Première dame, hôtesse de l’Elysée…ou rien du tout?

princesse mathildeHenriette PoincaréMichelle AuriolAujourd’hui j’ai envie de parler à nouveau des femmes de président de la République, en raison de l’actualité. Oh certes, je ne vais pas m’amuser à évoquer l’affaire Hollande sur Closer, même si ce sont les conséquences de cette affaire qui m’amènent à reprendre un article que j’avais écrit il y a plus de deux ans et demi. Je l’avais d’ailleurs écrit en parlant de  deux femmes, Cécilia ex-Sarkozy et Carla Sarkozy, qui étaient entrées dans l’histoire, alors qu’a priori rien ne les prédestinait à cela. J’avais évoqué le rôle joué par Cécilia, le 24 juillet 2007 au moment où son mari vivait son état de grâce de président de la République nouvellement élu, dans la libération des infirmières bulgares et du médecin palestinien condamnés à mort puis retenus dans les prisons libyennes pendant presque huit ans. Plus que le rôle de médiatrice que personne n’aurait reproché à Cécilia, surtout si tout cela s’était fait dans la discrétion, ce sont plutôt les conditions de cette libération qui ont posé problème. A quel titre avait-elle offert ses services ? Comment  avait-elle pu discuter en tête à tête avec un chef d’Etat étranger (Kadhafi) dont, ironie du destin, son ex-mari a tout mis en œuvre pour lui faire quitter le pouvoir dans son pays, après l’avoir reçu en grande pompe en décembre 2007 ? Au nom de quoi Cécilia avait-elle pu se déplacer de son propre chef comme on semblait nous le dire ? Autant de questions auxquelles les constitutionnalistes n’avaient pu apporter de réponse à l’époque.

Jusqu’à ce moment, dans l’histoire de nos républiques, rares ont été les épouses de président dont on a retenu le prénom, pour la simple raison qu’elles vivaient généralement dans l’ombre de leur mari. On ne savait pas non plus la manière dont elles appelaient dans l’intimité leur mari, alors que chacun sait que Carla Sarkozy appelle son mari « chouchou »…du moins devant les caméras. Il est vrai qu’à l’époque il n’y avait pas la télévision, pour immortaliser les scènes de la vie de tous les jours de nos dirigeants. En outre, toujours dans le domaine de la vie privée, Carla a eu un enfant avec Nicolas Sarkozy en 2011, après que ce dernier ait été grand-père en janvier 2010. Autant d’évènements insolites et inédits dans la vie à l’Elysée, puisque Nicolas Sarkozy aura été le premier président à divorcer en cours de mandat, à se remarier, et à avoir un enfant.

Avec François Hollande rien de comparable puisqu’il ne s’est jamais marié, sauf que la première conséquence des révélations du journal Closer a été que désormais on ne parlera (peut-être) plus de « première dame » à propos de la femme du président de la République ou de sa compagne, puisque là aussi François Hollande avait innové en ayant une compagne à l’Elysée, avec secrétariat, sans être marié avec elle. J’ai mis « peut-être » entre parenthèse, dans la mesure où nul ne connaît l’avenir sur une institution qui n’a jamais rien eu d’officiel. Pour mémoire je rappellerais que c’est à Madame Vincent Auriol, dont le mari fut président de la République de 1947 à 1954, que la presse attribua pour la première fois l’appellation « première dame de France », à l’instar de ce qui se faisait aux Etats-Unis (First Lady), même si là aussi il s’agit d’un titre non officiel…qui peut être donné à une parente ou une amie du président sous un autre nom (White House hostess) s’il est célibataire. En France c’est avec les présidents de la Cinquième République que cette appellation est devenue quasi institutionnelle.

