Les ides de Mars : « Tu quoque, filii mii »

Après son retour à Rome, César fut obligé de rétablir l’ordre un peu partout, mais sans faire de massacres comme Marius s’était cru obligé d’en faire quelques temps auparavant. Non, César n’aimait pas le sang versé pour obtenir ce qu’il voulait. Et ce qu’il voulait en premier, c’était rétablir les approvisionnements de blé en provenance d’Espagne, où le fils de Pompée avait organisé une autre armée. Il voulait aussi mettre fin au chaos qui s’étendait sous l’impulsion de gens comme Dolabella, le gendre de Cicéron, ou encore Caelius, sans oublier Milon revenu de Marseille, confiant cette tâche à Marc Antoine, lequel y réussit assez bien, mais au prix d’une grande violence avec un millier de Romains égorgés sur le Forum. Bref, la situation était partout difficile, mais César décida en premier de partir en Afrique en embarquant sur ses navires ses vieux soldats, prêts comme d’habitude à mourir pour leur général. Il arriva à Thapsus (Tunisie) en avril 46 av. J.C., où l’attendaient quatre vingt mille hommes sous le commandement de Caton, Metellus, Scipion, mais aussi son ancien lieutenant Labienus, redoutable combattant, et Juba, roi de Numidie.

Comme d’habitude, César allait devoir se battre à un contre trois, et une fois de plus, après un revers essuyé dans la première rencontre, il finit par remporter la victoire dans la bataille décisive (6 février 46 av. J.C.), après des combats extrêmement meurtriers. Ils le furent d’autant plus que les soldats de César ne respectèrent pas ses ordres jusqu’au bout, en massacrant les prisonniers, alors que la quasi-totalité de leurs chefs furent tués (Scipion)  ou se suicidèrent (Juba, Caton).  Ensuite, après une brève halte à Rome, César partit donner le coup de grâce à la dernière armée de Pompée, celle d’Espagne, qu’il vainquit à Munda (17 mars 45 av. J.C.). Cette fois, ayant vu le Sénat lui accorder le titre de dictateur à vie,  il allait pouvoir enfin se consacrer à réorganiser l’Etat, œuvre colossale faute d’avoir avec lui une vraie classe dirigeante, et faute aussi d’avoir pu convaincre ses anciens adversaires aristocrates, les plus compétents, de lui apporter son soutien. Ces derniers, en effet, continuaient de lui reprocher son projet de mariage avec Cléopâtre, complété par le transfert de la capitale à Alexandrie, même si ce n’était plus du tout d’actualité.

Résultat, César dut composer avec ses seuls amis (Balbo, Oppius) ou supposés tels comme Marc Antoine ou encore Dolabella, qui s’était rallié à lui en espérant pouvoir ainsi annuler ses nombreuses dettes. Cela dit, il avait l’Assemblée de son côté, et il réduisit le Sénat au rôle de simple corps consultatif en portant le nombre de sénateurs de six cents à neufs cents, grâce à l’apport de bourgeois de Rome, mais aussi de vieux officiers celtes, dont certains étaient fils d’esclaves. En faisant cela, il concrétisait son vieux projet d’accorder les droits de citoyen à la Gaule Cispadane (Sud du Pô), que le Sénat n’avait jamais voulu entériner. En fait César, qui avait le sens de l’Etat, savait bien que c’était en province (paysans sortis de la paysannerie ou petits bourgeois)) qu’il trouverait les bons éléments pour réformer la bureaucratie et l’armée, et non à Rome.  Ensuite il se mit en tête de réaliser la grande réforme agraire projetée par les Gracques un siècle plus tôt…pour leur plus grand malheur.

