffisait pour confirmer les soupçons que Rome entière avait au sujet de cet intrigant d’Antoine. Cela permit surtout à Octave de proclamer une guerre d’ « indépendance » qu’avec beaucoup de flair il ne déclara pas à Antoine, mais à Cléopâtre.

Ce fut une guerre maritime, les deux flottes se rencontrèrent à  Actium (le 2 septembre 31 av. J.C.), située en Acarnanie dans une région occidentale de la Grèce antique. Celle d’Octave commandée par Agrippa, bien qu’inférieure en nombre d’unités, mit en fuite celle de l’adversaire qui n’eut d’autre ressource que se replier en désordre sur Alexandrie. Octave ne le poursuivit pas, sachant que le temps travaillait pour lui, et que plus Antoine resterait en Egypte, plus il s’y amollirait au milieu des orgies et des délices. Il décida donc de débarquer à Athènes pour ramener l’ordre en Grèce. Il revint en Italie pour y apaiser une révolte, puis fit un long détour en Asie pour détruire les alliances qu’Antoine y avait laissées, afin de l’isoler. Enfin, il se dirigea vers Alexandrie. Chemin faisant il reçut trois lettres : une de Cléopâtre, accompagnée d’un sceptre et d’une couronne, comme gages de soumission, et deux d’Antoine, qui implorait la paix. Octave ignora Antoine, mais répondit à Cléopâtre qu’il lui laisserait son trône  si elle tuait son amant…ce qu’elle ne fit pas.

Avec la rage du désespoir, Antoine lança une attaque et obtint même une victoire partielle qui n’empêcha pas Octave d’enfermer la ville dans un étau. Hélas pour lui, dès le lendemain les mercenaires de Cléopâtre se rendirent et Antoine entendit dire que la reine était morte. Il essaya de se tuer d’un coup de poignard, mais n’y parvint pas. Agonisant, il apprit qu’elle était encore vivante, se fit transporter dans la tour où elle s’était barricadée avec ses suivantes, et expira dans ses bras (1er août 30 av. J.C.). Cléopâtre demanda à Octave de lui permettre d’ensevelir le cadavre d’Antoine, mais aussi de lui accorder une audience. Octave lui accorda cette audience. Elle se présenta à lui comme elle s’était présentée à Antoine, parfumée, fardée, royalement drapée dans des voiles légers. Malheureusement pour elle, elle ne fit guère d’effet à Octave. Etaient-ce ses quarante ans, ou son nez qui n’était plus masqué par la fraîcheur de son sourire ? Peut-être. Toujours est-il qu’Octave la traita avec froideur, et lui annonça qu’il l’emmènerait à Rome pour orner son char de triomphe. Cette fois, tout était consommé, à la fois comme reine et comme femme…ce qui la faisait sans doute encore plus souffrir. Du coup sa décision était prise, et elle se suicida en s’appliquant un aspic sur le sein, imitée par ses suivantes (le 12 août en l’an 30 avant J.C.).

Octave ensuite liquida son héritage et celui de Marc Antoine avec un tact qui permet de reconstituer son caractère. Il permit que les deux cadavres fussent inhumés l’un à côte de l’autre. Il tua le petit Césarion (17 ans à l’époque), craignant qu’il ne lui conteste l’héritage de César,  mais envoya les enfants des deux défunts à Octavie, qui les éleva comme ses fils. Il se proclama aussi roi d’Egypte pour ne pas humilier le pays en le déclarant province romaine, mais encaissa l’énorme trésor du pays, y laissa un préfet et rentra chez lui. Enfin, il fit supprimer, comme Césarion, l’aîné des fils qu’Antoine avait eus de Fulvie et, avec la conscience tranquille de quelqu’un qui a fait son devoir même s’il s’agit d’assassinats d’enfants, il se remit au travail.

