L’horrible Commode, ou le début de la fin de l’Empire romain

commodeEn présentant Commode aux soldats comme son successeur, Marc Aurèle l’avait appelé « le Soleil levant », ce qui n’était pas une surprise dans la mesure où il le nommait « César » à l’âge de six ans (166). Peut-être bien ses yeux de père, pensant sans doute qu’il l’était réellement, le voyaient-il ainsi. Mais les légionnaires aussi se sentaient de la sympathie pour ce jeune homme brutal, sans scrupule, doué d’un gros appétit et toujours prêt aux propos orduriers, autant de défauts qui n’en étaient pas pour des soldats qui le croyaient d’une nature plus militaire que son père.

Grandes furent en conséquence et leur stupeur et leur mauvaise humeur, quand le jeune homme ruina tous les efforts qui venaient d’être faits pour vaincre les Barbares, en offrant à des ennemis écrasés militairement la plus hâtive et la plus inconsidérée des paix, dont Rome était appelée à subir plus tard les conséquences. En fait, si Commode signa en 180 un traité de paix avec les Marcomans et les Quades, c’était surtout pour retourner à Rome et mener la vie à laquelle il avait toujours aspiré, à savoir une existence remplie de sexe, de fêtes et de jeux.

Commode n’était pas un homme lâche, bien au contraire, mais la seule guerre qui l’intéressait et qui lui plût était celle que l’on faisait au cirque contre les gladiateurs et contre les bêtes fauves. Au lever, il refusait de déjeuner s’il n’avait pas égorgé son tigre quotidien. Comme ce fauve n’existait pas en Germanie, il avait hâte de rentrer à Rome où les gouverneurs des provinces d’Orient étaient tenus de lui en envoyer sans cesse. Heureusement qu’à cette époque ce magnifique félin était dans une situation meilleure que de nos jours ! Telle est la raison pour laquelle, se moquant pas mal de l’empire et de ses destins, il conclut cette paix désastreuse qui laissait subsister tous les problèmes sans leur donner la moindre solution.

On notera qu’à la mort de Marc Aurèle, le Sénat renonça à son droit d’élection et accepta l’adoption qui donnait de si bons résultats depuis Nerva, légalisant de nouveau, avec cet empereur, le principe du prince héritier. Ce ne fut pas une bonne décision, car cet empereur se situa dans la lignée de Néron et Caligula. Certes tout ce qu’ont écrit de lui ses contemporains comporte sans doute une part d’exagération, mais globalement, pour l’ensemble de son œuvre, il mérite d’être classé parmi les fléaux publics.

Joueur et buveur, Commode avait épousé la fille de Bruttius Praesens (consul entre 153 et 180) en 177, épouse qu’il répudiera soi-disant pour adultère (183) et fera assassiner en 188. On dit de Commode qu’il eut commerce avec ses sœurs, et qu’il traînait à sa suite un harem de plusieurs centaines de jeunes gens et de jeunes filles destinés à ses plaisirs. En fait, il semble bien n’avoir éprouvé qu’une affection dans sa vie : une chrétienne nommée Marcia. On peut d’ailleurs s’interroger comment une jeune femme chrétienne pouvait concilier l’austérité de sa foi avec un homme aussi débauché. Quoiqu’il en soit, elle fut très utile à ses coreligionnaires, qu’elle sauva à coup sûr d’une terrible persécution. En revanche il est difficile d’affirmer qu’elle se sacrifia de cette manière, surtout quand on pense à la façon dont elle se débarrassa plus tard de son amant.

Pour revenir sur le règne de Commode, le pire commença lorsque les délateurs dénoncèrent à l’empereur une conjuration dont le chef était sa propre tante Lucile, la sœur de son père. Sans se donner la peine de chercher des preuves, il la tua. Ce fut là le début d’une nouvelle terreur dont Commode confia la direction à Cléandre, le chef des prétoriens. On se serait cru revenu au temps de Domitien (81-96), les Romains se remettant à redouter les violences de ces gardes. Un jour, bien plutôt par peur que par courage, la population les assiégea dans le palais et demanda la tête de Cléandre.

Commode la leur donna sans hésiter et remplaça la victime par Laetus, son troisième préfet du prétoire, homme avisé, qui se rendit compte immédiatement qu’une fois élevé à ce poste, ou bien il se ferait tuer par le peuple pour faire plaisir à l’empereur, ou bien il se ferait tuer par l’empereur pour faire plaisir au peuple. Pour échapper à ce dilemme défavorable pour lui dans tous les cas, il n’y avait qu’une solution : tuer l’empereur. C’est la solution qu’il choisit, avec la complicité…de Marcia, qui démontrait une fois encore que son christianisme était loin des valeurs affichées par son fondateur. C’est elle, en effet, qui offrit à Commode une boisson empoisonnée, insuffisante toutefois pour le faire mourir rapidement, au point qu’il fallut avoir recours à un athlète (Narcisse) pour l’étrangler dans son bain. C’était le 31 décembre de l’an 192, et la grande anarchie commençait. En fait, c’était aussi le début de la fin de l’Empire romain.

