La riche histoire des présidents de la République (2)

Partie 2 (de 1913 à nos jours)

Raymond Poincaré, petit-fils d’un député sous Louis-Philippe, avocat et membre de l’Union des gauches avant d’être classé parmi les modérés, ne sera pas adoubé (contrairement à Fallières) par Clémenceau, lequel disait de lui qu’il « sait tout, mais il ne comprend rien ». Cela n’empêchera pas ce président d’être parmi ceux qui ont eu le plus de responsabilités pendant son septennat, marqué par la Première guerre mondiale. D’entrée il va renforcer la Triple Entente, puis, devant l’imminence de la guerre, il fera voter la loi rétablissant la durée du service militaire à trois ans. Plus tard il va présider le Comité de guerre, sans intervenir toutefois sur les opérations militaires. Surtout, pour sauver le pays, il n’hésitera pas à appeler Clémenceau, son meilleur ennemi, à la présidence du Conseil. Au terme de son mandat, en 1920, Poincaré ne se représentera pas, mais il continuera une brillante carrière politique en étant encore à deux reprises (1922 et 1926) président du Conseil.

Après la présidence Poincaré, il faut évoquer une fois encore la malédiction qui semblait de nouveau s’abattre sur l’Elysée avec la présidence de Paul Deschanel, personnage à la fois dépressif et écrasé par la fonction, élu par le Bloc national (modérés et conservateurs) contre Clémenceau. Ainsi, après quelques péripéties plus ou moins extravagantes qui démontraient à l’évidence une altération de ses facultés mentales, on lui fit signer sa démission le 21 septembre 1920. Un épisode notamment est resté célèbre, celui qui eut lieu dans la nuit du 22 au 23 mai 1920, où Deschanel sauta d’un train qui l’amenait à Montbrison pour une inauguration. Se retrouvant en pyjama, marchant pieds nus le long de la voie ferrée, il fut emmené chez lui par un garde-barrière qui lui laissa son lit pour se reposer, en attendant que le sous-préfet de Montargis vienne le chercher.

Alexandre Millerand non plus n’ira pas au bout de son mandat, mais pour de toutes autres raisons. Contrairement à la plupart de ses prédécesseurs, il avait opté pour un mandat dans lequel il ne s’interdisait pas d’intervenir dans les affaires du pays. D’ailleurs, pour donner davantage d’autorité au président de la République, il avait souhaité qu’il fût élu non seulement par le Congrès, mais aussi par des délégués des Conseils généraux et des corporations. Evidemment, cette conception du mandat présidentiel ne pouvait que heurter les partis…qui n’attendaient qu’une occasion pour lui faire payer son audace. Elle vint en 1924 quand, après avoir été radical puis socialiste quelques années auparavant, il prit parti pour le Bloc National de droite qui fut battu par le Cartel des Gauches aux élections de mai. Ne pouvant trouver un président du Conseil, il fut contraint à la démission le 11 juin suivant.

Son remplaçant fut Gaston Doumergue, qui venait l’année précédente d’être élu président du Sénat. Son septennat sera marqué par les accords de Locarno en 1925, garantissant les frontières fixées par le Traité de Versailles. Sur le plan intérieur, cet homme de gauche qui voulait « gouverner à gauche avec une majorité de gauche » sera contraint après la défaite du cartel des gauches (juillet 1926) d’appeler à la présidence du Conseil Poincaré. Ce dernier allait s’employer à redresser les finances du pays, très obérées par les énormes dépenses de guerre et de reconstruction, donnant son nom à un nouveau franc qu’il va stabiliser au cinquième de sa valeur de 1914. A la fin de son mandat présidentiel (13 juin 1931), Gaston Doumergue s’éloignera de la vie politique, mais sera de nouveau président du Conseil pendant quelques mois, au moment de l’affaire Stavisky (début 1934), avant de sombrer dans un nationalisme étroit.

En 1931, le nouveau président de la République s’appelle Paul Doumer, vieux politicien de 75 ans, ancien ministre des Finances et président du Sénat. Pour ceux qui connaissent l’histoire de Rome, il peut être assimilé à Caton l’Ancien, par sa probité. Bien qu’âgé, cet homme sage et austère, qui avait perdu quatre de ses cinq fils pendant la guerre, était un gros travailleur. Il tomba sous les balles d’un Russe blanc déséquilibré et mystique, au cours de la vente annuelle des écrivains anciens combattants, le 6 mai 1932. Sa présidence sera très courte, mais il contribua à la mise en place des allocations familiales en mars 1932.

