Le Brésil, ce n’est pas que le football…

Il y a des nations qui sont marquées par quelques clichés qui ont tellement la vie dure qu’ils occultent tout le reste. Le Brésil en fait partie, au point que dans la quasi-totalité des pays on est étonné si on n’évoque pas le football quand on parle de cette grande nation. Et oui, le Brésil ce n’est pas que le football, même si celui-ci a tenu un rôle très important dans sa notoriété. Les noms de Pelé, Didi, Garrincha, Tostao, Zico, Ronaldo sont connus dans le monde entier, au même titre d’ailleurs que celui des pilotes de Formule 1, Ayrton Senna, évidemment, Nelson Piquet ou Felipe Massa.

En écrivant cela je m’aperçois que je tombe moi aussi dans le même travers que le commun des mortels. Essayons donc de parler de ce grand pays sur le plan économique et politique, le cinquième dans le monde par sa superficie (15 fois la France), peuplé de presque 195 millions d’habitants. De plus, contrairement à ce qui est écrit un peu partout, le Brésil ne figure plus parmi les pays émergents, son industrialisation ayant été réalisée dans les années 1970.

Son PIB (2.200 milliards de dollars) est parmi les plus élevés du monde (8è), et celui-ci ne cesse de s’élever si on le rapporte au nombre d’habitants (12.400 dollars environ). Il est vrai que le Brésil a la chance d’avoir  un sous-sol d’une grande richesse en minerais (fer, bauxite, étain), mais aussi en pétrole puisque sa production et ses réserves connues sont équivalentes, voire même supérieures à celles de l’Algérie. Ses richesses agricoles sont également très importantes, puisque le Brésil est premier producteur mondial de café, de canne à sucre ou de bovins. Enfin ses réserves en bois (forêt amazonienne) et en eau douce (Amazone) sont considérables, en espérant que l’on ne saccagera pas la forêt comme certains le craignent.

Bref, le Brésil est un pays très riche, malgré une dette publique importante, ce qui devrait lui permettre de devenir dans les 20 ans à venir une authentique grande puissance, pour peu que le « plan d’accélération de la croissance » initié en 2007, d’un montant de 235 milliards de dollars, aille à son terme. En effet, le Brésil, pour le moment, manque cruellement d’infrastructures pour parvenir à rattraper le peloton de tête des grands pays industrialisés.

Et là nous retrouvons le sport car, comme chacun le sait, le Brésil va organiser la Coupe du Monde de football en 2014 et les Jeux Olympiques en 2016, ce qui va donner un gros coup d’accélérateur à ses équipements à la fois sportifs, techniques, mais aussi en transports ou en assainissement. Cela va obliger aussi le Brésil à mettre encore davantage l’accent sur la sécurité, l’organisation de compétitions de cette ampleur et de cette durée (un mois) ne souffrant pas de risques à ce niveau…et continuer à prêter une attention soutenue à l’éthique dans les milieux proches du pouvoir, parce que la démission récente de six ministres en cinq mois fait mauvais genre. Cela étant, la nouvelle présidente, Dilma Roussef, a fait de la corruption son cheval de bataille, ce qui entraîne nécessairement l’ouverture d’enquêtes. 

Mais tout cela c’est le présent, ce qui ne nous interdit pas de se pencher sur l’histoire du Brésil. D’abord c’est un pays à la fois très ancien et très neuf. Son histoire est d’ailleurs surtout connue depuis l’arrivée des Portugais en 1500. Jusque là le Brésil était peuplé d’Indiens semi nomades, vivant de chasse, de cueillette, et d’une agriculture très primaire. Quand le navigateur portugais Cabral (1467-1520 ou 1526) atteignit les côtes brésiliennes, il proclama officiellement la région possession du Portugal, le nouveau pays prenant le nom de Brésil à la place de Terra de Vera Cruz. A partir de 1530, ce territoire fit l’objet d’un programme de colonisation systématique, avec une administration et une justice mise en place par la métropole portugaise.

