L’arrivée au pouvoir de Richelieu et ses luttes contre les protestants et les Grands

La mort soudaine d’Henri IV le 14 mai 1610, assassiné par Ravaillac, laissa le royaume de France dans un grand désarroi, d’autant que le nouveau roi, Louis XIII, né le 27 septembre 1601, n’avait même pas neuf ans. Il fallut donc organiser une régence, qui échut à la reine mère, Marie de Médicis (1575-1642), le parlement la déclarant régente « avec toute puissance et autorité ». En fait, comme l’a écrit Sully, la France allait tomber « en d’étranges mains ».  Et pourtant, elle aurait dû être instruite des affaires du royaume, pour la simple raison qu’Henri IV l’appelait souvent au Conseil pour qu’elle fût au courant de ce qui s’y passait…sans que cela n’ait jamais éveillé son intérêt. En outre, elle ne passait pas pour être capable de décider, ce qui la laissa sous la domination absolue de sa sœur de lait, Leonora Galigaï, qui était la femme d’un certain Concini (1575-1617). Et celui-ci finit très vite, après avoir fait fortune et être devenu marquis d’Ancre et maréchal, par gouverner la France.

Mais ceux qu’on appelait à l’époque les Grands, avec à leur tête le prince de Condé (1588-1646) père du grand Condé (1621-1687), profitèrent de la situation pour essayer de retrouver des prérogatives perdues du temps de feu le roi Henri IV. De fait, ils commencèrent par piller le trésor de guerre qu’avait patiemment constitué Sully (contraint à la démission en janvier 1611), en se faisant payer d’énormes pensions. Cependant, quelque temps plus tard, la régente s’aperçut que le royaume allait se retrouver dans une impasse financière, et décida de se montrer moins généreuse, ce qui incita les Grands à prendre les armes et à réclamer la convocation des Etats généraux. Mais au lieu de se mettre en travers des rebelles, Concini conclut avec eux ce que Sully appela « une espèce de paix assez malotrue », au seul profit financier des Grands, lesquels firent taire leurs revendications à propos des Etats Généraux.

Néanmoins ceux-ci se réunirent quand même en octobre 1614, pour la dernière fois avant 1789, mais ces Etats n’aboutirent à rien, les députés de la noblesse demandant l’abolition de la Paulette, du nom du financier Paulet, qui accordait aux titulaires de charges le droit de les transmettre librement à leurs enfants, moyennant le paiement d’une taxe annuelle, et les députés du Tiers-Etat qui, par riposte, réclamaient la suppression des pensions abusivement payées aux nobles. Du coup on décida de se débarrasser des députés, qui regagnèrent leurs provinces sans avoir obtenu autre chose que des vagues promesses (février 1615).

Mais  les Grands  n’étaient pas pour autant hors d’état de nuire, même si le roi était devenu majeur, ce qui n’empêcha pas sa mère et Concini de continuer à gouverner.  Les Grands en effet n’acceptaient pas le mariage du jeune roi (1615) avec l’infante espagnole, Anne d’Autriche (1601-1666), et reçurent le renfort  des protestants du Midi. Pour désarmer les Grands on leur donna de nouveau de l’argent,  mais cela fut insuffisant pour empêcher Condé d’essayer de s’emparer du pouvoir. Il fut cependant arrêté du fait de la reine mère…pour le plus grand profit de Concini qui parut plus puissant que jamais (1616). Mais cette situation ne dura pas, car Louis XIII ne supportait plus d’être traité en petit garçon et, poussé par un de ses confidents, son dresseur d’oiseaux de chasse Charles de Luynes (1578-1621), il décida de faire tuer Concini (24 août 1617). De plus, pour bien montrer qui était désormais le maître, Marie de Médicis fut invitée à se tenir à l’écart du pouvoir.

En fait le vrai maître s’appelait désormais Luynes, qui récupéra tout le pouvoir, mais sans faire preuve de grandes capacités pour l’exercer. Surtout, ce changement de pouvoir ne fit pas cesser les désordres. Ainsi, la reine mère ne supportant pas sa disgrâce, fomenta une nouvelle révolte, réprimée par l’armée royale aux Ponts de Cé (Maine-et-Loire aujourd’hui), en 1620. En revanche ce fut plus difficile avec les protestants qui, depuis 1611, avaient reconstitué leurs forces comme au temps des guerres de religion. Ils profitèrent d’un conflit dont la cause fut le rétablissement du catholicisme dans le Béarn (1620) pour affronter Luynes, promu connétable, et le battre devant Montauban. Peu après Luynes mourut, et Louis XIII n’eut pas d’autre issue que négocier avec les protestants qui gardèrent leurs libertés et privilèges (1622).

La mort de Luynes allait redonner de l’influence à Marie de Médicis et, en 1624, elle réussit à faire entrer au Conseil du roi son homme de confiance, Armand du Plessis de Richelieu (1585-1642), cadet d’une famille noble du Poitou, qui était entré dans les ordres et devenu évêque de Luçon (Vendée) en 1606. Il s’était fait connaître en 1614 aux Etats généraux, où il fut l’orateur du clergé, ce qui lui valut d’être pris pour aumônier par Marie de Médicis et d’être fait secrétaire d’Etat par Concini (1616). Ayant réussi à réconcilier le roi et sa mère, Richelieu devint cardinal en 1622, puis le principal ministre en 1624, à l’âge de trente neuf ans. Louis XIII n’avait guère le choix à ce moment, mais il craignait l’appétit insatiable de pouvoir de cette homme, lequel avait pour lui l’évidente supériorité de son esprit par rapport aux autres membres du Conseil.