Cela dit, l’histoire offre quand même quelques particularités de la vie des femmes de président avant les débuts de la Cinquième République. Par exemple Elise Thiers, qui était la fille aînée de la maîtresse du premier président de la Troisième République, Adolphe Thiers (1871-1873). Par ailleurs, si nous savons peu de choses de Coralie Grévy, nous connaissons très bien sa fille, Madame Wilson, parce qu’elle a épousé un aventurier, devenu secrétaire d’Etat, inculpé ensuite de trafic de décorations, ce qui finira par entraîner la démission du président Grévy, le 2 décembre 1887. Quant à Madame Faure, l’histoire a surtout retenu d’elle la phrase prononcée en voyant son mari mort, étendu sur un matelas dans son bureau : « c’était un si bon mari » ! Pour l’anecdote il faut savoir que Félix Faure, président entre 1895 et 1899, a connu une mort galante avec sa maîtresse dans la pièce jouxtant son bureau de l’Elysée, dans lequel il la recevait quasi quotidiennement. C’est pour  une tout autre raison que nous avons entendu parler de l’épouse de Raymond Poincaré (président de 1913 à 1920). Celui-ci en effet, s’était marié civilement avec Henriette, divorcée et veuve, son premier mari étant décédé. Elu président de la République, on pressa gentiment Poincaré de se marier religieusement, ce qui était possible puisque sa femme était veuve. Voilà pour des anecdotes qui font la petite histoire, à côté de la grande.

Que dire d’autre sur ces femmes, appelées depuis l’après-guerre les premières dames, et qui en avaient le rôle à l’Elysée ? D’abord à l’époque de Louis-Napoléon Bonaparte il n’y eut pas d’épouse à l’Elysée,  puisque ce dernier était célibataire pendant sa présidence (il s’est marié le 29 janvier 1853 avec Eugénie de Montijo quand il était empereur). En revanche celle qui joua le rôle de première dame ou plutôt « d’hôtesse de l’Elysée » pour parler comme les Américains, quand L.N. Bonaparte était président de la République, fut la princesse Mathilde, jeune femme d’une trentaine d’année, d’une grande beauté et nièce du futur empereur. Le fait d’ailleurs d’ambitionner la restauration de l’empire empêcha Louis-Napoléon d’épouser celle que l’on appela Miss Howard, qui hérita d’un de ses amants d’une fortune considérable, et qui aida grandement le neveu de Napoléon pour le financement de sa campagne électorale.

Madame Mac Mahon, femme du duc de Magenta, président de la République (1873-1879) élu par une assemblée monarchiste voulant rendre possible une nouvelle restauration de la royauté, se signala  immédiatement par sa grande classe et fit de l’Elysée un lieu que tout le monde voulait connaître. Cette femme qui appartenait à la famille de Castries fut en fait une des femmes de président qui marquèrent le plus la fonction. En plus de présider le comité central de la Croix Rouge, créée peu avant (en 1864) par le Suisse Jean-Henri Dunant, suite au spectacle terrifiant laissé par la bataille de Solférino (24 juin 1859) à laquelle participa Mac Mahon, Elisabeth Mac Mahon fit installer une fabrique de layettes à l’Elysée, pour les enfants défavorisés. Elle éblouit le tout Paris, notamment le 5 janvier 1875, lors de l’inauguration de l’opéra Garnier. Enfin elle s’avéra un conseiller pour son mari, allant même jusqu’à discuter avec lui  de la composition d’un gouvernement.

Autre femme qui méritera l’estime de la postérité, Madame Carnot, qui vécut à l’Elysée de décembre 1887 au 24 juin 1894, date de l’assassinat de son mari. Elle se signala plus particulièrement par deux actions qui ne peuvent qu’attirer la sympathie, à savoir la création de l’arbre de Noël pour les enfants pauvres, et par le fait qu’après la mort du président elle refusa la pension qu’on voulait lui attribuer. En revanche on notera l’extrême « radinerie » de Madame Fallières, laquelle revendait les fruits reçus des serres du jardin du Luxembourg. On affirme aussi qu’elle donnait ses réceptions le jeudi soir (veille du vendredi, jour de jeune pour l’Eglise catholique) de façon à ce que ses invités, chrétiens pratiquants pour nombre d’entre eux, ne mangent pas de petits pains contenant de la viande rouge ou de la charcuterie à partir de minuit. Il n’y avait pas de petits bénéfices pour les locataires de l’Elysée !

Quant aux autres elles ne laissèrent quasiment pas de trace, sinon très marginale. A ce propos, il y a le cas de Madame Gaston Doumergue, née Jeanne Graves, qui ne fut femme de président de la République que pendant quelques jours en juin 1931. Elle resta à l’Elysée encore moins longtemps que Cécilia Sarkozy, puisqu’elle épousa le président (célibataire depuis toujours) dans les tous derniers jours de son septennat, avant de partir avec lui en retraite dans une propriété qui lui appartenait à Tournefeuille en Haute-Garonne, retraite dont il sortira un peu plus tard en devenant président du conseil de février 1934 à novembre de la même année.

