Colbert (1619-1683), ce grand commis de l’Etat

colbertSous Louis XIV on distingua nettement quatre Conseils ayant chacun des attributions spéciales, à savoir le Conseil d’en haut, le Conseil des finances, le Conseil des dépêches et le Conseil des parties. Rien qu’au nom, chacun devine qu’ils n’avaient pas tous la même importance. Le plus important était évidemment le Conseil d’en haut, appelé ainsi parce qu’il se réunissait habituellement dans l’appartement du roi, situé à Versailles au premier étage du palais. Ce Conseil d’en haut était aussi appelé Conseil d’Etat. Il se réunissait sept fois par quinzaine, et le roi y examinait toutes les grandes affaires, plus particulièrement celles dites du dehors, la paix, la guerre, les négociations. Il n’y appelait que trois ou quatre personnes qui avaient toute sa confiance et qui seules portaient le titre de ministres d’Etat.

Le Conseil des finances se tenait deux fois par semaine, et ne comprenait, comme le Conseil d’Etat, que quelques personnes sûres et expérimentées. Pour sa part le Conseil des dépêches ne se tenait qu’une fois par quinzaine. Il regroupait tous les ministres et secrétaires d’Etat. On y examinait principalement la correspondance des intendants, donc tout ce qui concernait l’administration du royaume.  Quant au Conseil des parties, il était une sorte de tribunal suprême en matière civile et administrative, comme sont aujourd’hui le Conseil d’Etat et la Cour de Cassation. Ses membres étaient seuls à porter le titre de Conseillers d’Etat. Au Conseil des parties étaient attachés des maîtres de requêtes, parmi lesquels le roi choisissait ses principaux agents dans les provinces, les intendants, ceux-ci ayant des pouvoirs sur ces provinces quasi illimités, étant en quelque sorte le roi présent en la province. Leur rôle, sous l’impulsion de Colbert, était non seulement de contrôler de près ce qui se passait, mais aussi de tenir en bride la noblesse provinciale, les Parlements, les officiers de finance, les états provinciaux et les municipalités.

Dans le Conseil d’en haut, Louis XIV n’avait admis dans un premier temps que trois ministres : Fouquet, Le Tellier et Hughes de Lionne. Fouquet, surintendant des finances, aspirait ouvertement à la succession de Mazarin. C’était un personnage à la fois fastueux et prodigue, confondant allègrement le trésor public et le sien, pensionnant des écrivains, artistes et courtisans, il s’était fait construire un magnifique château à Vaux, près de Melun, qu’avaient décoré les plus grands artistes de l’époque, et où il donnait des fêtes éblouissantes. Mais il en faisait trop aux yeux de Louis XIV, qui voulait être le seul maître et qui se chargeait de le faire savoir si nécessaire. Résultat, il fit arrêter brusquement Fouquet en septembre 1661. Ce dernier fut jugé et, après un procès qui dura trois ans, condamné pour malversations à la peine du bannissement que le roi transforma, pour l’aggraver, en celle d’emprisonnement perpétuel.

Mais si Louis XIV se résolut aussi vite à arrêter Fouquet, ce fut à l’instigation de Colbert qui, par ses capacités et ses allures modestes, avait su gagner la faveur de Louis XIV. Jean-Baptiste Colbert avait à ce moment quarante deux-ans. Ce fils de marchand drapier de Reims, était entré au service de Mazarin, et il avait su parfaitement gérer la malhonnête fortune du cardinal, lequel dans son testament pria Louis XIV de « se servir de lui, étant fort fidèle ». Et c’est tout naturellement qu’après la disgrâce de Fouquet il entra au Conseil, étant nommé surintendant des Bâtiments et Manufactures (1664), contrôleur général des Finances (1665), puis secrétaire d’Etat de la maison du Roi et de la marine (1669). Bref, il administrait tout, sauf la guerre et les affaires étrangères.