Très vite le cardinal allait concevoir les grandes idées qui devaient diriger toute sa politique, à savoir faire du roi de France le souverain le plus puissant d’Europe, tout en faisant de lui la seule autorité sur l’ensemble des habitants du royaume, y compris les plus haut placés. Et pour ce faire, il était prêt à ne reculer devant rien, n’hésitant pas à affirmer : « En matière de crime d’Etat, il faut fermer la porte à la pitié ». D’ailleurs, pour lui, les rois étaient « la vivante image de la Divinité », ce qui explique l’obligation d’obéissance au roi et à ses représentants, ajoutant aussi que « les intérêts publics doivent être l’unique fin du prince et de ses conseillers ». A partir de là, on comprend aisément que la raison d’Etat lui commandât de s’attaquer en premier lieu aux protestants, qui constituaient à ce moment la faction politique la plus dangereuse pour la royauté. Après une première attaque pour évaluer ses forces qui se termina par une trêve, l’effort principal de Richelieu se porta en 1627 sur le siège de la Rochelle, centre de la résistance protestante, un siège qui dura un an, avec des Rochelais qui avaient pour alliés les Anglais.

Ces Rochelais étaient dirigés par le maire, Guiton (1585-1654), qui avait fait de la Rochelle une place forte, et qui allait se battre farouchement, contre les troupes de Richelieu, lui-même résolu à en finir avec cette poche de résistance, enveloppant la ville vers l’intérieur d’un retranchement de douze kilomètres, comprenant onze forts et dix-huit redoutes. Puis, afin d’empêcher l’entrée de tout secours anglais, Richelieu fit construire en six mois une digue de pierres longue de mille cinq cents mètres, et large au sommet de huit mètres, qui remplit pleinement son office avec la protection d’une flotte comprenant vingt-six navires de guerre. Résultat, la faim contraignit les défenseurs à capituler (28 octobre 1628). Quinze mille hommes avaient péri au cours de ce siège, au point qu’il n’en restait plus que cent cinquante valides. La guerre continua ensuite quelque temps dans les Cévennes, où la résistance était dirigée par le gendre de Sully, le duc de Rohan (1579-1638), qui finit par faire soumission, ce qui incita Louis XIII à accorder aux  protestants la paix d’Alès en 1629, ce qui les faisait rentrer dans le droit commun, tout en supprimant les privilèges qui leur avaient été concédés par Henri IV. En revanche la liberté de culte et l’égalité avec les catholiques leur étaient garanties.

Cela dit, la lutte contre les Grands allait être plus longue, et jusqu’à sa mort Richelieu allait subir toutes sortes d’assauts ou de complots armés, avec au centre de toutes ces intrigues le frère cadet du roi, Gaston d’Orléans (1608-1660), homme à la fois léger et lâche. En fait le détonateur de tous ces complots, fut la naissance que certains qualifièrent de miraculeuse, en 1638, du fils de Louis XIII (le futur Louis XIV), ce qui de facto privait Gaston d’Orléans de tout espoir pour hériter un jour de la couronne. Ces désordres à la fois dramatiques et fertiles en épisodes romanesques allaient durer pendant dix-huit ans, sans que le pouvoir de Richelieu ne fût réellement menacé en raison de la faiblesse légendaire de Gaston d’Orléans. Celui-ci, par exemple, fit capoter un complot ourdi en 1626 en dénonçant tous ses complices, entraînant la mort par décapitation du Comte de Chalais (1599-1626), qui appartenait à la famille Talleyrand –Périgord, engagé dans le complot par amour pour une intrigante, Madame de Chevreuse (1600-1679), dont le premier mari fut  de Luynes.

 Néanmoins, les évènements furent plus difficiles à gérer pour Richelieu, notamment en 1630, lors d’un nouvel assaut, mieux organisé, où Marie de Médicis s’efforça d’arracher à Louis XIII, malade, le renvoi du Cardinal, qu’elle jugeait trop puissant et trop indépendant, allant même jusqu’à sommer le roi de choisir « entre un valet et sa mère », à l’issue d’une scène que l’on a qualifiée de très violente. Cette péripétie eut lieu le 10 novembre, et reste dans l’histoire comme « la journée des Dupes ».  Richelieu crut vraiment ce jour-là qu’il serait disgracié, mais le soir même Louis XIII lui faisait savoir qu’il lui gardait toute sa confiance, après avoir appris que sa mère était au courant du projet d’assassinat de son père, le roi Henri IV. Du coup, Marie de Médicis s’exila à l’étranger, où elle mourra dans le dénuement (1642), parce que privée de toutes ses pensions.

