Titus et Domitien : le rose et le noir

Vespasien mort le 24 juin 79, c’est son fils Titus (né le 30 décembre 39) qui lui succéda. Beaucoup disent qu’il fut le plus fortuné des souverains, ce qui est vrai dans le sens où il n’eut pas le temps de commettre d’erreurs, comme cela lui fût certainement arrivé en raison non pas de ses défauts mais de ses vertus : de son sentiment de l’honneur, de sa candeur et de sa générosité. Car il changea radicalement de vie en devenant empereur,  comme si la fonction l’avait transformé. Déjà, il renvoya Bérénice chez elle, malgré le déchirement que cela lui imposait. Ensuite il renonça aux plaisirs, à tous les plaisirs, choisissant son entourage uniquement sur les compétences et le sens de l’Etat. Une telle transformation ne pouvait que faire de lui un homme bon, au point de ne pas signer une seule condamnation à mort pendant son court règne. Autre exemple de cette manière de gouverner : ayant appris l’existence d’un complot, il envoya un message d’avertissement aux conjurés et un autre à leurs mères pour rassurer celles-ci. Bref, un empereur presque parfait !

Hélas pour lui, c’est pendant son règne que Rome et l’Italie connurent quelques unes de leurs plus grandes catastrophes, lesquelles évidemment ne peuvent en aucun cas lui être imputées. En effet, au cours de ses deux années de règne, Rome subit un terrible incendie, les villes d’Herculanum et Pompéi furent ensevelies  par une éruption du Vésuve, et l’Italie fut dévastée par une horrible épidémie. Pour réparer les dommages, Titus épuisa le Trésor, mais donna aussi beaucoup de sa personne lors de cette épidémie. En assistant personnellement les malades, il s’exposa à la contagion et mourut ainsi lui-même, le 13 septembre 81, à l’âge de quarante deux ans, pleuré de tous, sauf de son frère Domitien (né le 24 octobre 51) qui lui succéda sur le trône.

Avant d’évoquer plus longuement Domitien, faisons un retour sur le tremblement de terre qui fit le malheur de Pompéi le 24 août 79, tout en faisant sa fortune posthume. Pompéi était une jolie cité romaine de quinze mille habitants. Vivant surtout de l’agriculture, aucun grand évènement historique n’était lié à son nom, sauf un violent tremblement de terre qui avait eu lieu en février 62, sous le règne de Néron. Mais le 24 août 79, le Vésuve cracha un nuage noir d’où surgit un torrent de lave qui engloutit en quelques minutes la riche Pompéi et le port voisin, à l’habitat davantage  populaire, d’Herculanum. Pline l’Ancien (né en 23), l’auteur d’une gigantesque Histoire Naturelle, qui commandait la flotte ancrée dans le port de Pouzzoles tout proche, et qui avait aussi pour passion la géologie, accourut avec ses navires pour voir de quoi il s’agissait, mais aussi dans l’espoir de sauver les habitants qui fuyaient éperdument vers la mer.

Aveuglé par la fumée et emporté par la foule, il tomba et fut atteint par la lave qui le submergea. Son neveu, Pline le Jeune (61-114), qui avait alors dix-sept ans, et qui assista de Misène à l’éruption du Vésuve en rédigea un compte-rendu précis qui fut exploité par les vulcanologues, lesquels donneront le qualificatif de « plinéen » à ce type d’éruption volcanique. Près de deux mille personnes moururent de ce désastre à Pompéi et sans doute plus encore à Herculanum, un désastre dont les archéologues attendront le milieu du dix-huitième siècle, pour exhumer une partie de ce qui restait de ces cités, suite notamment à la découverte par des paysans de vestiges antiques en poussant leur charrue. Et ce qui revint lentement au jour constitua le document le plus instructif non seulement sur l’architecture, mais encore sur la vie d’un petit centre de province au siècle d’or de l’empire.

Fermons cette longue parenthèse pour revenir sur Domitien. Nous ne savons guère quel jugement d’ensemble donner sur ce dernier représentant de la dynastie des Flaviens. Parmi les écrivains qui vécurent sous son règne, Tacite et Pline ont laissé de lui le portrait le plus noir, Stace et Martial le plus rose. Ils ne sont même pas d’accord sur son portrait physique : les deux premiers le décrivent chauve, avec un gros ventre sur des jambes rachitiques, alors que les deux autres le voient beau comme un archange, doux et timide. En fait il semble que les deux premiers aient été plus objectifs que les seconds, même si les sculptures le représentant ne laissent guère voir sa calvitie. Une chose est certaine en tout cas : Domitien a beaucoup souffert de la préférence que Vespasien avait toujours eue pour Titus. Quand leur père disparut, il émit la prétention de partager le pouvoir avec Titus. Celui-ci le lui offrit. Domitien, alors, refusa et se mit à comploter. Dion Cassius soutient que, lorsque Titus tomba malade, Domitien hâta sa mort en le couvrant de neige.