A ce propos, il faut noter que les Français essayèrent de récupérer ce territoire en installant une colonie sur les rives de la baie de Rio de Janeiro. Ils n’y restèrent pas longtemps, les Portugais reprenant le contrôle de ce qui allait devenir la ville de Rio de Janeiro en 1567. Les Portugais subirent d’autres agressions de la part des Hollandais et des Anglais, mais le Brésil resta sous souveraineté portugaise. Il le fut tellement que lorsque Napoléon envahit le Portugal en 1807, le gouvernement royal du Portugal s’installa à Rio de Janeiro jusqu’à la chute de Napoléon.

Mais la contagion des idées révolutionnaires se fit sentir jusque là-bas et quelques années après, le 7 septembre 1822, le Brésil proclama son indépendance. Une trentaine d’années plus tard, en 1853, l’empereur Pierre II interdit le débarquement d’esclaves noirs et, en 1871, le Parlement approuva une loi affranchissant les enfants nés d’une mère esclave. Moins de vingt ans plus tard, le Brésil devint une République avec une constitution, inspirée sur le modèle américain, et des lois qui ressemblaient à celles de notre troisième République, notamment la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat.

Mais il y a république et république, ce qui signifie que le Brésil a été loin d’être dans sa jeune histoire une démocratie comme les Etats-Unis et la France. Il y eut en effet une longue période de dictature appuyée sur l’armée qui organisa quelques coups d’Etat. Même quand des élections avaient lieu, elles ne débouchaient pas nécessairement sur la démocratie, les militaires voulant garder le contrôle du pouvoir.

En fait, il fallut attendre 1985 pour que le Brésil retrouve un gouvernement civil. S’ensuivit une période très difficile sur le plan économique qui a conduit le Brésil à avoir recours à l’aide du FMI et des pays riches, avec à la clé une potion extrêmement douloureuse pour le peuple brésilien. Cependant le Brésil finit enfin par redresser son économie, et comme pour marquer une rupture avec une période ô combien difficile, il a élu un président de la République de gauche en 2002, Luis Inacio Lula Da Silva qui, d’ailleurs, sera de nouveau réélu en 2006, avant de laisser la place à sa candidate en 2011, Dilma Roussef, première femme à présider le Brésil, qui semble avoir définitivement pris la voie de la démocratie.

Certes, tous les problèmes du pays ne sont pas réglés. L’inflation menace de nouveau et a atteint en 2010 le chiffre de 5%, avec une prévision de 6,3% cette année, ce qui empêche la Banque Centrale de trop abaisser ses taux d’intérêts. Du coup la monnaie du pays (le réal) se situe à un niveau élevé, ce qui provoque la grogne dans certains secteurs comme la production agricole et la confection. En effet, l’appréciation du real, outre qu’elle affecte la compétitivité des productions locales, rend aussi plus chers les investissements. En revanche la hausse du real par rapport au dollar s’avère positive pour le transport (en containers) du sucre, du café, du soja ou du riz. De plus les Brésiliens sont, eux aussi, convaincus qu’une économie forte doit aussi disposer d’une monnaie forte.

D’ailleurs, ces dernières années le Brésil a renoué avec une croissance forte grâce à la fois aux exportations, ce qui n’empêche pas sa balance commerciale d’être fortement déficitaire (62 milliards de dollars), et une demande interne de plus en plus vigoureuse, ceci expliquant cela. Pour l’année 2010 l’augmentation du PIB se chiffrait à 7.5%, chiffre à faire pâlir les grands pays occidentaux. Il devrait retomber cette année, mais à un niveau encore élevé, de l’ordre de 4.5%.

