Marc Aurèle, à la fois empereur, infirmier, général et philosophe (2)

Marc AurèlePartie 2

Dans un précédent article, j’avais évoqué cette horrible calamité publique qui fit tant de mal aux habitants d’Italie, notamment ceux de Rome,  la peste. Mais d’autres de caractère privées s’abattirent sur Marc Aurèle, même s’il ne faut évidemment pas faire la comparaison. Il n’empêche, sa femme Faustine fut aux yeux de nombre d’historiens la cause de nombreux tourments pour cet empereur. Cette Faustine, dois-je le rappeler, était la fille d’Antonin, que ce dernier lui avait donné pour femme. Hélas pour Marc Aurèle, elle ressemblait comme une sœur jumelle à la mère dont elle portait le prénom, à la fois dans sa beauté, dans l’enjouement, et aussi dans ses infidélités. Même si personne ne l’a surprise en flagrant délit d’adultère, tout Rome en parlait, y compris en lui trouvant des circonstances atténuantes, notamment le fait qu’elle ait  un mari ascétique et mélancolique, sans doute trop absorbé par son rôle de « premier serviteur de l’Etat ». Pourtant Marc Aurèle était aussi galant homme que son prédécesseur et beau-père, comblant sa femme d’attentions et de tendresse sans la moindre plainte ou récrimination à son égard. Dans ses Méditations, il alla jusqu’à remercier les dieux de lui avoir donné une épouse aussi affectueuse et dévouée. Sur les quatre enfants qui naquirent de ce mariage, une fille mourut, l’autre devint la malheureuse épouse de Lucius Verus, lequel ne se conduisit bien avec elle que le jour où il se décida à la laisser veuve. Quant aux deux jumeaux, dont tout Rome disait que le père était un gladiateur (personnage star de l’époque), l’un mourut en venant au monde, alors que l’autre, le futur empereur Commode (180-192), un des pires qu’ait connu Rome,  était à la fois un superbe athlète et un miracle de beauté, mais aussi désespérant de paresse pour tout ce qui était enseignement. En revanche il avait une passion effrénée du cirque et des luttes avec les fauves. Bon sang ne saurait mentir ! Cela dit, Marc Aurèle l’aimait follement et lui passait tout.

Les morts de la peste et la famine qu’elle provoqua avaient fait de Rome une ville sinistre, qualificatif qui convenait parfaitement à ce pauvre honnête homme qu’était Marc Aurèle, rongé par les insomnies et un ulcère à l’estomac qui, en outre, n’avait pas réparé un malheur qu’un autre s’abattait sur lui. Parmi ces problèmes, il y eut les tribus germaniques qui déferlaient vers ce qui s’appelle de nos jours l’Autriche, la Hongrie et la Roumanie, ce qui obligea Marc Aurèle à se mettre personnellement à la tête des légions. Cette décision fit d’ailleurs sourire bien des gens, car ce petit homme végétarien, pâle et frêle, n’inspirait guère confiance comme meneur d’hommes. Et pourtant rarement les légionnaires combattirent avec autant d’entrain que sous son commandement direct.

 A ce propos, cet homme de paix fit la guerre pendant presque six ans, entre 167 et 173, face aux Marcomans en Norique (Autriche), aux Quades, aux Logobards et aux Sarmates qui, de concert, s’attaquèrent à la Pannonie (Sud de la Hongrie) au point d’atteindre le Nord de l’Italie, avant d’être repoussés au-delà du Danube. Néanmoins malgré d’évidentes dispositions pour faire la guerre, Marc Aurèle n’appréciait guère cet exercice. La preuve, quand se retrouvant seul avec lui-même après une journée de bataille, il n’hésitait pas à écrire dans ses Méditations : « Quand elle a pris une mouche, l’araignée croit avoir accompli un grand exploit. De même celui qui a fait prisonnier un Sarmate. Ni l’une ni l’autre ne s’aperçoivent qu’ils ne sont pas autre chose que deux petits voleurs »…ce qui ne l’empêchait pas le lendemain de recommencer à combattre ces mêmes Sarmates.