C’est Albert Lebrun, élu le 10 mai 1932, qui prendra sa place à l’Elysée, dans une période marquée par le Front populaire, qu’il avait désapprouvé, refusant aussi d’intervenir dans la guerre civile espagnole. Il approuvera en revanche les accords de Munich en 1938, qui laissaient les mains libres à Hitler…par crainte d’un conflit qui n’allait pas tarder d’arriver un an plus tard. Albert Lebrun sera réélu le 5 avril 1939 (sans adversaire), mais il cessera ses fonctions le 10 juillet 1940 à la prise de pouvoir du maréchal Pétain, à qui il avait fait appel pour prendre la direction du gouvernement de la France. Ce Lorrain fort en thème et polytechnicien n’avait ni prestige, ni autorité, ni courage, comme en témoigne son refus de rallier l’Afrique du Nord, préférant répondre aux injonctions de Laval et rester en France.

Après l’épisode douloureux de l’Etat français (Pétain), puis le Gouvernement provisoire (juillet 1944-janvier 1947), le premier président de la Quatrième République sera Vincent Auriol. Ce fils de boulanger à l’accent rocailleux (originaire de Revel en Haute-Garonne), élu député socialiste à 30 ans, ministre des Finances en 1936 du premier gouvernement Blum, opposant déclaré à Pétain, devint le premier socialiste président de la République (16 janvier 1947). Son septennat sera marqué par 12 crises ministérielles qu’il saura arbitrer avec une habileté consommée, et par les débuts de la décolonisation, notamment avec la guerre d’Indochine (1945-1954) et l’insurrection de Madagascar. Sa présidence fut marquée par ce que l’on a appelé « une magistrature morale », ne voulant être « ni un président soliveau, ni un président personnel ». Curieusement il ne brigua pas un autre mandat, préférant se retirer de la politique à Muret, près de Toulouse où il mourut en 1966.

René Coty aura été le président qui aura mis le plus de temps à se faire élire (sept jours). Elu par défaut (23 décembre 1953), cet homme discret sera le dernier président de la Quatrième République. Après l’adoption du référendum sur la Constitution de la Cinquième République et les élections législatives de novembre 1958, il laissera le pouvoir au général de Gaulle le 8 janvier 1959. Ce dernier, le plus grand des Français au vingtième siècle aux yeux d’une majorité de nos concitoyens, l’exercera pendant dix ans, en étant le premier président élu au suffrage universel depuis 1848. En fait il n’aurait dû quitter l’Elysée qu’en 1972, mais il a préféré abréger son mandat trois ans auparavant. En effet, malgré une large victoire aux élections législatives de juin 1968, dans la foulée des évènements du mois de mai, le charme était rompu avec le peuple français et le référendum sur la régionalisation et la réforme du Sénat, repoussé par 52% de Français, entraîna son départ le 28 avril 1969.

Son remplaçant déclaré, Georges Pompidou qui fut Premier ministre de 1961 à 1968, n’acheva pas non plus son mandat, terrassé par la maladie. Il mourut à la tâche le 2 avril 1974. Il sera donc le dernier (à ce jour) d’une longue série à quitter le pouvoir avant l’heure, et à ne pas terminer son mandat. Mais en cinq ans, il aura eu le temps de laisser son empreinte, sortant définitivement de l’ombre pesante du général de Gaulle, ce qu’il avait déjà commencé à faire pendant les évènements de mai 1968, alors qu’il exerçait les fonctions de Premier ministre. Ce fut lui notamment qui permit au patronat et aux syndicats de sortir par le haut de la longue crise qui avait paralysé le pays pendant le mois de mai. Elu facilement contre un adversaire du centre-droit, Alain Poher, G. Pompidou va donner à la politique française une orientation résolument européenne, tout en voulant faire de la France une puissance industrielle capable de rivaliser avec l’Allemagne, pas encore réunifiée, mais plus puissante que jamais sur le plan économique.

