Les deux Napoléon et leur manière de prendre le pouvoir…

Résultat de recherche d'images pour "Napoléon 1er et Napoléon III"Nombre de personnes font un parallèle qui leur semble évident entre le 18 brumaire an VIII (1799) et le 2 décembre 1851. En réalité, les deux coups de force des Bonaparte, devenus Napoléon par la suite, furent très différents et surtout, aux yeux de la postérité, laissèrent dans l’histoire deux sentiments presque opposés. En effet, on trouvait cela presque normal pour celui qui allait devenir Napoléon 1er, alors que celui qui allait devenir Napoléon III restera à jamais un imposteur pour nombre de Français. Et tout cela parce que l’arrivée au pouvoir des deux hommes fut précédée par des heures de gloire pour l’un et une multitude d’échecs retentissants pour l’autre (tentatives de soulèvement de la garnison de Strasbourg en 1836 et de Boulogne en 1840), mis à part sa victoire écrasante lors de l’élection présidentielle de 1848. Tout cela aussi parce que Victor Hugo appela le dernier empereur et premier président de la République, Napoléon le Petit, propos qui ont forgé à jamais les esprits de notre pays au point de ne voir en lui qu’une caricature digne des commentaires faits sur les pires empereurs romains.

Cela dit, on pourrait effectivement noter que Napoléon Bonaparte sut sans doute beaucoup mieux profiter de la situation de notre pays à l’époque, et faire admettre avec davantage d’évidence sa prise totale du pouvoir le 18 brumaire. Ce jour-là déjà, le général Bonaparte commit son coup de force, que certains qualifient de crime, en plein jour, se présentant lui-même devant les deux Assemblées. Laissant à une certaine distance les grenadiers qui le suivaient, il n’eut pas peur de s’exposer aux apostrophes et aux menaces des défenseurs de la Constitution qu’il voulait détruire. En outre, pour parler comme les défenseurs de la République ou ce qu’il en restait à ce moment,  il aurait pu être frappé par un de ces hommes capables de mettre en pratique la maxime vieille comme le monde et que Montesquieu a proclamée en ces termes : « Le crime de César qui vivait dans un gouvernement libre n’était-il pas hors d’état d’être puni autrement que par l’assassinat ? Et demander pourquoi on ne l’avait pas poursuivi par force ouverte ou par les lois, n’était-ce pas demander raison de ses crimes ? « 

Le 2 décembre en revanche, Louis Napoléon Bonaparte se vit reprocher d’avoir fait enlever un à un, en pleine nuit et dans leur sommeil, les défenseurs de la Constitution qu’il voulait renverser. Pendant que des aventuriers, des policiers et des soldats surveillaient ou exécutaient l’enlèvement des citoyens dont le peuple eût peut-être écouté la voix, et d’officiers supérieurs dont la probité influente eût pu « ramener à l’honneur », comme on disait à l’époque, les régiments qu’on en détournait, lui, le parjure (il était président de la République !), le traître même aux yeux de ses contempteurs, cachait ses inquiétudes et ses peurs au fond de son palais, protégé par trente-deux mille soldats. Cela Victor Hugo le savait !

Comme je l’ai écrit précédemment, l’homme du 18 brumaire n’avait, du moins avant son putsch, attaché son nom qu’à des exploits glorieux. Sa campagne d’Italie avait été une succession de victoires couronnées par des traités avantageux pour la France. Celle d’Egypte, bien que désastreuse en terme de résultat final, ne se révélait encore que par le retentissement des batailles gagnées en allant dans ce pays jugé lointain à l’époque, à savoir la prise de Malte le 11 juin, puis le débarquement à Alexandrie le 1er juillet et la célèbre bataille des Pyramides le 21 juillet. Tant de succès, attribués au génie militaire de ce jeune général, l’entouraient d’un prestige qui éblouissait le peuple et l’armée. Dédaignant les voluptés au milieu desquelles vivait Barras, le chef du Directoire, Napoléon Bonaparte avait, depuis près de cinq ans, vécu sur les champs de bataille. Et puis, ni le Conseil des anciens ni celui des cinq-cents n’avaient su préserver la fortune publique des dilapidations auxquelles Barras la livrait pour entretenir sa vie de plaisir. Tout cela favorisait l’accomplissement de ce qui devait finir par arriver et pouvait, aux yeux de beaucoup, atténuer cette expropriation du pouvoir.

