La république et la dictature dans l’Angleterre du XVIIè siècle

Après l’exécution de Charles 1er le tronçon de parlement conservé par l’armée, appelée le Rump qui signifie le croupion, organisa un nouveau gouvernement en abolissant la royauté et en proclamant la république. Le gouvernement se composait d’une seule chambre, qui fut le Parlement croupion, et d’un Conseil d’Etat de 41 membres, élus par la Chambre. Cromwell faisait partie du Conseil d’Etat. Le gouvernement s’appuyait sur les indépendants et sur l’armée. En fait, c’était une oligarchie religieuse et militaire, une minorité qui détenait le pouvoir par la force et qui allait le garder pendant quatre ans.

Les républicains anglais prétendaient étendre le nouveau régime à l’Irlande et à l’Ecosse comme à l’Angleterre mais, dans ces deux pays, ils se heurtèrent à de vives résistances politiques et religieuses. En Irlande, les catholiques révoltés depuis 1641 s’étaient unis avec les royalistes. Cromwell, chargé de soumettre l’Irlande, mit la malheureuse île à feu et à sang. La prise par l’armée républicaine de la petite ville de Drogheda fut marquée par de hideuses tueries (1649), et ce d’autant plus que les habitants avaient résisté aux envahisseurs. Les quelques dizaines de rescapés parmi les défenseurs de la ville furent déportés dans les Barbades (Antilles).

Par un acte voté en 1652, le Parlement décida la confiscation des biens de tous les Irlandais catholiques, ce qui explique par parenthèse leur aversion de tout ce qui est anglais. Ceux qui n’avaient pas pris part à la rébellion devaient recevoir des terres dans le Connaught, une région marécageuse, la plus pauvre de l’île. Les autres furent réduits sur leur propre sol à la condition de tenanciers, c’est-à-dire de fermiers travaillant pour des propriétaires anglais. Tous contractèrent pour les Anglais une haine farouche : ainsi naquit la question d’Irlande qui devait être la plaie de la Grande-Bretagne jusqu’à nos jours.

Cromwell dut aussi, durant ces mêmes années, réprimer une révolte de l’Ecosse où le fils de Charles 1er, Charles II, avait débarqué avec derrière lui un grand nombre de partisans. La campagne fut difficile, et ce fut seulement en 1651 que Cromwell remporta un succès décisif à Worcester, Charles II pouvant à grand peine s’échapper et regagner le continent. Les Ecossais durent accepter l’union avec l’Angleterre.

En même temps qu’ils poursuivirent la soumission de l’Irlande et de l’Ecosse, les républicains au pouvoir se soucièrent aussi de rétablir la situation économique de leur pays qui avait été sérieusement atteinte pendant les troubles. Ils votèrent en 1651 un Acte de navigation, en vertu duquel les marchandises de toutes sortes ne pourraient plus être importées en Angleterre que par des navires anglais, exception faite pour les navires appartenant au pays producteur. D’autre part, seuls des navires anglais pourraient désormais faire du trafic avec des colonies anglaises.

Ces mesures visaient plus particulièrement les Hollandais, dont le commerce maritime avait, depuis 1642, marqué des progrès considérables. Comme d’autre part le gouvernement anglais prétendit également faire payer une taxe aux pêcheurs néerlandais qui conduisaient leurs bateaux jusque sur les côtes d’Ecosse, une guerre entre les Provinces-Unies et l’Angleterre s’ensuivit, qui dura deux ans (1652-1654). Les combats navals que se livrèrent l’amiral hollandais Tromp et l’amiral anglais Blake restèrent indécis, mais le commerce hollandais souffrit durement des attaques menées par les corsaires ennemis.

En dépit des Hollandais l’Acte de Navigation fut finalement maintenu, et il devait même, un peu plus tard, être renforcé et complété par de nouvelles mesures. Cette décision eut pour l’Angleterre des conséquences capitales : elle entraîna en effet un développement rapide et continu de la flotte marchande nationale. La puissance maritime anglaise est sortie de l’Acte de navigation. Fermons la parenthèse, pour noter que la situation de l’Angleterre restait instable, d’autant que le conflit avait recommencé entre le Parlement et l’armée, celle-ci réclamant l’élection d’une nouvelle chambre, tandis que le parlement  Croupion ne songeait qu’à se perpétuer au pouvoir.

