Les récits des écrivains n’aident pas toujours l’histoire

Aujourd’hui je vais dire quelques mots ayant trait à la fois à la littérature et à l’histoire, pour souligner combien à travers  les récits des écrivains il a toujours été difficile de séparer ce qui était vrai de ce qui ne l’était pas. Pour illustrer ce propos je vais prendre un exemple emblématique qui concerne un empereur romain, Domitien. Nous allons voir aussi que de tous temps nombre d’écrivains n’ont jamais eu de scrupules pour flatter bassement ceux qui étaient susceptibles de leur donner une solide rente de situation, et les honneurs qui vont avec. Chez nous il y a le cas emblématique de Vincent Voiture, flagorneur patenté de Richelieu, ce qui lui valut de faire partie de l’Académie Française dès sa fondation,  et d’avoir eu une place de choix à l’hôtel de Rambouillet.

Mais, plus caractéristique encore, il y a quatre écrivains romains, parmi les plus célèbres, que je voudrais citer pour illustrer mon propos, à savoir Tacite qui était à la fois sénateur, historien et philosophe (55 – vers 120), Pline le Jeune (61-vers 114) qui fut un brillant écrivain et un homme politique, le poète Stace (vers 40 et après 96)  et  un autre poète, Martial (40 -104), qui fera profession d’écrivain parce que c’était pour lui le seul moyen de bien vivre, à défaut de faire fortune. Ces quatre personnages lettrés sont parmi ceux qui nous ont laissé le plus de renseignements et de témoignages sur leur époque, et notamment sur la période la seconde dynastie des successeurs d’Auguste, les Flaviens.

Celle-ci avait commencé avec l’avènement de Vespasien qui monta sur le trône en l’an 70, après l’horrible interrègne qui suivit la mort de Néron et avec lequel prit fin la dynastie des Jules et des Claude. Celui qui avait succédé à Néron s’appelait Galba, qui est surtout resté dans l’histoire parce qu’il avait eu l’idée jugée incensée d’ordonner à ceux qui avaient reçu des dons de Néron de les restituer à l’Etat. Cela lui coûta la vie parce que parmi les bénéficiaires des générosités de Néron il y avait des prétoriens. Il fut remplacé brièvement sur le trône par un ancien banquier, Othon, qui avait déjà fait une banqueroute frauduleuse, puis après que celui-ci se soit suicidé avant l’arrivée des troupes stationnée en Germanie marchant sur Rome, ce fut Vitellius qui se proclama empereur.

Mais trop occupé à « faire bombance », Vitellius se porta trop tard à la rencontre des troupes de Vespasien qui commandait l’autre partie des troupes disloquées en Germanie et fut battu à la bataille de Crémone, qui trancha le sort de la guerre de succession. Tacite raconte que les Romains s’amusèrent tant et plus du spectacle offert par cette bataille et de la boucherie qui se déroulait sous leurs yeux, les gens s‘entassant aux fenêtres et sur les toits comme pour une rencontre sportive, dirions-nous de nos jours, pariant même sur les résultats. Si je donne tous ces détails c’est parce qu’on peut supposer que sur de tels faits, Tacite s’est contenté de rapporter avec objectivité ce qui lui a été raconté. Il n’y a donc aucune raison de mettre en doute ce qu’il a écrit, sauf que parfois la réalité est bien difficile à imaginer, comme nous l’allons voir à propos d’un des deux fils de  Vespasien, nommé Domitien.

Celui-ci en effet après les brillants règnes de son père Vespasien (entre 69 et 79) et de son frère Titus qu’il aida à mourir en 81, eut un règne contrasté. En effet après des débuts assez sages et plutôt clairvoyants, Domitien achèvera son règne dans l’absolutisme le plus brutal avec un culte de la personnalité outrancier,  ce qui lui valut d’être haï par les sénateurs  parmi  lesquels se trouvait Tacite qui allait devenir un juge impitoyable. Il ne sera pas le seul car Pline a lui aussi laissé de Domitien le portrait le plus noir, au contraire de Stace et Martial qui en firent le tableau  le plus rose, au point qu’il nous paraît difficile aujourd’hui de porter un jugement d’ensemble objectif sur cet empereur qui a régné sur Rome jusqu’en 96.