Gaston d’Orléans essaya lui-même de fomenter une nouvelle révolte en 1632, avec l’aide du duc de Montmorency (1595-1632), gouverneur du Languedoc.  Celui-ci, filleul d’Henri IV,  sera fait prisonnier à Castelnaudary, puis condamné à mort et exécuté. Gaston, pour sa part, s’enfuit à Bruxelles jusqu’en 1634. Deux ans plus tard, en 1636, alors que Corbie (en Picardie) était  occupée pendant quelques mois par les Espagnols, le duc d’Orléans recommença à comploter, avec cette fois l’appoint du Comte de Soissons (1604-1641), un prince de la maison de Condé. Les conjurés avaient pour dessein d’assassiner Richelieu, mais, une fois encore, Gaston n’osa pas aller au bout de ses intentions, ce qui obligea Soissons à s’enfuir à Sedan, sur les terres du duc de Bouillon.

Enfin, en 1642, pendant que l’armée française assiégeait Perpignan(entre mai et septembre), le favori de Louis XIII, Cinq-Mars (1620-1642), jeune ambitieux de vingt-deux ans, introduit par Richelieu dans l’entourage du roi pour contrebalancer l’influence de Madame de Hautefort, mais qui en voulait au cardinal parce que celui-ci s’était opposé à ce qu’il se marie avec Marie de Gonzague, d’un rang beaucoup plus élevé que le sien, complota avec Gaston d’Orléans, encore lui, afin de renverser Richelieu. Les conjurés signèrent un traité secret avec l’Espagne, mais Richelieu en eut une copie, ce qui valut à Cinq-Mars et son ami de Thou (1607-1642), d’être décapités à Lyon et ce, bien que de Thou ait formulé son désaccord sur la finalité de ce plan…qu’il avait eu tort de ne pas révéler. Peu après, le 4 décembre 1642, Richelieu mourut. Il avait réussi à survivre à douze ans de conspirations de toutes sortes, bien aidé il est vrai par la faiblesse notoire de ses adversaires, mais aussi par sa fermeté et son habileté.

Michel Escatafal


Clémenceau, sans doute l’homme le plus influent de la Troisième République

Né à Mouilleron-en-Pareds (Vendée) le 28 septembre 1841, fils et petit-fils de médecin, Clémenceau pratiquera lui aussi la médecine pendant près de vingt ans. Mais c’est l’homme politique, et accessoirement le journaliste, qui le fera entrer dans la postérité, en étant une des figures les plus marquantes de la Troisième République, si ce n’est la plus influente. Cela dit, avant d’être député il se fera remarquer par son activisme, notamment en refusant l’armistice (une trahison pour lui) et en organisant un soulèvement pour s’emparer de l’Hôtel de Ville, ce qui lui vaudra l’inimitié de Jules Ferry, premier d’une longue liste, qui s’opposait à ce type de mouvement. Ce même Jules Ferry, qu’il contraindra à démissionner en 1885, en raison de leurs divergences sur la politique coloniale de ce dernier.

Plusieurs fois député, la première fois en février 1871 aux côtés de gens comme Victor Hugo, Gambetta ou Louis Blanc, président du Conseil entre octobre 1906 et juillet 1909, ministre de l’intérieur et « premier flic de France » comme il se désignait, chef des radicaux d’extrême gauche, il fut de tous les moments importants de la fin du dix-neuvième siècle et du début du vingtième. Par exemple ce fut lui qui proposa Sadi Carnot, petit-fils de Lazare Carnot, organisateur de la victoire sous la première République, pour remplacer Jules Grévy contraint à la démission le 26 novembre 1887, suite à l’affaire des décorations où était impliqué son gendre Daniel Wilson. Il sera aussi le soutien le plus ardent de Boulanger, avant d’en être son adversaire le plus irréductible (voir article sur Boulanger).

Il fit partie aussi de ceux qui furent éclaboussés dans le scandale financier de Panama (1891), dont il faut dire quelques mots. Ce scandale a démarré, suite à la décision de Ferdinand de Lesseps de creuser en Amérique Centrale un canal entre l’Océan Atlantique et l’océan Pacifique, sur le modèle de ce qui avait été fait avec le canal de Suez. En 1880, de Lesseps fonde une compagnie au capital de trois cents millions de francs pour accomplir son nouvel ouvrage, ce qui était très insuffisant pour le mener à bien. Du coup on décida d’émettre un emprunt à lots, a priori très attrayant pour le public…à condition qu’il en soit informé, ce qui nécessita un énorme travail de propagande, ou pour parler comme aujourd’hui de communication. Le coût de cette propagande s’éleva à soixante millions, mais cela n’empêcha pas cet emprunt de faire un énorme fiasco, puisqu’il était prévu qu’il rapporte sept cent vingt millions, alors qu’il ne fut souscrit qu’à hauteur de deux cent cinquante quatre millions. Résultat, le 2 février 1889, un jugement du tribunal de la Seine prononçait la liquidation de la société. Mais il apparut très vite que les fonds souscrits pour la construction du canal avaient été en partie détournés, à l’insu de Ferdinand de Lesseps…et qu’il en avait été fait un usage politique.