Pour réussir dans son entreprise, il fit appel aux grands capitalistes (Balbo, Atticus) qui devinrent ses banquiers et ses conseillers, et déploya la même énergie dans cette besogne titanesque que celle qui lui avait valu tellement de triomphes avec son armée, s’attachant à recruter partout des gens compétents, et évitant tout gaspillage. Son but, c’était le plein emploi de la main d’œuvre à sa disposition, seul moyen de faire avancer les choses et de rendre meilleure la vie à Rome et en province. Bien entendu, tout cela ne se fit pas sans opposition, mais jamais César ne dévia de son but faisant fi notamment des commérages que Calpurnia, son épouse, lui rapportait. A ce propos, on notera que Calpurnia avait repris la vie commune avec lui, après l’épisode avec Cléopâtre, au point que le couple ne s’était jamais aussi bien entendu. Bref, César était devenu un autre homme, y compris avec ses ennemis, lesquels bénéficièrent de son pardon, même après l’avoir offensé, y compris ceux qui l’avaient trahi ou le trahissaient encore.

Quand il apprit que Sextus, fils de Pompée, se préparait à venger son père en Espagne, César lui envoya ses neveux, Brutus et Cassius, qu’il avait nommés gouverneur de province. Il n’imaginait pas que l’on put comploter autour de lui ou dans son dos, parce qu’il pensait qu’aucun de ses ennemis n’était assez courageux pour oser attenter à sa vie. Il avait tort ! Mais de tout cela il n’avait cure, car son désir était aussi d’étendre l’empire (qui ne disait pas encore son nom) à la Germanie et à la Scythie (Ukraine, Kazakhstan), tout en poursuivant son vieux rêve d’avoir une classe moyenne provinciale vigoureuse et mieux en accord avec les moeurs anciennes de Rome.

En février 44 av. J.C., il rédigeait déjà des plans pour ces campagnes, quand Cassius se mit à la tête d’une conspiration dans laquelle il s’efforça d’attirer Brutus, que César continuait d’aimer comme un fils…qu’il était très certainement. Le complot se parait d’idéaux plus nobles les uns que les autres, notamment vouloir la mort d’un tyran aspirant à une couronne royale qu’il partagerait avec Cléopâtre, dont l’héritier serait son bâtard Césarion. On lui reprochait également d’avoir voulu imposer son visage sur les nouvelles monnaies romaines, et surtout de vouloir détruire la liberté à Rome à son seul profit. Tels furent les arguments utilisés par ce Cassius, que Plutarque décrivait comme « pâle et maigre », pour convaincre Brutus.  Celui-ci en fait n’aimait pas César, reprochant à sa mère, Servilie,  d’en avoir fait un bâtard, parce qu’il imaginait que César était son père. A la vérité tout cela n’était qu’hypothèses, d’autant que Brutus ne se confiait pas

Ce que nous savons en revanche, c’est que Brutus était très cultivé, parlant grec et maniant avec art la philosophie. Il avait gouverné avec honnêteté la Gaule Cisalpine que César lui avait confiée. On sait aussi qu’il avait épousé en secondes noces Porcia, sa cousine, fille de son oncle Caton, qui allait avoir sur lui une influence exagérée au yeux de Servilie. Enfin, comme il avait écrit un livre intitulé La Vertu, perdu si l’on en croit Montaigne, mais dont Quintilien parle en bien, certains ont prétendu qu’il aurait dit : « Nos anciens nous ont appris qu’on ne doit pas supporter un tyran, même si c’est un père ». Bref, Brutus était « mûr »  pour commettre le crime que lui préparait Cassius depuis début mars, sous le prétexte que le lieutenant de César, Lucius Cotta, proposerait le jour des ides de Mars (le 15) à l’Assemblée de proclamer roi le dictateur, parce que la Sibylle avait prévu que seul un roi pourrait battre les Parthes, contre lesquels on préparait une expédition. Si la Sibylle le disait…