Plus grave encore, ces écrivains ne sont même pas d’accord sur son portrait physique. Tacite et Pline décrivent Domitien comme un homme chauve, avec un gros ventre sur des jambes rachitiques, alors que Stace et Martial le voient beau comme un archange. Cela dit il est bien difficile de connaître la vérité car si Domitien fut en opposition avec Tacite c’est surtout parce qu’il limogea Agricola, gouverneur en Angleterre, qui voulait étendre les frontières de l’Empire jusqu’à l’Ecosse. Or Agricola était le beau-père de Tacite qui le vénérait et qui, par ailleurs, s’était donné pour mission de juger les hommes de son temps. Et bien entendu dans La vie d’Agricola (De Vita Agricolae) il n’a  pas été tendre avec Domitien. Quant à Pline son jugement sur cet empereur ne peut être que défavorable dans la mesure où il fut l’ami de Tacite, mais aussi parce qu’il n’échappa à une mort certaine que parce que Domitien lui-même fut assassiné.

Tel ne fut pas le cas de Stace et Martial  qui au contraire ont bénéficié des faveurs du dernier des Flaviens. Stace par exemple fut introduit à la cour impériale sous Domitien, qu’il a su encenser avec ferveur comme il l’a fait avec les grands du monde de son époque (La Thébaïde). Cela lui valut de jouir d’une réputation sans doute exagérée, certains affirmant  que le feu de son génie était loin d’avoir la vigueur de Virgile. Martial lui aussi aime à recevoir la « protection » des grands, notamment celle des écrivains (Sénèque, Lucain et plus tard Pline avant de se brouiller avec lui). Cet Espagnol de Bilbao, arrivé à Rome à vingt quatre ans, n’était pas un très grand poète, mais il était jugé remarquable par la qualité des traits qu’il dessinait. Ses Epigrammes sont de la meilleure veine et le témoignage qu’il a porté sur Rome est parmi les plus authentiques, même si son adulation pour Domitien était très suspecte. Mais ce type de travers n’a-t-il pas toujours existé ?

Michel Escatafal


Titus et Domitien : le rose et le noir

Vespasien mort le 24 juin 79, c’est son fils Titus (né le 30 décembre 39) qui lui succéda. Beaucoup disent qu’il fut le plus fortuné des souverains, ce qui est vrai dans le sens où il n’eut pas le temps de commettre d’erreurs, comme cela lui fût certainement arrivé en raison non pas de ses défauts mais de ses vertus : de son sentiment de l’honneur, de sa candeur et de sa générosité. Car il changea radicalement de vie en devenant empereur,  comme si la fonction l’avait transformé. Déjà, il renvoya Bérénice chez elle, malgré le déchirement que cela lui imposait. Ensuite il renonça aux plaisirs, à tous les plaisirs, choisissant son entourage uniquement sur les compétences et le sens de l’Etat. Une telle transformation ne pouvait que faire de lui un homme bon, au point de ne pas signer une seule condamnation à mort pendant son court règne. Autre exemple de cette manière de gouverner : ayant appris l’existence d’un complot, il envoya un message d’avertissement aux conjurés et un autre à leurs mères pour rassurer celles-ci. Bref, un empereur presque parfait !

Hélas pour lui, c’est pendant son règne que Rome et l’Italie connurent quelques unes de leurs plus grandes catastrophes, lesquelles évidemment ne peuvent en aucun cas lui être imputées. En effet, au cours de ses deux années de règne, Rome subit un terrible incendie, les villes d’Herculanum et Pompéi furent ensevelies  par une éruption du Vésuve, et l’Italie fut dévastée par une horrible épidémie. Pour réparer les dommages, Titus épuisa le Trésor, mais donna aussi beaucoup de sa personne lors de cette épidémie. En assistant personnellement les malades, il s’exposa à la contagion et mourut ainsi lui-même, le 13 septembre 81, à l’âge de quarante deux ans, pleuré de tous, sauf de son frère Domitien (né le 24 octobre 51) qui lui succéda sur le trône.

Avant d’évoquer plus longuement Domitien, faisons un retour sur le tremblement de terre qui fit le malheur de Pompéi le 24 août 79, tout en faisant sa fortune posthume. Pompéi était une jolie cité romaine de quinze mille habitants. Vivant surtout de l’agriculture, aucun grand évènement historique n’était lié à son nom, sauf un violent tremblement de terre qui avait eu lieu en février 62, sous le règne de Néron. Mais le 24 août 79, le Vésuve cracha un nuage noir d’où surgit un torrent de lave qui engloutit en quelques minutes la riche Pompéi et le port voisin, à l’habitat davantage  populaire, d’Herculanum. Pline l’Ancien (né en 23), l’auteur d’une gigantesque Histoire Naturelle, qui commandait la flotte ancrée dans le port de Pouzzoles tout proche, et qui avait aussi pour passion la géologie, accourut avec ses navires pour voir de quoi il s’agissait, mais aussi dans l’espoir de sauver les habitants qui fuyaient éperdument vers la mer.