Son remplaçant ne fut pas, comme on l’attendait, Jacques Chaban-Delmas, ancien Premier ministre de 1969 à 1972, ni le leader de l’opposition de gauche à l’époque, François Mitterrand, mais un outsider, Valéry Giscard d’Estaing, qui remporta l’élection présidentielle de très peu (moins de 400.000 voix d’avance). Le bilan de sa présidence fut controversé, mais au fur et à mesure qu’il s’inscrit dans la postérité, il se bonifie. Outre quelques importantes réformes qui apportèrent un élan de modernité à la société française (droit de vote à dix-huit ans, lois sur la contraception et l’avortement, assouplissement sur la procédure de divorce), il réussit, grâce notamment à l’action de son Premier ministre, Raymond Barre, à maintenir la France dans les pas de l’Allemagne sur le plan économique, dans un contexte de crise comme on n’en avait pas connu dans le monde depuis la fin de la seconde guerre mondiale, avec deux chocs pétroliers consécutifs. Cela fut toutefois insuffisant pour assurer à Valéry Giscard d’Estaing sa réélection, la population ne lui pardonnant pas le caractère de plus en plus monarchique de sa présidence. Et pourtant, il fut le seul président jusqu’au 6 mai dernier (en dehors des périodes de cohabitation), mis à part les débuts de la présidence du général de Gaulle (avec Michel Debré), à gouverner dans l’esprit de la constitution de 1958, avec un Premier ministre qui conduit librement les affaires intérieures du pays. Il sera battu, lors de l’élection du 10 mai 1981, par le candidat socialiste François Mitterrand.

Ce dernier sera élu parce que le pays avait besoin de changement, après vingt-trois ans de gouvernement de droite ininterrompu. Cette victoire suscita un élan incroyable dans le pays, avec dans un premier temps un ensemble de réformes qui faisaient penser au Front Populaire en 1936. Réformes économiques avec les nationalisations (banques et grandes entreprises), institutionnelles avec la décentralisation, sociales avec les 39 heures, la retraite à 60 ans et la cinquième semaine de congé, sans oublier l’abolition de la peine de mort et la création de radios privées. Bref, un ensemble de mesures, sans doute nécessaires pour certaines, mais aussi très coûteuses sur le plan financier, au point qu’en 1983 il fallut mettre en place un plan de rigueur devant la dégradation des comptes publics. Cela valut à F. Mitterrand de voir sa majorité de gauche à l’Assemblée battue lors des élections législatives de 1986, qui amena la première cohabitation de la Cinquième République, J. Chirac étant nommé au poste de Premier ministre. Mais, deux ans plus tard F. Mitterrand sera réélu à la présidence de la République contre ce même J. Chirac, ce qui ne lui évitera pas une deuxième cohabitation en 1993, avec Edouard Balladur comme Premier ministre, lequel sera devancé à l’élection présidentielle de 1995 par Lionel Jospin et Jacques Chirac…qui lui avait laissé la place de Premier ministre en 1993, J. Chirac l’emportant au second tour sur le candidat socialiste.

Jacques Chirac accomplira lui aussi deux mandats entre 1995 et 2007, et il restera dans l’histoire comme le premier président de la République avec un mandat de cinq ans. A ce propos, le fait que les élections législatives se fassent désormais dans les semaines suivant l’élection présidentielle, cela interdit a priori toute cohabitation, exercice auquel a eu droit J. Chirac en 1997, avec Lionel Jospin comme Premier ministre. Curieusement, malgré un bilan globalement positif sur le plan économique, avec un respect strict des critères de Maastricht pour l’adoption de l’euro, Lionel Jospin ne se qualifiera même pas pour le second tour de l’élection présidentielle de 2002. Résultat, J. Chirac sera élu avec 82% des voix avec l’apport des voix de gauche pour faire barrage au candidat du Front National, J.M. Le Pen, arrivé en deuxième position à l’issue du premier tour. Ce quinquennat de Jacques Chirac ne laissera pas un grand souvenir, ce qui n’empêchera pas le ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, de battre la candidate socialiste, Ségolène Royal.

Nous passerons rapidement sur le quinquennat de Nicolas Sarkozy, élu en 2007, hélas pour notre pays, et qui s’est achevé le 6 mai dernier. Ce président laissera une trace indélébile dans notre histoire par ses maladresses de toutes sortes, ce qui était d’autant plus dommageable que depuis le Second Empire aucun chef d’Etat n’avait cru bon de réunir autant de pouvoirs entre ses mains. Point n’est besoin d’insister sur l’état dans lequel il vient de laisser notre pays, notamment sur le plan économique et social, laissant une France en proie aux divisions de tous ordres, à force d’opposer les Français les uns aux autres.

Heureusement, le peuple français s’est ressaisi au bon moment, et a élu un homme, François Hollande, qui n’a cessé de rappeler qu’il voulait une France apaisée. Acceptons-en l’augure, car s’il y parvient notre pays retrouvera la confiance sans laquelle rien ne sera possible pour assurer le nécessaire et urgent redressement du pays. Certes ce ne sera pas facile, après une campagne électorale où, jusqu’à la fin, N. Sarkozy et l’UMP auront utilisé toutes les peurs pour pouvoir se maintenir au pouvoir. L’ancien président ne sera pas parvenu à ses fins, heureusement, mais un tel comportement laisse des traces au moment où, plus que jamais, la France doit être rassemblée devant l’étendue des difficultés qui attendent le nouveau président et son gouvernement.