Colbert était un homme sévère et dur, à la mine plutôt renfrognée, faisant peur à tous les solliciteurs, ce qui explique le surnom que lui donna Michelet, le bœuf de labour, tout le contraire du séduisant Fouquet, assez aimé pour garder des amitiés fidèles jusque dans sa disgrâce. Et ce n’est pas une légende, puisque selon  Madame de Sévigné il était glacial, au point que la grande écrivaine l’appela le Nord. Cela étant, Colbert  était surtout un extraordinaire travailleur, capable de passer jusqu’à seize heures dans son bureau surchargé de dossiers. Son esprit clair et méthodique lui permettait de dénouer les affaires les plus difficiles. Mais plus encore, à l’inverse de Mazarin et Fouquet, Colbert était un administrateur adroit et surtout intègre. C’est pour cela que l’histoire a retenu de lui qu’en plus de mettre de l’ordre dans l’administration, il se préoccupa surtout d’accroître les revenus dont pouvait disposer le roi pour conduire sa politique, C’est ainsi qu’à peine nommé à son poste de contrôleur général des Finances, il commença par poursuivre tous ceux qui avaient volé l’Etat, à commencer par plusieurs centaines de financiers qui furent condamnés à restituer cent dix millions de livres (plusieurs dizaines de milliards d’euros de nos jours). Il s’ingénia à arrêter les gaspillages de tous ordres, allant jusqu’à demander au roi de faire des économies…ce qui n’était pas le plus facile, « pour assurer dans le royaume l’abondance d’argent ».

Bref, comme nous dirions de nos jours, il s’efforça de réduire la dépense tout en essayant d’augmenter le rendement des impôts. A ce propos, il faut noter qu’il diminua le montant global de la taille, pour ne point trop accabler les paysans, mais en revanche il fit la traque aux fraudeurs et augmenta les impôts indirects, la gabelle et les traites, qui frappaient d’une façon plus égale les diverses catégories de sujet. Cette réorganisation fiscale permit pendant une dizaine d’années l’équilibre des dépenses et des recettes. En fait jusqu’en 1672, époque où les guerres et la construction de Versailles entrainèrent une forte croissance des dépenses, qui entraîna de nouveau l’apparition des déficits, et cela allait s’aggraver jusqu’à la fin du règne de Louis XIV.

Michel Escatafal


Le roi Louis XIV et sa Cour

Louis XIVA la mort de Mazarin, le 9 mars 1661, Louis XIV avait vingt-deux ans. Jusqu’alors il n’avait pris aucune part au gouvernement. Aussi y eut-il un mouvement de surprise générale et d’incrédulité, quand il déclara au Conseil sa volonté « d’être à l’avenir son premier ministre », parce que dans son esprit il était roi et « né pour l’être ». A partir de là, il était normal qu’il considérât que son règne ne pouvait être que « personnel ». Et de fait il le fut, la royauté française atteignant au plus haut degré de puissance et de splendeur.

Ce qui était pris au départ pour un caprice de jeune homme était une résolution ferme qui, pendant cinquante-quatre ans (1661-1715), ne se démentit jamais un seul instant. Oui Louis XIV n’eut jamais de premier ministre, car il en fit lui-même les fonctions, et il exerça pleinement ce qu’il appelait « son métier de roi », avec une conscience scrupuleuse et une rare application. Un métier qu’il jugeait « grand, noble, délicieux, quand on se sent digne de bien s’acquitter de toutes les choses auxquelles il engage ».

Mais qui veut régner seul, doit beaucoup travailler, et Louis XIV fut un roi travailleur, le plus ponctuel et le plus régulier des travailleurs. Il entendait voir lui-même toutes les affaires et les étudiait, seul ou avec ses secrétaires d’Etat, y passant plusieurs heures chaque jour, voire même plus si le besoin s’en faisait sentir. D’ailleurs son emploi du temps était réglé jusque dans les moindres détails, se conformant très exactement à ce qu’il avait fixé lui-même.