L’homme du 2 décembre, au contraire, n’était connu que pour ses équipées scabreuses et folles avant son élévation au pouvoir, et par ce que l’on appelait ses machinations contre la jeune République…dont il était devenu le gardien. Pendant les deux années qui précédèrent son coup d’Etat, il se comporta beaucoup plus comme un vulgaire Barras que comme un véritable homme d’Etat. Aux yeux de ses nombreux détracteurs, il ne réalisait même pas que s’il avait atteint la plus haute fonction existant dans une république, cela était dû uniquement au nom qu’il portait. Dans les Mémoires secrets du dix-neuvième siècle on pouvait lire que « lorsqu’on le croyait tout à son occupation des grandes affaires de l’Etat, il ne songeait en réalité qu’aux refus très secs de telle actrice en renom, et aux moyens à employer pour prendre avec telle autre une éclatante revanche. Les années 1850 et 1851 ont été celles où les favorites de théâtre ont régné le plus sur le prince-président. Plus tard les dames du monde allaient avoir leur tour. » Edouard Ferdinand Beaumont-Vassy n’aimait pas le futur Napoléon III, comme on le devine aisément, même s’il fut pourtant préfet de l’Aisne entre 1851 et 1853 !

Fermons la parenthèse pour noter que les deux empereurs ont utilisé parfois les mêmes arguments pour démontrer l’utilité du 18 brumaire et du 2 décembre. Ainsi pour justifier son ramponneau, le futur Premier consul accusa l’Assemblée d’avoir trois fois violé la Constitution et de « tramer des complots aux dangers desquels il pouvait seul arracher le pays. » Dans une proclamation au peuple il se posait en victime, affirmant être visé par d’imaginaires conspirateurs contre sa personne, et en défenseur de la République pour le salut de laquelle il avait déchiré la Constitution. Servile imitateur de son oncle, le Bonaparte du 2 décembre va utiliser la même justification fallacieuse, en adressant aux Français une proclamation dans laquelle il accuse l’Assemblée « d’être devenue un foyer de complots, d’attenter aux pouvoirs qu’il tient directement du peuple, d’accumuler sur lui les provocations et les outrages, de ne pas respecter le pacte fondamental. » Cela étant, il est vrai que la Constitution avait été violée à deux reprises, le 8 mai 1849 dans son article 5, par le renversement de la République romaine, et le 31 mai 1850, dans l’une de ses dispositions fondamentales, par la mutilation du suffrage universel, le corps électoral ayant été restreint (un tiers des citoyens en furent exclus) avec de nouvelles conditions à l’exercice du droit de vote. Mais, pour être précis, ces deux violations de la loi furent l’œuvre commune de Louis Napoléon Bonaparte et de la majorité royaliste de l’Assemblée.

Revenons à présent à cette proclamation pour préciser qu’elle était rédigée avec une habile duplicité. Aux Parisiens dont le républicanisme était aussi ardent que leur aversion pour les royalistes des deux branches bourboniennes, le prince-président présente son coup d’Etat comme étant exclusivement dirigé contre « ces hommes qui ont perdu deux monarchies, qui veulent  me lier les mains afin de renverser la République, alors que je veux sauver le pays en invoquant le jugement solennel du seul souverain que je reconnaisse en France : le peuple. » En outre, afin de donner une apparence de vérité à ce que certains considéraient comme des mensonges agréables au peuple dont ils flattaient la haine, Louis Napoléon Bonaparte les accompagne d’un décret dissolvant l’impopulaire Assemblée, rétablissant le suffrage universel, et convoquant le peuple français dans ses comices à partir du 14 décembre jusqu’au 21 décembre suivant.