Cassius avait pour alliée Porcia, au courant des conversations avec Brutus, et pour montrer qu’elle saurait garder le secret n’hésita pas à s’enfoncer un poignard dans la cuisse. Cela finit de convaincre Brutus d’accepter d’utiliser le poignard vis-à-vis de César, avant qu’il ne soit trop tard, Brutus ne voulant pas paraître inférieur à sa femme.  Nous étions à la veille des ides et, chose curieuse, César dînant en compagnie de quelques amis avait proposé comme thème de la conversation la mort que chacun préfèrerait. Tout le monde donna son avis, et César se prononça pour une fin rapide et violente. Le lendemain matin, Calpurnia lui dit qu’elle l’avait vu en rêve couvert de sang, et le supplia de ne pas aller au Sénat. Mais un faux ami comploteur vint au contraire lui demander de s’y rendre, manquant de peu un autre ami, fidèle celui-là, qui venait l’informer du complot. Pendant qu’il s’acheminait vers le Sénat, un voyant lui cria de se méfier des ides de Mars, ce à quoi César répondit : « Nous y sommes déjà ». Enfin, tandis qu’il pénétrait dans la salle, on lui remit  un papyrus roulé, qu’il n’ouvrit pas, et qu’il tenait encore dans la main une fois mort, contenant une dénonciation détaillée.

A peine arrivé dans la salle, les conjurés fondirent sur César avec le poignard prêt à frapper. Le seul qui aurait pu le défendre, Marc Antoine, avait été retenu à dessein dans l’antichambre par Trébonius. César se voyant pris de partout essaya de se protéger avec son bras, mais il n’insista pas dès qu’il vit Brutus parmi les assassins, et c’est sans doute à ce moment là qu’il s’écria effectivement : « Tu quoque, filii mii », qui se traduit par « Toi aussi mon fils ! », comme l’a raconté Suétone. Ensuite il s’écroula au pied de la statue de Pompée, qu’il avait lui-même fait installer, et devant laquelle il avait coutume de s’incliner en passant devant. César ne reçut qu’un coup, celui de Brutus, qui glaça d’épouvante tous ceux qui assistaient à la scène y compris les assaillants, alors que Brutus agitant son poignard ensanglanté lança un hourrah tonitruant à Cicéron, qui s’en serait bien passé, l’appelant «  Père de la patrie », et l’invitant à faire un discours, ce que le grand avocat ne fit pas…peut-être pour la seule fois de sa vie.

Sur ces entrefaites Marc Antoine arriva et vit le cadavre à terre, mais contrairement à ce que l’on aurait pu penser, il n’éclata pas de rage, se contentant de garder le silence avant de s’éloigner. En revanche, dès la nouvelle connue, la foule commençait à s’agiter, ce qui incita les insurgés à se présenter devant elle, l’un d’eux expliquant que cet assassinat était une grande victoire pour la liberté, ce que les Romains de plus en plus nombreux à accourir sur les lieux n’acceptèrent pas. Du coup les assassins se retirèrent, puis se barricadèrent au Capitole, envoyant un message à Marc Antoine pour qu’il les aide à sortir de là indemnes. Mais ce dernier ne vint que le lendemain, alors que Brutus et Cassius essayaient en vain de nouveau de convaincre la foule du bien-fondé de l’acte qui venait d’être commis. En revanche Marc Antoine, considéré à tort comme le « fidèle entre tous », sut trouver habilement les mots pour demander à la foule de se retirer en ordre, en promettant le châtiment des coupables.

Ensuite il partit retrouver Calpurnia, anéantie de douleur, et se fit donner le testament de César. Il remit, selon l’usage, ce testament aux Vestales, sans l’ouvrir tellement il était sûr d’être désigné comme héritier. Ensuite il fit appeler secrètement les troupes disposées en dehors de la ville, et revint au Sénat pour prononcer un discours qui, en fait, était un programme de gouvernement. Le roi est mort, vive le roi ! Il approuva sans discuter la proposition d’amnistie générale faite par Cicéron…à condition que le Sénat ratifiât tous les projets laissés en suspens par  César. Plus curieux, il promit à Cassius et  à Brutus, les « régicides », des postes de gouverneurs qui leur permettraient de s’éloigner de Rome. Et ce soir-là il les retint à dîner chez lui.