Son métier de roi, Louis XIV l’exerçait à la perfection dans ses fonctions de représentation, s’imposant à tous par son air de noblesse  et de majesté, naturel chez lui, au point qu’on retrouvait cet attribut aussi bien en robe de chambre qu’à cheval à la tête de ses troupes ou en tenue d’apparat.  Enfin, il savait toujours rester maître de lui-même, en paroles comme sur son visage. De nos jours, nous dirions qu’il était impassible quelles que soient les circonstances.

On ne peut pas dire que Louis XIV fût un être doué d’une intelligence supérieure, comme on l’a dit de César ou plus tard de Napoléon, mais il était doté d’un solide bon sens, ne décidant rien avant d’avoir bien réfléchi, après s’être renseigné auprès de ceux qui savaient. Bref, c’était un personnage qui savait constamment où il allait, sauf dans les dernières années de sa vie où, malgré un royaume exsangue financièrement et envahi, il continua à se montrer intraitable quant aux décisions qu’il devait prendre. Certains appelleront cela de l’obstination, d’autres y verront une sorte d’honneur à rester lui-même sans la plus petite affectation.

En fait, le sentiment qui dominait chez lui était l’amour passionné de la gloire. Très jeune déjà, il avait décidé de tout sacrifier à sa réputation, une réputation qu’il voulait supérieure à celle de tous ceux qui exerçaient les fonctions de monarque. De toutes ses forces, et dans tous les domaines, il voulait être un grand roi, et même le grand roi en Europe, ce qu’il réussit à être au point d’être appelé Louis le Grand.

Louis XIV avait peu d’idées personnelles, mais il en est une qui était fortement enracinée en lui, à savoir qu’il était une sorte de vice-Dieu, ce que certains dans son entourage n’avaient cessé de professer pour lui. A ce propos, on raconte que le premier modèle d’écriture qu’il eut à copier était conçu ainsi : « L’hommage est dû aux rois : ils font ce qui leur plaît ». On a l’impression en lisant cela, qu’on se retrouve à l’époque des dieux romains ou grecs, notamment Jupiter ou Zeus, sauf qu’il n’était pas le dieu des dieux, mais le lieutenant de Dieu, ne devant rendre des comptes qu’à lui (droit divin des princes). Bossuet, à sa façon, confortera cette idée en écrivant que « le trône royal n’est pas le trône d’un homme, mais le trône de Dieu même. Les princes agissent donc comme ministres de Dieu et ses lieutenants sur la terre ». Cela fait sourire aujourd’hui, mais à l’époque c’était l’idée qu’on se faisait d’un roi !

Cette idée signifiait pour Louis XIV qu’il était le maître absolu dans son royaume, qu’il disposait souverainement des biens, de la liberté, et même de la vie de ses sujets. D’ailleurs lui-même écrivait dans ses Mémoires rédigés pour l’éducation du dauphin : « La volonté de Dieu est que quiconque est né sujet obéisse sans discernement ». On comprend mieux pourquoi son orgueil était exacerbé, ce qui lui fit prendre pour emblème un grand soleil, d’où son surnom de Roi-Soleil. Sans la crainte du diable, Saint-Simon prétend qu’il se serait fait adorer, mais il n’en était pas loin dans la mesure où ses adorateurs se découvraient pour traverser sa chambre, faisant une révérence devant le lit royal. Chacun des actes ordinaires de la vie quotidienne, le lever, le dîner, la promenade, le souper, le coucher, devint un épisode de culte, une cérémonie publique dont tous les détails étaient minutieusement réglés (l’étiquette).

Le roi n’était pas très matinal, se levant à huit heures. Aussitôt les courtisans étaient introduits dans sa chambre, par séries que l’on appelait les entrées. Pour le lever il y avait six entrées, si bien qu’après la dernière entrée, une centaine de personnes se trouvaient dans la chambre. Les plus favorisés avaient droit à la sortie du lit du monarque et à la prise de sa robe de chambre. En revanche d’autres n’entraient que lorsque le roi s’était frotté les mains à une serviette imbibée d’alcool, ce qui était l’essentiel de sa toilette. Enfin il achevait de s’habiller, certains ayant un rôle particulier à jouer. Ainsi la chemise du jour devait être présentée par un fils du roi ou un prince de sang, à défaut par le grand chambellan.

