Marc Aurèle, à la fois empereur, infirmier, général et philosophe (1)

Marcus_aurelius

Partie 1

En l’an 161, Rome allait se donner un empereur de quarante ans, Marc Aurèle, qui lui-même se considérait comme un privilégié de la vie. La preuve, il estimait avoir une grosse dette envers les dieux, pour qui il faisait preuve d’une grande dévotion, lesquels lui auraient légué le meilleur des héritages avec « de bons grands-parents, de bons parents, une bonne sœur, de bons maîtres et de bons amis », tout cela signifiant que dès sa naissance il fut à l’abri du besoin. Parmi ses amis, on mentionnera l’empereur Hadrien qui fréquentait sa maison et l’avait pris en amitié, alors qu’il n’était encore qu’un enfant. Cette amitié entre la famille de Marc Aurèle et celle d’Hadrien provenait de leur origine espagnole commune.

C’est le grand-père de Marc Aurèle, alors consul, qui s’était occupé du jeune garçon, orphelin de bonne heure, mettant en ce petit-fils tous ses espoirs, du moins si l’on en juge par le nombre de précepteurs dont il le pourvut : quatre pour la rhétorique, deux pour le droit, six pour la philosophie, un pour les mathématiques. Rien que ça ! Parmi tous ces professeurs, celui qu’il préféra fut Cornelius Fronton, le rhéteur…ce qui ne veut pas dire qu’il appréciait la rhétorique. Le droit et l’éloquence étaient ce qui lui plaisait le moins chez ses concitoyens. En revanche il se prit très vite de passion pour la philosophie, plus particulièrement la philosophie stoïcienne qu’il voulut étudier, mais aussi pratiquer. A douze ans, il fit supprimer le lit de sa chambre et dormit sur le carreau nu, s’astreignant à un régime draconien, ce qui ne manqua pas d’influer sur sa santé, sans toutefois en être trop affecté. Enfin, il n’a cessé de remercier les dieux de l’avoir gardé chaste jusqu’à dix-huit ans et de réprimer l’instinct sexuel.

S’il ne devint pas prêtre du stoïcisme, comme on en trouvait à Rome, c’est uniquement parce qu’Antonin l’avait fait « César », lorsqu’il n’était encore qu’adolescent en même temps que Lucius Verus, fils du Verus qu’Antonin avait désigné comme son successeur, mais qui était mort avant lui. Lucius était un homme du monde, grand séducteur, consacrant une bonne partie de son existence au plaisir, au point d’en perdre la tête. Cela explique pourquoi il accepta sans problème le fait qu’Antonin, en un second temps, l’exclût pour désigner comme « César », le seul Marcus. Celui-ci, en souvenir du désir d’Hadrien, n’en convia pas moins Lucius à partager le pouvoir avec lui et lui donna en mariage sa fille Lucile. Une loyauté pas toujours payée de retour jusqu’à la mort en janvier 169 de celui que certains désignent comme co-empereur.

Lorsque Marcus fut couronné tous les philosophes exultèrent, voyant dans son triomphe, leur propre triomphe, et en sa personne un réalisateur d’utopies. Mais ils se trompaient,  car Marcus ne fut pas ce que l’on appelle de nos jours « un homme d’Etat », faute de comprendre l’économie, notamment les problèmes budgétaires. En revanche de l’apprentissage qu’il avait fait sous Antonin, conservateur éclairé, réaliste et un peu sceptique, il avait tiré un enseignement sur les hommes.  Il savait notamment que les lois ne suffisent pas à les rendre meilleurs. De fait, s’il continua la réforme des codes entreprise par ses deux prédécesseurs, il le fit tellement a minima qu’il donna réellement l’impression de ne pas croire aux avantages qu’on en tirerait. En fait, comme tout moraliste qui se respecte, il se fiait davantage à la vertu de l’exemple, en menant une vie ascétique que ses sujets admirèrent…mais sans chercher à l’imiter.

Les évènements pendant le règne de Marc Aurèle ne lui furent guère favorables. A peine monté sur le trône, les Anglais, les Germains et les Perses, encouragés par l’indulgence à leur égard d’Antonin, commencèrent à menacer les frontières de l’Empire. Marcus envoya en Orient Lucius Verus à la tête d’une armée, idée saugrenue entre toutes en raison du caractère volage de l’intéressé. Ainsi à Antioche, Lucius rencontra la Cléopâtre locale, appelée Panthée, femme d’une beauté parfaite. Certains historiens font la comparaison de cette idylle avec celle de Marc Antoine pour Cléopâtre, à la différence que Marc Antoine avait un courage et un génie militaire dont était dépourvu Lucius. Résultat, ce dernier finit par perdre toute  raison devant cette pure beauté.