Après maintes péripéties, le gouvernement décide d’engager des poursuites contre cinq députés et cinq sénateurs, tous de la majorité républicaine sauf un. Tous ces personnages importants, comptant aussi d’anciens ministres ou président du Conseil,  vont voir lever leur immunité parlementaire à l’issue de débats houleux. Et au cours de ce débat, on assiste à une attaque en règle de Déroulède contre Clémenceau, l’accusant d’avoir été complaisant avec un certain Herz, personnage douteux très influent auprès des pouvoirs publics en France et à l’étranger. En fait, malgré les dénégations de Clémenceau, et bien que Déroulède n’ait apporté aucune preuve, la carrière de Clémenceau va subir un terrible coup d’arrêt, et il ne retrouva sa popularité qu’au moment de l’affaire Dreyfus, dont il prit la défense (1898). C’est lui qui permettra à Zola d’écrire dans son journal, l’Aurore, son immortel « J’accuse », réquisitoire précis contre les responsables de la condamnation de Dreyfus et opposés à la révision du procès.

Partisan comme les socialistes de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, Clémenceau sera chargé de mettre en application la loi de 1905, malgré les protestations du pape Pie X. En revanche il provoquera la colère des socialistes en réprimant durement la grève des mineurs du Pas-de-Calais (1906) au moment où il était président du Conseil et ministre de l’Intérieur, appliquant les mêmes méthodes vis-à-vis des vignerons en Languedoc-Roussillon. Mais c’est surtout lors de la première guerre mondiale qu’il va donner la pleine mesure de ses talents d’homme d’Etat, au point d’avoir été surnommé « le Tigre » en raison de son acharnement à lutter contre l’ennemi, après avoir été appelé une nouvelle fois à la tête du gouvernement, en novembre 1917, par le président de la République Poincaré. Dans cette fonction, Clémenceau sut notamment redonner du courage à la nation toute entière, en annihilant tout esprit défaitiste, car le doute s’était insinué chez un grand nombre de Français, lesquels voyaient les cercueils rentrer toujours aussi nombreux…sans résultat sur le terrain. En plus, on venait d’apprendre que la Russie faisait sa révolution et que le front oriental s’effondrait, libérant des troupes allemandes pour renforcer celles de l’Ouest. Et pour ajouter encore plus de difficultés, l’hiver 1916-1917 avait été très rude pour les soldats, mais aussi pour les populations à l’arrière. Enfin, il fallut aussi mettre en place des cartes de rationnement (1 er mars 1917).

Sur le plan militaire Nivelle, qui avait remplacé Joffre comme commandant en chef, désireux de lancer une offensive décisive grâce à la supériorité en hommes des Alliés, allait faire une grave erreur de jugement en n’imaginant pas que l’Etat major allemand pût changer de stratégie, et se replier en ordre sans que les troupes alliées s’en rendent compte. Tout cela sur fond de désaccord entre membres des divers Etats-majors, notamment le Britannique Haig réticent à lancer une grande offensive sur un ennemi qui s’était évanoui, mais aussi Pétain qui craignait d’user dans cette bataille toutes les réserves en hommes. Malgré toutes ces réticences, l’offensive prévue par Nivelle s’engagea quand même, mais dans les pires conditions…d’autant que les Allemands avaient eu le temps de la voir venir. Le résultat ne fut pas brillant, et Nivelle fut contraint à la démission laissant sa place à Pétain comme général en chef des armées françaises.

A ce moment de la guerre nous étions aussi à l’époque des mutineries, mais heureusement pour les Alliés, Pétain va redresser la situation en deux mois. Il y aura certes quelques exécutions pour l’exemple, moins nombreuses que ce qui fut dit mais horribles quand même, mais le sort du combattant fut amélioré, notamment l’ordinaire et les périodes de repos. C’est dans ce contexte que quelques mois plus tard, Clémenceau sera appelé à la présidence du Conseil par Poincaré qui ne l’appréciait pas et qu’il n’appréciait pas. Clémenceau accepta, mais à une condition : c’est lui qui choisit ses ministres et qui commande. Comme disait le Canard enchaîné (né en 1916): « Le gouvernement Clémenceau, c’est Clémenceau à tous les ministères ». Et de fait il va faire immédiatement la preuve de son autorité en déclarant son fameux « Je fais la guerre », ajoutant qu’il la faisait partout en politique intérieure comme en politique extérieure. En outre il était devenu interdit d’être défaitiste ou pacifiste. Il fallait faire la guerre…et la finir victorieusement. Et pour ce faire, avec l’accord entre autres de Haig et Pétain, il fit donner à Foch le commandement unique entre les armées alliées.