Le 18, c’est lui, Marc Antoine, qui fut chargé de prononcer l’éloge funèbre de César pour ses funérailles, qui furent d’une solennité jamais atteinte  jusque-là à Rome. Même la communauté israélite, reconnaissante à César de la manière amicale dont il l’avait traitée, suivit le cercueil avec ses vétérans en chantant des cantiques. Les soldats jetèrent sur le bûcher leurs armes et les gladiateurs leur costume. Toute la nuit, la quasi-totalité des citoyens se recueillit autour du cercueil. Le lendemain, Marc Antoine se fit remettre le testament par les Vestales et en donna publiquement lecture, et là, première surprise, César laissait quelque chose de sa fortune privée, qui représentait environ cent millions de sesterces, une somme considérable, à chaque citoyen romain. Ensuite il léguait ses magnifiques jardins privés à la municipalité pour en faire un parc public. Le reste enfin devait être partagé entre ses trois petits-neveux, dont l’un fera parler de lui un peu plus tard, un certain Caïus Octavius, qui sera le premier empereur romain, sous le nom d’Octave Auguste. En revanche, le « fidèle entre tous », qui deux jours après l’assassinat de son chef avait invité à dîner ses assassins, était le grand oublié de ce document, ce qui n’était que justice compte tenu de son étrange fidélité.

Michel Escatafal


Les Gracques, fils de Cornelia

Plusieurs orateurs à Rome ont donné à l’éloquence ses lettres de noblesse, notamment Cicéron, mais aussi Caton et les Gracques. Ces derniers, comme Caton, s’attachèrent au parti populaire, mais au lieu d’avoir une origine et une éducation plébéienne, Tiberius et Caïus Gracchus sortaient d’une illustre famille, et ils reçurent l’éducation et la culture la plus soignée. Cornelia (189-100 av. J.C.), leur mère, fille du premier Africain (Scipion), femme de Tiberius Sempronius Gracchus qu’elle a épousé en 163 av. J.C., le pacificateur de l’Espagne, devint  veuve de bonne heure (150 av. J.C.) et se consacra toute entière à ses fils, qu’elle appelait ses « parures » , afin de faire d’eux des hommes et des citoyens dignes du grand nom qu’ils portaient.  Pour être sûre de parvenir à ses fins, du moins si l’on croit Plutarque, elle alla jusqu’à refuser d’épouser Ptolémée, roi d’Egypte.

Comment un roi d’Egypte avait-il pu demander la main de cette veuve ? En fait, Cornelia était d’abord une belle femme, et ensuite elle était aussi quelque chose qu’à Rome on n’avait jamais vu jusqu’alors, une grande intellectuelle.  Son salon, qui réunissait les plus illustres personnalités de la politique, des arts et de la philosophie, ressemblait beaucoup à celui de certaines dames françaises du dix-huitième siècle, et joua petit à petit le même rôle. Ces gens qui se pressaient dans le salon de Cornelia étaient très différents de leur père et grand-père, d’abord parce qu’ils acceptaient comme inspiratrice une femme, ensuite parce qu’ils prenaient un bain chaque jour, enfin parce qu’ils pensaient que Rome, malgré sa puissance, n’était nullement obligée de donner des leçons au monde entier. Au contraire, c’était à eux de se mettre à l’école, à l’école de la Grèce.

Cela dit, même si les propos que l’on tenait dans ces salons n’avaient rien de révolutionnaires, ils étaient progressistes. Il est vrai que la situation à Rome ne laissait pas d’inquiéter ceux qui savaient que l’Urbs avait quelque mal à digérer l’énorme empire qu’elle s’était déjà constitué, avec les avantages que procuraient les prises de guerre. Par ailleurs, le blé produit à bas coûts (grâce aux esclaves) en Sicile, en Sardaigne ou en Espagne n’aidait pas les agriculteurs de l’Italie rustique à se développer. Au contraire les terres se vendaient les unes après les autres et étaient livrées à la spéculation, et celles qui servaient encore à l’agriculture étaient dirigées par des régisseurs qui étaient de véritables responsables d’entreprises, au service des grands propriétaires, lesquels pouvaient compter sur le travail des esclaves pour que leurs propriétés fussent rentables.