Une fois habillé, le roi entrait dans son cabinet, donnait des ordres pour la journée, puis se rendait à la messe. Au sortir de la chapelle, à dix heures, il tenait conseil avec ses ministres jusqu’à une heure, parfois plus tard. A une heure, il prenait un repas dans sa chambre, seul. Chaque plat était apporté par un gentilhomme, précédé d’un huissier et d’un maître d’hôtel, escorté de trois gardes du corps, carabine à l’épaule. Les jours de grand couvert, généralement le dimanche, le roi, toujours seul à table, avait autour de lui une trentaine de personnes, dont seize gardes en armes. Ces jours-là, le public (pas n’importe qui toutefois) était admis à contempler Sa Majesté mangeant.

Après le déjeuner (qu’on appelait dîner à l’époque)  le roi sortait, soit pour chasser, soit pour se promener. Au retour il s’enfermait dans son cabinet pour lire les rapports des secrétaires d’Etat, ou pour écrire ses lettres. Il travaillait une ou deux heures, s’en allait ensuite converser avec les dames et dinait ou plutôt soupait à vingt-deux heures, avec sa famille, en grand cérémonial. Après le souper venaient bal dans les vastes salons de l’appartement du roi, concert, représentation théâtrale, ou le jeu de cartes, un très gros jeu. Tout cela avant de se coucher, d’une manière aussi publique et compliquée que le lever.

La Cour redevenue très simple et sobre avec Henri IV, après l’avoir connue très brillante sous François  1er,  retrouva tout son éclat et même bien au-delà sous Louis XIV. Elle comprenait la maison militaire, dix mille hommes aux uniformes resplendissants, et la maison civile, quatre mille personnes, partagée en six services.  Ces services étaient dirigés par six grands officiers : grand aumônier, grand maître de France, grand chambellan, grand écuyer, grand veneur, grand fauconnier. Le seul service de la bouche du roi, c’est-à-dire l’ensemble des gens employés pour la table, comptait…498 personnes, pas une de moins ! En outre le cadre de Versailles convenait parfaitement à la somptuosité de la vie de cette Cour, telle que l’avait réglée Louis XIV. On comprend aisément pourquoi Colbert se faisait autant de soucis pour les finances du royaume !

Les chefs de service étaient de la plus haute noblesse. Le grand maître de France, chef des services de la bouche, était le premier prince du sang, le prince de Condé. C’étaient encore des nobles qui remplissaient les charges secondaires, gentilshommes panetiers, échansons, écuyers tranchants. Ceux qui n’appartenaient pas à la maison, les simples courtisans, rêvaient de servir : on attendait comme une faveur d’être désigné par le roi pour porter son bougeoir, quand il regagnait sa chambre pour se coucher.

Le développement de la Cour fut voulu par le roi, non seulement pour satisfaire son ego, son goût du cérémonial, mais aussi par calcul : Louis XIV avait conservé de la Fronde un très mauvais souvenir, et le meilleur moyen de prévenir les turbulences d’une noblesse oisive lui parut être de la domestiquer, ou tout au moins de la retenir près de lui par un procédé infaillible, à savoir la distribution des faveurs. Chaque jour le roi passait une sorte de revue des courtisans, voyant et remarquant les uns et les autres, quelques uns ayant droit de faire de la Cour leur séjour ordinaire, certains y étant invités de temps à autres, et d’autres enfin n’y venant que très rarement.

Le but pour les courtisans était de se faire remarquer le plus possible par le roi. Du coup, tout ce qu’il y avait de noblesse riche accourut auprès du roi. Pour se loger près de lui, elle bâtit ses hôtels autour de l’immense château qu’il faisait construire à Versailles et qui devint, après 1682, sa résidence principale. Cette noblesse oisive, comme au temps de François 1er, n’avait d’autre souci que participer aux fêtes, récupérer des cadeaux et attendre les pensions : « Quoiqu’on ne soit pas son valet de chambre, écrivait Madame Sévigné, il peut arriver qu’en faisant sa cour, on se trouvera sous ce qu’il jette ».