Il ne manquait pas non plus de flair politique, comme en témoigne son attitude lorsqu’Avidius Cassius, général en Egypte, se révolta et se proclama empereur (175), alors que Marc Aurèle était en train de couronner en Bohême toute une suite de brillantes victoires. Avidius Cassius était un brillant jeune général, ex-chef d’état- major de Lucius Verus, qui avait battu les Perses en exécutant à la lettre le plan de Marc Aurèle, ce qui avait amené Marc Aurèle à conclure une paix rapide et généreuse avec ses adversaires. Pour ce faire, Marc Aurèle réunit ses soldats, leur dit que si Rome le voulait, il se retirerait volontiers pour céder la place à son concurrent. Mais le Sénat refusa à l’unanimité et, tandis que Marc Aurèle s’avançait vers Avidius Cassius, celui-ci fut tué par un de ses officiers, ce que Marc Aurèle regretta vivement parce qu’il aurait de beaucoup préférer  pardonner à Avidius Cassius. Ensuite Marc Aurèle s’arrêta à Athènes pour un échange de vues avec les maîtres des différentes écoles philosophiques locales et, une fois rentré à Rome (176), y subit bien à contrecœur le triomphe qu’on lui décréta, en y associant Commode, déjà célèbre pour ses exploits de gladiateur, mais aussi pour sa cruauté et son vocabulaire tiré des bas-fonds.

Comme s’il voulait détourner ce jeune homme de ses passions malsaines, Marc Aurèle l’emmena avec lui après avoir décidé de reprendre presqu’immédiatement (177)  la guerre contre les Germains. De nouveau il s’apprêtait à enregistrer une nouvelle victoire définitive quand il tomba malade, ou plus exactement quand il se sentit davantage malade que d’habitude. Il devait l’être, car il ne put rien avaler  ni boire pendant cinq jours. Le sixième jour il se leva enfin, présenta Commode comme nouvel empereur aux troupes alignées, lui recommanda d’étendre les frontières de l’empire jusqu’à l’Elbe, avant de se remettre au lit, le visage couvert de son drap, où il expira (17 mars 180) à Vindobona, là où se trouve la ville de Vienne (Autriche) aujourd’hui. Ainsi finit la vie d’un empereur qui aura laissé la trace d’un des hommes les plus importants de l’histoire de l’Empire romain. Un homme honni des chrétiens parce qu’il organisa ou laissa faire des châtiments qui coûtèrent la vie à des personnages aussi emblématiques que le philosophe chrétien Justin (166) ou encore l’évêque Pothin ou Sainte Blandine dans le cadre des supplices des « Martyrs de Lyon (177). Néanmoins, ses Méditations composées en grec, sous la tente, sans être un grand document de la littérature, contiennent le plus haut code moral que nous ait laissé l’Antiquité. Au moment précis où la conscience de Rome s’éteignait , cet empereur la faisait briller de sa lueur la plus vive.

Michel Escatafal

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Marc Aurèle, à la fois empereur, infirmier, général et philosophe (1)

Marcus_aurelius

Partie 1

En l’an 161, Rome allait se donner un empereur de quarante ans, Marc Aurèle, qui lui-même se considérait comme un privilégié de la vie. La preuve, il estimait avoir une grosse dette envers les dieux, pour qui il faisait preuve d’une grande dévotion, lesquels lui auraient légué le meilleur des héritages avec « de bons grands-parents, de bons parents, une bonne sœur, de bons maîtres et de bons amis », tout cela signifiant que dès sa naissance il fut à l’abri du besoin. Parmi ses amis, on mentionnera l’empereur Hadrien qui fréquentait sa maison et l’avait pris en amitié, alors qu’il n’était encore qu’un enfant. Cette amitié entre la famille de Marc Aurèle et celle d’Hadrien provenait de leur origine espagnole commune.

C’est le grand-père de Marc Aurèle, alors consul, qui s’était occupé du jeune garçon, orphelin de bonne heure, mettant en ce petit-fils tous ses espoirs, du moins si l’on en juge par le nombre de précepteurs dont il le pourvut : quatre pour la rhétorique, deux pour le droit, six pour la philosophie, un pour les mathématiques. Rien que ça ! Parmi tous ces professeurs, celui qu’il préféra fut Cornelius Fronton, le rhéteur…ce qui ne veut pas dire qu’il appréciait la rhétorique. Le droit et l’éloquence étaient ce qui lui plaisait le moins chez ses concitoyens. En revanche il se prit très vite de passion pour la philosophie, plus particulièrement la philosophie stoïcienne qu’il voulut étudier, mais aussi pratiquer. A douze ans, il fit supprimer le lit de sa chambre et dormit sur le carreau nu, s’astreignant à un régime draconien, ce qui ne manqua pas d’influer sur sa santé, sans toutefois en être trop affecté. Enfin, il n’a cessé de remercier les dieux de l’avoir gardé chaste jusqu’à dix-huit ans et de réprimer l’instinct sexuel.