Ces esclaves étaient ce  que nous appellerions aujourd’hui la honte de la Rome de cette époque. Leur vie était misérable, non seulement à la campagne, mais aussi dans les boutiques, les bureaux, les fabriques, ce qui du coup condamnait au chômage les citadins qui y étaient employés auparavant.  Heureusement pour ces esclaves, il y avait quand même quelques employeurs qui avaient conservé un fond d’humanité, mais la compétition économique mettait une limite à ces bonnes dispositions. Au passage, on notera que le monde n’a pas tellement changé depuis cette époque !

En tout cas, à force d’être maltraités les esclaves finirent par se révolter en 196 av. J.C., puis dix ans plus tard, avec chaque fois une terrible répression, les survivants étant internés dans des mines. Ensuite en 139 av. J.C., éclata ce que l’on a appelé la « guerre servile », les esclaves au nombre de soixante dix mille, s’emparant de la Sicile en battant une armée romaine. Il fallut six ans pour en venir à bout, mais là aussi le châtiment fut à la mesure de la peur qu’avait inspirée cette révolte. Nous étions en 133 av. J.C., et c’est cette année-là que Tiberius Gracchus, fils de Sempronius et de Cornelia, fut élu tribun.

Tiberius était l’aîné des deux frères, mais ils avaient l’un et l’autre la même conception de la société qu’ils voulaient établir à Rome. Guidés par l’autorité de cette femme supérieure qu’était leur mère Cornelia, Tiberius et Caius Gracchus conçurent les ambitions les plus hautes et les plus désintéressées, s’habituèrent aux fortes vertus, et développèrent le germe de talents bien élevés. En fait Cornelia aura auprès de ses enfants le rôle que jouera, beaucoup plus tard,  la reine Hortense auprès de son fils Louis-Napoléon Bonaparte, à cette énorme différence près qu’Hortense fit à son fils des cours d’une morale bien particulière, où abondaient les excitations à la pratique des perfidies et du mensonge, au dédain de toute moralité, au mépris des hommes et des lois, tout cela aboutissant au coup d’Etat du 2 décembre 1851.

En revanche les Gracques, comme on les appelle communément, sont considérés à juste titre dans l’histoire politique de Rome comme des héros, et nous pourrions même ajouter comme des héros tragiques. Tiberius Gracchus (162-133 av. J.C.) périt en effet dans un mouvement révolutionnaire, massacré par la faction aristocratique, sans que celle-ci ait pu l’empêcher  de faire entendre avec éloquence les protestations des opprimés.  On retiendra de lui cette tirade célèbre :  » Les bêtes sauvages répandues dans l’Italie ont leur tanière et leurs repaires où elles peuvent se retirer. Ceux qui combattent et meurent pour l’Italie n’ont en partage que l’air et la lumière qu’ils respirent. Les généraux mentent quand ils les engagent à défendre leurs tombeaux et leurs temples et à repousser l’ennemi. Parmi tant de Romains il n’en est pas un seul qui ait un autel paternel ni un tombeau où reposent ses ancêtres. On les appelle les maîtres de l’univers et ils n’ont pas en propriété une seule motte de terre « .

Cette simple lecture permet de mieux comprendre pourquoi Tiberius Gracchus mourut à vingt neuf ans, victime de la vindicte des grands propriétaires, ceux-ci ne lui ayant jamais pardonné d’avoir proposé à l’assemblée qu’aucun citoyen ne puisse posséder plus de deux cents hectares, mais aussi que toutes les terres distribuées ou louées par l’Etat devaient lui être rendues au même prix, moins le remboursement des améliorations apportées, et enfin que ces terres devaient être divisées et redistribuées entre les citoyens pauvres par lots de cinq ou six hectares, avec engagement de ne pas les vendre, et à charge d’un modeste impôt. Autant de propositions paraissant raisonnables, mais insupportables aux yeux des grands propriétaires avides de s’enrichir.

