L’Amérique « espagnole » : les Incas

L’empire

L’empire des Incas (Tahuantinsuyu) embrassait de très grandes régions situées dans la partie occidentale de l’Amérique du Sud. Son domaine s’étendait sur un territoire qui est aujourd’hui le Pérou, l’Equateur, une partie de la Colombie et de la Bolivie, atteignant dans le Sud le fleuve Maule au Chili.  Cet empire avait une population estimée à 15 millions d’habitants, avec un pouvoir central installé à Cuzco (Sud du Pérou), capitale située à 3.000 m d’altitude dans la Cordillère des Andes.

Cette cordillère forme l’épine dorsale de toute cette contrée. Entre la région côtière très sèche et la forêt vierge, est inséré le plateau inter andin, la Puna, dont l’altitude varie de 3.000 à 5.000 mètres, ce qui engendre encore de nos jours des conditions de vie très dures pour les habitants. La végétation est sommaire dans ces pays, même si on y fait la culture des pommes de terre (introduite en Espagne en 1534) et du maïs dans les vallées, sans oublier une herbe rude, appelée ichu, qui sert à l’alimentation des animaux du plateau andin (lamas). Cela étant, cet empire des Incas fut le plus puissant des empires américains, et il est simplement dommage qu’il n’existe pas d’écrits provenant de cet empire, pour la simple raison qu’on ne connaissait pas l’écriture, ce qui est assez surprenant. La langue officielle était le quechua, langue des Indiens du même nom quand ils se sont établis dans la région. Cette langue est encore parlée de nos jours au Pérou, en Bolivie ou en Equateur, en plus de l’espagnol.

L’Inca

Le mot Inca devait s’appliquer uniquement au souverain et, par extension, aux membres de la famille royale. L’Inca exerçait un pouvoir absolu et était adoré comme un dieu, ce qui était normal dans la mesure où le fondateur de la dynastie Manco Capac avait fait croire que lui et son épouse étaient fils du Soleil, et avaient été envoyés par leur père pour créer cet empire dont la capitale allait être Cuzco, au confluent de deux petites rivières (Huatanay et Tullumayo). A noter qu’au moment où les Espagnols sont arrivés (1532), l’empire était au sommet de son développement.

L’Inca vivait dans son palais à Cuzco, entouré de très nombreux domestiques, dans le profond respect de tous. L’Inca mangeait dans de la vaisselle dorée, et présidait les cérémonies assis sur un trône en or massif, avec un grand sceptre d’or à la main, la poitrine couverte d’un soleil en or, les lobes des oreilles chargés de grands disques eux aussi en or. Avant d’être l’Inca suprême il partageait le pouvoir avec son père. Il se maria avec une de ses sœurs le jour même de son couronnement. Une fois mort, on embauma le corps de l’Inca, la momie continuant à vivre dans son palais, avec ses serviteurs et au milieu de tous ses trésors. Cela obligea à édifier un autre palais pour l’héritier du trône. L’Inca gouvernait ses états avec l’aide d’un conseil suprême de quatre membres.

L’organisation sociale

La base de la société était  l’Ayllu, communauté de diverses familles descendant d’un même ancêtre. Chaque Ayllu résidait  dans un quartier à part, et exploitait une étendue de terre proportionnelle à son importance qui, en fait, représentait la somme des tupus ou des champs répartis périodiquement entre ses membres. L’Indien ne pouvait se déplacer, ni abandonner l’ayllu dans lequel il était condamné à vivre jusqu’à sa mort. C’est l’Etat qui avait le pouvoir d’organiser, s’il considérait que c’était  nécessaire, les migrations collectives. La population était divisée en deux catégories : le peuple et la classe supérieure formée d’Incas de naissance ou par privilège.

Le peuple

La grande masse du peuple vivait pauvrement, mangeant des mani (graines oléagineuses), de la farine de maïs, quelques pommes de terre en conserve,  un peu de viande desséchée de lapin des Indes, parfois aussi d’autres petits animaux, et très exceptionnellement du lama. La boisson nationale était la chicha (à base de maïs, de manioc et de fruits fermentés). En revanche on avait interdit au peuple la coca et l’eau-de-vie. Les gens étaient vêtus de manière uniforme, avec de larges culottes, une chemise et une cape pour les hommes, une tunique et un genre de manteau gris pour les femmes, et étaient chaussés de ojotas (sandales faites de cuir et de fibres végétales). Ils vivaient dans une bicoque avec un petit enclos pour les deux lamas auquel avaient droit les familles.