En fait, tout dépendait de Cromwell qui, par sa personnalité puissante et ses victoires, exerçait un extraordinaire ascendant. Peu à peu Cromwell en vint à l’idée de prendre pour lui le pouvoir suprême. Après deux ans d’hésitation, d’accord avec ses officiers, il décida de franchir son Rubicon en dissolvant le Parlement par la force. Le coup d’Etat eut lieu le 30 avril 1653, sous le prétexte officiel que le Parlement devait céder sa place à des « hommes meilleurs », notamment sur le plan moral, ce qui empêchait toute possibilité de faire justice dans ce pays. Bref, un réquisitoire sans appel pour une institution qui, il faut le reconnaître, ne servait plus à grand-chose.

Après la disparition de ce qui restait du Long Parlement, le gouvernement anglais fut une fois encore transformé : les généraux décernèrent à Cromwell le titre de Lord Protecteur de la République d’Angleterre, d’Ecosse et d’Irlande (décembre 1653). Le régime qui, en théorie, aurait dû rester constitutionnel devint en réalité despotique, et Cromwell fut, pendant cinq ans, un dictateur tout puissant (1653-1658). Ne pouvant s’entendre avec eux, il renvoya presque aussitôt les quatre Parlements qu’il réunit successivement. Pour empêcher toute résistance, il partagea l’Angleterre en douze régions, commandées chacune par un major général ; il imposa d’autre part au peuple une austérité toute puritaine, au point que les théâtres londoniens furent fermés.

Le peuple n’aima pas ce régime arbitraire, militaire et triste, car il restait profondément attaché au gouvernement traditionnel, la monarchie constitutionnelle. Aucune opposition sérieuse pourtant ne se manifesta, d’autant que le pays était prospère, et que la politique extérieure se révélait glorieuse et donnait toute satisfaction à l’orgueil national : « Je rendrai, disait Cromwell, le nom d’Anglais aussi grand que l’a jamais été le nom de Romain ». Il y avait du César et plus tard du Napoléon dans cette phrase de Cromwell…et le peuple est toujours aussi perméable aux déclarations évoquant la grandeur de son pays !

Sur ce plan Cromwell allait leur donner toute satisfaction. Ainsi, sur une  une sommation venue de lui, le duc de Savoie cessait de persécuter des hérétiques qui habitaient son Etat, les Vaudois. Les escadres anglaises faisaient la police en Méditerranée et Blake bombardait Tunis pour châtier les pirates barbaresques. Enfin l’alliance conclue avec la France valait aux Anglais l’acquisition de la base espagnole de Dunkerque (1658). Comme plus tard Napoléon, monarque de fait, Cromwell aspira certainement à devenir monarque en titre, sans doute parce qu’il pensait que le rétablissement de la royauté à son profit était un moyen de satisfaire les préférences secrètes de la grande majorité des Anglais.

Cependant, il craignait une réaction violente de la part des indépendants et il se fit reconnaître le droit de désigner son successeur (1657), comme la quasi-totalité des dictateurs. Ainsi, peu avant de mourir (1658), il choisit comme héritier…son fils Richard. Evidemment ! Ce dernier prit le pouvoir sans opposition, mais aussi sans aucune conviction, car il n’avait ni l’énergie, ni les talents nécessaires pour exercer le pouvoir. Huit mois après son avènement il abdiqua, ce qui ouvrit une période de troubles et d’intrigues qui conduisirent en moins d’un an… à la restauration des Stuarts (1660).

Nous en arrivons ainsi à la fin d’une période de l’histoire intérieure de l’Angleterre, agitée par de nombreux conflits entre 1603 et 1660. Mais une période qui  marqua aussi vraiment les débuts de l’essor colonial anglais, un essor qui a permis d’essaimer la langue anglaise de par le monde, au point que celle-ci soit de nos jours la langue la plus parlée sur le plan international. Dès les premières années du règne de Jacques 1er, la Compagnie des Indes orientales établit des comptoirs commerciaux sur la côte occidentale du Deccan, plateau s’étendant sur la plus grande partie de l’Inde centrale et méridionale. Celui de Madras, créé en 1639 sur la côte orientale, devint très rapidement le plus prospère.

En Amérique (aux Antilles) les premiers établissements anglais de la Barbade (1624) et de Saint-Christophe (Saint Kitts), qui fut développé par le Français Pierre Brelain d’Esnambuc (1585-1636) à partir de 1625, furent créés avant les premiers établissements français de la région, la Martinique, la Tortue, la Guadeloupe, et Marie-Galante (1625-1635). Par parenthèse, c’est en octobre 1636, que le roi Louis XIII autorisa l’introduction d’esclaves dans les Antilles françaises. Il faudra attendre 1794, pour que la Convention abolisse l’esclavage, avant que Bonaparte ne le rétablisse en 1802.

