La renonciation du pape : un évènement inédit ? (2)

benoît IXPartie 2

Après ce long préambule historique sur la papauté, parlons d’abord des papes ayant a priori réellement abdiqué, en commençant par saint Pontien (pape de 230 à 235), qui fut déporté par l’empereur Maximin 1er (qui régna de 235 à 238) avec le premier antipape, Hippolyte. Ce dernier en effet fut considéré comme antipape parce qu’il refusa de considérer Calixte 1er comme pape, sous le prétexte qu’il était trop indulgent avec les pécheurs, qu’il refusait d’exclure de l’Eglise ! Les deux papes étant déportés sur une petite île proche de la Sardaigne, Pontien décida d’abdiquer (septembre 236), ce qui permit d’élire un pape unanimement reconnu (Anthère), lequel mourra un an après, sans doute comme martyr.

Ensuite il y eut le cas de Benoît IX, qui fut pape de 1033 à 1044, puis en 1045 et enfin de 1047 à 1048. Quel parcours, surtout si l’on sait qu’il fut pape…à 15 ans ! Sa nomination intervint suite aux intrigues menées par son père qui était un descendant de la famille Tusculum, dont un rejeton sera pape sous le nom de Serge III, pape de 904 à 911, un des plus terribles papes qui ait existé, aux mœurs dépravées, sans foi ni loi, dont l’une des premières décisions fut de faire étrangler ses prédécesseurs Léon V et le presque antipape Christophe (même s’il est considéré comme un usurpateur, il figure dans la liste officielle des papes, son règne n’ayant duré que quatre mois à cheval sur 903 et 904). Mais le nom de Serge III n’est pas seulement attaché à ces assassinats, parce qu’il fut aussi l’amant de la duchesse de Toscane, Marozia (qui avait quinze ans), qui lui donnera un fils qui deviendra pape à son tour sous le nom de Jean XI (931-935). Toutefois on retient aussi de lui qu’il fit restaurer l’église Saint-Jean-de-Latran.

Fermons cette longue parenthèse sur un ascendant de Benoît IX, pour noter qu’en 1044, la famille Crescenti (rivale des Tusculani) imposa un antipape, Sylvestre III, qui sera chassé aussitôt, Benoît IX retrouvant son trône quelques mois après, en 1045…pour le vendre à l’antipape Jean XX, avant de se raviser peu après, essayant de le récupérer avec l’aide de l’armée pontificale, ou plutôt d’une armée pontificale, parce qu’à ce moment il y avait trois papes, ce qui incita Grégoire VI à acheter les droits au trône des trois papes. Il ne durera pas plus d’un an (1045-1046) dans la fonction, étant déposé avec les autres par le synode de Sutri, à la demande d’Henri III de Germanie, qui voulait se faire couronner empereur par un pape reconnu et incontesté.

Du coup un cinquième pape est élu, Clément II (évêque de Bamberg en Bavière), arrivé en Italie dans les pas d’Henri III, mais Benoît IX le fit empoisonner (avec du plomb) pour récupérer son trône, qu’il réussira à garder deux ans de plus (1047-1048), avant d’en être chassé sur l’ordre d’Henri III, furieux d’avoir vu son protégé éliminé physiquement, l’empereur mettant Damase II sur le trône pontifical…pour vingt-trois jours. Il serait mort de la malaria, même si certains ont soupçonné Benoit IX de l’avoir aidé à mourir. Cela dit, il est aisé de constater qu’il n’y a pas de comparaison possible entre la renonciation provisoire de Benoît IX et celle Benoît XVI.

Il n’y en a pas davantage entre l’abdication de Grégoire VI, pape de 1045 à 1046, après  avoir été déclaré simoniaque au concile de Sutri, simoniaque signifiant qu’il avait acheté sa charge ecclésiastique, ou celle de Sylvestre III, élu pape en 1045…sans l’avoir demandé. Ce dernier, comme souligné précédemment, ne  restera sur le trône de Pierre qu’à peine moins de deux mois, le temps d’excommunier Benoît IX, qui n’en aura cure, avant de finir sa vie comme évêque de Sabine jusqu’à sa mort en 1063. Quelle période pendant ces quinze ans entre 1033 et 1048, et quel pape que ce Benoît IX ! A ce propos, on peut se demander comment d’autres papes, y compris Benoit XVI, ont pu prendre un tel nom pour leur pontificat.