En ce qui concerne la dette publique, son niveau par rapport au PIB apparaît de prime abord supportable (65% du PIB), mais elle coûte très cher car les taux d’intérêts de cette dette sont élevés. De plus, la pression fiscale reste plus forte que dans la plupart des pays développés. Enfin, plus que tout encore, les inégalités se creusent de plus en plus entre les classes favorisées et les plus pauvres, de loin les plus nombreuses. Certes la mondialisation et le développement des techniques ont stimulé les processus de développement, mais cela s’est fait « en laissant beaucoup de monde au bord de la route ».  Il reste à souhaiter que les évènements sportifs dont j’ai parlé précédemment, permettent une réelle avancée dans les infrastructures, dont pourrait profiter une frange beaucoup plus importante de la population.

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Jules Ferry, où la politique qui change la vie

Né à Saint-Dié le 5 avril 1832, mort à Paris le 17 mars 1893, avocat de profession mais aussi journaliste à ses heures, Jules Ferry avait de grandes qualités qui en ont fait un des hommes politiques majeurs du dix-neuvième siècle. En revanche, son allure austère, ses manières froides et plutôt distantes, qui cachaient sans doute une grande timidité, l’ont desservi pour se faire écouter à la tribune, comme savait le faire par exemple Gambetta. Cela ne l’empêcha pas d’être élu très tôt député, en 1869. Il avait profité de la montée de l’opposition aux élections au Parlement qui avaient eu lieu le 20 mai 1869, malgré les multiples pressions du pouvoir pour que le nombre de voix perdues par rapport au précédent scrutin en 1863 ne soit pas trop important. En fait il le sera, puisqu’en 1863 le nombre de voix s’étant porté sur les candidats gouvernementaux dépassait le chiffre de 5.300.00,  contre  2.000.000 sur ceux de l’opposition, alors qu’en 1869 les candidats officiels ne recueillirent que  4. 438.000 voix contre 3.355.000 pour les opposants.

Ces résultats décevants pour l’Empereur allaient l’obliger à organiser un plébiscite un an plus tard, consacrant les réformes libérales opérées dans la Constitution depuis 1860, en faisant en sorte que majorité et opposition ne puissent pas faire campagne pour le NON, les partisans de l’Empereur votant nécessairement dans le sens désiré par le pouvoir, et l’opposition ne pouvant pas décemment refuser des réformes libérales…qu’ils réclamaient. Résultat, malgré des scores plutôt médiocres pour le OUI dans les grandes villes, la campagne restant fidèle à l’Empire, le OUI l’emportera avec plus de 7.300.000 voix contre un peu plus de 1.570.000 au NON. Néanmoins ce succès de l’Empereur n’empêchait pas Jules Ferry et ses amis républicains d’être quand même très méfiants sur  un régime certes parlementaire, mais assorti d’une centralisation à laquelle on ne touchait guère. Pour les républicains en effet, « ce qui est national est à l’Etat, ce qui est régional à la région, et ce qui est communal doit rester à la commune ». Voilà une belle profession de foi qui pouvait  servir de base à la nouvelle République proclamée le 4 septembre 1870, après le désastre de Sedan, mais qui sera loin d’être appliquée.

Ce 4 septembre 1870, nous retrouvons Jules Ferry avec les parlementaires qui vont proclamer le République et former le nouveau gouvernement, avant que des révolutionnaires comme Blanqui ou Delescluze n’en constituent un. En fait c’est Jules Ferry qui va permettre à son camp de gagner cette course au pouvoir, en proposant de constituer le gouvernement avec les seuls députés de Paris, lesquels étaient tous républicains. On trouvait parmi eux, outre Jules Ferry, des gens comme Gambetta, Jules Favre, Arago ou Garnier-Pagès. Le chef du gouvernement sera le général Trochu. En fait c’était une sorte de coup d’Etat…républicain, la république étant « le régime qui nous divise le moins » comme dira Thiers, ajoutant qu’elle « sera conservatrice ou ne sera pas ».