Aveuglé par la fumée et emporté par la foule, il tomba et fut atteint par la lave qui le submergea. Son neveu, Pline le Jeune (61-114), qui avait alors dix-sept ans, et qui assista de Misène à l’éruption du Vésuve en rédigea un compte-rendu précis qui fut exploité par les vulcanologues, lesquels donneront le qualificatif de « plinéen » à ce type d’éruption volcanique. Près de deux mille personnes moururent de ce désastre à Pompéi et sans doute plus encore à Herculanum, un désastre dont les archéologues attendront le milieu du dix-huitième siècle, pour exhumer une partie de ce qui restait de ces cités, suite notamment à la découverte par des paysans de vestiges antiques en poussant leur charrue. Et ce qui revint lentement au jour constitua le document le plus instructif non seulement sur l’architecture, mais encore sur la vie d’un petit centre de province au siècle d’or de l’empire.

Fermons cette longue parenthèse pour revenir sur Domitien. Nous ne savons guère quel jugement d’ensemble donner sur ce dernier représentant de la dynastie des Flaviens. Parmi les écrivains qui vécurent sous son règne, Tacite et Pline ont laissé de lui le portrait le plus noir, Stace et Martial le plus rose. Ils ne sont même pas d’accord sur son portrait physique : les deux premiers le décrivent chauve, avec un gros ventre sur des jambes rachitiques, alors que les deux autres le voient beau comme un archange, doux et timide. En fait il semble que les deux premiers aient été plus objectifs que les seconds, même si les sculptures le représentant ne laissent guère voir sa calvitie. Une chose est certaine en tout cas : Domitien a beaucoup souffert de la préférence que Vespasien avait toujours eue pour Titus. Quand leur père disparut, il émit la prétention de partager le pouvoir avec Titus. Celui-ci le lui offrit. Domitien, alors, refusa et se mit à comploter. Dion Cassius soutient que, lorsque Titus tomba malade, Domitien hâta sa mort en le couvrant de neige.

Son règne ressemble par certains côtés à celui de Tibère, auquel il ressemblait aussi en temps qu’homme. Début identique : sage et clairvoyant, avec une nuance d’austérité puritaine, Domitien étant avant tout un moraliste et un ingénieur. La charge à laquelle il tint le plus fut celle de censeur, qui lui permettait de contrôler les moeurs, et les ministres dont il s’entoura furent des techniciens particulièrement qualifiés pour reconstruire la ville dévastée par l’incendie. Parmi le programme d’importants travaux qu’il entreprit à Rome nous pouvons citer l’Odéon, un magnifique palais, et le stade connu sous le nom de cirque Domitien. L’empereur était sincèrement épris de paix, et quand Agricola, gouverneur en Angleterre, prétendit étendre les frontières de l’Empire jusqu’à l’Ecosse, il le limogea. Peut-être fut-ce là sa plus grande erreur, parce qu’Agricola était le beau-père de Tacite qui l’adorait et qui assuma la charge de juger les hommes de son temps. Il est donc naturel qu’il ait maltraité ce pauvre souverain. 

La paix, malheureusement, il faut être deux à la vouloir. Et Domitien eut à faire avec les Daces qui n’en voulaient pas. Les Daces traversèrent le Danube, battirent les généraux romains, et obligèrent l’empereur à prendre la direction de l’armée. Il s’en tirait fort bien quand Antoninus Saturninus, gouverneur de la Germanie, se rebella avec quelques légions, obligeant Domitien à conclure une paix prématurée et désavantageuse avec les Daces (89), et lui donnant l’obsession des conjurations. Domitien qui, jusqu’alors, avait gouverné avec une certaine mesure devint une sorte de dictateur de l’ère moderne, instaurant un culte outrancier de la personnalité. Il s’installa sur un vrai trône, voulut être appelé « Notre Seigneur et notre Dieu» et prétendit que ses visiteurs lui baisent les pieds.