Heureux de la mort de Commode, âgé de trente et un ans et dont le règne aura duré onze ans et neuf mois, les sénateurs agirent comme s’ils en eussent été les auteurs en élisant pour lui succéder un de leurs collègues, Pertinax, alors âgé de soixante-sept ans, qui n’accepta cette nomination qu’à contre-coeur, à juste raison. Pour ramener de l’ordre dans les finances, il dut congédier beaucoup de profiteurs, parmi lesquels les prétoriens. Au bout de deux mois de gouvernement (de janvier à mars 193) exercé dans ce sens, on le trouva mort, tué par ses gardes, qui annoncèrent que le trône était aux enchères, et qu’il appartiendrait à celui qui leur offrirait la gratification la plus généreuse.

Evidemment une telle annonce allait déclencher des évènements à la fois loufoques et surprenants. Ainsi, un banquier milliardaire nommé Didius Julianus mangeait tranquillement chez lui quand sa femme et sa fille, qui étaient remplies d’ambition, lui jetèrent sa toge sur le dos en lui ordonnant d’aller miser. Bien à contrecœur, mais redoutant plus encore ces femmes que les inconnues du pouvoir, Didius offrit aux prétoriens trois millions par tête (les millions ne lui manquaient pas !), et le trône lui fut adjugé. Néanmoins, même si le Sénat était tombé bien bas, il ne l’était pas assez pour accepter un tel marché. Du coup il envoya secrètement des appels au secours désespérés aux généraux détachés en province, et l’un deux, Septime Sévère, vint, promit le double de ce qu’avait offert Julianus et l’emporta. Cela provoqua la désolation du banquier, pleurant à chaudes larmes dans une salle de bain, où on vint le décapiter. Sa femme fut veuve, mais se consola très vite parce qu’elle porta à partir de ce moment le titre d’ex-impératrice.

Michel Escatafal

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Hadrien, un empereur comme il faut

hadrienSi Trajan est mort sans avoir désigné un héritier, son successeur en revanche n’a dû son avènement qu’à un seul titre : il était l’amant de sa femme Plotine. C’était du moins la certitude de Dion Cassius. Etait-ce vrai ? Sans doute, parce qu’il est certain  que Plotine donna un coup de main à Hadrien pour le faire empereur. Il est vrai qu’elle était sa tante, mais par alliance, ce qui d’ailleurs n’avait guère d’importance aux yeux des Romains, la parenté n’ayant jamais été un obstacle à l’amour. Cela dit, Trajan et Hadrien étaient aussi, et peut-être surtout, compatriotes, nés tous deux dans la même ville d’Espagne, Italica. En outre Trajan était le tuteur d’Hadrien, jeune homme plein de vie et de curiosité, s’intéressant à tout et apprenant tout rapidement, qui épousa la nièce de Trajan Vivia Sabina, mariage que l’on a écrit sans amour et sans enfant, malgré la beauté sculpturale de la mariée.

Hadrien avait à peine quarante ans quand il monta sur le trône (117), et son premier geste fut de mettre fin à toutes les entreprises militaires laissées en suspens par Trajan, auxquelles il avait toujours été opposé. De fait, il retira avec hâte les armées de Perse et d’Arménie, au grand déplaisir de leurs commandants, ces derniers estimant que ce retrait signifiait le début de la fin de l’Empire, sans compter la fin de leur carrière et des avantages y afférent. Quatre d’entre eux, parmi les plus valeureux, furent d’ailleurs supprimés dans des circonstances troubles, dignes des pires pratiques de certains des prédécesseurs d’Hadrien. Il sut toutefois habilement retourner l’opinion des citoyens en distribuant généreusement un milliard de sesterces, avec exonération de dettes fiscales, mais aussi avec des amusements qui durèrent plusieurs semaines (spectacles donnés au Cirque).