S’il ne devint pas prêtre du stoïcisme, comme on en trouvait à Rome, c’est uniquement parce qu’Antonin l’avait fait « César », lorsqu’il n’était encore qu’adolescent en même temps que Lucius Verus, fils du Verus qu’Antonin avait désigné comme son successeur, mais qui était mort avant lui. Lucius était un homme du monde, grand séducteur, consacrant une bonne partie de son existence au plaisir, au point d’en perdre la tête. Cela explique pourquoi il accepta sans problème le fait qu’Antonin, en un second temps, l’exclût pour désigner comme « César », le seul Marcus. Celui-ci, en souvenir du désir d’Hadrien, n’en convia pas moins Lucius à partager le pouvoir avec lui et lui donna en mariage sa fille Lucile. Une loyauté pas toujours payée de retour jusqu’à la mort en janvier 169 de celui que certains désignent comme co-empereur.

Lorsque Marcus fut couronné tous les philosophes exultèrent, voyant dans son triomphe, leur propre triomphe, et en sa personne un réalisateur d’utopies. Mais ils se trompaient,  car Marcus ne fut pas ce que l’on appelle de nos jours « un homme d’Etat », faute de comprendre l’économie, notamment les problèmes budgétaires. En revanche de l’apprentissage qu’il avait fait sous Antonin, conservateur éclairé, réaliste et un peu sceptique, il avait tiré un enseignement sur les hommes.  Il savait notamment que les lois ne suffisent pas à les rendre meilleurs. De fait, s’il continua la réforme des codes entreprise par ses deux prédécesseurs, il le fit tellement a minima qu’il donna réellement l’impression de ne pas croire aux avantages qu’on en tirerait. En fait, comme tout moraliste qui se respecte, il se fiait davantage à la vertu de l’exemple, en menant une vie ascétique que ses sujets admirèrent…mais sans chercher à l’imiter.

Les évènements pendant le règne de Marc Aurèle ne lui furent guère favorables. A peine monté sur le trône, les Anglais, les Germains et les Perses, encouragés par l’indulgence à leur égard d’Antonin, commencèrent à menacer les frontières de l’Empire. Marcus envoya en Orient Lucius Verus à la tête d’une armée, idée saugrenue entre toutes en raison du caractère volage de l’intéressé. Ainsi à Antioche, Lucius rencontra la Cléopâtre locale, appelée Panthée, femme d’une beauté parfaite. Certains historiens font la comparaison de cette idylle avec celle de Marc Antoine pour Cléopâtre, à la différence que Marc Antoine avait un courage et un génie militaire dont était dépourvu Lucius. Résultat, ce dernier finit par perdre toute  raison devant cette pure beauté.

Marcus ne protesta pas contre le comportement de Lucius Verus, qui continua à faire le joli cœur avec Panthée, tandis que les Perses allaient et venaient en Syrie. Il se contenta d’envoyer discrètement un plan d’opérations au chef d’état-major de son collègue, Arvidius Cassius, avec ordre de l’exécuter strictement. Ce plan révélait, dit-on, un grand talent militaire. Cela n’empêcha pas Lucius Verus de continuer à faire la fête à Antioche pendant que son armée battait brillamment les Perses. En fait il n’en reprit le commandement que pour se faire couronner de lauriers le jour du triomphe que Marcus lui fit décerner. Hélas, en même temps que les dépouilles de ses ennemis vaincus, il rapportait à ses compatriotes un terrible cadeau empoisonné : les microbes de la peste dite antonine.

Ce fut un horrible fléau qui, rien qu’à Rome, tua deux cent mille personnes. Galien, le plus célèbre médecin de l’époque, raconte que les malades étaient secoués d’une toux affreuse, se couvraient de pustules et avaient l’haleine empestée. Toute l’Italie fut contaminée, des villes et des villages furent  privés d’habitants, les gens remplissaient les sanctuaires pour invoquer la protection des dieux et plus personne ne travaillait. A la suite de l’épidémie, la famine finit par devenir une vraie menace pour Rome et l’empire. Du coup, Marc Aurèle n’était plus seulement un empereur, mais un infirmier qui n’abandonnait pas, ne fut-ce qu’une heure, les salles d’hôpitaux, avec tous les risques pour sa propre santé, la science de l’époque n’offrant aucun remède pour vaincre le fléau.  Nous étions en l’an 166.

Michel Escatafal