Son règne ressemble par certains côtés à celui de Tibère, auquel il ressemblait aussi en temps qu’homme. Début identique : sage et clairvoyant, avec une nuance d’austérité puritaine, Domitien étant avant tout un moraliste et un ingénieur. La charge à laquelle il tint le plus fut celle de censeur, qui lui permettait de contrôler les moeurs, et les ministres dont il s’entoura furent des techniciens particulièrement qualifiés pour reconstruire la ville dévastée par l’incendie. Parmi le programme d’importants travaux qu’il entreprit à Rome nous pouvons citer l’Odéon, un magnifique palais, et le stade connu sous le nom de cirque Domitien. L’empereur était sincèrement épris de paix, et quand Agricola, gouverneur en Angleterre, prétendit étendre les frontières de l’Empire jusqu’à l’Ecosse, il le limogea. Peut-être fut-ce là sa plus grande erreur, parce qu’Agricola était le beau-père de Tacite qui l’adorait et qui assuma la charge de juger les hommes de son temps. Il est donc naturel qu’il ait maltraité ce pauvre souverain. 

La paix, malheureusement, il faut être deux à la vouloir. Et Domitien eut à faire avec les Daces qui n’en voulaient pas. Les Daces traversèrent le Danube, battirent les généraux romains, et obligèrent l’empereur à prendre la direction de l’armée. Il s’en tirait fort bien quand Antoninus Saturninus, gouverneur de la Germanie, se rebella avec quelques légions, obligeant Domitien à conclure une paix prématurée et désavantageuse avec les Daces (89), et lui donnant l’obsession des conjurations. Domitien qui, jusqu’alors, avait gouverné avec une certaine mesure devint une sorte de dictateur de l’ère moderne, instaurant un culte outrancier de la personnalité. Il s’installa sur un vrai trône, voulut être appelé « Notre Seigneur et notre Dieu» et prétendit que ses visiteurs lui baisent les pieds.

Lui aussi expulsa d’Italie les philosophes parce qu’ils contestaient son absolutisme, fit couper la tête aux chrétiens parce qu’ils refusaient d’admettre sa divinité, et accorda une préséance aux délateurs, parce qu’il croyait que ceux-ci le protégeaient de ses ennemis. Les sénateurs le haïssaient, mais l’encensaient et contresignaient ses condamnations à mort. Parmi ces sénateurs se trouvait Tacite, qui devait devenir son juge impitoyable. Dans un accès de manie de la persécution, il se souvint que son propre secrétaire, Epaphrodite, était le même homme qui avait aidé Néron, un quart de siècle plus tôt, à se couper la carotide. Craignant qu’il n’en eût pris l’habitude, il le condamna à mort. Alors, tous les autres fonctionnaires du palais se sentirent menacés et organisèrent une conjuration, invitant même l’impératrice Domitia à en faire partie. Ils le poignardèrent de nuit. Domitien se défendit jusqu’au bout, sauvagement, mais en vain (18 septembre 96). Il avait presque cinquante cinq ans, et avait régné quinze ans, d’abord avec sagesse, puis comme le plus néfaste des souverains.

C’est ainsi que finit, dans l’obscurité d’où elle était sortie, la seconde dynastie des successeurs d’Auguste. Sur dix empereurs qui s’étaient succédé depuis l’avènement d’Auguste (27 av.J.C.), sept étaient morts assassinés. Il y avait quelque chose qui ne marchait pas dans ce système qui transformait en tyrans sanguinaires même des hommes a priori portés au bien, quelque chose de plus décisif encore que le mal héréditaire empoisonnant peut-être le sang des Jules et des Claude. Ce quelque chose qu’il fallait sans doute chercher dans la société romaine telle qu’elle était devenue au cours des trois derniers siècles.

Michel Escatafal

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Néron : un règne tumultueux

Burrhus et Sénèque étant morts, ils furent remplacé par un scélérat, Tigellin (10-69), qui avait profité de sa proximité avec Agrippine pour devenir de plus en plus influent auprès de Néron, surtout après son accession au trône en 54. En outre par calcul, comme dans tout ce qu’il entreprenait, il avait su montrer sa loyauté à Néron lors de la conjuration de Pison (avril 65). Mais l’influence de Tigellin allait s’avérer nettement moins heureuse que celle qu’avaient eue Sénèque et même Agrippine, du moins pendant le temps où ces deux là collaboraient. En effet, Néron n’ayant plus aucun frein pour le retenir n’en finissait pas de dégringoler à tous points de vue. Physiquement le portrait que l’on nous fait de lui nous le montre à vingt-cinq ans coiffé de cheveux jaunes tressés en petites nattes, l’œil terne, un ventre adipeux sur deux petites jambes rachitiques. En plus Popée qui était sa femme, depuis l’an 62, concrétisant ainsi avec ce troisième mariage son rêve de devenir l’impératrice, faisait de lui ce qu’elle voulait…pour le pire.