De tels débuts firent aussitôt penser à Néron, Hadrien ayant en outre les mêmes goûts artistiques que l’empereur maudit, mais très vite on s’aperçut que ces goûts n’avaient rien de pathologiques. Au contraire, c’était pour lui une manière de se reposer à ses moments perdus de son labeur d’administrateur habile et scrupuleux. Il jouait également de son physique avantageux, étant à la fois grand, élégant, avec des cheveux frisés qui retombaient sur le visage pour cacher des tâches bleuâtres sur ses joues. Peut-être aussi était-ce pour cette raison qu’il portait la barbe, abandonnée par les Romains depuis quatre cents ans, qu’il remit à la mode, un peu comme Louis XIV le fera avec la perruque après avoir perdu très jeune ses cheveux.  Enfin il fut décrit comme quelqu’un d’habituellement aimable et d’humeur enjouée, mais cela ne l’empêchait pas d’être dur jusqu’à la cruauté si on lui montrait la moindre irrévérence dans ses fonctions de grand pontife. Il en était de même si l’on offensait la religion. Bref, un personnage assez ambivalent, qui l’était d’autant plus qu’il était rempli de superstitions, une sorte de « champion des vices et des vertus » aux yeux de certains, les vertus l’emportant toutefois sur les défauts. C’est en tout cas le jugement que lui laissera la postérité.

Comme je l’ai écrit précédemment, Hadrien avait des goûts raffinés. Supérieurement intelligent, il a excellé dans les langues, le chant, la médecine. Il était musicien, géomètre, peintre, architecte, ce qui lui donna l’idée d’installer sa résidence impériale dans la villa Tiburtina, à une trentaine de kilomètres de Rome. Il n’en profitera guère, puisque la construction de cet ouvrage, commencée en 117, s’achèvera en 133, soit cinq ans avant sa mort. Philosophiquement, il penchait vers le stoïcisme. C’était un admirateur d’Epictète, qu’il avait soigneusement étudié, même si dans la pratique il ne tenta jamais d’appliquer ses préceptes. Il fonda une université  en appelant à y enseigner les grands maîtres de l’époque, plus particulièrement grecs. Brillant orateur, il acceptait la contradiction, au point de reprocher à Favorinus, intellectuel gaulois, de lui donner trop souvent raison. Dans la vie de tous les jours il prit son plaisir partout où il le trouva, aimant les bons mots, mais détestant en revanche les banquets ou autres orgies. Sur le plan sexuel, il s’éprit indifféremment de belles filles ou de beaux garçons, sans toutefois que personne ne lui fit jamais perdre la tête.

Son trait le plus extraordinaire fut quand même de ne pas se sentir comme quelqu’un d’irremplaçable, ou, pour employer une expression d’aujourd’hui, de ne s’être jamais considéré comme un « homme providentiel », ce que croient être tous les monarques absolus…et médiocres. Pour sa part, il fit en sorte d’être constamment supervisé par le Sénat, le travail de ce dernier étant facilité par le fait de s’être livré à grande échelle à une simplification des lois. S’il souhaitait cela, c’était pour pouvoir être tranquille quand il voyageait, une activité érigée en passion. Il en fit d’extrêmement longs pour l’époque, certains durant cinq ans, afin disait-il de bien connaître l’Empire dans tous ses coins. Par exemple, quatre ans après son couronnement, il partit se livrer à une inspection approfondie de la Gaule. Par curiosité ? Peut-être, sans doute même.

Autre particularité, il voyageait avec le minimum de sécurité, peu de bagages, et une suite presque exclusivement composée de techniciens. Les gouverneurs et les généraux le voyaient tomber brusquement sur leur dos, et devaient lui rendre compte de leur administration jusque dans les détails les plus infimes. Hadrien commandait lui-même un nouveau pont, une nouvelle route, donnait une promotion à l’un et fendait l’oreille à l’autre, prenait en main une légion, lui, homme de paix, pour établir par une bataille une frontière discutée. En fantassin, à la tête des fantassins, il faisait jusqu’à quarante kilomètres par jour et ne perdit pas même une escarmouche.

De Gaule, il passa en Germanie où il réorganisa les garnisons, étudia à fond les mœurs des indigènes dont il admira, non sans s’en préoccuper, la force brute, descendit le Rhin en bateau s’embarqua pour l’Angleterre et y ordonna la construction d’une ligne fortifiée reposant sur des fortifications et des casemates, un peu comme la ligne Maginot à la fin des années 1920 et dans les années 1930. Ensuite il revint en Gaule et passa en Espagne, où il fut agressé à Tarragone par un esclave. Fort comme il l’était, il le désarma facilement et le remit aux mains de ses médecins, qui le déclarèrent fou. Hadrien accepta ce diagnostic et le gracia. Un peu plus tard il prit la destination de l’Afrique à la tête de deux légions, étouffa une révolte des Maures et continua sa route vers l’Asie Mineure. Son œuvre se poursuivit ainsi jusqu’au moment où il fut atteint par les affres de l’âge, la vieillesse devenant pour lui « un naufrage », comme dira plus tard le Général de Gaulle.