Les enfants travaillaient selon les forces dont ils disposaient. A un certain âge les jeunes se mariaient, recevant une petite maison, un trousseau et un tupu (lopin de terre  plus la moitié pour l’épouse) qui grossissait et au fur et à mesure que la famille s’agrandissait.

L’Indien devait donner diverses heures de travail à la culture des terres du Soleil (de l’Etat), celles de l’Inca, celles de ceux qui ne pouvaient plus travailler. Il devait aussi travailler à des jours fixes pour des travaux d’utilité collective. Enfin il devait rétrocéder une partie de sa récolte aux entrepôts publics. Tous les travaux se faisaient à la main faute d’animal de trait, puisqu’il n’existait pas de bœufs ou de chevaux. Il n’y avait ni roue, ni outil en fer, ce qui rendait d’autant plus admirable l’habileté de ce peuple dans le travail, mais aussi le transport et l’assemblage des blocs cyclopéens. L’Indien pouvait  être aussi un habile artisan, produisant de la poterie d’art, faisant du tissage et de la broderie, et incrustant des pierres dans d’admirables bijoux.

La classe supérieure

Ceux qui composaient la classe supérieure étaient appelés les orejones, nom donné aux nobles par les Espagnols parce que les « orejones »  donnaient l’impression d’avoir de grandes oreilles en raison des pendants énormes qu’ils portaient. Ces « orejones » se divisaient en trois catégories : Les Incas de naissance, les curacas ou chefs des peuples soumis, et les Incas par privilège, qui se distinguaient par leur science et leurs exploits. Leurs fils devenaient des « orejones » après un examen religieux et militaire intervenant à la fin de quatre ans d’études dans un collège spécial. L’Inca lui-même leur perçait les oreilles, et leur donnait le droit de porter les lourds bracelets en or, privilège des nobles. Cette classe jouissait aussi d’autres grands privilèges, et recevait quantités de cadeaux de l’Inca (terres, lamas, femmes, etc.). Ainsi s’est créée peu à peu une noblesse héréditaire dont les individus étaient très actifs et orgueilleux par comparaison avec la passivité et l’humilité de l’homme du peuple.

Organisation administrative

L’empire s’étant constitué par l’agglomération de peuples conquis (quechuas, chimus, aymaras, urus, etc.). On conserva dans un premier temps les chefs et les divisions naturelles de la société, mais cela se fit après une division par 10, 100, 1000 et 10.000 familles. La hiérarchie administrative était stricte depuis l’Inca jusqu’aux plus humbles fonctionnaires, surveillés par des inspecteurs et soumis à d’importantes responsabilités. Bien que ne connaissant pas l’écriture, ils établissaient de nombreuses et rigoureuses statistiques grâce à un système de nœuds de couleur appelés quipus (population, naissances, morts, quantité de produits stockés dans les dépôts publics, etc.). Le vol était quelque chose d’inconnu, personne n’était réellement dans le besoin, et ces dépôts permettaient de répartir entre les nécessiteux ce qu’il leur manquait pour vivre.

Malgré le relief, un réseau de magnifiques routes couvrait  le territoire, avec des ponts suspendus sur les fleuves et rivières, des auberges pour les marcheurs itinérants, et un service de coureurs rapides pour amener les messages officiels (chasquis). La justice appliquait une loi unique, d’origine divine, mais atténuée et adaptée aux coutumes locales. Les délinquants étaient très peu nombreux compte tenu des rigueurs de la loi, mais aussi du goût des Indiens pour l’ordre, et de la peur des châtiments surnaturels.

La religion

Il y avait une religion pour l’Inca et la noblesse, qui adoraient un dieu unique, dieu créateur, roi de la foudre et des tempêtes : Viracocha ou Pachacamac. La masse du peuple adorait, en plus des idoles de toutes sortes, l’Inca fils du Soleil, le Soleil, la Lune, la Terre etc. Le clergé avait une grande influence. Il était très soumis au grand-prêtre, oncle ou frère de l’Inca, qui jouissait d’un énorme pouvoir sur une hiérarchie complète de prélats et de prêtres, avec ses inspecteurs, et les couvents des Vierges du Soleil.

A la religion se mélangeaient les arts divinatoires et les oracles, la notion du péché avec pénitences, offrandes, sacrifices (rarement humains), avec le culte des ancêtres et ses momies. Les temples étaient splendides, le plus sacré étant le somptueux temple du Soleil à Cuzco. On célébrait les grandes fêtes religieuses, notamment celle du Solstice d’hiver et celle du Soleil, mais bien d’autres encore. L’Indien avait peur des esprits, mais aussi des sorts, croyait en la protection des pierres sacrées et portait des talismans. Sa déesse préférée était Mama Pacha, notre mère la Terre.