Après la guerre, il se signala en étant un des principaux artisans du traité de Versailles (1919), voulant « gagner la paix », après avoir gagné la guerre. En fait ce traité de Versailles était aussi désastreux pour le futur que ne fut le fut traité de Francfort du 10 mars1871, qui mit fin à la guerre entre la France et la Prusse, avec l’énorme erreur que fut l’annexion de l’Alsace et la Moselle. En 1919, ce fut différent. Tout d’abord on commença par mettre à genoux l’Allemagne sur le plan économique et financier. Ensuite, on décida de détruire l’empire autrichien, seul susceptible dans l’avenir de faire contrepoids à la puissance allemande en Europe centrale, quand l’Allemagne se relèverait. En revanche, si la France  réintégra l’Alsace-Moselle, la France n’avait même pas obtenu d’annexer la Sarre, se contentant de gérer ses richesses minières en contrepartie des destructions subies dans les mines de charbon du Nord de la France, ni même la création d’un état tampon sur la rive gauche du Rhin, ce que les Américains refusaient. Bref on n’avait obtenu aucune garantie sérieuse sur l’avenir, et Clémenceau, qui disait vouloir « gagner la paix » après avoir été « le Père la Victoire », devint très vite le « Perd la victoire ». Néanmoins cela n’empêcha pas le Bloc national, qui allait de l’extrême droite monarchiste (il y en avait encore !) aux républicains de gauche, de remporter les trois-quarts des sièges à l’Assemblée, et donc de permettre à Clémenceau de se maintenir à la tête du gouvernement.

En 1920 Poincaré, dont le mandat de sept ans venait à expiration, ne se représentant pas, beaucoup de députés pressèrent Clémenceau de se présenter à l’élection présidentielle, ce qui était une façon de l’écarter du pouvoir, en lui promettant une élection triomphale. Bien que réticent pour ce poste qu’il avait toujours qualifié de rôle de « potiche », il se laissa convaincre sans se présenter officiellement. Mais le vieil homme avait oublié la détestation que lui portaient de nombreux politiciens, résultat des multiples inimitiés qu’il s’était confectionné au fil des ans depuis 1871, et suite à une vague de contestation animée par Briand (détesté par Clémenceau), il fut battu au premier tour par Deschanel, homme à la santé nerveuse déficiente (408 voix contre 389). Cela mit en fureur « le Tigre » qui décida immédiatement de se retirer de la course à la présidence, et ce fut Deschanel qui fut élu avec une très large majorité. Clémenceau se retira de la vie politique jusqu’à sa mort à Paris le 24 novembre 1929, alors que Deschanel sera contraint à la démission sept mois plus tard pour raison de santé. Sans cette trahison, « le Tigre » aurait fini son mandat, et qui sait s’il n’aurait pas pressenti avant tout le monde le danger que faisait courir la montée de l’extrême-droite en Allemagne? La politique est souvent cruelle !

Michel Escatafal


Boulanger, l’homme qui préféra l’amour à l’Elysée

Le moins que l’on puisse dire est que la troisième République fut longtemps fragile dans ses institutions, mais les nombreux soubresauts institutionnels ou autres qu’elle a connus à ses débuts, à part la Commune, n’étaient rien à côté des crises qui allaient l’ébranler d’ici la fin du dix-neuvième siècle.  La première de ces crises, le boulangisme, appelé ainsi du nom de celui qui en fut l’instigateur, le général  Boulanger, dura cinq ans entre 1886 et 1891, et beaucoup la considèreront comme une sorte de coup d’Etat militaire qui allait capoter…pour l’amour d’une femme, alors que, comme le disait le poète François Coppée, « la France s’est éprise de Boulanger comme une belle fille s’éprend d’un jeune sous-lieutenant de hussards ».

Georges Boulanger était né à Rennes en 1837, et avait fait ses études au Lycée de Nantes, où il connut un homme qui aura été successivement son plus ardent soutien, et son adversaire le plus irréductible, Clémenceau, né quatre ans avant lui. Après une brillante conduite en Kabylie, puis en Italie où il est grièvement blessé, puis en Cochinchine, il est désigné comme instructeur à Saint-Cyr. Ensuite il va participer à la guerre de 1870 où il obtiendra, à l’âge de 33 ans, le grade de lieutenant-colonel. Il se battra avec une telle bravoure qu’il est de nouveau blessé à Champigny, mais cela sera insuffisant pour freiner ses ardeurs, ce qui lui vaut d’obtenir le grade de colonel et d’être nommé commandeur de la Légion d’honneur.

Autant d’exploits ne pouvaient que lui attirer les faveurs de beaucoup de monde, et cela tombait bien car il aimait aussi beaucoup la politique. Et qui dit politique dit généralement ambition, ce qui lui permettra d’être d’abord ami avec le duc d’Aumale, fils de Louis-Philippe. Cette amitié fut favorisée par le fait que Boulanger était colonel du 133è régiment d’Infanterie, qui faisait partie du corps d’armée du duc d’Aumale. Du coup Boulanger va manifester un grand zèle royaliste, et cela lui vaudra d’être nommé général de cavalerie à 43 ans. Mais suite à la démission de Mac- Mahon en janvier 1879, Boulanger comprend que le retour de la monarchie est compromis, et il va devenir républicain. Dans ce nouvel habit il va se montrer aussi zélé qu’il le fut comme monarchiste, au point de passer pour un joyeux libre-penseur,  ni réactionnaire, ni même clérical par contraste avec la grande ferveur catholique qu’il manifestait devant ses anciens amis royalistes.