Michel Escatafal


Néron : un règne tumultueux

Burrhus et Sénèque étant morts, ils furent remplacé par un scélérat, Tigellin (10-69), qui avait profité de sa proximité avec Agrippine pour devenir de plus en plus influent auprès de Néron, surtout après son accession au trône en 54. En outre par calcul, comme dans tout ce qu’il entreprenait, il avait su montrer sa loyauté à Néron lors de la conjuration de Pison (avril 65). Mais l’influence de Tigellin allait s’avérer nettement moins heureuse que celle qu’avaient eue Sénèque et même Agrippine, du moins pendant le temps où ces deux là collaboraient. En effet, Néron n’ayant plus aucun frein pour le retenir n’en finissait pas de dégringoler à tous points de vue. Physiquement le portrait que l’on nous fait de lui nous le montre à vingt-cinq ans coiffé de cheveux jaunes tressés en petites nattes, l’œil terne, un ventre adipeux sur deux petites jambes rachitiques. En plus Popée qui était sa femme, depuis l’an 62, concrétisant ainsi avec ce troisième mariage son rêve de devenir l’impératrice, faisait de lui ce qu’elle voulait…pour le pire.

Ainsi, non contente d’avoir obligé Néron à divorcer d’avec Octavie, elle le poussa à l’exiler et, comme les Romains désapprouvaient cette décision, elle le décida à la faire assassiner (juin 62), ce qu’il fit malgré les supplications d’Octavie alors à peine âgée de vingt deux ans. Cela dit, Néron n’eut cette fois encore aucun remord parce qu’entre-temps il s’était fait consacré dieu et que les dieux ne sont pas tenus de faire leur examen de conscience. Et puis, sa seule obsession à ce moment était de se faire construire un nouveau palais d’or qui deviendrait son propre temple. Hélas, peut-être, pour les Romains, il projetait de le faire bâtir avec des dimensions gigantesques, ce qui impliquait de trouver un terrain important dans le centre surpeuplé de Rome, ce qui le confortait dans l’idée que la ville devait être refaite entièrement avec un nouveau plan d’urbanisme davantage rationnel. Or, curieusement, c’est à ce moment qu’éclata le fameux incendie de Rome de juillet 64.

Est-ce bien lui qui en fut l’auteur ? Possible, mais pas certain, car à ce moment il se trouvait à Antium. En outre, il accourut aussitôt la nouvelle parvenue jusqu’à lui, et déploya dans les secours une énergie dont personne ne l’eût cru capable. Cependant le seul fait que la voix du peuple l’ait accusé tout de suite, signifie que tout le monde le croyait capable d’un tel forfait. Curieusement il ne se déchaîna pas contre ses accusateurs, mais il lui fallait un coupable. Et, comme le dit Tacite, il pensa à une secte religieuse qui s’était formée récemment à Rome, et qui empruntait son nom à un certain Christ, Juif condamné à mort par Ponce-Pilate sous le règne de Tibère. Néron ne savait rien d’autre à leur sujet, mais cela ne l’empêcha pas de les condamner à la torture, au martyr selon la terminologie chrétienne. Les uns furent livrés aux bêtes, les autres crucifiés, certains enduits de résine et transformés en torches. C’était la première fois que Rome leur accordait attention, mais après ce martyre en masse, on commença à regarder ces gens avec une certaine curiosité.

Cela dit, cet incendie permettait à Néron de construire enfin une Rome à son goût, montrant dans les travaux de construction une certaine compétence. Mais tandis que Rome commençait à devenir celle qu’il souhaitait, Popée mourut d’une fausse couche (été 65), due selon certains à un coup de pied que lui aurait donné Néron à qui elle reprochait de passer trop de temps loin d’elle. En tout cas cette mort fut un coup terrible pour lui, qui croyait que sa femme aimée portait en elle l’héritier qu’il attendait. Il fut tellement affecté que, déambulant dans les rues de Rome, il croisa un jeune homme, Sporus, dont le visage ressemblait étrangement à celui de Popée. Il l’emmena au palais, le fit châtrer et l’épousa, ce qui fit dire à nombre de Romains que le père de Néron, le consul  Gnaeus Domitius Ahenobarbus (17-40) aurait dû en faire autant. A ce propos, l’histoire dit que Gnaeus Domitius, homme violent et sans foi, aurait affirmé qu’un enfant issu de son union avec sa femme (Agrippine) « il ne pouvait naître qu’un monstre ».