Tout cela, afin de créer « les bases fondamentales d’une constitution que les assemblées développeront plus tard. » Un peu plus loin il ajoutait que « ce système créé par le Premier consul, au commencement du siècle, a donné à la France le repos et la prospérité ; il les lui garantirait encore. » Avec le recul, on peut considérer qu’il était sans doute trop hardi de parler de repos et de prospérité avec pareil système. Je pourrais citer bien d’autres évènements qui montrent que s’il existait des différences entre les méthodes de gouvernement des deux empereurs, leur approche pour prendre le pouvoir relevait de la même finalité : s’en emparer par la force pour l’exercer à leur guise, sauf en fin de temps pour Napoléon III.

Michel Escatafal


L’impératrice Eugénie : une femme qui savait où était sa patrie

Napoléon III, qui était célibataire quand il était président de la République, s’est marié le 29 janvier 1853 avec Eugénie de Montijo, comtesse de Teba, quelques jours après être devenu empereur. Comme je l’ai dit dans un précédent billet, Napoléon III a connu la future impératrice Eugénie  à l’occasion des fêtes qui étaient données à Compiègne, au demeurant très décriées à l’époque car on y affichait un luxe insolent. A ces fêtes, comme aux bals intimes donnés à Fontainebleau ou Saint-Cloud, les mères conduisaient leurs filles, et c’était le cas de la comtesse de Montijo, ex-première camériste de la reine Isabelle d’Espagne.

Mademoiselle Eugénie de Montijo, née cinq ans jour pour jour après la mort de Napoléon (5 mai 1826), était une magnifique  jeune fille, avec un visage d’une rare beauté entouré par une opulente chevelure d’un blond ardent. En Espagne la demoiselle était, dit-on, très appréciée par sa bienfaisance et son affabilité, qui contrastaient avec les manières des classes nobles de l’époque plutôt hautaines. On la disait aussi bigote, mais un bigotisme qui sait allier le culte des plaisirs et celui de la foi catholique. On savait Louis-Napoléon Bonaparte fort épris de cette belle Andalouse mais on pensait, et lui-même en avait l’espoir, qu’il satisferait cette passion sans recourir à une cérémonie nuptiale.

On l’imaginait d’autant plus que l’empereur essayait en même temps de nouer, sans succès, un mariage avec des jeunes filles de la très haute noblesse (maison de Holstein et Hohenzollern). Excédé par ces refus, comme si l’empereur des Français n’était pas un bon parti, et n’ayant pu triompher de la résistance que Mademoiselle de Montijo opposait aux séductions dont elle était l’objet, Louis Napoléon se décida à l’épouser contre l’avis de tous ses proches. Parmi ceux-ci figuraient Monsieur de Persigny, un de ses plus vieux compagnons d’armes, qui n’hésita pas à lui dire avec colère : « ce n’était pas la peine que tu fisses le 2 décembre pour finir comme cela ». Son demi-frère, le duc de Morny, invoquait la raison d’Etat et redoutait le « qu’en dira-t-on » de l’Europe, la future impératrice ne venant pas d’une grande famille princière.

Mais Louis-Napoléon demeura inflexible et le mariage fut célébré le 29 janvier 1853 aux Tuileries. Evidemment, après le mariage civil, il y eut le lendemain le mariage religieux en grande pompe à Notre-Dame, avec un empereur radieux et une impératrice diamantée de la tête aux pieds. La nouvelle impératrice  débuta de la meilleure manière dans son rôle de souveraine, en demandant de vendre un collier qui venait de lui être offert par la commission municipale de la ville de Paris d’une valeur de 600.000 francs, le produit de la vente devant être distribué aux pauvres. Par la suite elle s’acquitta de sa tâche avec conscience et respect dû à son rang. Certains lui firent reproche d’un excès d’ultramontanisme, d’autres d’une certaine frivolité, mais uniquement parce qu’elle avouait aimer l’opérette plutôt que les auteurs classiques. En revanche tout le monde lui reconnaissait une vie d’épouse et de mère exemplaire.