Problème, tout ce tintamarre ne faisait pas oublier que les Prussiens n’étaient qu’à trois cents kilomètres de Paris, comme on n’allait pas tarder à s’en rendre compte une quinzaine de jours plus tard, très exactement le 18 septembre. Chose curieuse, les évènements qui viennent de se passer en France sont salués à l’étranger, et notamment en Allemagne, comme une révolution. En fait ce sont les socialistes allemands qui acclament la République, Bakounine (théoricien de l’anarchisme politique) n’hésitant pas à dire en parlant de la France qu’il « déplore amèrement le malheur de cette sympathique et grande nation ». En fait seul Marx n’est pas compatissant, mais parce qu’il pense qu’une fois la France battue, les théories de Proudhon ne seront plus prépondérantes par rapport aux siennes.

Ensuite ce sera la poursuite de la guerre avec le siège de Paris qui commence le 19 septembre. Paris est investi et un peu plus tard, le 31 octobre au matin, Paris apprend la capitulation de Metz, ce qui amène les bataillons de la Garde nationale  à se masser sur la place de l’Hôtel de Ville, où siège le gouvernement avec parmi ses membres Jules Ferry, lequel deviendra maire de Paris en novembre 1870. Le moins que l’on puisse dire est qu’il ne se fera beaucoup d’amis dans cette fonction, qui l’obligera notamment à faire appliquer une rigoureuse politique de répartition des vivres pendant le siège de la capitale, ce qui le fera surnommer « Ferry-famine ».   

Ce siège ô combien terrible pour les Parisiens, mis à part les éternels privilégiés, allait déboucher sur une des périodes les plus dramatiques de notre histoire, la Commune de Paris (du 18 mars 1871 au 28 mai), qui allait mettre à feu et à sang Paris, et donner à la France deux capitales. Paris sera la capitale des émeutiers, et Versailles, où s’étaient réfugié le gouvernement et l’Assemblée nationale élue au suffrage universel (hommes). Cette insurrection, véritable guerre civile sur fond de révolution autogestionnaire pour les insurgés, provoquée à la fois par la défaite face à la Prusse, la capitulation, et les privations dues au siège, aggravées par un hiver très rigoureux, allait en effet commencer le 18 mars vers 22 heures si l’on en croit ce qu’a écrit Jules Ferry au ministre de l’Intérieur, c’est-à-dire au moment où les troupes ont évacué l’Hôtel de Ville sous la pression des insurgés, J. Ferry sortant le dernier.

La commune s’achèvera par ce que l’on a appelé « la semaine sanglante » (du 21 au 28 mai)…qui en fait se prolongera par le châtiment des fédérés, dont 3.000 prisonniers furent exécutés sommairement la nuit du mardi au mercredi 31 mai. Au total cette « semaine sanglante » et les jours qui suivirent avaient fait 877 morts dans l’armée, et 20.000 parmi les insurgés. Même pendant la Terreur, jamais notre pays n’avait connu pareille répression. Désormais c’était la lutte ouverte entre d’une part la classe ouvrière et les milieux populaires et d’autre part la bourgeoisie au pouvoir s’appuyant sur les milieux ruraux de province…comme à l’époque du Second Empire, sauf que maintenant le pouvoir s’appelait la République.   

Mais revenons à Jules Ferry qui, après avoir été élu député des Vosges en février 1871,  sera réélu en 1876, puis conservera son siège suite à la dissolution des chambres en juin 1877, où les Républicains remportaient un nouveau succès. Cela permit à Jules Grévy de rester président de la Chambre des Députés,  jusqu’au moment où il deviendra président de la République, un changement de président intervenant plus tôt que prévu suite à la démission de Mac Mahon.  Ce dernier en effet, suite à la chute de Thiers, avait été élu président de la République (en mai 1873) grâce à l’appui des monarchistes, lesquels espéraient secrètement qu’il les aiderait à rétablir la monarchie. En fait, Mac Mahon n’aida pas vraiment les monarchistes, et démissionna parce qu’il ne supportait plus qu’on veuille lui imposer des réformes qu’il désapprouvait, et surtout qu’on touche à l’armée. Du coup, compte tenu du fait aussi que le Sénat était devenu républicain, il remit sa démission le 30 janvier 1879, remplacé le jour même par Grévy avec la bienveillante protection de Gambetta…qui ne voulait pas de la présidence.