Fermons la parenthèse pour reprendre le cours de la vie de Néron, lequel continuait à diriger les travaux de construction de son grand palais, sans qu’il se doutât que dans son dos se tramait un complot pour installer sur le trône Calpurnius Pison (élu consul en 58). Bien entendu, il y eut les arrestations, les tortures et les aveux habituels, au cours desquels on prononça les noms de Sénèque, mais aussi d’un autre Espagnol de Cordoue, le poète Lucain (39-65). Ce dernier commit notamment l’impardonnable erreur de participer à un concours de poésie avec Néron, et de remporter le prix. L’empereur en représailles lui interdit de continuer à écrire, mais Lucain désobéit ce qui causa sa perte et lui valut d’être obligé de se suicider alors qu’il avait à peine vingt sept ans.

Cela nous ramène à Sénèque, car c’est peut-être par les messagers de l’empereur qui vinrent en Campanie lui signifier sa condamnation à mort que Sénèque apprit qu’il avait fait partie, comme Lucain, de la conjuration de Pison. On raconte d’ailleurs qu’il était en train d’écrire une lettre à son ami Lucillius, qui finissait ainsi : «  En ce qui me concerne, j’a suffisamment vécu ; j’ai l’impression d’avoir reçu ma part. Pour l’instant j’attends la mort ». Mais quand celle-ci se présenta sous les traits de ce messager, il objecta qu’il n’y avait aucune raison de la lui infliger, attendu que depuis longtemps il ne faisait plus de politique, ne s’occupant que de soigner sa santé chancelante. C’était le prétexte qui lui avait réussi avec Caligula, lui permettant de vivre jusqu’à soixante ans et plus. L’ambassadeur retourna donc à Rome, mais Néron fut inflexible et Sénèque fut contraint au suicide.

Ayant créé le vide autour de lui, Néron partit faire une tournée en Grèce où les gens, disait-il, appréciaient mieux l’art qu’à Rome. Il prit part comme jockey aux courses d’Olympie, fit une chute, arriva le dernier…mais n’en fut pas moins proclamé vainqueur par les Grecs, ce qui leur permit d’être exemptés du tribut qu’ils devaient payer à Rome. Du coup, il fut proclamé vainqueur dans toutes les autres compétitions auxquelles il participa. Il eut aussi le plaisir d’être applaudi à tout rompre dans tous les théâtres où il chantait. Les Grecs allèrent même jusqu’à interdire à quiconque de sortir au cours du spectacle, ce qui eut pour effet de voir des femmes accoucher sur place. Mais ce sacrifice valait la peine, puisque Néron donna en échange à ces spectateurs la totalité des droits du citoyen romain.

Rentré à Rome, Néron se décerna lui-même un triomphe. Ne pouvant exhiber aucun butin pris sur l’ennemi, seul vrai triomphe jusque-là, il exhiba les coupes qu’il avait gagnées comme chanteur et comme « aurige ». Il était de bonne foi en prétendant que ses compatriotes l’admiraient, parce qu’il croyait réellement être admiré. Aussi fut-il plus étonné que soucieux quand il apprit que Julius Vindex appelait la Gaule aux armes contre lui. Son premier soin, en organisant l’armée, fut de prévoir un grand nombre de chars expressément construits pour le transport des décors permettant de monter un théâtre. Car il entendait bien, entre une bataille et une autre, continuer d’être acteur, musicien, chanteur, et se faire applaudir des soldats. Mais au cours des préparatifs, la nouvelle arriva que Galba (3-69), gouverneur de l’Espagne, s’était joint à Vindex et marchait avec lui sur Rome.

Le Sénat, à l’affût d’une occasion depuis longtemps, commença par s’assurer la neutralité bienveillante des prétoriens, puis proclama empereur Galba, le proconsul rebelle. A ce moment Néron, s’apercevant brusquement qu’il était seul, prit peur au point qu’un officier de la garde, à qui il demanda de l’accompagner dans sa fuite, lui répondit par ce vers de Virgile : « Est-il si difficile de mourir »? Pour lui, c’était très difficile. Il se procura un peu de poison, mais n’eut pas le courage de l’avaler. Il eut l’idée aussi de se jeter dans le Tibre, mais n’en eut pas la force. Il alla se cacher dans la villa d’un ami, via Salaria, à dix kilomètres de la ville. Là, il apprit qu’on l’avait condamné à mourir «  à la manière ancienne », c’est-à-dire par fustigation. Attéré, il s’empara d’un poignard, mais commença par en essayer la pointe et trouva « que cela faisait mal ».