Lui aussi expulsa d’Italie les philosophes parce qu’ils contestaient son absolutisme, fit couper la tête aux chrétiens parce qu’ils refusaient d’admettre sa divinité, et accorda une préséance aux délateurs, parce qu’il croyait que ceux-ci le protégeaient de ses ennemis. Les sénateurs le haïssaient, mais l’encensaient et contresignaient ses condamnations à mort. Parmi ces sénateurs se trouvait Tacite, qui devait devenir son juge impitoyable. Dans un accès de manie de la persécution, il se souvint que son propre secrétaire, Epaphrodite, était le même homme qui avait aidé Néron, un quart de siècle plus tôt, à se couper la carotide. Craignant qu’il n’en eût pris l’habitude, il le condamna à mort. Alors, tous les autres fonctionnaires du palais se sentirent menacés et organisèrent une conjuration, invitant même l’impératrice Domitia à en faire partie. Ils le poignardèrent de nuit. Domitien se défendit jusqu’au bout, sauvagement, mais en vain (18 septembre 96). Il avait presque cinquante cinq ans, et avait régné quinze ans, d’abord avec sagesse, puis comme le plus néfaste des souverains.

C’est ainsi que finit, dans l’obscurité d’où elle était sortie, la seconde dynastie des successeurs d’Auguste. Sur dix empereurs qui s’étaient succédé depuis l’avènement d’Auguste (27 av.J.C.), sept étaient morts assassinés. Il y avait quelque chose qui ne marchait pas dans ce système qui transformait en tyrans sanguinaires même des hommes a priori portés au bien, quelque chose de plus décisif encore que le mal héréditaire empoisonnant peut-être le sang des Jules et des Claude. Ce quelque chose qu’il fallait sans doute chercher dans la société romaine telle qu’elle était devenue au cours des trois derniers siècles.

Michel Escatafal


Vespasien : un empereur unanimement regretté à sa mort

Au moment où naissait une nouvelle religion, le christianisme, l’Empire romain était un peu à la croisée des chemins après plusieurs règnes pour le moins agités. Si je parle du christianisme, c’est tout simplement parce que cette religion, que Néron avait contribuée à faire connaître en faisant arrêter et torturer tous ceux qui se réclamaient d’elle après l’incendie de Rome en juillet 1964, ne se bornait pas à un peuple ou à un groupe d’hommes comme le judaïsme, ou encore à une classe sociale, comme le paganisme de la Grèce et de Rome  qui considérait sa religion comme le monopole de ses citoyens. Non, le christianisme c’était autre chose avec son niveau moral, l’espoir qu’elle ouvrait au cœur des hommes, l’élan missionnaire dont elle les enflammait, ce qui faisait dire orgueilleusement à Tertullien quelques décennies plus tard : « Nous ne datons que d’hier et, déjà, nous remplissons le monde.

En tout cas, celui qui rendit sans le vouloir un beau service aux chrétiens fut un empereur qui avait pris les Juifs en grippe, et qui les persécuta, aidant ainsi, en les disséminant à travers le monde, à la diffusion de la nouvelle religion. Vespasien (9-79) monta sur le trône en l’an 70, après l’horrible interrègne qui suivit la mort de Néron et avec lequel prit fin la dynastie des Jules et des Claude. Celui qui avait succédé à Néron était le général rebelle Galba, un aristocrate qui n’était pas plus mauvais que beaucoup d’autres, d’un aspect physique qui contrastait avec les canons de la beauté, mais qui avait la manie de l’économie. Son premier geste, dès qu’il fut proclamé empereur, fut d’ordonner à tous ceux qui avaient reçu des dons de Néron de les restituer à l’Etat. Ce geste lui coûta la vie parce que, parmi ceux-là, il y avait les prétoriens.

Ceux-ci, le rencontrant sur le Forum où il se faisait porter en litière, trois mois après sa proclamation, lui coupèrent la tête, les mains, puis les lèvres et proclamèrent Othon comme son successeur.  Othon était un banquier qui avait déjà fait une banqueroute frauduleuse, et promettait d’administrer les finances publiques avec autant de légèreté qu’il avait administré les siennes propres.  A cette nouvelle, l’armée disloquée en Germanie sous le commandement d’Aulus Vitellius (15-69) et celle d’Egypte commandée par Vespasien se révoltèrent et marchèrent sur Rome. Le premier arrivé fut Vitellius. Il enterra Othon qui s’était déjà tué, se proclama empereur, mais s’abandonna à sa passion préférée, celle des repas dignes de Lucullus, et, trop occupé à faire bonne chère, négligea de se porter à la rencontre des forces de Vespasien qui avaient entre temps débarqué. Ce fut la sanglante bataille de Crémone qui trancha le sort de cette guerre de succession. Vitellius fut battu (20 décembre 69) et les Romains s’amusèrent tant qu’ils purent du massacre qui se déroula dans leur ville.