Michel Escatafal


La Fronde et les dernières années de Mazarin

La révolte appelée la Fronde, nom assimilé à un jeu d’enfant consistant à s’envoyer des cailloux avec des frondes, fut une période où effectivement les aspects puérils ne manquèrent pas, avec des gens changeant de camp avec désinvolture, pendant que d’autres se donnaient l’illusion d’être des acteurs de romans. Bref, la Fronde prit souvent l’allure d’une aventure presque légère, alors que dans sa finalité elle témoignait des prétentions qu’avaient les parlementaires à limiter l’absolutisme royal. Mais elle n’avait aucune chance d’aller au bout de ces prétentions, dans la mesure où les Grands ont souvent fait preuve d’un esprit d’indiscipline que l’on assimilerait presque de nos jours à de l’anarchie. Enfin, entre le peuple et les Grands, il y avait trop de distance et trop d’intérêts divergents pour que ce mouvement puisse aboutir à faire obstacle aux décisions arbitraires du gouvernement. Et tout cela sur fond de guerre avec l’Espagne, ce qui compromit les succès français et retarda d’autant la conclusion de la paix. Cela permit même à l’ennemi d’intervenir dans les affaires du royaume, sans parler des inévitables dévastations dans plusieurs provinces qui ne pouvaient qu’accroître la misère dans ces régions.

Il y eut deux phases successives dans la Fronde, à savoir la Fronde parlementaire en 1649 et la Fronde des princes entre 1650 et 1652. Cela étant, on retrouve tout au long de la période la même coalition du Parlement, du peuple parisien et des princes contre Mazarin et le pouvoir. La Fronde parlementaire dura à peine trois mois, puisque dès la fin du mois de janvier 1649, Condé, resté fidèle à la régente, bloqua Paris avec 15.000 hommes. Le Parlement aidé de l’intrigant Paul de Gondi, coadjuteur de l’archevêque de Paris, qui aspirait à remplacer Mazarin et à devenir cardinal, organisa la résistance. Quant aux bourgeois parisiens, aux princes et aux grandes dames, ils s’amusèrent à jouer à la guerre.  Mais très rapidement ce jeu n’amusa plus grand-monde, car les parlementaires, qui n’avaient jamais réellement cessé de maintenir le contact avec Mazarin, s’effrayèrent de l’ampleur de l’agitation populaire et manifestaient leurs craintes devant les menées des princes qui recherchaient l’alliance des Espagnols. Du coup, ils choisirent de traiter avec la régente, et signèrent la paix de Rueil le 30 mars 1649.

Mais cette paix n’allait pas durer très longtemps du fait de Condé et de Gondi. Le prince de Condé, en effet, se considéra après la signature de la paix de Rueil comme le sauveur de la royauté, et exigeait des récompenses qui exaspérèrent tellement Anne d’Autriche qu’elle le fit arrêter. Mais loin de calmer les ardeurs de ses amis, cette arrestation allait provoquer des soulèvements dans plusieurs provinces du royaume, la Normandie, la Guyenne, la Bourgogne et le Poitou, sous l’impulsion de la femme de Condé et de sa sœur, la duchesse de Longueville. Et pour couronner le tout, de Gondi, furieux de n’avoir pas obtenu le chapeau de cardinal qui lui avait été promis, entraîna de nouveau Paris et le Parlement dans la révolte (février 1651). Face à cette coalition de tous ses ennemis, Mazarin feignit une nouvelle fois de céder, quittant la Cour  (nuit du 6 au 7 février) et remettant Condé en liberté. Il partit donc en Allemagne (à Brülh près de Cologne), sachant très bien que cette coalition de circonstance ne pouvait déboucher à court terme que sur la discorde entre rebelles…ce qui ne manqua pas d’arriver, la France tombant dans l’anarchie.