Enfin il finit par se décider à se couper la gorge lorsqu’il entendit un piétinement de chevaux derrière la porte. Sa main trembla : il fallut que son secrétaire, Epaphrodite, la dirigeât vers la carotide. « Ah quel artiste meurt avec moi » gémit-il dans un râle. C’était le 9 juin 68, qui marquait la fin d’un règne de presque quatorze ans. C’était aussi le cinquième et dernier empereur romain de la dynastie julio-claudienne. Les gardes de Galba respectèrent son cadavre qui fut pieusement inhumé par sa vielle nourrice et sa première maîtresse, Acté. Chose étonnante, sa tombe fut longtemps couverte de fleurs fraîches mais, plus étonnant encore, nombre de personnes à Rome continuèrent de croire qu’il n’était pas mort et qu’il allait revenir. Etaient-ce un mélange de regret et d’espoir ? Peut-être, car il n’est pas impossible que Néron ait été moins mauvais que l’histoire nous l’a décrit.

Michel Escatafal


Néron écoute Sénèque

Claude mort (54), c’est Néron qui lui succéda comme le voulait Agrippine, et encore une fois il semblait que c’était le bon choix pour Rome, d’autant qu’en dialecte sabin Néron signifie « fort ». J’ai dit encore une fois, parce qu’à chaque avènement d’un nouvel empereur, il était écrit qu’il gouverne avec un minimum de sagesse à ses débuts. En effet, ce fut toujours la suite qui fut douloureuse, notamment dans les cas de Tibère et Claude, et plus encore évidemment de Caligula. Hélas pour Rome, Néron n’allait pas déroger à la tradition, et si son règne commença de la meilleure des manières, très vite il devint un nouveau cauchemar pour les Romains. Cela dit, pendant cinq ans, Néron se montra un empereur judicieux et magnanime, mais s’il en fut ainsi ce fut essentiellement parce que Sénèque gouvernait en son nom.

Sénèque était un espagnol de Cordoue, issu d’une très riche famille et philosophe de profession. Il avait déjà fait parler de lui avant qu’Agrippine le choisît pour être le précepteur de son fils. Caligula l’avait condamné à mort pour impertinence, puis gracié parce qu’il était fortement asthmatique.  Claude l’avait exilé en Corse en raison d’une intrigue avec sa tante Julie, fille de Germanicus. Sénèque y était resté huit longues années, écrivant là d’excellents essais mais aussi quelques mauvaises tragédies. On ignore qui le proposa à Agrippine comme le plus indiqué pour élever Néron selon les principes du stoïcisme, dont il était considéré comme le maître incontestable. Quoi qu’il en soit, en quelques jours il passa de la condition de reclus à celle de précepteur de celui qui allait devenir le maître de l’Empire.

C’était un homme étrange, qui allait user de sa position sans trop de scrupules pour augmenter son patrimoine, ce qui ne le fit pas pour autant vivre comme un homme riche. Mangeant peu, ne buvant que de l’eau, couchant sur des planches, il ne dépensait son argent que pour acheter des livres et des œuvres d’art. Dès qu’il se maria il fut absolument fidèle à sa femme et répondait à ceux qui lui reprochaient son excessif amour du pouvoir et de l’argent : « Je ne fais pas l’éloge de la vie que je mène. Je fais l’éloge de la vie que je voudrais mener et dont, de très loin, en traînant la patte, je poursuis le modèle ». Alors qu’il était au sommet de sa puissance, un pamphlétaire l’accusa publiquement d’avoir volé à l’Etat trois cents millions de sesterces (au moins autant d’euros d’aujourd’hui), de les avoir multipliés par l’usure et de s’être délivré de ses rivaux  et de ses ennemis en les mettant en accusation. Sénèque qui, à ce moment-là, pouvait faire supprimer tous ceux qu’il voulait, ne répondit qu’en s’abstenant de dénoncer son dénonciateur, ce qui ne l’empêcha pas, d’après Dion Cassius (155-235), de continuer d’exercer l’usure.

Lorsque son pupille, Néron, monta sur le trône, Sénèque lui fit lire au Sénat un beau discours, dans lequel le nouvel et très jeune empereur (il avait dix-sept ans) s’engageait à n’exercer d’autre pouvoir que celui de commandant suprême de l’armée. Il est vraisemblable que personne ne le crut, mais Néron tint sa promesse pendant cinq ans, tous les autres pouvoirs étant exercés par Agrippine et Sénèque. Et les choses marchèrent assez bien tant que ces deux personnages furent d’accord. D’ailleurs, pendant ce laps de temps Néron prit quelques décisions judicieuses, repoussant la motion du Sénat proposant de lui faire élever des statues en or. Il refusa aussi de signer des condamnations à mort, s’écriant, la plume en l’air, pour une exception qu’il lui avait fallu faire à cette règle : « Comme j’aurais voulu n’avoir jamais appris à écrire » ! On avait fini par s’imaginer que Rome s’était trouvé un empereur d’une grande sagesse, s’intéressant exclusivement pour ses loisirs à la poésie et à la musique. Nul ne pensait qu’un jour cet homme tournerait le dos à toutes ces bonnes dispositions.