La vie militaire

Les expéditions militaires étaient fréquentes. Il y avait une armée bien organisée avec une discipline rigoureuse. L’armement était varié avec des armes courtes et à longue portée (élingues, arcs, quilles etc.).  De nombreuses garnisons vivaient dans de grosses citadelles érigées dans les endroits stratégiques. Chaque conquête était célébrée par un triomphe solennel dans la capitale.

Vie intellectuelle et artistique

Très avancés en mathématiques, les Incas n’atteignaient pas en astronomie la même perfection que les Aztèques. La médecine était très développée, les chirurgiens connaissant l’usage des anesthésiques. L’architecture avait un caractère très typique (palais, temples, forteresses d’énormes dimensions). Les Espagnols, hélas, ont détruit la plus grande partie des multiples œuvres d’orfèvrerie, mais il en reste de très intéressantes dans le musée moderne de l’or à Bogota, où l’on ne trouve pas que de l’or, mais aussi des articles confectionnés avec de l’argile, du bois ou de la pierre. Il a été aussi conservé de précieux exemplaires de vases anthropoformes et des sifflets de Chimu, des aryballes de Cuzco, des tissus, des vêtements, des ornements de plumes, etc.

On pratiquait des danses rituelles avec accompagnement d’instruments de musique, entre lesquels on distinguait la fameuse quena, flute d’os ou de roseau. La poésie était très répandue et diversifiée, avec des  prières religieuses, amoureuses ou  guerrières. Il existait même un embryon de théâtre, dont un est arrivé jusqu’à nous, l’Ollantay,  drame contant une passion amoureuse contrariée par la religion et la raison d’Etat, qui laisse au lecteur une impression profonde. Enfin, il a été transmis jusqu’à nos jours par tradition orale le plus grande partie du riche folklore Inca (contes et fables populaires).

Michel Escatafal

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L’impératrice Eugénie : une femme qui savait où était sa patrie

Napoléon III, qui était célibataire quand il était président de la République, s’est marié le 29 janvier 1853 avec Eugénie de Montijo, comtesse de Teba, quelques jours après être devenu empereur. Comme je l’ai dit dans un précédent billet, Napoléon III a connu la future impératrice Eugénie  à l’occasion des fêtes qui étaient données à Compiègne, au demeurant très décriées à l’époque car on y affichait un luxe insolent. A ces fêtes, comme aux bals intimes donnés à Fontainebleau ou Saint-Cloud, les mères conduisaient leurs filles, et c’était le cas de la comtesse de Montijo, ex-première camériste de la reine Isabelle d’Espagne.

Mademoiselle Eugénie de Montijo, née cinq ans jour pour jour après la mort de Napoléon (5 mai 1826), était une magnifique  jeune fille, avec un visage d’une rare beauté entouré par une opulente chevelure d’un blond ardent. En Espagne la demoiselle était, dit-on, très appréciée par sa bienfaisance et son affabilité, qui contrastaient avec les manières des classes nobles de l’époque plutôt hautaines. On la disait aussi bigote, mais un bigotisme qui sait allier le culte des plaisirs et celui de la foi catholique. On savait Louis-Napoléon Bonaparte fort épris de cette belle Andalouse mais on pensait, et lui-même en avait l’espoir, qu’il satisferait cette passion sans recourir à une cérémonie nuptiale.

On l’imaginait d’autant plus que l’empereur essayait en même temps de nouer, sans succès, un mariage avec des jeunes filles de la très haute noblesse (maison de Holstein et Hohenzollern). Excédé par ces refus, comme si l’empereur des Français n’était pas un bon parti, et n’ayant pu triompher de la résistance que Mademoiselle de Montijo opposait aux séductions dont elle était l’objet, Louis Napoléon se décida à l’épouser contre l’avis de tous ses proches. Parmi ceux-ci figuraient Monsieur de Persigny, un de ses plus vieux compagnons d’armes, qui n’hésita pas à lui dire avec colère : « ce n’était pas la peine que tu fisses le 2 décembre pour finir comme cela ». Son demi-frère, le duc de Morny, invoquait la raison d’Etat et redoutait le « qu’en dira-t-on » de l’Europe, la future impératrice ne venant pas d’une grande famille princière.