Tacite raconte que les gens s’entassaient aux fenêtres et sur les toits pour assister à la « boucherie », pariant pour les adversaires comme s’il se fût agi d’une partie de football. Entre un meurtre et l’autre, les combattants entraient dans les magasins, les saccageaient et, pour finir, y mettaient le feu. Parfois ils disparaissaient sous un porche parce qu’ils avaient rencontré une prostituée, et tandis qu’ils étaient avec elle, ils étaient poignardés par un nouveau client du parti adverse. Vitellius de son côté fut retrouvé en train de banqueter  (pour changer), et fut traîné nu à travers la ville, un lacet au cou, bombardé d’excréments, torturé avec une lenteur savante et jeté dans le Tibre. Cette ville qui riait de ces tueries fratricides, ces armées qui se révoltaient, ces empereurs qu’on couvrait d’excréments quelques jours après les avoir couverts d’acclamations : voilà ce qu’était devenue la capitale de l’Empire ! Heureusement pour elle, Vespasien était d’une autre trempe que ses prédécesseurs.

Titus Flavius Vespasien n’avait pas beaucoup vécu à Rome, car il était né en province, à Rieti, le 17 novembre de l’an 9, avant d’embrasser la carrière militaire qui l’avait conduit un peu partout. Il n’était pas noble, sortant de la moyenne bourgeoisie campagnarde, son père ayant été lui-même soldat avant de quitter l’armée avec le grade de centurion, pour devenir fonctionnaire puis banquier en Suisse. Ses grades et sa solde, il les avait gagnés au prix de mille sacrifices, ce qui explique son obsession de la discipline et de l’économie. Il avait soixante ans quand il monta sur le trône, mais ne les faisait pas. Son crâne était complètement chauve, il avait un visage ouvert, fruste et franc, encadré de deux oreilles immenses et poilues. Il détestait les aristocrates qu’il considérait comme des oisifs, et n’eut jamais la tentation snob de se faire passer pour l’un d’eux. Quand un héraldiste, pour l’anoblir, vint lui annoncer qu’il avait découvert son origine et qu’elle remontait à Hercule, il éclata de rire tellement il trouvait cela saugrenu. Lorsqu’il recevait quelque dignitaire, il palpait sa tunique pour se rendre compte si elle n’était pas d’une étoffe trop fine et le flairait pour vérifier s’il ne sentait pas le parfum. Il ne supportait pas ces raffinements-là. Aujourd’hui nous dirions qu’il n’était pas du tout « bling-bling ».

Son premier soin fut de ramener l’ordre dans l’armée et les finances. L’armée, il en donna l’adjudication à des officiers de carrière presque tous provinciaux comme lui. En fait les militaires étaient les seuls en qui il avait réellement confiance pour accomplir sa tâche d’empereur. Ensuite, pour redresser les finances, il choisit le moyen le plus expéditif : vendre au prix maximum les plus hautes charges publiques. « Quelle que soit la façon dont nous leur donnons de l’avancement, déclarait-il des fonctionnaires, ce sont tous des voleurs. Autant que, pour avancer, ils rendent à l’état un peu de leurs larcins » ! Il employa la même méthode pour réorganiser le fisc. Il le confia à des fonctionnaires choisis parmi les plus rapaces et les plus avides, et les lâcha avec les pleins pouvoirs dans toutes les provinces de l’Empire. On peut imaginer quelle plaie pour les pauvres populations ! Jamais les impôts à Rome n’avaient été payés avec une aussi impitoyable ponctualité.

Mais quand la rapine fut opérée, Vespasien rappela ses exécuteurs à Rome, les couvrit d’éloges et confisqua tous leurs biens personnels avec lesquels une fois le bilan rééquilibré, il dédommagea les victimes. Son fils, Titus, puritain rempli de scrupules, vint protester auprès de lui contre ces systèmes qui faisaient horreur à sa vertu bigote et candide. « Je suis prêtre dans le temple, répondit son père, mais avec les brigands, je me fais brigand ». Pour augmenter les rentrées de l’Etat, il inventa les petits monuments qui portent son nom en établissant qu’il y aurait une taxe pour qui s’en servirait, et une contravention pour qui n’en ferait pas usage. On n’avait pas le choix. Celui qui urinait à l’extérieur payait plus cher que celui qui venait uriner dedans. Contre cette mesure-là encore, Titus vint protester. Son père lui mit un sesterce sous le nez et lui demanda : « Sent-il quelque chose » ?