Ensuite Agrippine fit du zèle. Elle voulut tout faire par elle-même. Sénèque et Burrhus s’en alarmèrent, et pour la neutraliser ils poussèrent Néron à faire sentir son autorité. Agrippine, furieuse, menaça d’anéantir son propre ouvrage en mettant sur le trône Britannicus, fils de Claude. Néron lui répondit en faisant supprimer Britannicus (an 55) et en la reléguant dans une villa…où elle écrivit un livre de Mémoires sur Tibère, Claude et Néron, dans lequel Suétone et Tacite puisèrent de larges pages, ce qui n’est sans doute pas le meilleur service qu’ils aient rendu à l’histoire, compte tenu de l’esprit de vengeance de leur inspiratrice. Fermons la parenthèse pour nous demander quelle part a pu prendre Sénèque dans le meurtre de Britannicus. Dans la mesure où il est l’auteur d’un essai intitulé De la Clémence, nous souhaitons qu’il n’en ait pris aucune, mais personne n’oserait en jurer.

En tout cas, tant que Néron continua de mettre en pratique les théories de Sénèque, Rome et l’Empire furent tranquilles, le commerce prospéra, l’industrie se développa. Mais, à un certain moment, le pupille de Sénèque, qui n’avait pas vingt ans, commença à se tourner vers un autre maître, plus complaisant avec lui et qui, surtout, donnait mieux satisfaction à ses tendances d’esthète : Caïus Pétrone (27-66), l’arbitre de toutes les élégances romaines, le fondateur d’une catégorie d’hommes assez répandue : les dandies.

Il a été très difficile d’identifier ce riche aristocrate que Tacite nous décrit raffiné dans ses appétits, délicatement voluptueux, d’une conversation ironique et souverainement élégante, avec le Caïus Pétrone auteur du Satiricon, libelle formé de vers vulgaires jusqu’à l’obscénité, ne nous présentant que des personnages banals et des situations rebattues. S’il s’agit vraiment du même personnage, alors entre la façon dont on existe et dont on vit et celle dont on écrit, il y a un énorme fossé! Cela dit Néron, fasciné par le Pétrone qu’il avait connu dans le monde, raffiné, cultivé, grand séducteur d’hommes et de femmes, connaisseur infaillible de tout ce qui est beau, trouva plaisant d’imiter le mauvais poète et de mettre en pratique ses enseignements littéraires. Il prit pour camarades les héros du Satiricon et se mit à courir avec eux les quartiers les plus mal famés de Rome.

Sur le moment, le chaste Sénèque n’y trouva rien à redire. Il est même probable qu’il a poussé son disciple dans cette voie-là pour le distraire de plus en plus des problèmes du gouvernement qu’il préférait résoudre seul, ou bien avec Burrhus. C’est ainsi que, pendant quelques années, avec un empereur qui s’avilissait de plus en plus, l’Empire continua de prospérer. Trajan, plus tard, définit la premiere partie du règne de Néron comme « la meilleure période qu’ait connue Rome ». S’il avait perdu la vie à cette époque, il serait considéré comme un des plus grands hommes d’Etat de l’Antiquité ! Mais à un certain moment, le jeune souverain rencontra Popée, nouvelle Agrippine dans toute la fleur de sa beauté, et dont le rêve absolu était d’être impératrice. Pour y parvenir elle poussa Néron à devenir réellement empereur. Lorsqu’il la connut, Néron avait à peine vingt et un ans, une épouse très honnête, Octavie, qui supportait avec une grande dignité ses malheurs conjugaux, et une maîtresse, Acté, elle aussi honnête, et très amoureuse de lui. Hélas les femmes honnêtes n’étaient pas faites pour Néron, qui les trompa toutes deux avec Popée, sensuelle, débauchée et plus encore calculatrice. C’est à ce moment que commencent l’histoire personnelle de Néron et les tribulations de Rome.

Agrippine avait certainement été une femme néfaste. Les derniers épisodes de sa vie n’en sont pas moins dignes d’une matrone de la Rome antique. Elle n’hésita pas à s’opposer résolument à son fils quand celui-ci vint lui demander son consentement à son divorce avec Octavie, Tacite disant qu’elle en vint jusqu’à s’offrir à lui. Bien que l’ayant reléguée dans une villa, Néron continua à avoir encore peur d’elle. Mais il avait tout aussi peur de Popée qui continuait à se refuser à lui et à tourner en dérision son amour filial. Popée finit par faire croire à Néron qu’Agrippine complotait contre lui. Néron, n’osant pas la tuer, essaya une première fois de la faire mourir en l’empoisonnant. Ensuite il la fit tomber dans le Tibre, mais sans plus de succès. En fait Agrippine s’attendait à ce que son fils essaie de la faire mourir, peut-être parce qu’elle avait gardé au palais un serviteur de confiance. En tout cas les deux tentatives d’assassinat de Néron échouèrent, la première grâce à un remède qui la guérit de son empoisonnement, et la seconde parce qu’elle savait nager, étant repêchée par les gardes de Néron.