Je ne parlerai pas des épouses des présidents de la Cinquième République, en dehors des deux de Nicolas Sarkozy. De toute façon, à part Cécilia et Carla Sarkozy, toutes (Yvonne de Gaulle, Claude Pompidou, Anne-Aymone Giscard d’Estaing, Danielle Mitterrand, Bernadette Chirac) se sont cantonnées dans le rôle classique de première dame de France, tel qu’on l’imaginait jusqu’à la rupture de F. Hollande avec sa compagne, Valérie Trierweiler, celle-ci ayant eu la mauvaise idée (aux yeux de nombreux Français) d’avoir voulu se mêler de politique à ses débuts à l’Elysée, ce qu’elle ne fit plus par la suite. En revanche N. Sarkozy a donné à ses épouses une autre dimension…médiatique, dans la mesure où il en a fait un argument d’autopromotion, et ce dès avant son accession à l’Elysée, au point que tous les médias ont parlé de Cécilia et de Carla, des journaux les plus sérieux aux plus « people ». Personne n’ignorait rien de ces deux dames, de leur vie  passée comme de celle d’aujourd’hui, l’anti modèle de ce que l’on avait connu jusque-là dans l’histoire de la République française. Nous verrons si le successeur de F. Hollande (en 2017 ou 2022) reprendra la voie tracée par N. Sarkozy, s’il reviendra à la tradition de première dame ou si ce faux statut aura complètement disparu…à moins que ce ne soit une femme qui prenne possession de l’Elysée, ce qui serait une première dans l’histoire de la république. Dans ce cas je suis sûr que personne n’osera parler de « premier homme de France ».

Michel Escatafal

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La riche histoire des présidents de la république (1)

L’élection et la prise de fonction d’un nouveau président de la république m’a donné l’idée d’écrire à nouveau une « petite » histoire des présidents de la république, histoire au demeurant très riche, parce qu’elle dépend pour beaucoup de leur personnalité, de la manière dont ils ont accédé au pouvoir, de la réalité de ce pouvoir, bref d’un ensemble d’éléments qui engendre une grande diversité entre eux. A travers ce petit résumé d’une période qui dure depuis 164 ans, de laquelle il faut retrancher la vingtaine d’années entre le coup d’Etat du 2 décembre 1851 et le 31 août 1871, plus le terrible épisode de l’Etat français avec la dictature de Pétain entre le 10 juillet 1940 et le 20 août 1944, nous découvrons que la fonction de président de la République est loin d’être une sinécure pour ceux qui en sont les détenteurs, même si les pouvoirs des présidents furent limités jusqu’en 1958.

Partie 1 (de 1848 à 1913)

Le premier constat que l’on puisse faire est que la durée des mandats fut dans l’ensemble peu homogène, quelques présidents se maintenant très longtemps dans la fonction, d’autres au contraire n’y restant que quelques mois. Par ailleurs, on notera que si certains se sentirent parfaitement à leur place tout au long de leur mandat, ce ne fut pas le cas de tant d’autres parce qu’ils n’en avaient pas les compétences, quelle que soit la manière dont ils accédèrent à la fonction suprême, en rappelant que l’élection au suffrage universel ne date que de 1962, à la notable exception de l’élection de 1848. Dans le même ordre d’idées, il faut noter que nombre de grands serviteurs de la République furent écartés ou ne postulèrent pas à la fonction de président, et parmi ceux-ci les plus célèbres furent Gambetta, Jules Ferry, Clémenceau, Aristide Briand, ou plus près de nous Mendès-France ou Raymond Barre.

En faisant cet historique, la première chose qui étonne est le nombre de présidents qui n’ont pas achevé leur mandat. En tout treize ont quitté leurs fonctions avant le terme fixé. Certains ont démissionné par devoir, d’autres parce que désavoués ou en désaccord avec la Chambre ou le peuple, quelques uns sont morts de maladie ou ont été assassinés. Fermons la parenthèse et examinons brièvement la manière dont chaque président a exercé son mandat.