A ce moment-là, il avait guère plus de trente ans et se trouvait maître absolu de tout l’héritage de César. Le Sénat n’avait plus ni l’envie ni la force de le lui contester, mais Octave ne demanda pas pour autant l’investiture du trône. Il connaissait bien le poids des mots, et savait que « roi » pouvait réveiller des fantasmes assoupies depuis longtemps. Alors pourquoi prendre ce titre même s’il lui aurait été accordé ? Cela étant, même si les Romains avaient cessé de croire aux institutions démocratiques et républicaines parce qu’ils connaissaient leur corruption, ils n’en tenaient pas moins aux formes. Malgré tout leur souhait le plus vif était l’odre, la paix, la sécurité, une bonne administration, une monnaie saine, et des économies bien à l’abri. Octave se prépara à leur donner tout cela.

Déjà, avec l’or rapporté d’Egypte, il ramena l’armée, qui comptait à ce moment un demi-million d’hommes et coûtait très cher, à deux cent mille hommes, et se proclama « Imperator », titre purement militaire. A noter qu’il recasa les anciens militaires comme paysans dans des terres achetées pour eux. Ensuite il annula les dettes des particuliers envers l’Etat et donna la première impulsion à une politique de grands travaux publics. Cependant, comme il est aisé de le comprendre, ces premières décisions étaient les plus faciles à prendre, car il rêvait comme César de refonder profondément toute la société romaine d’après le plan projeté par son oncle. Pour ce faire il lui fallait une bureaucratie, dont il fut le véritable inventeur. Il constitua autour de lui un véritable cabinet ministériel, pour le choix duquel il eut la main heureuse, avec un grand organisateur comme Agrippa, un grand financier comme Mécène, et différents généraux, parmi lesquels son beau-fils Tibère (fils de Livia), qui eut tôt fait de se distinguer.

Ces personnages appartenant presque tous à la haute bourgeoisie, les aristocrates se plaignaient d’être exclus. Octave en choisit donc une vingtaine parmi eux, tous sénateurs, et les constitua en une sorte de Conseil de la Couronne, lequel devint peu à peu le porte-parole du Sénat et détermina ses décisions. L’Assemblée ou Parlement continua de se réunir et de discuter, mais de moins en moins fréquemment et sans jamais essayer de faire échouer quelque proposition d’Octave, qui en 27 av. J.C., s’était déjà présenté au consulat treize fois en étant nommé, naturellement, chaque fois. Tout était prêt pour qu’il devienne Auguste. C’était le début d’un Empire qui allait durer jusqu’en 476.

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Octave, mais aussi Cléopâtre et Marc Antoine

Comme je l’ai écrit dans l’article précédent, ce partage de l’Empire en trois parties ne pouvait être que provisoire, Antoine et Octave ne pouvant se contenter de leur part. En fait les deux voulaient la totalité du gâteau, et celui qui paraissait le plus sûr de réussir dans son entreprise était  Antoine, pour la simple raison qu’il ne croyait qu’aux vertus de la force militaire. Or comme général, Antoine se croyait supérieur à Octave, même si à Modène il dut subir une défaite humiliante face à son rival (43 av. J.C.), bien aidé par la chance il faut le reconnaître.

En tout cas la première chose que fit Antoine, qui avait récupéré rappelons-le l’Egypte, la Grèce et le Moyen-Orient dans le partage, fut d’envoyer un message à Cléopâtre, lui enjoignant de venir le trouver à Tarse (aujourd’hui en Turquie) pour répondre à l’accusation que certains lui faisaient, d’avoir aidé et financé Crassus. Cléopâtre obéit, et le jour fixé pour son arrivée Antoine se prépara à la recevoir juché sur un trône majestueux au milieu du Forum, devant une population excitée par l’idée d’un procès imminent.  Cléopâtre arriva sur un navire à voile rouge, muni d’un éperon doré, la quille revêtue d’argent, ses suivantes étant toutes habillées en nymphe, tout ce joli monde écoutant de la musique jouée par des fifres et des flûtes. Evidemment tout cela créa sur le port du fleuve Cydnus une agitation extraordinaire, Antoine se retrouvant seul, ce qui le rendit furieux. Du coup il fit appeler Cléopâtre, mais elle lui fit répondre qu’elle l’attendait à bord pour déjeuner, ce qui n’atténua pas son courroux, lui se considérant comme un juge et elle comme une accusée.