Les Parisiens se brouillèrent avec Condé, qui se réfugia à Bordeaux, ne craignant pas de s’allier avec l’Espagne (septembre 1651). Turenne, après avoir été lui aussi frondeur avant de revenir très rapidement dans le parti du roi, fut chargé de le combattre. Pour mémoire, Condé et Turenne, furent les plus grands soldats de l’époque de Louis XIV. Fermons la parenthèse pour noter que l’épisode principal de cette guerre se déroula le 2 juillet 1652, lorsque Condé qui était remonté de Bordeaux avec ses troupes, après avoir battu le maréchal d’Hocquincourt à Blenau (7 avril 1652),  se trouva pris entre l’armée royale (regroupée par Turenne) et les murs de Paris où le Parlement ne voulait pas le laisser rentrer. Condé semblait avoir perdu la bataille lors des combats du Faubourg Saint-Antoine contre Turenne, quand le canon de la Bastille se mit à retentir contre les troupes du roi. En même temps la porte Saint-Antoine était ouverte, et Condé put ainsi se réfugier dans la ville, coup de théâtre dû à l’œuvre de Mademoiselle de Montpensier, dite la Grande Demoiselle, fille de Gaston d’Orléans, une romanesque princesse de vingt six ans qui se voyait jouer un grand rôle dans le futur…qu’elle ne jouera pas, puisqu’elle connaîtra l’exil jusqu’en 1657 (à Saint-Fargeau), et sera à jamais brouillé avec le roi son cousin germain.

Mais de nouveau les frondeurs furent incapables de s’entendre, et les princes, les parlementaires et Gondi recommencèrent leurs disputes. On se battit, dès le 4 juillet, à l’Hôtel de Ville, où des magistrats furent massacrés. Condé fut finalement obligé de quitter Paris et rejoignit aux Pays-Bas les Espagnols. Son départ marqua la fin de la guerre civile, le Parlement lui-même demandant au jeune roi (14 ans à peine) de rentrer avec sa mère dans la capitale, dans l’enthousiasme général (octobre 1652). Quant à Mazarin, dont le rôle fut loin d’être négligeable en coulisses pendant cette période, il ne rentra que quelques mois plus tard (février 1653), après que les colères se fussent apaisées. Il eut bien raison d’agir ainsi, car il eut droit aux plus grands honneurs, avec un banquet à l’Hôtel de Ville où l’on but à sa santé et à celle « de tous les Mazarins ». Il fut dès lors plus puissant qu’il ne l’avait jamais été, au point que le roi lui faisait la cour comme un simple courtisan, et cela allait durer jusqu’à la fin de sa vie.

Dans ses dernières années, Mazarin allait travailler principalement à terminer la guerre avec l’Espagne, négociant et concluant le traité des Pyrénées (7 novembre 1659), qui marqua la fin d’un conflit entre la France et l’Espagne commencé en 1635. C’est à cette occasion que Condé obtint le pardon du roi, ce dernier n’ayant pas la même attitude qu’avec la Grande Demoiselle. Il est vrai que Condé avait pour lui sa valeur militaire, ce qui explique la mansuétude du roi à son égard, d’autant qu’il savait qu’il n’allait pas tarder à régner seul. De son côté Mazarin continuait à oeuvrer pour rétablir l’autorité du roi et réorganiser l’administration, avec un Parlement réduit à une stricte obéissance, et la réinstallation des intendants qui avaient été supprimés pendant la Fronde. Le cardinal fit aussi en sorte d’offrir à Louis XIV des collaborateurs de grande valeur, qui deviendront un peu plus tard les ministres de Louis XIV, Le Tellier (qui deviendra marquis de Louvois) pour diriger l’administration militaire, et un jeune bourgeois, Colbert, qui après avoir été l’intendant particulier du cardinal, deviendra le ministre de l’économie et des finances de Louis XIV. Mazarin profita aussi de cette période pour refaire sa fortune personnelle après son exil, et faire celle de sa famille, notamment ses sept nièces qui l’avaient rejoint en France, et qu’il maria aux plus grands seigneurs du royaume.