Personne ne peut dire quels furent les sentiments d’Agrippine à ce moment-là, vis-à-vis de ce fils auquel elle avait sacrifié toute sa vie. En tout cas elle fit semblant de n’avoir aucun ressentiment, bien que sachant que l’heure de sa mort était toute proche. Quelques jours plus tard, dans sa villa, elle vit arriver les gardes qui avaient pour ordre de la tuer. Sans se démonter, elle montra aux gardes son ventre, d’où Néron était sorti, en leur disant : « Frappez-là », ce qu’ils firent. Nous étions en mars 59 de notre ère. Quand on lui apporta le corps nu de sa mère morte, Néron se contenta de cette remarque : « Tiens, je ne m’étais jamais aperçu que j’avais une mère aussi belle » ! Et pourtant elle était âgée de quarante quatre ans, ce qui était un âge avancé à l’époque. Certains pensent qu’en fait l’unique chose qu’il regretta fut de ne pas l’avoir prise quand elle s’était offerte à lui, mais ce n’est qu’une supposition. En revanche ce qui est sûr, c’est que pour avoir un tel comportement et de pareilles réactions, il n’y a pas d’autre hypothèse que la folie, comme pour Caligula en son temps.

L’histoire nous garantit que Sénèque n’eut aucune part dans ce crime abominable…mais elle nous laisse dans l’idée qu’il l’accepta, puisqu’il resta aux côtés de l’empereur, peut-être pour le retenir sur la pente de la perdition. Cela étant, si ce fut le cas, Sénèque fut très vite déçu, car Néron avait décidé de s’affranchir des conseils de son mentor, surtout quand celui-ci lui fit comprendre qu’il ne convenait pas à un empereur de se livrer à des compétitions au Cirque comme cocher, et de s’exhiber au théâtre comme ténor.  Pour toute réponse en effet, et pour bien montrer que c’était lui le maître à présent, Néron ordonna aux sénateurs de se mesurer avec lui dans ces matches de gymnastique et dans ces récitals de musique, en déclarant que c’était la tradition grecque, et que celle-ci valait mieux que la tradition romaine.

A ce propos, les sénateurs dans leur ensemble ne méritaient guère mieux, même si quelques uns gardaient une étincelle de dignité, par exemple Thraséas Paetus (mort en 66) et son beau-frère Helvidius Priscus,  « un heureux et brillant génie » comme disait Tacite,  qui parlèrent ouvertement contre l’empereur. Les espions de l’empereur virent aussitôt un complot dans ces critiques, ce qui incita Néron, qui depuis son matricide avait fait preuve d’une certaine clémence, a se livrer à une véritable orgie de sang. Déjà, alors que Claude avait laissé un Trésor florissant, celui-ci commençait à diminuer dangereusement, ce qui incita l’empereur à obliger les condamnés à lui léguer leur fortune. Sénèque évidemment critiqua ces mesures…ce qui ne l’aida pas à garder sa place auprès de l’empereur. Mais ce ne fut pas la seule raison qui la lui fit perdre, celle-ci résidant dans le fait que Sénèque eut l’outrecuidance de critiquer les poésies de son maître.

Peut-être finalement fut-ce avec un soupir de soulagement qu’il se retira, avec une belle fortune, dans sa villa en Campanie, d’autant que Burrhus était mort quelques mois plus tôt (en 62). Il s’appliqua avec une grande activité à chercher, comme écrivain, une revanche à sa faillite comme précepteur.  Mais ce n’est pas parce qu’il avait quitté le palais que Néron l’avait oublié, puisqu’en 64 il tenta vainement de l’empoisonner. Mais c’était reculer pour mieux sauter, puisque compromis malgré lui dans la Conjuration de Pison (tentative de sénateurs, chevaliers, militaires et familiers de l’empereur, pour assassiner Néron en avril 65), il sera condamné à mourir, en se suicidant (12 avril 65) en s’ouvrant les veines d’abord puis en absorbant du poison pour hâter sa fin. Il avait une soixantaine d’années, pendant lesquelles il connut tout ce qu’un homme peut connaître comme bonheur, mais aussi comme contraintes et pour finir comme tragédie.

Michel Escatafal