Caïus  Gracchus (154-121 av. J.C.) reprit courageusement l’œuvre de son frère et entreprit de venger son assassinat. Il put croire un moment qu’il parviendrait à ses fins. Chéri du peuple, craint du Sénat, il devint pendant deux ans le véritable maître de Rome. Mais c’était trop beau pour être vrai, et la cupidité des chevaliers, l’orgueil patricien, l’inconstance populaire lui firent bientôt comprendre qu’il allait succomber à son tour.  Cela ne lui fit pas renoncer pour autant à ses desseins, malgré les supplications de ses amis et les angoisses qui l’assiégeaient, comme en témoignent les paroles qui nous ont été conservées de lui, parlant du meurtre de son frère.

 » Vos ancêtres, disait-il au peuple, ont déclaré la guerre aux Falisques  (peuple de l’Italie antique) qui avaient insulté le tribun du peuple Genucius. Ils ont condamné à mort Caïus Veturius pour avoir refusé de faire place à un tribun qui traversait le Forum. Et, sous vos yeux, ces hommes ont assommé Tiberius à coup de bâton, traînant son cadavre du Capitole à travers toute la ville pour être jeté dans le fleuve, et ceux de ses amis qu’on a pu arrêter ont été mis à mort sans jugement « .

En outre, quand Caïus se sentit complètement abandonné de ses partisans, serré de près par ses adversaires qui allaient le mettre à mort, il s’écria devant ses ennemis presque ébranlés par tant de bravoure :  » Malheureux ! Où aller ? Où me réfugier ? Au Capitole ? Il est encore teint du sang de mon frère ! Dans ma maison ? Pour y voir les lamentations et le désespoir de ma mère ! » Tout cela, comme dira plus tard Cicéron, donnait à Caïus Gracchus plus qu’à aucun autre orateur  » une éloquence pleine et féconde « . Caius mourut en héros, ordonnant à un de ses serviteurs de le tuer. Celui-ci obéit, puis retirant son poignard teint du sang de la poitrine de son maître, il le plongea dans la sienne. Cornelia, mère de deux fils tués et d’une fille soupçonnée d’assassinat, prit le deuil, mais le Sénat lui interdit de le porter. Mais ce même Sénat n’aura pas pu empêcher les Gracques de figurer à tout jamais parmi les hommes les plus illustres de l’histoire de Rome.

Michel Escatafal


Jules César

S’il y a bien eu un homme qui ait réuni sur sa personne tous les dons qu’on puisse espérer avoir, c’est  Jules César. En effet, outre ses talents d’écrivain, il fut un des trois plus grands capitaines de l’Antiquité, comme disait ma professeure  d’histoire au Lycée, avec Alexandre le Grand et Hannibal, et  c’est lui qui préfigura l’empire romain et plus généralement les empereurs.

Cela dit, la biographie de César appartient d’abord à l’histoire politique. Né en l’an 100 avant J.C. à Rome de la famille Julia, laquelle prétendait remonter à Enée. Cependant il y avait aussi pour cette famille des alliances plébéiennes, puisque Marius (157-86 av. J.C.) était l’oncle maternel de César. Son enfance fut dirigée par sa mère, Aurélia, femme fort instruite et spirituelle, qui a sans nul doute éveillé l’ambition de son fils. Sa jeunesse fut très mouvementée, Sylla (138-78 av. J.C.) le dictateur entrevoyant en lui « plusieurs Marius » avec qui il avait été en conflit pour le pouvoir à Rome.

Pour éviter le bannissement César partira pour l’Asie, où il fera un court séjour avant de retourner à Rome à la mort de Sylla, mais pour repartir presqu’aussitôt en faisant voile vers l’Orient.  En chemin il rencontra des pirates qui exigèrent une rançon pour le libérer, mais une fois celle-ci payée, il organisa contre eux une expédition et les extermina.  Ensuite il guerroya contre Mithridate, fit une campagne en Espagne comme questeur, et fut nommé édile en 65 av. J.C. Le cours de sa grande destinée politique pouvait commencer, avec pour but ultime la dictature pour Rome, et la domination absolue et universelle. En l’an 60 av. J.C., il forme avec Pompée et Crassus le triumvirat, ceux-ci devenant des auxiliaires avant d’être vaincus et  de disparaître.