Sa notoriété s’accroit tellement qu’il est envoyé aux Etats-Unis, en août 1881, comme chef de la mission française pour le centenaire de l’Indépendance, et là il va réaliser un coup d’éclat qui va le faire passer pour un véritable héros. Il va refuser en effet de monter sur un bateau où flottait le drapeau allemand, exigeant qu’il soit retiré, ce qui lui fut accordé. A partir de là, la légende du général « Revanche » va se mettre en marche, et plus rien ne pourra arrêter l’ascension de ce jeune général intrépide. En 1885, Clémenceau le recommanda à Freycinet chargé de constituer un nouveau ministère, le vantant comme « un officier très capable, souple et républicain ». Et pour que Clémenceau le considérât comme républicain, c’est qu’il devait l’être, même si celui qu’on appellera plus tard Le Tigre, lui précisa bien qu’il n’hésiterait pas l’envoyer en Conseil de guerre s’il avait la certitude qu’il trahisse la démocratie. On ne se méfie jamais assez d’un général arriviste !

Tout cela lui vaudra en 1886 d’obtenir le portefeuille de la Guerre, après avoir été nommé général de division en 1884, et envoyé en Tunisie par Jules Ferry comme chef des troupes d’occupation, fonctions dans lesquelles il avait connu la même réussite que toutes celles qui lui furent confiées. Il allait  réussir de la même façon comme ministre en entreprenant la réorganisation de l’armée, n’hésitant jamais à faire preuve d’autorité quand un obstacle se présentait à lui. Ainsi il limogera son ancien commandant de corps d’armée…le duc d’Aumale, répondant ainsi à un député de droite qui l’interpellait à la tribune sur ce limogeage : « L’armée n’a pas à être juge, tant que je serai son chef, elle n’a qu’à obéir ». Il montrera aussi son savoir-faire et son sens de la communication, comme nous dirions aujourd’hui, lors des fameuses grèves des houillères de Decazeville dans l’Aveyron (1886), suite à l’assassinat d’un ingénieur. Du coup le gouvernement envoya la troupe pour rétablir l’ordre, mais Boulanger soucieux de sa popularité donna des consignes de modération et d’humanité.

Cette popularité sera décuplée quand il prendra des mesures s’inscrivant toutes dans le sens de l’égalité entre les citoyens. Ainsi il fit voter une loi qui ramenait le service militaire à trois ans, au lieu de cinq, mais surtout ce service serait accompli par tous, y compris les fils de riches familles qui ne pouvaient plus acheter leur exemption (sauf un an), mais aussi les séminaristes, ce qui lui valut les faveurs des anticléricaux. Il va remplacer aussi le vieux fusil Gras, par le Lebel qui sera utilisé pendant la guerre 1914-18. Bref, tout cela va créer un énorme courant de sympathie autour de Boulanger, qui atteindra son paroxysme lors de la revue traditionnelle du 14 juillet 1886, sur le champ de courses de Longchamp,  où une foule évaluée à 200.000 personnes scanda son nom en le voyant défiler sur son cheval noir portant le nom de Tunis, oubliant tous les autres acteurs de la fête à commencer par le président Grévy.

Il aura même droit à une chanson intitulée « En revenant de la revue » où les deux derniers vers du deuxième couplet disaient : « Moi j’faisais qu’admirer /Notr’ brav’ général Boulanger ». Tout le monde était fou du général Boulanger…à l’exception d’une dame à la beauté sans pareille, dont on reparlera plus tard, la vicomtesse de Bonnemain, qui disait de lui que c’était « un bellâtre » qu’elle trouvait « vulgaire ». Elle ne pensera pas toujours ainsi. En tout cas, à partir de ce moment, Boulanger va incarner le patriotisme français et les désirs de revanche d’un pays qui n’a jamais admis l’annexion de l’Alsace-Moselle par les Allemands. Et pour couronner le tout, un incident diplomatique a priori mineur entre la France et l’Allemagne va finir d’asseoir la réputation de Boulanger auprès des Français. Il s’agit de l’affaire Schnaebelé, du nom du commissaire spécial de la police française à la gare frontière de Pagny-sur-Moselle, à la limite de la Meurthe-et-Moselle.

Ce Schnaebelé  tomba en fait dans un guet-apens tendu par la police allemande pour  des raisons assez obscures, le 20 avril 1887. Ce jour-là, ce commissaire franchit la ligne frontière et fut immédiatement arrêté par deux gendarmes allemands et emmené comme un malfrat à Metz…alors qu’au départ il avait été convoqué par son collègue allemand d’Ars. Immédiatement on s’empara de l’affaire en France, le président du Conseil appuyé par Boulanger proposant l’envoi d’un ultimatum à l’Allemagne. Cet incident aurait pu conduire à la guerre si les deux chefs d’Etat, le président Grévy et  l’empereur Guillaume 1er, n’avaient pas décidé de classer la l’affaire. Cela dit, pendant les négociations, Boulanger s’était rendu « secrètement » à la frontière de l’Est, mais en faisant en sorte que la presse fût au courant. Et de fait, ce fut toute la population qui fut informée, ce qui augmenta encore le prestige du général « Revanche ». Comme quoi, la communication est une arme souvent fatale pour qui sait s’en servir. Sur ce plan rien n’a changé !