Evoquons à présent Célestin V, qui devint pape (1294) après une vacance de trente-sept mois, suite à la mort de Nicolas V (1288-1292), les douze cardinaux, partagés entre les familles Orsini et Colonna, ne réussissant pas à se mettre d’accord sur un nom à la majorité des deux-tiers. Ce fut donc Célestin V qui fut choisi par défaut, malgré son âge (quatre-vingts ans). Mais ignorant de la politique du pouvoir et s’estimant indigne de la charge, il annonce sa démission quatre mois après son arrivée à la tête de l’Eglise…qu’il ne dirigeait pas, les Colonna ayant pris le pouvoir. Il sera remplacé par Boniface VIII (1294-1303), qui le fera enfermer dans une forteresse, afin qu’il ne soit pas tenté de revenir sur sa décision d’abandonner le trône.

Reste le cas de Grégoire XII, dont la presse s’est emparé pour comparer la décision de Benoît XVI à la sienne…ce qui n’est pas exact. Cet ancien patriarche de Constantinople fut élu pape en 1406, après avoir promis d’abdiquer aussitôt après son élection. Il faut savoir que nous étions dans une époque où il y avait un pape à Rome et un autre à Avignon, période que l’on a appelé celle du « grand schisme », et qui a commencé en 1378. Pour rappel, à cette date Urbain VI, qui était auparavant archevêque de Bari, fut élu à Rome (c’était la première fois depuis 1303), mais les cardinaux français déclarèrent nulle cette élection, et élurent Robert de Genève qui allait s’appeler Clément VII et s’installer à Avignon.

A Rome, le successeur d’Urbain VI fut Boniface IX (1389-1404), affairiste cupide n’hésitant pas à faire commerce de bénédictions et d’indulgences, qui refusa toute discussion avec Avignon. A sa mort, c’est Innocent VII (1404-1406) qui monte sur le trône à Rome pour deux ans. Lui aussi avait promis d’abdiquer dès son élection, ce qu’il ne fit pas, pas plus d’ailleurs que le pape d’Avignon Benoît XIII, lequel pour sa part avait lui-même suggéré cette décision sans qu’on lui ait vraiment demandé. Grégoire XII, successeur d’Innocent VII, décida aussitôt élu de rencontrer Benoît XIII pour mettre fin à cette situation ridicule et assurer la réunification de l’Eglise. Le traité de Marseille (avril 1407) entérina cette rencontre…qui n’aura jamais lieu, certains prétendant que c’était de la faute de Benoît XIII, d’autres au contraire affirmant que Grégoire XII ne se rendit pas au rendez-vous prévu à Savone. Du coup c’est le roi de France (Charles VI) qui allait régler le problème en  décidant de retirer son soutien au pape d’Avignon, et en ordonnant son arrestation. Benoît XIII réussit à s’enfuir pour rejoindre Châteaurenard par la Durance, avant de finir par s’installer à Perpignan.

Un concile se tint finalement à Pise en 1409 qui condamna Grégoire XII et Benoît XIII à se retirer (5 juin 1409), et à laisser la place à Alexandre V, ce qu’ils ne firent pas, l’Eglise se retrouvant du coup avec trois papes. Un nouveau concile sera convoqué à Constance (ouvert le 5 novembre 1414) sous l’impulsion de l’empereur Sigismond, rassemblant quatre cents prélats et abbés, et destiné à mettre fin au « Grand schisme » et aux désordres qu’il engendrait. Pour cela il fallait surmonter l’opposition de l’antipape Jean XXIII, ce qui fut facilité par le fait que Sigismond le fit arrêter, avant d’être déposé devant le concile comme simoniaque, impudique et empoisonneur…ce qui ne l’empêchera pas de finir sa vie comme cardinal de Tusculum (1419).  Ensuite il fallut passer outre au refus de Benoît XIII d’abdiquer, chose que Grégoire XII en revanche accepta, ce qui explique la comparaison que font les médias avec Benoît XVI, oubliant que le renoncement de ce dernier est tout à fait volontaire et non imposé. Après toutes ces péripéties, Il ne restait plus qu’à élire un nouveau pape (1417), Odon Colonna, qui prit le nom de Martin V, et qui allait restaurer la suprématie du Saint-Siège à défaut de restaurer son prestige.