Mais quand Antoine la vit, il fut immédiatement subjugué, la petite fille qu’il avait connue jadis à Alexandrie sans que l’on sache exactement comment, étant devenue une femme extrêmement séduisante alors âgée de vingt neuf ans (41 av. J.C.). Ce n’était pas pour rien qu’elle avait séduit César, et les officiers d’Antoine étaient tous aux pieds de la reine, béats d’admiration pour cette divine créature. Du coup Antoine calma aussitôt son dépit, et au dessert il lui avait déjà fait cadeau de la Phénicie, de Chypre, et de quelques morceaux d’Arabie et de Palestine. Il fut récompensé de ces bontés la nuit même, les généraux se distrayant avec les nymphes. Ensuite Cléopâtre amena Antoine et son équipe à Alexandrie, ce dernier oubliant complètement le motif pour lequel Cléopâtre était venue jusqu’à Tarse…contrairement à Cléopâtre qui savait bien que sa condition d’accusée ne s’était pas envolée comme par miracle, surtout si Antoine ne réussissait pas à devenir le seul maître de l’Empire romain. Cela prouve aussi que la dame savait que Rome ne pouvait avoir trois maîtres en même temps. Néanmoins, même si elle n’aimait pas Antoine, elle eut l’idée de tenter avec lui ce qu’elle n’avait pas réussi à faire avec César.

Tandis que ces faits avaient lieu à Alexandrie, à Rome Octave jetait les bases d’une réunification, malgré les difficultés que cela supposait. En Espagne Sextus Pompée (68-35 av. J.C.), plus jeune fils de Pompée, avait recommencé à s’agiter et bloquait le ravitaillement, ce qui entraînait de nombreux désordres, et faisait augmenter le nombre chômeurs et l’inflation sur les produits de première nécessité, tout cela incitant le Sénat à faire fronde. En outre Fulvie, la femme d’Antoine, sans doute pour soustraire son mari à l’envoûtement de Cléopâtre, organisa un complot avec le frère d’Antoine, Lucius, appelant les Italiens à la révolte. Mais Octave ayant senti le danger, fit intervenir son fidèle lieutenant Marc Agrippa (63-12 av. J.C.) et étouffa cette tentative, ce qui eut pour conséquence d’entraîner la mort de Fulvie, à la fois de rage, de déception et de jalousie. Du coup, Cléopâtre trouva prétexte de cet évènement pour pousser Antoine à jouer le tout pour le tout, sachant l’emprise qu’elle avait sur lui.

 Antoine réunit son armée, l’embarqua à Brindisi et y assiégea la garnison d’Octave, mais ô surprise les soldats des deux adversaires refusèrent de se battre pour obliger les deux généraux à faire la paix. Une paix qui fut scellée par le mariage d’Antoine …avec Octavie (octobre 40 av. J.C.), la sœur d’Octave, une honnête femme, dont il était difficile d’imaginer qu’elle pût retenir une tête brulée comme Antoine. Et pourtant, il sembla un temps qu’Antoine ait oublié Cléopâtre, au point d’avoir amené sa femme à Athènes, allant même jusqu’à visiter avec elle les musées et écouter les leçons de philosophie. Mais le souvenir de Cléopâtre ne s’était pas enfui,  et Antoine décida de renvoyer Octavie à Rome.  Ensuite il dirigea son armée contre la Perse où Labienus, fils du général qui avait trahi César, organisait une armée au service du roi rebelle. Cléopâtre rejoignit Antoine à Antioche, et même si elle refusa de financer l’expédition contre Labienus parce qu’elle ne l’approuvait pas, elle suivit son amant.