Le premier d’entre eux fut Louis-Napoléon Bonaparte, neveu de Napoléon 1er. Il deviendra président après une vie d’errance qui le vit prendre part au soulèvement des libéraux italiens contre le pape en Romagne (1831), puis tenter un coup de main sur la ville de Strasbourg en 1836, ce qui le contraindra à quitter une première fois la France. Un peu plus tard, en 1840, il tentera un nouveau coup d’Etat à l’occasion du retour des cendres de son oncle. Cette nouvelle tentative échouera tout aussi lamentablement que la précédente et il sera incarcéré au Fort de Ham en Picardie. Il s’évadera déguisé en maçon (1846)…sans qu’il suscite la curiosité des ouvriers-maçons occupés à des réparations, même si deux d’entre eux furent étonnés de ne pas le reconnaître, au point qu’un dit à l’autre : « Ce n’est pas Berthon, c’est Badinguet ». Un nom qui deviendra pour la postérité le surnom du futur président et empereur, lequel après cet épisode rocambolesque s’installera de nouveau à Londres.

Louis-Napoléon Bonaparte profitera ensuite de la Révolution de 1848 pour retrouver la France, où, sous son seul nom et avec des idées aussi démagogiques que populistes, il se fera élire député, puis président de la République au suffrage universel (rien que les hommes) avec 5.500.000 voix contre 500.000 à celui qui est arrivé second (Cavaignac) et 400.000 au troisième (Ledru-Rollin). Un véritable plébiscite! La suite, nous la connaissons, avec l’impossibilité pour le président de se représenter en 1852 (refus de l’Assemblée), ce qui l’amena à trancher le conflit par le coup d’Etat du 2 décembre 1851. Empereur pendant 18 ans, il quittera le pouvoir après la guerre avec la Prusse et la capitulation de Sedan (2 septembre 1870), détrôné par la révolution du 4 septembre.

Le second fut Adolphe Thiers, farouche opposant à l’Empire après l’avoir servi, mais aussi l’homme qui fit écraser la Commune de Paris au prix d’une répression sanglante. Il est généralement considéré comme ayant été président, mais dut démissionner après avoir échoué dans sa tentative de faire reconnaître législativement…la république. Porté au pouvoir par les élections du 8 février 1871, Thiers reçut du Parlement la magistrature suprême le 31 août 1871 pour une durée de trois ans, après avoir failli être renversé par l’insurrection de la Commune de Paris entre mars et mai 1871. En réalité il exerça ses fonctions moins de deux ans, jusqu’au 24 mai 1873, les membres de la majorité monarchiste voulant lui imposer une tutelle qu’il refusait, juste après avoir conclu une nouvelle convention avec les Allemands, réglant la totalité de l’énorme indemnité de guerre, ce qui assurait la libération du territoire et le départ des troupes d’occupation.

Le maréchal de Mac Mahon, duc de Magenta, lui succéda. De tendance légitimiste, il s’est vu confier le pouvoir pour dix ans par l’Assemblée (390 voix sur 721 présents, les Républicains s’étant abstenus), celle-ci de tendance plutôt monarchiste voulant rendre possible une éventuelle restauration. Mac Mahon fit savoir qu’il se contenterait de sept ans, ce qui deviendra la règle jusqu’en 2002. En réalité il ne fera pas sept ans, car face à une majorité républicaine importante issue des élections du 5 janvier 1879, il ne disposait plus d’aucun pouvoir et en tira les conséquences en démissionnant le 30 janvier 1879. A noter qu’il fut le seul président de la troisième République à avoir osé prononcer la dissolution de l’Assemblée (25 juin 1877), ce qui explique en grande partie l’instabilité politique connue par la France jusqu’en 1940. C’est aussi lui qui s’installa définitivement à l’Elysée, à partir de septembre 1874, avec sa famille, avant que par une loi du 22 janvier 1879 le palais de l’Élysée devienne officiellement la résidence des présidents de la République française.

Mac Mahon fut remplacé le jour même de sa démission par Jules Grévy (563 voix sur 713 votants) qui sera dans un premier temps considéré comme un intérimaire. En fait, il sera président de la République pendant presque neuf ans, du 30 janvier 1879 au 2 décembre 1887. Il démissionnera contraint et forcé au début de son second septennat, suite à un ultimatum du Parlement en raison des agissements douteux de son gendre Daniel Wilson (impliqué dans un trafic de décorations). C’est aussi à cette époque que débuta « le boulangisme » du nom d’un général ambitieux, Boulanger, qui finit par se suicider en 1891, après avoir renoncé à marcher sur l’Elysée comme la foule le lui demandait.