Michel Escatafal


Le suffrage universel et ses énigmes

Parmi les énigmes du suffrage universel ou de l’imagerie populaire quand celui-ci n’existait pas, il y a le fait que l’on ne se souvient que rarement, pour ne pas dire jamais, des moments difficiles que l’on a vécus sous la domination ou le pouvoir d’un monarque ou assimilé. Dans le même ordre d’idées, cela se vérifie systématiquement quand un personnage connu vient à mourir. A ce moment-là, ce ne sont que compliments qui s’abattent sur lui, y compris venant de ses plus irréductibles adversaires ou ennemis. C’est encore plus le cas quand c’est une personnalité politique, parce que la légende côtoie l’histoire de très près et même le plus souvent la surpasse. Bref, les gens ont une mémoire très sélective.

En lisant des textes de l’époque du Second Empire, on est très surpris de voir à quel point la légende napoléonienne a contribué à l’élection triomphale de Louis Napoléon Bonaparte à la présidence de la République en décembre 1848, et ensuite à l’instauration du Second Empire. Quand je dis élection triomphale je n’exagère absolument pas, dans la mesure où le neveu de Napoléon 1er recueillit 5.500.000 voix contre 500.000 à Cavaignac et 400.000 à Ledru-Rollin, ses deux principaux concurrents, des scores que certains qualifieraient de « soviétique » si l’Union Soviétique n’était apparue 74 ans plus tard.

Cette élection et les résultats étaient a priori d’autant plus surprenants, que Louis-Napoléon Bonaparte s’était ridiculisé et déconsidéré en tentant un coup de main sur la ville de Strasbourg en octobre 1836. Cela lui valut d’être arrêté et contraint de quitter la France, se réfugiant au Brésil puis aux Etats-Unis, dont il revint un an après au chevet de sa mère mourante, la reine Hortense, cette dernière ayant obtenu peu avant le pardon de Louis-Philippe après l’échauffourée de Strasbourg provoquée par son fils. Ce dernier sera de nouveau arrêté en 1840, après avoir essayé de provoquer un soulèvement à Boulogne à l’occasion du retour des cendres de Napoléon 1er. Et il fallut la révolution de février 1848 pour que Louis-Napoléon Bonaparte puisse de nouveau retrouver le libre accès à son pays.

Avec de telles références, comment Louis-Napoléon Bonaparte a-t-il pu être élu président de la République, sauf à considérer que le peuple avait toujours la nostalgie de la grandeur de la France sous le premier Empire, qui prit fin avec la défaite de Waterloo en 1815. A ce propos Hyppolite Magen, historien des deux empires français, écrivait ceci : « J’ai resserré ce que l’histoire raconte longuement du premier et du second Empire. Puissent mes deux véridiques récits contribuer à l’anéantissement de cette légende napoléonienne que le mensonge créa et que, pour notre malheur, l’ignorante crédulité du peuple a laissé subsister trop longtemps » ! Pour un républicain, les mots vis-à-vis du peuple sont quand même très durs…mais hélas réalistes.

Cela étant on pouvait comprendre Hyppolite Magen vu le contexte de l’époque, car il ne faut pas oublier que ces phrases ont été écrites peu de temps après le désastre de Sedan (1 et 2 septembre 1870), qui allait permettre à la Prusse de s’approprier l’Alsace et la Moselle quelques mois plus tard. Encore une fois l’Empire laissait une France amputée de deux territoires importants, même si quelques années plus tôt (en 1860) la France avait récupéré la Savoie et Nice. En revanche le bilan du Premier Empire était beaucoup plus catastrophique, tant sur le plan humain que sur le plan territorial. La République avait en effet donné à la France vingt-six nouveaux départements, avec une population de plus de huit millions sept cent mille habitants, que le premier Empire lui fit perdre après avoir causé la mort de cinq millions d’hommes.