Un dernier mot enfin, pour noter que, comme lors de chaque guerre civile, la Fronde avait couvert la France de ruines, mais avait aussi assuré le triomphe de l’absolutisme. En fait notre pays était avide de paix intérieure et attendait un maître qui la lui donnerait.  Et cela tombait bien, car après la mort de Mazarin (9 mars 1661),  le roi était bien décidé à régner en maître, d’autant qu’il avait été profondément marqué par la période qu’il avait vécue entre le 5 janvier 1649 (nuit des Rois) où il fut emmené au château de Saint-Germain et le moment où il rentra à Paris en octobre 1652, après avoir passé presque quatre années à courir les provinces au milieu des troupes dans les perpétuelles alertes de la guerre. Dès lors, il eut constamment la crainte des désordres et la ferme envie de ne plus tolérer la moindre résistance à ses commandements. Dit autrement, il avait la volonté d’être un monarque absolu, dans une période où son peuple n’aspirait plus qu’à obéir.

Michel Escatafal


Mazarin et Anne d’Autriche avant la Fronde

Tout en servant Richelieu, Mazarin (1602-1661) avait su se concilier les bonnes grâces de la reine. En effet, devenue régente, Anne d’Autriche (1601-1666) allait avoir pour son ministre un attachement que certains jugèrent passionné, sans que l’on sache très exactement jusqu’où est allée leur relation. En tout cas, elle l’a soutenu contre toutes les cabales et lui a abandonné toute la charge des affaires. Cela permit à Mazarin de se retrouver maître du royaume autant qu’avait pu l’être Richelieu, avec une différence de style dans la manière de gouverner, l’un, Richelieu, étant rude et redouté par tous, alors que l’autre, Mazarin, se comportait d’une manière plus souple et plus affable. C’était surtout un fin négociateur, mais aussi un être fourbe et avide de richesses. D’ailleurs, s’il fut un excellent diplomate, menant à bien et terminant la lutte contre l’Autriche et l’Espagne, il fut en revanche un médiocre administrateur, pire encore que Richelieu, car il ne comprenait rien aux finances…exceptées les siennes.

Le règne de Mazarin commença par ce que l’on a appelé « la cabale des Importants », ces derniers étant furieux d’avoir été évincés par Mazarin. Néanmoins il a suffi pour la mettre en déroute d’arrêter son chef, le duc de Beaufort (petit-fils d’Henri IV et cousin germain de Louis XIV, surnommé le « Roi des Halles »), en septembre 1643, lequel s’évadera de sa prison au Château de Vincennes cinq ans plus tard pour jouer un rôle important pendant la période de la Fronde. Mais les premières vraies difficultés de Mazarin vinrent de la détresse financière dans laquelle se trouvait le royaume, le revenu des impôts ayant été dépensé par anticipation pour quatre ans, jusqu’à 1646. Et tout redressement à court terme était exclu parce qu’il fallait poursuivre la guerre entreprise contre l’Espagne (depuis 1635), dont le roi Philippe IV était le frère d’Anne, et fournir des subsides à la Suède et autre alliés de la France.

Pour se procurer de l’argent, tous les moyens furent bons à Mazarin et à son financier italien Particelli d’Emery (1596-1650), qui devint surintendant des Finances, à savoir augmenter les impôts, ventes d’offices, emprunts aux gens de finances, retranchement de rentes ou de gages. A noter que ces derniers, certes pas très élevés, avaient l’inconvénient d’être versés pendant toute la vie du titulaire. Cela dit, tout cela était très insuffisant pour combler le déficit, au point que l’on remit en vigueur une ordonnance d’Henri II (édit du toisé) qui, pour des raisons militaires, défendait toute construction hors de l’enceinte de Paris, au voisinage des murailles, les contrevenants étant contraints à payer de lourdes amendes. En 1646, on surtaxa toutes les marchandises entrant à Paris (édit du tarif) et en 1648, à l’occasion du renouvellement de la Paulette (hérédité des offices accordée en 1604), on décida qu’au lieu de payer pendant neuf ans une taxe annuelle, les officiers des cours souveraines (Cour des comptes, Cours des aides et Grand Conseil sauf le Parlement) abandonneraient quatre années de leurs gages. Toutes ces mesures avaient exaspéré à la fois la bourgeoisie et le peuple parisien, ce qui fut l’occasion d’une révolte.