Pour lui succéder il fallait donc un homme qui ne pût prêter à aucun soupçon et Clémenceau proposa Sadi Carnot, petit-fils de l’organisateur de la victoire sous la première République. Il rétablit le prestige de la fonction de président de la République, par sa correction et la dignité de son attitude. Grand voyageur, à l’étranger comme en France, c’est au cours d’une des nombreuses visites qu’il fit dans les principales villes de province, qu’il tomba à Lyon sous le coup de poignard d’un anarchiste italien (Caserio) le 24 juin 1894, geste considéré comme une vengeance à l’encontre du président qui avait refusé de gracier, peu avant, des anarchistes condamnés à mort. C’est sous son mandat (en 1888) qu’éclata le scandale de la Compagnie du canal de Panama, où l’on découvrit que vingt-six parlementaires avaient touché des pots-de-vin.

Le septennat suivant ne dura que sept mois (27 juin 1894-16 janvier 1895). L’Assemblée ne souhaitant pas élire une personnalité trop marquante, se tourna vers Jean-Casimir Perier, petit fils de Casimir qui fut président de la Chambre sous Louis-Philippe, homme assez falot mais à la situation de fortune brillante héritée de sa famille (houillères et sidérurgie). Son élection ne l’enchanta pas, et l’on rapporta à l’époque que le lendemain du vote il fondit en larmes en déclarant : «Je suis prisonnier». Il ne le restera pas longtemps, car à la suite d’un débat sur les grandes compagnies de chemin de fer, se sentant totalement désavoué, il donna sa démission le 15 janvier 1895 en adressant ce message aux chambres : « Je ne me résigne pas à comparer le poids des responsabilités morales qui pèsent sur moi et l’impuissance à laquelle je suis condamné ». Décidément la fonction était maudite ! ». C’est pendant son mandat aussi qu’éclata l’affaire Dreyfus (1894).

Son remplaçant Félix Faure aurait en revanche honoré son mandat jusqu’au bout, voire même plus, compte tenu de la haute idée qu’il se faisait de sa fonction, et qu’il manifesta notamment dans les relations internationales. Ce fils d’artisan, lui-même ancien tanneur, qui avait bien réussi dans les affaires avait pris goût aux fastes et aux ors de la République, au point qu’il fut surnommé « roi-soleil », et il est vraisemblable qu’il aurait fait un mandat supplémentaire si la mort n’était intervenue à l’Elysée même (le 16 février 1899), alors qu’il était en galante compagnie (avec une dame aux mœurs légères) comme il en avait pris l’habitude. Cette aventure évidemment n’était pas de nature à relever le prestige de la présidence de la République, même si la vérité officielle fit état d’une « attaque d’apoplexie ». Parmi les autres évènements marquants de la présidence de Félix Faure, il faut citer le fameux « J’accuse…! » de Zola dans l’Aurore du 13 janvier 1898, article lié à l’affaire Dreyfus.

Tout cela finit par plonger le pays dans une agitation politique conduite par Déroulède et sa Ligue des patriotes, ce qui imposait la nomination d’un président à la réputation sans faille, Emile Loubet (gauche républicaine modérée), d’autant que le pays était divisé en deux clans antagonistes, liés à la révision du procès Dreyfus. C’est sous la présidence d’Emile Loubet que seront votées les lois sur les congrégations et sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat (1905), mais aussi que fut scellée la réconciliation avec l’Angleterre, et l’alliance avec l’Italie. Emile Loubet finira son septennat, en 1906, puis se retirera à Montélimar, pour y mourir dix-huit ans plus tard (20 décembre 1924), après avoir abandonné la politique. En tout cas, lui au moins avait achevé son septennat !

Il sera remplacé par un homme d’origine paysanne, né (comme moi) dans le Lot-et-Garonne, Armand Fallières, lui aussi membre de la gauche républicaine avec Jules Ferry. De petite taille, assez rond, son physique lui valut d’être la cible des caricaturistes. Avocat de profession, Fallières aura surtout l’intelligence de confier le pouvoir (présidence du Conseil) à des personnalités de premier plan (Clémenceau, Briand, Caillaux et Poincaré). Il placera aussi à la tête de l’armée, un général dont on allait très vite reparler au début de la guerre de 1914-1918, Joffre. Son septennat sera marqué par de multiples revendications sociales, par la crise viticole dans le Midi (1911), par la pacification du Maroc qui deviendra un protectorat français (1912), et par la formation de la Triple Entente avec la Grande-Bretagne et la Russie. Il laissera la place à Poincaré en 1913, en lui déclarant que « la place n’est pas mauvaise, mais il n’y a pas d’avancement », parodiant Napoléon qui avait affirmé qu’il ne voudrait pas être Dieu car « c’est un cul-de-sac ».