Enfin il y a le cas de trois papes qui n’abdiquèrent pas réellement, mais qui quittèrent leur fonction en étant contraints de le faire. Le premier fut Martin 1er, pape de 649 à 653.  A cette époque nous étions en pleine querelle monothéiste (le Christ avait-il les deux natures, à la fois humaine et divine ?), et l’empire était byzantin. La condamnation lors du synode du Latran en 649 du monothéisme par Martin 1er allait déclencher l’ire de l’empereur Constant II, qui fit arrêter le pape en 653 et emmené de force à Constantinople (le 17 juin) pour y être destitué. Bien que malade, il mourra trois ans plus tard, en 656, des mauvais traitements qu’il subit sur son lieu de déportation au milieu des bandits et autres malfaiteurs. Martin 1er ne fera évidemment pas d’objection à ce que son successeur, Eugène 1er, soit désigné à sa place, d’autant qu’il voulait éviter un nouveau schisme. L’Eglise considèrera Martin 1er comme le dernier pape martyr, et deviendra de ce fait Saint Martin 1er. Cela dit, dans son cas, on ne peut pas parler d’abdication tout à fait volontaire…dans la mesure où il n’avait pas le choix.

Benoît V, dit le grammairien en raison de son énorme savoir, à la moralité exemplaire, sera choisi en mai 964, en réaction à la profonde immoralité de ses prédécesseurs. Mais n’ayant pas été choisi par l’empereur Othon 1er, celui-ci le fit déposer par un synode un mois après être devenu pape. Benoît V refusant de se défendre, accepta de facto la sentence. La preuve, c’est le pape lui-même qui défit ses vêtements et insignes pontificaux. Il finit sa vie dans un monastère en 966.

Quant à Jean XVIII, fils d’un prêtre romain, il fut consacré pape le jour de Noël 1003 suite à l’intervention de Jean II Crescentius, lequel fit élire trois papes, à savoir Jean XVII (1003), puis Jean XVIII (1003-1009) et Serge IV (1009-1012). Jean XVIII eut maille à partir avec le roi de France Robert II et les évêques français, qui voulaient mettre fin aux privilèges pontificaux accordées à l’abbaye de Fleury. Pape très actif, on ignore pourquoi il décida de se retirer dans un monastère (près de Rome) le 18 juillet 1009, pour redevenir simple moine, peu avant sa mort. Certains affirment qu’il aurait été assassiné s’il n’avait pas choisi de renoncer au pontificat, mais sans que cela soit une certitude. Si ce n’est pas vrai, sa renonciation pourrait s’assimiler à celle de Benoît XVI.

Michel Escatafal

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La renonciation du pape : un évènement inédit ? (1)

benoît XVIPartie 1

Le 11 février dernier a eu lieu un évènement considérable pour l’histoire de l’Eglise et de la papauté, avec la renonciation, ou si l’on préfère l’abdication (même si ce mot n’appartient pas au vocabulaire de l’Eglise) de Benoît XVI, fait rarissime pour ne pas dire unique depuis deux mille ans que Pierre a des successeurs. Pour mémoire, Pierre est considéré comme le premier pape depuis l’an 59, date à laquelle il décida de se fixer à Rome, mais en réalité saint Pierre fut selon la tradition chrétienne le premier évêque de Rome, où s’était organisée une petite communauté de premiers chrétiens. C’est pour cela que le nom de pape à propos de Pierre est inadéquat, car le premier pontife à prendre le nom de pape fut Sirice (384-399), connu aussi pour avoir « conseillé » le célibat des prêtres. Mais il faudra attendre un synode en 1081 pour que soit conféré officiellement le nom de pape. Ce fut Grégoire VII le Grand qui eut cet honneur, sans doute parce qu’il fut un grand réformateur, et aussi par le prestige qu’il conquit en obligeant l’empereur du Saint-Empire romain germanique, Henri IV, à implorer son pardon à Canossa (1077) à propos de « la querelle des investitures » ou si l’on préfère des nominations d’évêques et d’abbés.