Ensuite, pendant huit années (58-50 av. J.C.) César reste en Gaule, attendant le moment opportun pour rentrer en maître absolu avec l’aide de ses soldats. Nous connaissons la suite, il franchit le Rubicon en 49 av J.C., puis défait Pompée à Pharsale l’année suivante, et ruine le parti aristocratique qui essaie de lui résister, par les batailles de Thapsus en Tunisie (46 av. J.C.) et de Munda dans le Sud de l’Espagne (45 ava. J.C.). Devenu le maître absolu de Rome, il allait tomber  sous les coups d’une conspiration aristocratique, percé de coups de poignards en plein Sénat le 15 mars 44 av. J.C., jour des ides de Mars. Cela dit, son œuvre et sa pensée lui survécurent. Tout était en place pour faire de Rome un empire, et les représentants du principat développèrent avec une surprenante continuité le programme dont il avait tracé les grandes lignes.

 Ma professeure d’histoire, toujours elle, affirmait que César avait eu la chance que n’avait pas eue  Napoléon Bonaparte, Premier Consul, quand le 24 décembre 1800 il échappa à un attentat organisé par Cadoudal.  Fermons la parenthèse pour dire que rien n’est plus complexe que la vie de ce grand homme, mais aussi rien de plus simple que son caractère, dominé tout entier par l’ambition. Une ambition qui procède uniquement de l’intelligence et non de la passion. Le pouvoir, César le voulait non pour les plaisirs, les richesses, les honneurs, ni même la gloire qu’il peut donner, mais pour accomplir le plan qu’il avait conçu.

Dans sa conduite l’agitation n’est que de surface, car le fond de son âme reste toujours calme parce que sa raison est toujours claire. Tout est calcul chez lui, y compris quand il faisait d’énormes dettes, celles-ci lui permettant de se créer une clientèle qui eut intérêt à ses succès. Ses passions étaient toujours contenues, restant toujours maître de lui-même. De santé assez délicate, en proie parfois à des crises d’épilepsie, sa volonté lui permettait néanmoins de faire le plus souvent preuve d’une résistance et d’une vigueur qui faisait l’admiration de ses hommes.  S’il était capable de résister à ses vices, il commandait à ses vertus, celles-ci ne l’entraînant jamais au-delà de sa volonté.

Certains le disaient cruel, notamment parce qu’il fit couper le poing aux défenseurs d’Uxellodunum (51 av. J.C.), ou encore parce qu’il fit étrangler Vercingétorix en 46 av. J.C., mais il l’était plutôt moins que les coutumes de l’époque. Même s’il n’hésitait pas à faire verser du sang, celui-ci ne devait servir qu’à assurer ses conquêtes. En outre, toujours son côté calculateur, il savait faire preuve de clémence en pardonnant à des ennemis susceptibles de servir ses desseins (Cicéron, Marcellus etc.). On aurait pu penser aussi qu’il se soit laissé séduire par l’amour des lettres, en le voyant composer un traité de grammaire (De l’Analogie)  tandis qu’il passait les Alpes pour rejoindre son armée, ou encore quand la veille de la bataille de Munda, il écrit en vers son Itinéraire.

 En plus il avait la chance d’être un surdoué, comme nous dirions de nos jours, comme en témoignent les discours, les poèmes, des pamphlets comme celui qu’il écrivit sur Caton, sans parler des jugements d’une délicatesse et d’une précision exquise qu’il a porté sur Térence ou Cicéron. Mais là aussi le talent n’empêchait pas les calculs, César pensant que la littérature et les belles lettres ne pouvaient qu’être utiles pour mener les hommes. C’est la raison pour laquelle dans ses œuvres le génie côtoie l’incomplet et, ce qu’a si bien écrit Bossuet évoquant l’activité bienfaisante de Condé dans sa retraite, aurait pu s’appliquer parfaitement au dictateur : « Loin de nous les héros sans humanité ; ils pourront bien forcer les respects et ravir l’admiration, mais ils n’auront pas les cœurs ». Chez César ce mot atteint à la fois le conquérant et le politique, mais il s’applique aussi à l’écrivain.

esca