Michel Escatafal


Le suffrage universel et ses énigmes

Parmi les énigmes du suffrage universel ou de l’imagerie populaire quand celui-ci n’existait pas, il y a le fait que l’on ne se souvient que rarement, pour ne pas dire jamais, des moments difficiles que l’on a vécus sous la domination ou le pouvoir d’un monarque ou assimilé. Dans le même ordre d’idées, cela se vérifie systématiquement quand un personnage connu vient à mourir. A ce moment-là, ce ne sont que compliments qui s’abattent sur lui, y compris venant de ses plus irréductibles adversaires ou ennemis. C’est encore plus le cas quand c’est une personnalité politique, parce que la légende côtoie l’histoire de très près et même le plus souvent la surpasse. Bref, les gens ont une mémoire très sélective.

En lisant des textes de l’époque du Second Empire, on est très surpris de voir à quel point la légende napoléonienne a contribué à l’élection triomphale de Louis Napoléon Bonaparte à la présidence de la République en décembre 1848, et ensuite à l’instauration du Second Empire. Quand je dis élection triomphale je n’exagère absolument pas, dans la mesure où le neveu de Napoléon 1er recueillit 5.500.000 voix contre 500.000 à Cavaignac et 400.000 à Ledru-Rollin, ses deux principaux concurrents, des scores que certains qualifieraient de « soviétique » si l’Union Soviétique n’était apparue 74 ans plus tard.

Cette élection et les résultats étaient a priori d’autant plus surprenants, que Louis-Napoléon Bonaparte s’était ridiculisé et déconsidéré en tentant un coup de main sur la ville de Strasbourg en octobre 1836. Cela lui valut d’être arrêté et contraint de quitter la France, se réfugiant au Brésil puis aux Etats-Unis, dont il revint un an après au chevet de sa mère mourante, la reine Hortense, cette dernière ayant obtenu peu avant le pardon de Louis-Philippe après l’échauffourée de Strasbourg provoquée par son fils. Ce dernier sera de nouveau arrêté en 1840, après avoir essayé de provoquer un soulèvement à Boulogne à l’occasion du retour des cendres de Napoléon 1er. Et il fallut la révolution de février 1848 pour que Louis-Napoléon Bonaparte puisse de nouveau retrouver le libre accès à son pays.

Avec de telles références, comment Louis-Napoléon Bonaparte a-t-il pu être élu président de la République, sauf à considérer que le peuple avait toujours la nostalgie de la grandeur de la France sous le premier Empire, qui prit fin avec la défaite de Waterloo en 1815. A ce propos Hyppolite Magen, historien des deux empires français, écrivait ceci : « J’ai resserré ce que l’histoire raconte longuement du premier et du second Empire. Puissent mes deux véridiques récits contribuer à l’anéantissement de cette légende napoléonienne que le mensonge créa et que, pour notre malheur, l’ignorante crédulité du peuple a laissé subsister trop longtemps » ! Pour un républicain, les mots vis-à-vis du peuple sont quand même très durs…mais hélas réalistes.

Cela étant on pouvait comprendre Hyppolite Magen vu le contexte de l’époque, car il ne faut pas oublier que ces phrases ont été écrites peu de temps après le désastre de Sedan (1 et 2 septembre 1870), qui allait permettre à la Prusse de s’approprier l’Alsace et la Moselle quelques mois plus tard. Encore une fois l’Empire laissait une France amputée de deux territoires importants, même si quelques années plus tôt (en 1860) la France avait récupéré la Savoie et Nice. En revanche le bilan du Premier Empire était beaucoup plus catastrophique, tant sur le plan humain que sur le plan territorial. La République avait en effet donné à la France vingt-six nouveaux départements, avec une population de plus de huit millions sept cent mille habitants, que le premier Empire lui fit perdre après avoir causé la mort de cinq millions d’hommes.