Celui-ci poursuivit inutilement l’ennemi sur cinq cents kilomètres, perdant dans l’aventure une bonne partie de ses cent mille hommes, imposa à l’Arménie un vasselage tout théorique, et pour finir se proclama vainqueur tout en s’offrant lui-même un solennel triomphe à Alexandrie, oubliant simplement que ce type de cérémonie n’était concevable qu’à Rome, ce qui provoqua un scandale. Enfin Antoine intima à Octavie l’ordre de divorcer, rompant ainsi tout lien avec Octave. Et tout cela pour épouser Cléopâtre, et offrir aux deux fils qu’il avait d’elle tout le Moyen-Orient, sans oublier de faire de Césarion le prince héritier d’Egypte et de Chypre.

Bien évidemment tout cela ne pouvait qu’entraîner un conflit avec Octave, lequel de son côté se préparait comme d’habitude très méticuleusement. Cela ne l’avait pas empêché lui aussi d’avoir des complications sentimentales, après être tombé amoureux d’une femme enceinte de cinq mois, Livia, épouse de Tiberius Claudius Néron. Bien qu’encore très jeune, Octave avait déjà été marié deux fois, d’abord avec Claudia, puis avec Scribonia qui lui avait donné une fille, Julie. Pour vivre pleinement son amour avec Livia, Octave décida donc de divorcer une nouvelle fois (38 av J.C.), et persuada Tiberius Claudius Néron de faire de même avec Livia qu’il prit pour lui avec ses deux fils : Tibère, déjà grand, et Drusus qui allait naître. Il adopta ces deux fils comme s’ils avaient été de lui.

Une fois achevées ces affaires matrimoniales, Octave se remit d’arrache-pied au travail, en commençant par faire tomber le blocus de Sextus en détruisant sa flotte à Nauloque (36 av. J.C.). L’ordre fut donc rétabli et la confiance revint dans les milieux d’affaires. Il faut dire aussi qu’un des traits de génie d’Octave fut de garder auprès de lui Marc Agrippa qui, non content d’être un valeureux général, s’avéra aussi être un remarquable ministre de la Guerre. Ce fut lui le véritable réorganisateur de la grande armée qui devait ramener l’unité de commandement dans l’Empire romain. Il ne restait plus maintenant à Octave que devenir Auguste.

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La fin de la république et la jeunesse d’Octave

A part les intimes de la maison de César, personne ne connaissait Caïus Octave qui allait devenir quelques temps plus tard Auguste, et passer dans l’histoire comme le plus grand homme d’Etat de Rome, et surtout réaliser ce que César n’avait pu réaliser par la faute des Ides de Mars. La grand-mère d’Octave s’appelait Julie, la sœur de César, lequel était donc son oncle. Et comme ce dernier n’avait jamais eu eu de fils légitime, il s’était attaché à son neveu, le faisant grandir dans une discipline quasi spartiate. Ensuite, alors qu’il avait à peine dix-huit ans (né le 23 septembre 63 av. J.C.), César l’emmena en Espagne quand il y était allé (en 45 av.J.C.) pour battre les derniers bataillons de l’armée de Pompée. A cette occasion, le jeune Octave fit preuve d’une détermination et d’une force de volonté extraordinaires et, bien que souffrant constamment de colite, d’eczéma et même de bronchite, autant de maux qui l’obligèrent à vivre avec à ses côtés un médecin au cours des différentes batailles qu’il dut livrer, et à faire très attention à son hygiène de vie, ne buvant jamais d’alcool et mangeant comme un oiseau.

Comment pareil tempérament avait-il pu plaire à son oncle, d’autant que le contraste était assez saisissant, Octave ne faisant jamais un seul geste, même le plus ordinaire, sans qu’il eût pesé le pour et le contre, alors que César était avant tout un brillant improvisateur, casse-cou, avec l’esprit large et une générosité irréfléchie. Mais c’est peut-être aussi ce contraste qui permit à Octave d’être pris en sympathie par César, au point qu’après ses études ce dernier lui confia dès l’âge de dix-sept ans un petit commandement en Illyrie pour qu’il puisse s’entraîner à la fois à la guerre et au gouvernement. C’est d’ailleurs à cet endroit qu’un messager lui fit part de la mort de César et de son testament. Du coup il courut à Rome pour prendre contact avec Marc Antoine, malgré les réserves de sa mère qui se méfiait de lui, d’autant que Marc Antoine traitait Octave par le mépris, le qualifiant de « petit garçon ».