Mais Louis-Napoléon demeura inflexible et le mariage fut célébré le 29 janvier 1853 aux Tuileries. Evidemment, après le mariage civil, il y eut le lendemain le mariage religieux en grande pompe à Notre-Dame, avec un empereur radieux et une impératrice diamantée de la tête aux pieds. La nouvelle impératrice  débuta de la meilleure manière dans son rôle de souveraine, en demandant de vendre un collier qui venait de lui être offert par la commission municipale de la ville de Paris d’une valeur de 600.000 francs, le produit de la vente devant être distribué aux pauvres. Par la suite elle s’acquitta de sa tâche avec conscience et respect dû à son rang. Certains lui firent reproche d’un excès d’ultramontanisme, d’autres d’une certaine frivolité, mais uniquement parce qu’elle avouait aimer l’opérette plutôt que les auteurs classiques. En revanche tout le monde lui reconnaissait une vie d’épouse et de mère exemplaire.

Il y a aussi un spectacle dont l’impératrice raffolait, la tauromachie. Elle l’aimait tellement que pour son retour à Madrid, en octobre 1863, elle souhaitait assister avec sa suite à une corrida. Hélas pour elle, la France était engagée dans la guerre du Mexique, destinée à instaurer une monarchie latine et catholique qui contrebalancerait l’influence de plus en plus marquée des Etats-Unis, et permettrait à Napoléon III de regagner les faveurs de l’opinion catholique, qui lui reprochait son intervention pour réaliser l’unité italienne au détriment du Vatican. Mais tout cela avait excité la réprobation de la presse espagnole qui n’appréciait pas l’intervention de la France dans une de ses anciennes colonies.

Ce n’était donc pas trop le moment pour Eugénie de revenir à Madrid. En plus l’impératrice commit une étourderie en se faisant accompagner par une jeune fille amie, du nom d’Anna Murat, dont le nom rappelait de très mauvais souvenirs aux Espagnols, notamment la sanglante journée du 2 mai 1808, où les troupes commandées par Joachim Murat tuèrent par milliers des patriotes espagnols. Ce fut le prétexte pour organiser une manifestation antifrançaise aux abords de la plaza de Toros. Informée de cette manifestation, l’impératrice renonça à son projet d’assister à la corrida, et préféra se retrouver à Aranjuez où elle organisa avec ses amis d’enfance une fête dégagée de toute étiquette, avant de repartir pour la France le lendemain.

Sur le plan politique Eugénie eut certainement une influence sur l’empereur, mais surtout lorsqu’il fut atteint et affaibli par la maladie dans les dernières années de son règne. C’est ainsi qu’on lui attribua l’idée de déclarer la guerre à la Prusse en 1870, afin d’assoir définitivement la dynastie au bénéfice de son fils (1856-1879). Elle aurait même prononcé cette phrase : « C’est ma guerre à moi », mais les historiens ne sont pas tous d’accord sur la véracité de ces paroles. Ce qui est sûr en revanche, c’est qu’elle affirmait après les premiers revers subis par l’armée française : « Vous me verrez la première au danger pour défendre le drapeau de la France ».

Même si elle était de petite noblesse, l’impératrice Eugénie savait se faire apprécier par les grands du monde de son époque, comme en témoigne le fait qu’elle soit devenue très rapidement une intime de la reine Victoria, qui avait pour elle une profonde estime. Elle savait aussi parfaitement tenir son rang quand elle représentait son époux à l’étranger, comme elle le fit en 1869 à l’occasion des fêtes données au Caire pour l’inauguration du canal de Suez. Enfin, elle a toujours eu le souci de servir au mieux les causes qui lui paraissaient justes, même si quelques unes peuvent paraître contestables de nos jours. Bref, c’était ce que l’on appelle « une Dame » même si certains, comme Victor Hugo, qui détestait la famille impériale, prétendaient le contraire.

D’ailleurs, pour terminer, je voudrais aussi souligner que c’est grâce à elle si nos alliés de la première guerre mondiale, et notamment les Américains qui y étaient hostiles, consentirent à l’idée que la France récupère de façon inconditionnelle l’Alsace et la Moselle, considérées comme territoires allemands. En effet, si Clémenceau put se sentir  aussi fort auprès des autres puissances pour réclamer ce qu’il considérait comme un dû pour la France, c’est parce que l’ex-impératrice lui avait remis une lettre que lui avait adressée le roi de Prusse le 26 octobre 1870,  indiquant que « l’Allemagne avait un territoire assez grand », et que l’annexion par l’Allemagne de l’Alsace et de la Moselle  n’avait d’autre but que d’éloigner les armées françaises en cas d’attaque contre l’Allemagne. Cette remise de lettre démontre à l’évidence qu’Eugénie savait où était sa patrie. Elle est décédée le 11 juillet 1920 à Madrid.

Michel Escatafal