Celle-ci partit du Parlement de Paris, les parlementaires s’étant toujours opposé à l’enregistrement des taxes nouvelles, y compris quand ces taxes étaient des mesures équitables comme par exemple l’édit du tarif, sans parler du fait qu’ils n’ont jamais renoncé à leurs prétentions politiques.  En outre, à cette époque, Mazarin devenait de plus en plus impopulaire, et en 1648, année où la révolution triomphait en Angleterre (Cromwell), ils jugèrent le moment de frapper un grand coup. Bien qu’ils aient été exemptés de la suspension des gages dans l’affaire de la Paulette, les membres du parlement n’hésitèrent pas à s’affirmer solidaires des autres cours souveraines, invitant leurs officiers à venir délibérer en commun sur la réforme du royaume (13 mai 1648). En fait, la royauté voyait se dresser en face d’elle une puissance nouvelle qu’elle avait plutôt favorisée, la « caste des officiers royaux ».

La régente interdit la réunion…qui eut lieu quand même, les magistrats rédigeant une déclaration en vingt sept articles, sorte de charte  ou de constitution pour le royaume (juin-juillet 1648) qui limitait l’absolutisme royal, comme l’avait fait en Angleterre la Grande Charte de 1215. Dès qu’elle fut connue, cette charte suscita l’enthousiasme populaire, la foule parisienne (bourgeoisie et peuples confondus) se pressant au palais de justice en réclamant le départ du cardinal et acclamant les « pères de la patrie ». Dans un premier temps Mazarin conseilla à la régente de faire semblant de céder, la plupart des intendants étant rappelés. Mais quelques semaines plus tard, profitant de la célébration à Paris de la victoire de Lens (20 août 1648) contre les Espagnols, Anne d’Autriche tenta un coup d’autorité et fit arrêter plusieurs magistrats, dont le vieux conseiller Broussel, homme pauvre et simple qui avait fait montre d’une grande fermeté dans la résistance aux taxes.

Nous étions le 26 août 1648, et cette décision allait provoquer une émeute de grande ampleur (Journée des barricades), avec des centaines de barricades coupant les rues, rendant tout mouvement de troupes impossible, et bloquant le Palais-Royal pendant deux jours. Cela n’empêcha pas la reine de rester ferme vis-à-vis de Broussel, qu’elle refusait de libérer pour l’exemple, affirmant qu’elle « préférait l’étrangler de ses propres mains ». Cependant Mazarin conseilla de nouveau à la reine de céder et de le remettre en liberté, ce qui fut fait deux jours après (28 août 1648).

Un peu plus tard, lorsque la paix fut signée en Westphalie (octobre 1948), qui mit fin à la guerre de Trente ans même si l’Espagne poursuivit la lutte jusqu’en 1659, la régente put appeler à elle les troupes de Condé. Mais dès qu’elles s’approchèrent, Anne d’Autriche s’enfuit secrètement de Paris à Saint-Germain-en-Laye avec le petit roi Louis XIV et Mazarin, le 5 janvier 1649 (nuit des Rois), le cardinal étant condamné au bannissement par un arrêt du Parlement du 8 janvier. C’était le début d’une guerre civile qui allait durer plus de trois ans (1649-1652), et que l’on appela Fronde, du nom d’une arme d’enfant qui donne un côté dérisoire à ce mouvement qui, en plus de ruiner encore un peu plus les finances de l’Etat, allait surtout aboutir à un résultat inverse de celui recherché, le renforcement de l’abolutisme royal.

Michel Escatafal