Cette démission du duc de Magenta signifiait aux yeux de tous que les républicains étaient désormais maîtres du pouvoir. Des républicains divisés entre radicaux, lesquels voulaient tout changer  radicalement  contrairement à leurs lointains successeurs d’aujourd’hui, avec pour figure de proue Clémenceau, et les modérés et les opportunistes qui étaient ceux destinés à occuper le pouvoir. Parmi eux, Gambetta, Jules Grévy et Jules Ferry, qui allait se voir proposer le ministère de l’Instruction publique, dans un gouvernement présidé par un parlementaire de second rang, William Waddington, inoffensif pour le président et les chambres.

Jules Ferry était un fervent positiviste comme Waddington, le positivisme étant l’école de pensée dominante à cette époque, où l’on retrouvait tout ce qui faisait dans l’anticléricalisme et l’athéisme. La lutte anticléricale allait d’ailleurs être le moteur des lois scolaires qui ont rendu célèbre Jules Ferry. Ainsi par une loi du 9 août 1879, il crée les écoles normales d’instituteurs et d’institutrices destinées à recruter les enseignants de l’école primaire. Ensuite il va s’attaquer à l’enseignement supérieur, en prenant l’Algérie comme banc d’essai, parce qu’elle ne comprenait qu’une seule université. Il veut aussi  retirer le droit d’enseigner aux congrégations non autorisées, mais le Sénat repoussa cet article de la loi approuvé par la Chambre des députés (9 mars 1880). Enfin, le 21 décembre 1880, une loi fut votée instituant l’enseignement secondaire des jeunes filles, peu après que J. Ferry fût devenu Président du Conseil.

Il le devint en effet  une première fois entre septembre 1880 et novembre 1881, tout en restant ministre de la Fonction publique et des Beaux-arts, un gouvernement où l’on retrouvait deux futurs présidents de la République, Sadi Carnot et Armand Fallières, et un homme qui allait beaucoup faire parler de lui plus tard, Daniel Wilson, gendre de Jules Grévy (voir article sur les présidents de la République).  Jules Ferry va poursuivre la réforme scolaire, mais aussi amorcer sa politique coloniale en décidant d’intervenir en Tunisie pour y établir un protectorat (Traité du Bardo du 12 mai 1881). Mais l’agitation gagne à la fois Paris et la province avec des populations qui apportent leur soutien à la résistance des milieux catholiques à l’expulsion des congrégations, seul moyen pour Jules Ferry d’organiser l’enseignement laïque, primaire et obligatoire (loi du 16 juin 1881 qui sera complétée par celle du 28 mars 1882), avec obtention du certificat d’études pouvant être délivré à l’âge de onze ans.

Jules Ferry se verra remplacer par Gambetta comme chef du gouvernement en novembre 1881, mais ce gouvernement ne tiendra que 73 jours, faute d’une véritable assise parlementaire, tous les anciens présidents du Conseil s’étant récusés, dont J. Ferry, pour le motif qu’il était hostile au scrutin de liste départemental et majoritaire. Ce dernier allait très rapidement retrouver son portefeuille de l’Instruction publique le 30 janvier 1882, dans un gouvernement présidé par Ch. De Freycinet, qui ne tiendra que six mois (29 juillet 1882), le temps toutefois de faire passer la loi Naquet (député du Vaucluse) sur le divorce (27 juillet 1882), où une fois encore J. Ferry fit valoir son point de vue, le divorce ne pouvant être décidé qu’en cas de peine infamante d’un des époux, en cas de constatation d’adultère ou de violences conjugales. Une fois le gouvernement Freycinet tombé, J. Ferry ne sera plus ministre  jusqu’au moment où il fut rappelé comme Président du Conseil par Jules Grévy le 21 février 1883, poste qu’il occupa jusqu’au 30 mars 1885.