Ce fils délicat et correct, qu’il aimait tendrement, était la grosse préoccupation  de ce souverain sceptique. Vespasien ne prétendait pas réformer l’humanité et supprimer ses vices, mais seulement les maintenir tels quels. Pour lui donner l’expérience des hommes, il l’envoya remettre de l’ordre en Palestine où venait d’éclater la dernière révolution, qui fut la plus terrible . Les Juifs défendirent Jérusalem avec un héroïsme sans précédent. Selon un de leurs historiens, il en mourut deux millions ce qui peut paraître énorme, mais Tacite en reconnut six cent mille. Pour  venir à bout de la résistance, Titus livra la ville aux flammes qui détruisirent jusqu’au Temple (8 septembre 70), ce à quoi Titus ne voulait pas se résoudre afin de conserver à l’empire une des merveilles du monde. Parmi les survivants, les uns se tuèrent, d’autres furent vendus comme esclaves, d’autre encore s’enfuirent. Leur dispersion, commencée six siècles plus tôt, devint réellement la diaspora, avec dans le sac de la plupart de ces pauvres émigrants la parole du Christ.

Vespasien, tout fier, décerna à Titus un triomphe un peu privé de proportions avec le mérite militaire de l’exploit et fit construire le fameux Arc qui porte son nom. Mais, à sa grande épouvante, il vit son fils passer dessous en emmenant comme butin de guerre, une charmante fille juive, Bérénice. Vespasien ne voyait aucune objection à ce qu’il la gardât comme maîtresse, mais le malheur était que Titus voulait l’épouser, en soutenant qu’il l’avait « compromise ».  Vespasien ne comprenait pas du tout pourquoi ce garçon voulait confondre l’amour, caprice changeant et passager, avec la famille, institution sérieuse et permanente. Depuis qu’il était veuf, lui aussi avait pris une concubine, mais il ne l’avait pas épousée. Pourquoi Titus n’en faisait-il  pas autant et ne gardait-il pas Bérénice comme concubine ?  Cela dit, la pression de son père sera la plus forte, et Titus finira par renoncer à sa belle…ce qui inspirera nombre de poètes.

Quelque temps plus tard, ce fut à lui d’être empereur. Après dix années d’un sage gouvernement, le plus sage que Rome eût connu depuis Auguste, Vespasien revint un jour passer des vacances à Rieti. Il s’y rendait souvent pour retrouver des amis de jeunesse, chasser le lièvre avec eux, bavarder un peu, manger une platée de haricots à la couenne et faire une petite partie de cartes, tout cela faisant partie de ses amusements favoris. Hélas pour lui, il eut la mauvaise idée de soigner ses reins avec de l’eau de Fonte Cottorella. La cure n’était-elle pas indiquée pour lui ? Fit-il une erreur dans la dose ? Toujours est-il qu’il fut pris d’une colique et se rendit compte immédiatement que le mal serait sans remède, ce qui lui fit dire, sans se répartir de sa bonne humeur : « Aïe ! Aïe ! J’ai l’impression que je suis en train de devenir un dieu » !

Il faut rappeler que dans cette Rome d’adulateurs, c’était devenu désormais l’usage de diviniser tous les empereurs à leur mort. Après trois jours et trois nuits de dysenterie, il trouva encore la force de se lever, jaune comme un citron, le front couvert de gouttelettes de sueur, pour dire à l’assistance qui le regardait avec épouvante : Hé ! je sais bien, je sais bien !… mais que voulez-vous ? Un empereur doit mourir debout » ! Et c’est debout que le 24 juin 79 mourut cet empereur à l’œuvre considérable, qui en plus d’avoir remis de l’ordre dans l’administration et les finances publiques et pacifié l’empire, avait aussi su réformer le Sénat et l’ordre équestre, sans parler de la construction de monuments qui aujourd’hui font les délices des touristes visitant la « Ville éternelle », notamment le Colisée appelé jusqu’au Moyen-âge « amphithéâtre Flavien », bâti à l’emplacement du somptueux palais de Néron,  et le Capitole qui fut rebâti suite à un incendie lors de la guerre civile. Enfin Rome lui doit d’avoir introduit le principe de la filiation héréditaire, instaurant ainsi la dynastie des Flaviens, et préparant l’avènement de son fils Titus pour lui succéder. Bref, un empereur unanimement regretté, ce qui n’était plus le cas depuis la mort d’Auguste.

Michel Escatafal