Mais revenons à Saint-Pierre pour souligner qu’il ne restera pas longtemps dans ces fonctions, qui à l’époque n’avaient rien d’officiel, puisqu’il mourra quelques années plus tard des suites des persécutions de Néron, ce dernier ayant accusé les chrétiens d’être responsables de l’incendie qui ravagea Rome en 64…alors que c’était peut-être lui qui en était l’instigateur. D’autres pensent que Pierre survécut quelques années de plus à ces persécutions, puisqu’ils datent la mort de celui qu’on allait appeler Saint-Pierre, en l’an 67. Quant à la basilique qui porte son nom, elle sera édifiée à l’époque de Constantin (premier empereur chrétien entre 305 et 337) à l’endroit supposé où le corps de Pierre aurait été déposé, en notant que les dernières recherches ont permis de trouver des restes qui pourraient bien lui appartenir dans les souterrains de la basilique vaticane.

A propos de sainteté, en évoquant Pierre, il est à noter que parmi ses successeurs sur le trône pontifical, un seul ne devint pas saint jusqu’à l’an 498, ce qui fait dire à certains n’ayant pas vraiment la foi catholique que la sainteté n’empêche pas de prendre de mauvaises décisions. Un exemple, sous le pontificat d’Anastase 1er ou saint Anastase (399-401), il fut interdit d’ordonner prêtre tous les hommes ayant une infirmité comme être borgne, bigleux, boiteux, bossu, bancal ou bègue. Cependant cet exemple malheureux, qui n’avait pas à cette époque la même importance qu’il aurait de nos jours, ne doit pas occulter le fait que presque tous les évêques de Rome méritaient le titre de saint pour être morts martyres. Pour l’histoire, ce pape non canonisé s’appelait Libère, et son pontificat dura de 352 à 366.

Pourquoi Libère n’eut-il pas droit à la sainteté ? Tout simplement parce qu’on lui reprochait d’avoir beaucoup hésité à condamner l’arianisme, ce qui mettait un frein à ceux qui voulaient que l’on décrète l’infaillibilité pontificale. Le frein fut tellement serré qu’il faudra attendre le 18 juillet 1870, lors du concile Vatican 1, pour que l’on définisse le dogme de l’infaillibilité pontificale, qui signifie que le pape ne peut pas se tromper lorsqu’il s’exprime en matière de foi et de morale. Mais s’il fallut attendre mille cinq cents ans, c’est surtout parce que certains papes commirent aux yeux des docteurs de la loi des erreurs doctrinales qu’on ne leur pardonna pas, notamment Honorius 1er, qui fut condamné par le sixième concile œcuménique (Constantinople 680-681) parce qu’il s’était rallié au monothélisme (Jésus n’a qu’une nature et elle est divine), mais aussi Jean XXII (deuxième pape d’Avignon 1316-1334) qui eut l’idée de considérer que les âmes de ceux qui allaient au ciel ne voyaient pas Dieu immédiatement après leur mort, puisqu’ils devaient attendre le jugement dernier. Il renoncera publiquement à cette idée sur son lit de mort devant les cardinaux réunis, mais le mal était fait. Cela étant, si l’infaillibilité pontificale n’existait pas, celle de l’Eglise reposait surtout sur la formule latine : Vox populi, vox Dei, ou si l’on préfère «  La voix du peuple est la voix de Dieu » !

Pour revenir à la renonciation, le nombre de papes qui y ont eu recours pour mettre fin à leur pontificat a été très faible depuis les débuts du christianisme. En fait, à ma connaissance ils ne sont que six à avoir renoncé, à savoir Pontien, Benoit IX, Grégoire VI, Célestin V, Grégoire XII et donc Benoît XVI. Et encore, sur certaines renonciations, il y a beaucoup à dire, ce que je vais essayer de résumer dans le prochain article, en y ajoutant le cas de trois papes, Martin 1er, Benoît V et Jean XVIII, à propos de qui on a aussi évoqué le mot renonciation…sans que l’on sache exactement si c’en était une, volontaire ou involontaire. Voilà pourquoi cette décision de Benoît XVI est vraiment exceptionnelle, surtout si on la compare aux abdications de souverains temporels qu’ils fussent roi ou empereur.

Michel Escatafal