Mais « le petit garçon » ne se laissa pas démonter, et demanda paisiblement si l’argent que César avait laissé aux citoyens et aux soldats avait été effectivement distribué, ce à quoi Marc Antoine répondit qu’il y avait des choses plus urgentes à faire, ce qui incita Caïus Jules César Octave, son nouveau nom après son adoption par César (45 av. J.C.), a se faire prêter les fonds nécessaires par de riches amis de César pour les distribuer conformément aux volontés de ce dernier. Du coup les vétérans commencèrent à trouver beaucoup de qualités au jeune homme, ce qui eut le don d’irriter Marc Antoine, allant jusqu’à attribuer à Octave une tentative d’attentat. Celui-ci ayant demandé à Marc Antoine de lui fournir des preuves, ce qu’il fut évidemment incapable de faire, Octave décida de rejoindre immédiatement les deux légions qu’il avait rappelées d’Illyrie, les unit à celles des deux consuls Irtius et Pansa, et marcha avec eux contre Antoine. Les deux consuls moururent dans cette expédition, mais Octave allait non seulement sortir victorieux de cette bataille qui eut lieu près de Modène (21 avril 43 av. J.C.), mais aussi y gagner le soutien de Cicéron et du Sénat, qui ne se méfiaient pas d’un jeune homme de dix-huit ans, fut-il très brillant.

En revanche les aristocrates n’aimaient pas le despotisme d’Antoine qui, après s’être vu frustré de l’héritage de César, avait essayé de le récupérer par la force, pendant les quelques jours qu’il avait eu le pouvoir, pillant le trésor, occupant le palais de Pompée et se nommant gouverneur de la Gaule Cisalpine. De fait le Sénat se persuada très vite que le César mort serait remplacé par un autre bien pire, ce qui les décida à soutenir Octave, a priori trop jeune pour présenter un quelconque danger pour les institutions en place. Cicéron prêta son éloquence à cette lutte contre Marc Antoine, que l’on retrouve dans les Philippiques, attaquant Marc Antoine notamment sur sa vie privée dissolue, mais aussi sur son amoralité, le prenant uniquement pour un aristocrate ignorant qui n’avait pour lui que des prouesses militaires.. Du pain bénit pour le grand orateur !

La défaite de Modène, première fois que Marc Antoine était battu, obligea ce dernier à prendre la fuite. Et c’est ainsi que le « petit garçon » rentra à Rome à la tête de toutes les troupes stationnées en Italie, alla au Sénat, imposa sa propre nomination comme consul, l’annulation de l’amnistie accordée aux conspirateurs des Ides de Mars et leur condamnation à mort. Le Sénat était en train de s’apercevoir que le « petit garçon » avait vite grandi, ce qui incita les sénateurs à résister. Mais Octave n’était pas pour rien devenu le fils de César, ce qui signifie qu’il « savait y faire » comme disaient les vétérans qui avaient accompagné son oncle-père adoptif, et qui à présent le soutenaient. Et il allait le prouver en envoyant un messager de paix à Antoine pour établir avec lui un second triumvirat, Lépide (89-13 av. J.C.) le troisième triumvir ayant assuré la médiation. Le Sénat baissa la tête en méditant sur le fait que le successeur d’un dictateur fait toujours regretter son prédécesseur.

Et effectivement ce fut la grande vengeance qui commença, avec des patrouilles de soldats envoyées à toutes les portes de la ville. Trois cents sénateurs et deux mille fonctionnaires furent accusés de l’assassinat, soumis à un procès et exécutés, après séquestre de tous leurs biens. Vingt cinq mille drachmes, c’est-à-dire une somme considérable, étaient le prix de la tête de quiconque s’enfuyait.  Mais nombre de ces aristocrates préférèrent  se donner la mort, comme le tribun Salluste qui donna un banquet au cours duquel il but un poison, et sa dernière volonté fut que le banquet continuât en présence de son cadavre, ce qui lui fut accordé. Fulvia, la femme de Marc Antoine, fit pendre devant la porte de sa maison Rufus, qui était innocent, uniquement parce qu’il n’avait pas voulu lui vendre cette maison. Son mari ne put l’en empêcher, parce qu’à ce moment il couchait avec la femme de Coponius, ce qui valut à celui-là d’avoir la vie sauve.