Cependant Boulanger en avait trop fait, au point d’irriter Bismarck, le tout puissant chancelier allemand, qui souhaitait le départ de Boulanger du gouvernement.  Par ailleurs Clémenceau et nombre d’autres députés commençaient à s’inquiéter de la popularité de ce ministre ambitieux.  Mais pour ne pas aller à contre-courant de l’opinion, de plus en plus boulangiste, plutôt que de destituer le général on décida de faire démissionner le gouvernement, pour en former aussitôt un autre sans Boulanger, ce qui provoqua nombre de manifestations à Paris, d’autant que le général décida de s’installer à l’hôtel du Louvre. Malgré tout, même hors du gouvernement, Boulanger demeurait encombrant, et il fut décidé de le nommer à Clermont-Ferrand pour commander le 13è Corps. Cela ne lui enleva rien en termes de popularité, bien au contraire, comme en témoignent des scènes hallucinantes à la gare de Lyon au moment de son départ pour l’Auvergne.

Par ailleurs, si une partie des politiciens de gauche lui reste encore fidèle, les modérés se déchaînent contre lui, accentuant le décalage entre l’élite et le peuple. Cependant une fois arrivé à Clermont-Ferrand, Boulanger se contenta de faire son travail de militaire et rien d’autre…sauf entretenir sa relation avec Madame de Bonnemain, qui ne le trouvait plus vulgaire, dans un discret hôtel de Royat. Mais cette hibernation politique ne dura pas, et il refit de la politique. Du coup le gouvernement le mit à la retraite précipitamment (mars 1888), ce qui constitua une monumentale erreur, Boulanger pouvant se lancer alors totalement dans la politique. Elu dans quatre départements aux élections de 1889, notamment dans le Nord où il fit un véritable triomphe, il ne lui restait plus qu’à être élu à Paris pour s’imposer sans discussion comme l’homme fort du pays, ce qui ne fut qu’une formalité puisqu’il l’emporta avec plus de 245.000 voix contre moins de 171.000 à son malheureux concurrent. Avec ce résultat, pour peu qu’il en eut l’envie, le pouvoir lui semblait promis à très court terme.

En fait Boulanger hésitait, rappelant sans cesse à ses amis que le 2 décembre 1851 n’a jamais cessé de peser sur l’Empire. Finalement, au grand dam de ses partisans, le général refusa la nuit du 27 au 28 janvier 1889 de marcher sur l’Elysée…car il pensait surtout à rejoindre sa maîtresse, Madame de Bonnemain. Il ne prendra pas le pouvoir, et le gouvernement va même lancer un mandat de dépôt contre lui pour atteinte à la sûreté de l’Etat, et son parti (la Ligue des Patriotes) sera dissous. Peu après (le 1er avril), par peur d’être traduit en haute cour, et surtout pour rester auprès de sa maîtresse bien-aimée, il prit avec elle le train pour Bruxelles. Puis ne se sentant pas en sécurité il rejoignit Londres, toujours en compagnie de Madame de Bonnemain, pour éviter la prison. Le « boulangisme » avait vécu, comme en témoigne le terrible échec subi par ses partisans aux élections de septembre et octobre (38 députés sur 576). Il aura tout juste le petit plaisir d’avoir lui-même été élu à Paris, mais son élection sera invalidée parce qu’il avait été condamné par contumace en avril, au moment où il était en Belgique.

La fin de sa vie sera terrible, d’autant que Marguerite de Bonnemain, atteinte de la tuberculose, mourra en juillet 1891, une mort dont le général Boulanger ne se relèvera pas, puisqu’il se suicidera sur la tombe de sa maîtresse le 30 septembre. Cette fois tout était consommé, et on n’allait plus parler de cet homme qui avait embrasé la France, mais l’agitation nationaliste qu’il avait provoqué n’allait pas tarder à reparaître lors du scandale de Panama (1892-1893) et au moment de l’affaire Dreyfus à partir de 1895.

Michel Escatafal


Charles X : l’absolutisme désuet

S’il y a bien un roi qui fut décrié de son temps, c’est Charles X. Pourquoi ? Pour de multiples raisons, à commencer par celle de n’avoir pas compris que la vie dans notre pays ne serait plus jamais comme avant 1789. Fermons la parenthèse pour noter que ce petit-fils de Louis XV, qui a perdu ses parents très jeunes, qui s’est marié à seize ans, n’avait a priori rien pour devenir roi, sauf peut-être une manière d’être assez…royale, en comparaison de ses deux frères, Louis XVI et Louis XVIII.  Charles X était bel homme, svelte, avec un éternel sourire charmeur, sachant parfaitement monter à cheval, se déplaçant et vivant avec la courtoisie et la dignité pleine d’aisance qui sied aux princes, alors que les deux autres avaient un physique plutôt disgracieux qui faisait oublier tout le reste. Cela dit, si les trois frères furent tous rois de France, un seul mourut dans son lit, Louis XVIII, le 16 septembre 1824, jour où il s’éteint aux Tuileries.

Quelques instants plus tard, suivant la coutume, on annonça la nouvelle à la famille royale : « Le Roi est mort, vive le Roi », ce qui fit dire à la petite fille de Charles X : « Roi ! Oh ! c’est  bien là le pis de l’histoire ! ».  Manifestement, elle n’avait pas l’air enchanté de voir son grand-père, pour lequel elle avait beaucoup d’affection, monter sur le trône, pressentant peut-être l’avenir douloureux qui attendait son aïeul, âgé de 67 ans quand il devient roi de France. 