Ainsi, non contente d’avoir obligé Néron à divorcer d’avec Octavie, elle le poussa à l’exiler et, comme les Romains désapprouvaient cette décision, elle le décida à la faire assassiner (juin 62), ce qu’il fit malgré les supplications d’Octavie alors à peine âgée de vingt deux ans. Cela dit, Néron n’eut cette fois encore aucun remord parce qu’entre-temps il s’était fait consacré dieu et que les dieux ne sont pas tenus de faire leur examen de conscience. Et puis, sa seule obsession à ce moment était de se faire construire un nouveau palais d’or qui deviendrait son propre temple. Hélas, peut-être, pour les Romains, il projetait de le faire bâtir avec des dimensions gigantesques, ce qui impliquait de trouver un terrain important dans le centre surpeuplé de Rome, ce qui le confortait dans l’idée que la ville devait être refaite entièrement avec un nouveau plan d’urbanisme davantage rationnel. Or, curieusement, c’est à ce moment qu’éclata le fameux incendie de Rome de juillet 64.

Est-ce bien lui qui en fut l’auteur ? Possible, mais pas certain, car à ce moment il se trouvait à Antium. En outre, il accourut aussitôt la nouvelle parvenue jusqu’à lui, et déploya dans les secours une énergie dont personne ne l’eût cru capable. Cependant le seul fait que la voix du peuple l’ait accusé tout de suite, signifie que tout le monde le croyait capable d’un tel forfait. Curieusement il ne se déchaîna pas contre ses accusateurs, mais il lui fallait un coupable. Et, comme le dit Tacite, il pensa à une secte religieuse qui s’était formée récemment à Rome, et qui empruntait son nom à un certain Christ, Juif condamné à mort par Ponce-Pilate sous le règne de Tibère. Néron ne savait rien d’autre à leur sujet, mais cela ne l’empêcha pas de les condamner à la torture, au martyr selon la terminologie chrétienne. Les uns furent livrés aux bêtes, les autres crucifiés, certains enduits de résine et transformés en torches. C’était la première fois que Rome leur accordait attention, mais après ce martyre en masse, on commença à regarder ces gens avec une certaine curiosité.

Cela dit, cet incendie permettait à Néron de construire enfin une Rome à son goût, montrant dans les travaux de construction une certaine compétence. Mais tandis que Rome commençait à devenir celle qu’il souhaitait, Popée mourut d’une fausse couche (été 65), due selon certains à un coup de pied que lui aurait donné Néron à qui elle reprochait de passer trop de temps loin d’elle. En tout cas cette mort fut un coup terrible pour lui, qui croyait que sa femme aimée portait en elle l’héritier qu’il attendait. Il fut tellement affecté que, déambulant dans les rues de Rome, il croisa un jeune homme, Sporus, dont le visage ressemblait étrangement à celui de Popée. Il l’emmena au palais, le fit châtrer et l’épousa, ce qui fit dire à nombre de Romains que le père de Néron, le consul  Gnaeus Domitius Ahenobarbus (17-40) aurait dû en faire autant. A ce propos, l’histoire dit que Gnaeus Domitius, homme violent et sans foi, aurait affirmé qu’un enfant issu de son union avec sa femme (Agrippine) « il ne pouvait naître qu’un monstre ».

Fermons la parenthèse pour reprendre le cours de la vie de Néron, lequel continuait à diriger les travaux de construction de son grand palais, sans qu’il se doutât que dans son dos se tramait un complot pour installer sur le trône Calpurnius Pison (élu consul en 58). Bien entendu, il y eut les arrestations, les tortures et les aveux habituels, au cours desquels on prononça les noms de Sénèque, mais aussi d’un autre Espagnol de Cordoue, le poète Lucain (39-65). Ce dernier commit notamment l’impardonnable erreur de participer à un concours de poésie avec Néron, et de remporter le prix. L’empereur en représailles lui interdit de continuer à écrire, mais Lucain désobéit ce qui causa sa perte et lui valut d’être obligé de se suicider alors qu’il avait à peine vingt sept ans.