Mais la victime la plus convoitée pour Marc Antoine fut Cicéron, cible principale d’Antoine, non seulement parce qu’il n’avait pas digéré les Philippiques du grand avocat, mais aussi parce qu’il avait à venger Clodius, dont il avait épousé la veuve, et Lentulus, que Cicéron avait fait mettre à mort sur une galère à l’époque de Catilina, et dont Antoine était le beau-fils. Celui que l’on appelait « le Père de la patrie » avait tenté de s’enfuir en s’embarquant à Antium, mais il souffrait du mal de mer….ce qui lui parut pire que la mort et le contraignit à débarquer à Formies, où les patrouilles d’Antoine fondirent sur lui. Cicéron comprenant l’inanité de toute résistance offrit docilement son cou aux soldats.  Nous étions le 7 décembre 43 av. J.C. Sa tête coupée ainsi que sa main droite furent apportées aux triumvirs, mais si Antoine exulta, Octave s’indigna ou du moins fit semblant, d’autant qu’il n’avait aucune sympathie pour Cicéron. Celui-ci en effet avait certes loué César au cours de sa vie, mais s’était allié à ses assassins. Et puis son attitude envers lui, Octave, était pour le moins ambigüe, le couvrant parfois d’éloges (« la valeur n’attend pas le nombre des années »), mais parlant de lui comme quelqu’un qu’il fallait supprimer, et avec Cicéron l’interprétation de ce double-sens n’était pas difficile à comprendre.

Cicéron éliminé, restaient à châtier les deux principaux coupables de la mort de César, Brutus et Cassius. Respectivement gouverneurs de la Macédoine et de la Syrie, ils avaient uni leurs forces et constitué la dernière armée républicaine, une armée qui avait pillé la Palestine, la Cilicie, la Thrace dépouillant et réduisant à l’esclavage  des populations entières de Juifs qui ne pouvaient pas payer les contributions imposées. Cela explique pourquoi les armées de d’Octave et de Marc Antoine furent accueillies en libératrices. La rencontre eut lieu à Philippes (42 av. J.C.). Brutus enfonça les lignes d’Octave, mais Antoine enfonça celles de Cassius qui se fit tuer par son ordonnance. Octave pour sa part était au lit en proie à une des ses grippes habituelles. Antoine attendit sa guérison pour se jeter avec lui à la poursuite de Brutus. Quand celui-ci vit ses hommes en déroute, il se jeta sur l’épée d’un ami et fut transpercé. Antoine chercha son cadavre qu’il couvrit pieusement de sa tunique de pourpre…parce qu’il se rappelait que Brutus n’avait posé qu’une condition à sa participation au complot contre César, à savoir qu’on épargnât Antoine.

Philippes marqua la fin à la fois de la république et des plus beaux noms de l’aristocratie qui la soutenait. Ceux qui n’avaient pas trouvé la mort sur le champ de bataille la cherchèrent dans le suicide, ciomme le fils d’Hortensius ou celui de Caton. C’était tout ce qui restait de mieux de l’ancien patriciat romain, et force était de reconnaître qu’ils se comportèrent jusqu’à la fin avec courage. Ceux qui étaient restés chez eux étaient les embusqués et les courtisans véreux, gens tout à fait disposés, pour ne pas se donner de peine ou encourir de risques, à tout accepter, y compris le partage que les vainqueurs firent entre eux du grand empire. Octave garda l’Europe, Lepide prit l’Afrique et Antoine choisit l’Egypte, la Grèce et le Moyen-Orient. Un arrangement qui ne pouvait être que provisoire, chacun, sauf Lepide qui se contentait de sa part, espérant supprimer tôt ou tard les deux autres.

esca