Par la suite, malgré ce bilan extrêmement négatif, notre pays continuera à nourrir la légende napoléonienne sous toutes ses formes, au point de faire de Napoléon 1er le Français le plus connu et, peut-être même, le plus vénéré dans l’inconscient populaire. On ne voit que sa grandeur, que son génie militaire, que les institutions qu’il créa, mais plus personne ou presque ne se rappelle le dictateur qu’il fut. Il en est presque de même de Napoléon III, surnommé « le Petit » par Victor Hugo par comparaison avec Napoléon 1er, même si son bilan global fut un peu moins négatif, parce que le second Empire reste une époque qui a permis à la France de profiter en partie des progrès de la révolution industrielle. Certains de nos jours ont même essayé de réhabiliter le dernier monarque français, notamment Philippe Séguin ou l’historien, Pierre Milza. Il n’empêche, objectivement le second Empire ne reste pas  parmi les meilleures périodes de notre histoire.

Ce long préambule historique nous amène tout naturellement à évoquer un passé plus récent. Qui n’est pas gaulliste aujourd’hui ? A peu près personne, ce qui est beaucoup plus mérité que pour les deux Napoléon, car le général de Gaulle a été celui qui a permis à la France de rester debout à une époque où ses dirigeants voulaient qu’elle se couchât. On peut même considérer qu’il a sauvé deux fois notre pays, car la situation en 1958 était très difficile en pleine période de décolonisation, avec notamment la crise algérienne que le général était sans doute le seul à pouvoir résoudre, ce qui ne lui a pas évité d’être désavoué par le peuple français onze ans plus tard, suite à un référendum où il voulait supprimer entre autres une des deux assemblées, le Sénat, pourtant très décrié par nombre de Français…qui n’ont qu’une connaissance très imparfaite de son rôle.

Mais là aussi, comme pour chaque grand personnage, la légende a fait son œuvre, au point d’avoir éclipsé tous les gouvernants de notre pays qui ont participé à son redressement après 1945. En parlant de légende, on évoque plutôt de nos jours le mot communication. Cette dernière en effet est devenue depuis une trentaine d’années « la reine des batailles », notamment grâce à la télévision. Tout le monde se souvient du fameux, « Monsieur Mitterrand vous n’avez pas le monopole du cœur » de Valéry Giscard d’Estaing, lors de son premier face à face présidentiel en 1974. Curieusement, malgré un très bon bilan, Valéry Giscard d’Estaing fut battu par François Mitterrand lors de l’élection présidentielle suivante en 1981, grâce surtout à une excellente campagne de communication du leader socialiste.

Ce bon bilan du septennat de Valéry Giscard d’Estaing était dû principalement à l’action de Raymond Barre, dont la quasi totalité des observateurs soulignaient les compétences et les qualités d’homme d’Etat. Cependant malgré des résultats sur les plans économique et social, entre 1976 et 1981, nettement supérieurs à ceux qu’avaient obtenus en leur temps ses opposants à l’élection présidentielle de 1988 (Jacques Chirac et François Mitterrand), Raymond Barre n’arriva qu’en troisième position cette année là et fut éliminé du second tour. Il est vrai que la démagogie et les promesses en l’air n’étaient pas le fort de l’ancien Premier ministre. Sans promettre du sang et des larmes, il s’efforçait toujours de dire la vérité aux Français, contrairement à beaucoup d’autres qui n’ont jamais eu ce courage.

Aurait-il été président de la République s’il n’y avait pas eu l’élection au suffrage universel ? Peut-être, même si un précédent célèbre ne plaide pas en faveur d’une pareille hypothèse. Ce précédent concerne le plus grand personnage de l’histoire de la Troisième République, Georges Clémenceau. Rappelons-nous le mois de janvier 1920, avec un président du Conseil, Clémenceau, très populaire dans le pays, mais de plus en plus controversé à l’Assemblée. Beaucoup de députés pressent le « Tigre » de se présenter à l’élection présidentielle (fin du mandat de Poincaré qui ne se représentait pas), soit pour l’éloigner du vrai pouvoir, soit pour services rendus…ce qui n’enthousiasme guère Clémenceau.

Pourtant il finit par céder…et sera battu par Deschanel dès le vote indicatif préliminaire, victime entre autres des manigances de Briand. Furieux, Clémenceau retire sa candidature et Deschanel est élu avec une énorme majorité. Neuf mois plus tard Deschanel démissionne victime d’une santé mentale chancelante, ce qui fera dire à Clémenceau à propos des parlementaires :  » Ils ne voulaient pas de moi parce qu’ils avaient peur que je ne devinsse gâteux. Eh bien, le Gâteux, ils l’ont eu tout de même  » ! Sûr qu’avec une élection au suffrage universel, Clémenceau eut été élu…sans doute, peut-être.

Michel Escatafal