Cela nous ramène à Sénèque, car c’est peut-être par les messagers de l’empereur qui vinrent en Campanie lui signifier sa condamnation à mort que Sénèque apprit qu’il avait fait partie, comme Lucain, de la conjuration de Pison. On raconte d’ailleurs qu’il était en train d’écrire une lettre à son ami Lucillius, qui finissait ainsi : «  En ce qui me concerne, j’a suffisamment vécu ; j’ai l’impression d’avoir reçu ma part. Pour l’instant j’attends la mort ». Mais quand celle-ci se présenta sous les traits de ce messager, il objecta qu’il n’y avait aucune raison de la lui infliger, attendu que depuis longtemps il ne faisait plus de politique, ne s’occupant que de soigner sa santé chancelante. C’était le prétexte qui lui avait réussi avec Caligula, lui permettant de vivre jusqu’à soixante ans et plus. L’ambassadeur retourna donc à Rome, mais Néron fut inflexible et Sénèque fut contraint au suicide.

Ayant créé le vide autour de lui, Néron partit faire une tournée en Grèce où les gens, disait-il, appréciaient mieux l’art qu’à Rome. Il prit part comme jockey aux courses d’Olympie, fit une chute, arriva le dernier…mais n’en fut pas moins proclamé vainqueur par les Grecs, ce qui leur permit d’être exemptés du tribut qu’ils devaient payer à Rome. Du coup, il fut proclamé vainqueur dans toutes les autres compétitions auxquelles il participa. Il eut aussi le plaisir d’être applaudi à tout rompre dans tous les théâtres où il chantait. Les Grecs allèrent même jusqu’à interdire à quiconque de sortir au cours du spectacle, ce qui eut pour effet de voir des femmes accoucher sur place. Mais ce sacrifice valait la peine, puisque Néron donna en échange à ces spectateurs la totalité des droits du citoyen romain.

Rentré à Rome, Néron se décerna lui-même un triomphe. Ne pouvant exhiber aucun butin pris sur l’ennemi, seul vrai triomphe jusque-là, il exhiba les coupes qu’il avait gagnées comme chanteur et comme « aurige ». Il était de bonne foi en prétendant que ses compatriotes l’admiraient, parce qu’il croyait réellement être admiré. Aussi fut-il plus étonné que soucieux quand il apprit que Julius Vindex appelait la Gaule aux armes contre lui. Son premier soin, en organisant l’armée, fut de prévoir un grand nombre de chars expressément construits pour le transport des décors permettant de monter un théâtre. Car il entendait bien, entre une bataille et une autre, continuer d’être acteur, musicien, chanteur, et se faire applaudir des soldats. Mais au cours des préparatifs, la nouvelle arriva que Galba (3-69), gouverneur de l’Espagne, s’était joint à Vindex et marchait avec lui sur Rome.

Le Sénat, à l’affût d’une occasion depuis longtemps, commença par s’assurer la neutralité bienveillante des prétoriens, puis proclama empereur Galba, le proconsul rebelle. A ce moment Néron, s’apercevant brusquement qu’il était seul, prit peur au point qu’un officier de la garde, à qui il demanda de l’accompagner dans sa fuite, lui répondit par ce vers de Virgile : « Est-il si difficile de mourir »? Pour lui, c’était très difficile. Il se procura un peu de poison, mais n’eut pas le courage de l’avaler. Il eut l’idée aussi de se jeter dans le Tibre, mais n’en eut pas la force. Il alla se cacher dans la villa d’un ami, via Salaria, à dix kilomètres de la ville. Là, il apprit qu’on l’avait condamné à mourir «  à la manière ancienne », c’est-à-dire par fustigation. Attéré, il s’empara d’un poignard, mais commença par en essayer la pointe et trouva « que cela faisait mal ».

Enfin il finit par se décider à se couper la gorge lorsqu’il entendit un piétinement de chevaux derrière la porte. Sa main trembla : il fallut que son secrétaire, Epaphrodite, la dirigeât vers la carotide. « Ah quel artiste meurt avec moi » gémit-il dans un râle. C’était le 9 juin 68, qui marquait la fin d’un règne de presque quatorze ans. C’était aussi le cinquième et dernier empereur romain de la dynastie julio-claudienne. Les gardes de Galba respectèrent son cadavre qui fut pieusement inhumé par sa vielle nourrice et sa première maîtresse, Acté. Chose étonnante, sa tombe fut longtemps couverte de fleurs fraîches mais, plus étonnant encore, nombre de personnes à Rome continuèrent de croire qu’il n’était pas mort et qu’il allait revenir. Etaient-ce un mélange de regret et d’espoir ? Peut-être, car il n’est pas impossible que Néron ait été moins mauvais que l’histoire nous l’a décrit.

Michel Escatafal