Il sera en effet mis en minorité dans un débat sur le Tonkin, malgré le soutien très appuyé de Gambetta. Et cela nous amène à évoquer la politique coloniale de J. Ferry, très controversée à l’époque, mais que la postérité a presque oublié ne retenant que les lois sur l’enseignement. En fait, tout remonte au remplacement de Mac Mahon par Jules Grévy, lequel approuvait une nouvelle politique d’expansion coloniale initiée par Jules Ferry, Charles de Freycinet et l’amiral Jauréguiberry. C’est par l’action de ces trois hommes que la France va devenir la deuxième puissance coloniale dans le monde. Déjà, dans les années 1881-1882, la France va reprendre l’initiative en Extrême-Orient, mais aussi en Afrique noire, à Madagascar, dans le Sud Algérien (Lyautey) en plus de la Tunisie. En outre Tahiti qui était jusque là un protectorat était annexé. Il n’y a qu’en Egypte, malgré les protestations de Ferdinand de Lesseps (canal de Suez), que les Français laissèrent les Britanniques écraser l’armée égyptienne, et mettre la main sur la totalité du territoire égyptien. Mais il était difficile de réclamer quoi que ce soit aux Britanniques, ne serait-ce que pour avoir les mains libres ailleurs…ce qui ne fut pas toujours le cas, par exemple au Congo en 1884..

Tout cela préparait la poursuite, voire même l’amplification de la politique d’expansion coloniale, dans la mesure où Jules Ferry était convaincu de l’importance d’une politique coloniale pour la France. Pour lui c’était le meilleur moyen de se relever de la défaite de 1870, ensuite il y eut l’argument ô combien contestable du devoir supérieur de civilisation (avec le soutien de gens comme V. Hugo !), enfin c’était le meilleur moyen pour pouvoir trouver des débouchés pour nos entreprises.  Cela étant, il fallait convaincre le parlement, à défaut de l’opinion publique, et Jules Ferry y mit beaucoup d’énergie, tout en essayant de faire preuve d’une grande prudence…qui l’obligea à engager des opérations avec des moyens insuffisants, ce qui lui vaudra d’être chassé du pouvoir sans ménagements. En réalité il tomba par la faute d’un incident militaire survenu à Lang Son que les adversaires de sa politique exploitèrent au maximum, alors que la Chine avait accepté de retirer ses troupes du Tonkin et de reconnaître le protectorat sur l’Annam et sur le Tonkin.  

Malgré tout quand Jules Ferry quittera le pouvoir, et grâce à son habileté qui lui aura permis de s’attacher la bienveillance de Bismarck, la France aura étendu son empire à toute la future Afrique équatoriale française depuis le Congo (Savorgnan de Brazza) jusqu’au Tchad, en plus de ses possessions en Afrique Occidentale, à Madagascar (1883-1885), mais aussi à l’Indochine avec l’Annam (1883), le Tonkin (1883-1885). Il quittera le pouvoir non seulement à cause de Langson, mais surtout parce que sa politique intérieure devenait aussi très impopulaire. Et c’est Clémenceau qui lui donnera le coup de grâce en lui disant : « Nous ne vous connaissons plus et nous ne voulons plus vous connaître ». Résultat le ministère Ferry sera renversé par 306 voix contre 149, sous les cris de : « A bas Ferry ! A mort le Tonkinois ! ».

Sa carrière n’était pas terminée pour autant, comme c’est le cas de tous ceux qui ont fait profession de la politique, ce qui est  aussi valable de nos jours. Il subira quand même une défaite importante lors de l’élection présidentielle de décembre 1887 où il fut battu par Sadi Carnot, le candidat soutenu par les radicaux de Clémenceau, ce dernier ne voulant pas d’une personnalité trop connue comme J. Ferry ou encore de Freycinet. Quelques jours plus tard il échappera de peu à la mort, un boulangiste (d’Aubertin) tirant sur lui un coup de revolver. Battu aux élections législatives de 1889, il sera élu au Sénat en 1891, ce qui lui permettra  de finir sa vie comme président du Sénat, fonction à laquelle il avait accédé quelques jours avant sa mort. Une fin de vie rêvée pour ce personnage important, qui aura globalement connu tout au long de son existence une vie de privilégié. Néanmoins on retiendra de lui son œuvre scolaire, preuve que la politique permet de changer la vie si ceux qui sont en charge des affaires publiques en ont réellement la volonté, et rien que pour cela il mérite le respect de la postérité. D’ailleurs combien d’hommes politiques peuvent se flatter, comme lui, d’avoir autant de monuments ou d’établissements publics à leur nom ?