Par la suite, malgré ce bilan extrêmement négatif, notre pays continuera à nourrir la légende napoléonienne sous toutes ses formes, au point de faire de Napoléon 1er le Français le plus connu et, peut-être même, le plus vénéré dans l’inconscient populaire. On ne voit que sa grandeur, que son génie militaire, que les institutions qu’il créa, mais plus personne ou presque ne se rappelle le dictateur qu’il fut. Il en est presque de même de Napoléon III, surnommé « le Petit » par Victor Hugo par comparaison avec Napoléon 1er, même si son bilan global fut un peu moins négatif, parce que le second Empire reste une époque qui a permis à la France de profiter en partie des progrès de la révolution industrielle. Certains de nos jours ont même essayé de réhabiliter le dernier monarque français, notamment Philippe Séguin ou l’historien, Pierre Milza. Il n’empêche, objectivement le second Empire ne reste pas  parmi les meilleures périodes de notre histoire.

Ce long préambule historique nous amène tout naturellement à évoquer un passé plus récent. Qui n’est pas gaulliste aujourd’hui ? A peu près personne, ce qui est beaucoup plus mérité que pour les deux Napoléon, car le général de Gaulle a été celui qui a permis à la France de rester debout à une époque où ses dirigeants voulaient qu’elle se couchât. On peut même considérer qu’il a sauvé deux fois notre pays, car la situation en 1958 était très difficile en pleine période de décolonisation, avec notamment la crise algérienne que le général était sans doute le seul à pouvoir résoudre, ce qui ne lui a pas évité d’être désavoué par le peuple français onze ans plus tard, suite à un référendum où il voulait supprimer entre autres une des deux assemblées, le Sénat, pourtant très décrié par nombre de Français…qui n’ont qu’une connaissance très imparfaite de son rôle.

Mais là aussi, comme pour chaque grand personnage, la légende a fait son œuvre, au point d’avoir éclipsé tous les gouvernants de notre pays qui ont participé à son redressement après 1945. En parlant de légende, on évoque plutôt de nos jours le mot communication. Cette dernière en effet est devenue depuis une trentaine d’années « la reine des batailles », notamment grâce à la télévision. Tout le monde se souvient du fameux, « Monsieur Mitterrand vous n’avez pas le monopole du cœur » de Valéry Giscard d’Estaing, lors de son premier face à face présidentiel en 1974. Curieusement, malgré un très bon bilan, Valéry Giscard d’Estaing fut battu par François Mitterrand lors de l’élection présidentielle suivante en 1981, grâce surtout à une excellente campagne de communication du leader socialiste.

Ce bon bilan du septennat de Valéry Giscard d’Estaing était dû principalement à l’action de Raymond Barre, dont la quasi totalité des observateurs soulignaient les compétences et les qualités d’homme d’Etat. Cependant malgré des résultats sur les plans économique et social, entre 1976 et 1981, nettement supérieurs à ceux qu’avaient obtenus en leur temps ses opposants à l’élection présidentielle de 1988 (Jacques Chirac et François Mitterrand), Raymond Barre n’arriva qu’en troisième position cette année là et fut éliminé du second tour. Il est vrai que la démagogie et les promesses en l’air n’étaient pas le fort de l’ancien Premier ministre. Sans promettre du sang et des larmes, il s’efforçait toujours de dire la vérité aux Français, contrairement à beaucoup d’autres qui n’ont jamais eu ce courage.

Aurait-il été président de la République s’il n’y avait pas eu l’élection au suffrage universel ? Peut-être, même si un précédent célèbre ne plaide pas en faveur d’une pareille hypothèse. Ce précédent concerne le plus grand personnage de l’histoire de la Troisième République, Georges Clémenceau. Rappelons-nous le mois de janvier 1920, avec un président du Conseil, Clémenceau, très populaire dans le pays, mais de plus en plus controversé à l’Assemblée. Beaucoup de députés pressent le « Tigre » de se présenter à l’élection présidentielle (fin du mandat de Poincaré qui ne se représentait pas), soit pour l’éloigner du vrai pouvoir, soit pour services rendus…ce qui n’enthousiasme guère Clémenceau.

Pourtant il finit par céder…et sera battu par Deschanel dès le vote indicatif préliminaire, victime entre autres des manigances de Briand. Furieux, Clémenceau retire sa candidature et Deschanel est élu avec une énorme majorité. Neuf mois plus tard Deschanel démissionne victime d’une santé mentale chancelante, ce qui fera dire à Clémenceau à propos des parlementaires :  » Ils ne voulaient pas de moi parce qu’ils avaient peur que je ne devinsse gâteux. Eh bien, le Gâteux, ils l’ont eu tout de même  » ! Sûr qu’avec une élection au suffrage universel, Clémenceau eut été élu…sans doute, peut-être.

Michel Escatafal