Au tout début du règne, tout semblait aller bien pour l’ancien Comte d’Artois devenu roi. Sa gentillesse et sa générosité frappaient tous ceux qui l’approchaient. En revanche, il n’était pas très cultivé au sens où l’on entend le mot, par comparaison avec la culture encyclopédique ou l’esprit voltairien de son frère Louis XVIII. D’ailleurs, pour de nombreux historiens, c’est sans doute ce manque de culture qui s’avéra le plus dramatique pour Charles X, ce qui lui fit croire que l’histoire s’est arrêtée en 1789 (année où il émigra parmi les premiers), comme si la Révolution et l’Empire n’avaient jamais existé. Ainsi il fut sacré à Reims en 1825, une manière de montrer que le « retour des rois » était irréversible.

Sa conception  de la royauté était absolue, comme en témoigne cette phrase qu’il répétait souvent : « j’aimerais mieux scier du bois que de régner à la façon du roi d’Angleterre ». Il n’avait de compte à rendre qu’à Dieu et à son peuple. C’était lui, et lui seul, qui devait gouverner, ce qui explique qu’il n’avait guère de théorie politique, ni de programme défini, choisissant ses ministres sur des critères plus affectifs et personnels que politiques.

En conseil des ministres, le roi Charles X se mêlait à toutes les discussions, en donnant à son opinion le caractère d’une volonté arrêtée. Sa préférence allait au travail en comité restreint avec ses principaux conseillers, notamment son principal ministre, Villèle. En outre si l’on en croit Lamartine,  Charles X aimait à s’entourer « d’une petite cour de familiers, sans lumières, enivrés par la faveur, avides de régner sous leur maître ». C’est le propre de tout pouvoir de secréter autour de lui un noyau d’affidés, plus particulièrement quand le pouvoir appartient à un seul homme.  

Charles X avait des rituels en cours de journée qu’il veillait à ne pas négliger. Vers 10 heures, il partait à la chasse qui, comme chacun sait, est une passion très royale, décuplée par le fait qu’il vivait seul, son épouse Marie-Thérèse de Savoie étant décédée en 1805. Il aimait aussi beaucoup les chevaux, les images le présentant juché sur un magnifique cheval arabe quand il fit son entrée dans Paris le 27 septembre 1824 au milieu d’une foule en liesse. Le contraste, diront les observateurs, était saisissant avec Louis XVIII qu’il remplaçait, roi usé par de longues années d’exil et une santé déficiente, plus particulièrement une goutte tenace, d’où son surnom de « roi podagre ».  

Cet absolutisme désuet et cette illusion qu’il restaurait glorieusement le pouvoir du roi, allait faire commettre de nombreuses erreurs à Charles X, notamment quand à peine arrivé aux Tuileries, avec l’appui de Villèle, il fit voter « le fameux milliard aux émigrés », pour compenser les pertes qu’ils avaient subies quand ils quittèrent la France au moment de la Révolution, milliard qui sera pris sur les rentes des épargnants. Ce fut une énorme maladresse, même si les caisses du royaume étaient en bien meilleur état qu’à la fin du règne de Napoléon. En tout cas elle pèsera très lourd et participera largement à sa chute, au même titre que ses « résolutions immuables ».

La chute de Charles X était inéluctable à partir du moment où il a refusé de prendre en compte le résultat des élections de 1830, qui avait vu la victoire des libéraux. N’acceptant pas celle-ci, Charles X et Villèle décident de modifier la loi électorale, ne donnant le droit de vote qu’aux propriétaires fonciers, et restreignent encore un peu plus la liberté de la presse. Ce sera la goutte d’eau qui fera déborder le vase des revendications, le peuple de Paris se soulevant en masse malgré une répression sanglante de la troupe. Mais au bout de trois jours, les « Trois glorieuses » (27,28 et 29 juillet 1930, le roi finit par abdiquer en faveur de son petit-fils, le duc de Bordeaux, ce qui fut sans effet sur le déroulement des évènements. Du coup, Charles X quitta une nouvelle fois la France, et mourra en exil en Slovénie à l’âge de 79 ans (6 novembre 1836).

 Son bilan restera pour la postérité extrêmement controversé, même si certains ont essayé de le réhabiliter en raison essentiellement de ses succès en politique étrangère. Cela dit, la manière dont il exigea des anciens esclaves de l’île de Saint- Domingue (qui s’étaient soulevé contre la colonisation française en 1803), qu’ils indemnisent en 1825 leurs anciens maîtres pour s’être affranchis, ne peut qu’être ajouté à son débit. En revanche la victoire de Navarin (Péloponèse), remportée par une coalition franco-anglo-russe (juillet 1827) ce qui amena à l’indépendance de la Grèce en 1830, est à mettre à son crédit, même si la France n’y gagna qu’un supplément de prestige supplémentaire, ce qui ne fut pas le cas pour Charles X et son ministre Villèle, qui ne purent empêcher la victoire des libéraux aux élections. Enfin on n’oubliera pas l’expédition contre le dey d’Alger (6 juillet 1830), premier pas de la conquête de l’Algérie par la France.

Michel Escatafal