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Cicéron : l’histoire de sa vie se confond avec celle de Rome à son époque

Jusqu’aux Gracques, les orateurs romains avaient parlé un langage rude, simple et direct. Ensuite Tibérius  et Caius Gracchus apportèrent à la tribune la culture et le mouvement oratoires. Cette habileté de la parole allait désormais pouvoir s’exprimer pleinement, à travers les accusations auxquelles se livraient les partis se disputant le pouvoir. Le tournant se situa à l’époque de Marius (157-86 av. J.C.), sous la dictature de Sylla (138-78 av. J.C.), où l’on vit une foule d’avocats et d’hommes politiques devenir des praticiens adroits et des parleurs experts. Parmi ceux-ci il faut citer Antoine, Crassus, Philippe, mais aussi Hortensius. Tous furent à des degrés divers de grands orateurs, mais sur ce plan aucun n’arriva à égaler Cicéron, lequel avait tellement de talent  que la postérité allait le classer comme le plus grand de l’Antiquité.

Cicéron a eu vie tout à fait extraordinaire qui mérite d’être contée, notamment comme homme public, pour la simple raison qu’il a toujours été mêlé aux affaires politiques de son temps. C’est tellement vrai que l’histoire de sa vie et celle de Rome à son époque se confondent. Déjà le fait qu’il soit né à Arpinum (3 janvier 106 av. J.C.), patrie de Marius, la même année que Pompée, six ans avant César, semble nous laisser penser que la vie qu’il avait menée  allait de soi. Il est vrai qu’avec un père tel que le sien, homme considérable dans sa petite ville mais quelque peu frustré de ne pas l’être ailleurs, il était normal qu’il réussisse au moins ses études, d’autant qu’il les fît chez un de ses oncles, Aculéo, entouré des maîtres les plus renommés. C’est là qu’il découvrit la rhétorique, la philosophie, et c’est à cette période qu’il lui fut donné d’écouter les orateurs illustres. Pendant ce temps, le jursiconsulte Scévola essayait de lui donner le goût du droit.

J’ai bien dit essayait, parce qu’au départ il préférait la poésie, mais très vite il allait trouver sa véritable voie, favorisée par l’évolution politique à Rome. La noblesse, en effet, avait retrouvé toute sa puissance grâce à Sylla, mais elle s’avéra très vite incapable de la garder, à force d’abuser de la situation.  Du coup le jeune Cicéron, autant par générosité que par ambition calculée, se tourna du côté de la démocratie. Il fut ainsi amené à plaider, avant l’abdication de Sylla, pour quelques victimes des créatures du dictateur. Il obtint gain de cause pour le fils de Roscius, accusé de parricide par Chrysogonus, affranchi de Sylla, ce qui fut la première vraie démonstration de son talent, tout en le désignant à la faveur populaire. Ces débuts furent tellement éclatants, que certains pensèrent que le dictateur pût en prendre ombrage, ce qui incita Cicéron à partir pour la Grèce et l’Asie Mineure, officiellement pour raison de santé.