Marcus ne protesta pas contre le comportement de Lucius Verus, qui continua à faire le joli cœur avec Panthée, tandis que les Perses allaient et venaient en Syrie. Il se contenta d’envoyer discrètement un plan d’opérations au chef d’état-major de son collègue, Arvidius Cassius, avec ordre de l’exécuter strictement. Ce plan révélait, dit-on, un grand talent militaire. Cela n’empêcha pas Lucius Verus de continuer à faire la fête à Antioche pendant que son armée battait brillamment les Perses. En fait il n’en reprit le commandement que pour se faire couronner de lauriers le jour du triomphe que Marcus lui fit décerner. Hélas, en même temps que les dépouilles de ses ennemis vaincus, il rapportait à ses compatriotes un terrible cadeau empoisonné : les microbes de la peste dite antonine.

Ce fut un horrible fléau qui, rien qu’à Rome, tua deux cent mille personnes. Galien, le plus célèbre médecin de l’époque, raconte que les malades étaient secoués d’une toux affreuse, se couvraient de pustules et avaient l’haleine empestée. Toute l’Italie fut contaminée, des villes et des villages furent  privés d’habitants, les gens remplissaient les sanctuaires pour invoquer la protection des dieux et plus personne ne travaillait. A la suite de l’épidémie, la famine finit par devenir une vraie menace pour Rome et l’empire. Du coup, Marc Aurèle n’était plus seulement un empereur, mais un infirmier qui n’abandonnait pas, ne fut-ce qu’une heure, les salles d’hôpitaux, avec tous les risques pour sa propre santé, la science de l’époque n’offrant aucun remède pour vaincre le fléau.  Nous étions en l’an 166.

Michel Escatafal


La fin de Marc-Antoine et Cléopâtre et l’avènement de l’Empire romain

Au printemps de l’an 32 av. J.C., on vit arriver à Rome Antoine porteur d’une lettre au sénat dans laquelle le triumvir proposait à ses deux collègues de déposer tout à la fois le pouvoir et les armes et de revenir à la vie privée après avoir restauré les institutions républicaines. Pourquoi ce geste ? En fait ce n’est évidemment pas Antoine qui avait pu concevoir un tel projet, où le machiavélisme côtoyait une forme d’habileté, mais plutôt Cléopâtre…ce qui mit Octave dans l’embarras. Mais ce dernier eut tôt fait de se ressaisir, et il exhiba le testament d’Antoine en déclarant qu’il le tenait des Vestales qui l’avaient en garde. Et ce testament désignait comme seuls héritiers les fils qu’avaient eu Antoine de Cléopâtre, laquelle deviendrait régente. Cela paraissait trop finement joué pour qu’on ne puisse pas mettre en doute l’authenticité de ce document. Mais cela suffisait pour confirmer les soupçons que Rome entière avait au sujet de cet intrigant d’Antoine. Cela permit surtout à Octave de proclamer une guerre d’ « indépendance » qu’avec beaucoup de flair il ne déclara pas à Antoine, mais à Cléopâtre.

Ce fut une guerre maritime, les deux flottes se rencontrèrent à  Actium (le 2 septembre 31 av. J.C.), située en Acarnanie dans une région occidentale de la Grèce antique. Celle d’Octave commandée par Agrippa, bien qu’inférieure en nombre d’unités, mit en fuite celle de l’adversaire qui n’eut d’autre ressource que se replier en désordre sur Alexandrie. Octave ne le poursuivit pas, sachant que le temps travaillait pour lui, et que plus Antoine resterait en Egypte, plus il s’y amollirait au milieu des orgies et des délices. Il décida donc de débarquer à Athènes pour ramener l’ordre en Grèce. Il revint en Italie pour y apaiser une révolte, puis fit un long détour en Asie pour détruire les alliances qu’Antoine y avait laissées, afin de l’isoler. Enfin, il se dirigea vers Alexandrie. Chemin faisant il reçut trois lettres : une de Cléopâtre, accompagnée d’un sceptre et d’une couronne, comme gages de soumission, et deux d’Antoine, qui implorait la paix. Octave ignora Antoine, mais répondit à Cléopâtre qu’il lui laisserait son trône  si elle tuait son amant…ce qu’elle ne fit pas.