Il y a aussi un spectacle dont l’impératrice raffolait, la tauromachie. Elle l’aimait tellement que pour son retour à Madrid, en octobre 1863, elle souhaitait assister avec sa suite à une corrida. Hélas pour elle, la France était engagée dans la guerre du Mexique, destinée à instaurer une monarchie latine et catholique qui contrebalancerait l’influence de plus en plus marquée des Etats-Unis, et permettrait à Napoléon III de regagner les faveurs de l’opinion catholique, qui lui reprochait son intervention pour réaliser l’unité italienne au détriment du Vatican. Mais tout cela avait excité la réprobation de la presse espagnole qui n’appréciait pas l’intervention de la France dans une de ses anciennes colonies.

Ce n’était donc pas trop le moment pour Eugénie de revenir à Madrid. En plus l’impératrice commit une étourderie en se faisant accompagner par une jeune fille amie, du nom d’Anna Murat, dont le nom rappelait de très mauvais souvenirs aux Espagnols, notamment la sanglante journée du 2 mai 1808, où les troupes commandées par Joachim Murat tuèrent par milliers des patriotes espagnols. Ce fut le prétexte pour organiser une manifestation antifrançaise aux abords de la plaza de Toros. Informée de cette manifestation, l’impératrice renonça à son projet d’assister à la corrida, et préféra se retrouver à Aranjuez où elle organisa avec ses amis d’enfance une fête dégagée de toute étiquette, avant de repartir pour la France le lendemain.

Sur le plan politique Eugénie eut certainement une influence sur l’empereur, mais surtout lorsqu’il fut atteint et affaibli par la maladie dans les dernières années de son règne. C’est ainsi qu’on lui attribua l’idée de déclarer la guerre à la Prusse en 1870, afin d’assoir définitivement la dynastie au bénéfice de son fils (1856-1879). Elle aurait même prononcé cette phrase : « C’est ma guerre à moi », mais les historiens ne sont pas tous d’accord sur la véracité de ces paroles. Ce qui est sûr en revanche, c’est qu’elle affirmait après les premiers revers subis par l’armée française : « Vous me verrez la première au danger pour défendre le drapeau de la France ».

Même si elle était de petite noblesse, l’impératrice Eugénie savait se faire apprécier par les grands du monde de son époque, comme en témoigne le fait qu’elle soit devenue très rapidement une intime de la reine Victoria, qui avait pour elle une profonde estime. Elle savait aussi parfaitement tenir son rang quand elle représentait son époux à l’étranger, comme elle le fit en 1869 à l’occasion des fêtes données au Caire pour l’inauguration du canal de Suez. Enfin, elle a toujours eu le souci de servir au mieux les causes qui lui paraissaient justes, même si quelques unes peuvent paraître contestables de nos jours. Bref, c’était ce que l’on appelle « une Dame » même si certains, comme Victor Hugo, qui détestait la famille impériale, prétendaient le contraire.

D’ailleurs, pour terminer, je voudrais aussi souligner que c’est grâce à elle si nos alliés de la première guerre mondiale, et notamment les Américains qui y étaient hostiles, consentirent à l’idée que la France récupère de façon inconditionnelle l’Alsace et la Moselle, considérées comme territoires allemands. En effet, si Clémenceau put se sentir  aussi fort auprès des autres puissances pour réclamer ce qu’il considérait comme un dû pour la France, c’est parce que l’ex-impératrice lui avait remis une lettre que lui avait adressée le roi de Prusse le 26 octobre 1870,  indiquant que « l’Allemagne avait un territoire assez grand », et que l’annexion par l’Allemagne de l’Alsace et de la Moselle  n’avait d’autre but que d’éloigner les armées françaises en cas d’attaque contre l’Allemagne. Cette remise de lettre démontre à l’évidence qu’Eugénie savait où était sa patrie. Elle est décédée le 11 juillet 1920 à Madrid.

Michel Escatafal