Il ne reviendra à Rome que deux ans plus tard, juste après la mort du dictateur, ce qui a priori laissait la voie libre à la démocratie. Pour cela il fallait un chef pour conduire ce changement, et il parut un instant que Pompée (106-48 av. J.C.) pourrait jouer ce rôle. Cicéron se rangea parmi ses partisans, ce qui lui valut d’exercer la questure en Sicile (75 av. J.C.) avec un certain succès, comme en témoigne la popularité qu’il y avait acquise.  Et c’est tout naturellement lui qui fut chargé d’accuser l’odieux gouverneur Verrès, lequel  avait mis à feu et à sang la malheureuse province de Sicile. Quelle occasion magnifique offerte au jeune avocat, sauf que finalement  Verrès se déroba avant que le procès ait pu être plaidé. Mais Cicéron publia les discours qu’il allait prononcer et ce fut la gloire pour lui. Peu après, le soutien à la loi du tribun Manilius, proposant de proroger le commandement de Pompée luttant en Orient contre Mithridate, lui valut d’être désigné pour le Consulat en 63 av. J.C.

Cela dit, Cicéron  arrivait au pouvoir au moment où la démocratie, du moins telle qu’il la concevait, subissait une grave crise. Parmi les démocrates, certains  voulaient  l’empire, d’autres l’anarchie, à l’image de Catilina, homme rempli de dettes et de vices, d’une ambition sans bornes, mais soutenu par des gens de talent. Du coup le consulat de Cicéron se résumera à la lutte contre Catilina et ses partisans, ce qui l’obligea à se retourner de nouveau vers l’aristocratie, laquelle évidemment préféra l’ordre au désordre.  Cette stratégie fut payante dans un premier temps, puisque Catilina fut vaincu et ses complices mis à mort. Mais cette victoire fut de courte durée puisque Clodius, un chef factieux, souleva la populace contre Cicéron, et le fit condamner à l’exil (à Thessalonique).

Ce revers de fortune l’affecta énormément, et il crut sa carrière terminée. En fait sa disgrâce fut de courte durée, car Pompée inquiet des menées de Clodius fit rappeler Cicéron et lui offrit un retour triomphal.  Cependant, à peine de retour, Cicéron allait très vite devoir choisir entre les ambitions de Pompée et les manoeuvres  non moins ambitieuses de César, ce qu’il ne fit pas réellement, allant tantôt du côté de César, demandant qu’on prolonge son commandement en Gaule, tantôt du côté de Pompée. En fait il ne se détournera de César qu’après que celui-ci eût franchi le Rubicon (11 janvier 49 av. J.C.), son honneur lui commandant de partager la défaite des derniers défenseurs de la loi.

César ne lui en voulut point, ou plutôt trouva avantage à faire preuve de clémence vis-à-vis du grand orateur. Il le laissa rentrer de nouveau à Rome, le combla de prévenances et de témoignages d’admiration, accorda le pardon à quelques uns de ses amis, et lui assura la sécurité dans sa retraite. Cicéron put ainsi se consacrer tout entier à ses travaux de littérature et de philosophie, au point qu’il ne vit pas le complot qui se tramait contre César, malgré son amitié avec Brutus. Le moment de stupeur passé, il put penser un instant qu’il allait de nouveau jouer un rôle comme à l’époque de son consulat. Hélas pour lui il n’en fut rien, même s’il se jeta de toutes ses forces dans  la lutte contre Antoine, lequel voulait recueillir à son profit l’héritage de la dictature. Cela  permit à Cicéron d’écrire ses quatorze discours pleins de passion et de flamme qu’il appela les Philippiques (44 et 43 av. J.C.).

Il crut pourtant le jour du  triomphe tout proche suite à la défaite d’Antoine à Modène (43 av. J.C.), battu par les légions d’Hirtius, de Pansa et surtout d’Octave, mais ce dernier au lendemain de la bataille allait former avec son vaincu le second triumvirat, scellant leur alliance par un échange de prisonniers. C’en était trop pour Cicéron qui quitta Rome, erra dans ses villas, avant de vouloir s’embarquer pour fuir de nouveau. Finalement il  se ravisa, et alla au devant de la mort, tendant le cou  au centurion Popilius, qu’il avait naguère défendu (7 décembre 43 av. J.C.). La tête et les mains de Cicéron furent apportées à Rome, et Antoine ordonna qu’elles fussent attachées à la tribune, au-dessus des rostres. Il n’avait survécu à César qu’un peu plus d’un an et demi.

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