Avec la rage du désespoir, Antoine lança une attaque et obtint même une victoire partielle qui n’empêcha pas Octave d’enfermer la ville dans un étau. Hélas pour lui, dès le lendemain les mercenaires de Cléopâtre se rendirent et Antoine entendit dire que la reine était morte. Il essaya de se tuer d’un coup de poignard, mais n’y parvint pas. Agonisant, il apprit qu’elle était encore vivante, se fit transporter dans la tour où elle s’était barricadée avec ses suivantes, et expira dans ses bras (1er août 30 av. J.C.). Cléopâtre demanda à Octave de lui permettre d’ensevelir le cadavre d’Antoine, mais aussi de lui accorder une audience. Octave lui accorda cette audience. Elle se présenta à lui comme elle s’était présentée à Antoine, parfumée, fardée, royalement drapée dans des voiles légers. Malheureusement pour elle, elle ne fit guère d’effet à Octave. Etaient-ce ses quarante ans, ou son nez qui n’était plus masqué par la fraîcheur de son sourire ? Peut-être. Toujours est-il qu’Octave la traita avec froideur, et lui annonça qu’il l’emmènerait à Rome pour orner son char de triomphe. Cette fois, tout était consommé, à la fois comme reine et comme femme…ce qui la faisait sans doute encore plus souffrir. Du coup sa décision était prise, et elle se suicida en s’appliquant un aspic sur le sein, imitée par ses suivantes (le 12 août en l’an 30 avant J.C.).

Octave ensuite liquida son héritage et celui de Marc Antoine avec un tact qui permet de reconstituer son caractère. Il permit que les deux cadavres fussent inhumés l’un à côte de l’autre. Il tua le petit Césarion (17 ans à l’époque), craignant qu’il ne lui conteste l’héritage de César,  mais envoya les enfants des deux défunts à Octavie, qui les éleva comme ses fils. Il se proclama aussi roi d’Egypte pour ne pas humilier le pays en le déclarant province romaine, mais encaissa l’énorme trésor du pays, y laissa un préfet et rentra chez lui. Enfin, il fit supprimer, comme Césarion, l’aîné des fils qu’Antoine avait eus de Fulvie et, avec la conscience tranquille de quelqu’un qui a fait son devoir même s’il s’agit d’assassinats d’enfants, il se remit au travail.

A ce moment-là, il avait guère plus de trente ans et se trouvait maître absolu de tout l’héritage de César. Le Sénat n’avait plus ni l’envie ni la force de le lui contester, mais Octave ne demanda pas pour autant l’investiture du trône. Il connaissait bien le poids des mots, et savait que « roi » pouvait réveiller des fantasmes assoupies depuis longtemps. Alors pourquoi prendre ce titre même s’il lui aurait été accordé ? Cela étant, même si les Romains avaient cessé de croire aux institutions démocratiques et républicaines parce qu’ils connaissaient leur corruption, ils n’en tenaient pas moins aux formes. Malgré tout leur souhait le plus vif était l’odre, la paix, la sécurité, une bonne administration, une monnaie saine, et des économies bien à l’abri. Octave se prépara à leur donner tout cela.

Déjà, avec l’or rapporté d’Egypte, il ramena l’armée, qui comptait à ce moment un demi-million d’hommes et coûtait très cher, à deux cent mille hommes, et se proclama « Imperator », titre purement militaire. A noter qu’il recasa les anciens militaires comme paysans dans des terres achetées pour eux. Ensuite il annula les dettes des particuliers envers l’Etat et donna la première impulsion à une politique de grands travaux publics. Cependant, comme il est aisé de le comprendre, ces premières décisions étaient les plus faciles à prendre, car il rêvait comme César de refonder profondément toute la société romaine d’après le plan projeté par son oncle. Pour ce faire il lui fallait une bureaucratie, dont il fut le véritable inventeur. Il constitua autour de lui un véritable cabinet ministériel, pour le choix duquel il eut la main heureuse, avec un grand organisateur comme Agrippa, un grand financier comme Mécène, et différents généraux, parmi lesquels son beau-fils Tibère (fils de Livia), qui eut tôt fait de se distinguer.

Ces personnages appartenant presque tous à la haute bourgeoisie, les aristocrates se plaignaient d’être exclus. Octave en choisit donc une vingtaine parmi eux, tous sénateurs, et les constitua en une sorte de Conseil de la Couronne, lequel devint peu à peu le porte-parole du Sénat et détermina ses décisions. L’Assemblée ou Parlement continua de se réunir et de discuter, mais de moins en moins fréquemment et sans jamais essayer de faire échouer quelque proposition d’Octave, qui en 27 av. J.C., s’était déjà présenté au consulat treize fois en étant nommé, naturellement, chaque fois. Tout était prêt pour qu’il devienne Auguste. C’était le début d’un Empire qui allait durer jusqu’en 476.

esca