Fermons la parenthèse, pour noter que l’acquisition essentielle des Anglais dans cette région fut celle de la Jamaïque, qu’une expédition navale envoyée par Cromwell enleva, sans difficultés, aux Espagnols en 1655. Il y eut aussi la fondation de la colonie du Massachussets (1630, sous la conduite de John Winthrop, qui en devint le premier gouverneur, et qui regroupait nombre de puritains persécutés par Jacques 1er. Plus tard, en 1652,  le Maine sera annexé à la colonie du Massachussets. La formation des autres colonies, la Nouvelle Angleterre, le Rhode Island et le Connecticut, suivra.

Des émigrants d’une autre sorte, des anglicans et des catholiques, peuplèrent sur le même rivage, mais plus au Sud, les territoires de la Virginie et du Maryland. Séparés l’un de l’autre par les établissements hollandais de la Nouvelle-Amsterdam, ces deux groupes de colonies étaient encore, en 1660, bien modestes. Ils n’en constituaient pas moins l’ébauche d’un immense empire.

Michel Escatafal

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Le procès et l’exécution d’un roi (Charles 1er d’Angleterre)

Olivier Cromwell était un gentilhomme campagnard, puritain convaincu, qui siégeait à la Chambre des Communes où il se fit remarquer par son intransigeance, celle-ci paraissant d’autant plus caractéristique que son éloquence était pleine de ferveur avec sa voix âpre. Ses contemporains l’ont dépeint rouge, joufflu, plutôt vulgaire, et d’une tenue très négligée, mais ses yeux laissaient apparaître une forte expression d’énergie. Bref, son visage reflétait parfaitement ce qu’il était en réalité : un homme de guerre prêt à tout pour arriver à ses fins. D’ailleurs, il fut aussi bon dans la guerre que médiocre dans les débats parlementaires, lesquels ne pouvaient qu’être ennuyeux pour un homme tel que lui.

Pour vaincre ses adversaires Cromwell utilisa le fanatisme religieux, après avoir levé à ses frais, dans son comté, un régiment de cavalerie composé essentiellement d’hommes pieux de la secte dite des indépendants, les protestants les plus exaltés. Et quand on parle de croyants exaltés, cela signifie que toute guerre est d’abord une guerre sainte, où l’on combat en soldats de Dieu. En outre, autre astuce de Cromwell, contrairement au préjugé qui voulait que nul ne fût officier s’il n’était pas gentilhomme, dans le régiment de Cromwell les grades furent donnés au mérite. On comprend mieux pourquoi les hommes de Cromwell étaient décidés à mener contre le roi Charles 1er une lutte à outrance, suivant en cela ce que disait Cromwell : « Si je rencontre le roi dans la mêlée, je le viserai avec mon pistolet comme un simple particulier ». Fortes paroles qui ne pouvaient qu’enfiévrer des esprits faibles.

A la bataille de Marston-Moor (2 juillet 1644), les cavaliers de Cromwell décidèrent de la victoire par des charges furieuses qui leur valurent le surnom de Côtes de fer. A la suite de ce succès, le Parlement entreprit de réorganiser l’armée, une nouvelle armée dite le nouveau modèle, comprenant 20.000 « honnêtes soldats », recrutés principalement par les indépendants. En outre le commandement aussi fut réorganisé, et pour en finir avec les atermoiements dénoncés par Cromwell, on demanda leur démission aux chefs militaires faisant partie du Parlement, Cromwell excepté qui devint lieutenant général et chef de cavalerie.

Le résultat ne se fit pas attendre : le 14 juin 1645 à Naseby, la cavalerie de Cromwell infligeait une terrible défaite à l’armée royale. Le roi essaya bien de regrouper ses partisans, mais en vain, ce qui l’obligea à se réfugier au camp des Ecossais (1646), lesquels exigèrent qu’il adhérât au Covenant, c’est-à-dire au presbytérianisme. Charles 1er s’y refusant, ils le livrèrent au Parlement, moyennant le paiement d’une indemnité de guerre de 400.000 livres (30 janvier 1647).

La guerre entre le Parlement et le roi était terminée, mais survint un autre conflit entre le Parlement, en majorité presbytérien, et l’armée où dominaient les indépendants. Pour se débarrasser de l’armée, le Parlement décida qu’elle serait licenciée. L’armée refusa d’obéir, et élut un conseil des délégués chargés de défendre ses revendications, dont la principale était la tolérance religieuse et la liberté de culte pour tous les protestants. Les deux partis entrèrent en négociation avec le roi, celui-ci essayant de jouer de la division des uns et des autres pour redevenir le maître, préparant en sous-main une reprise de la guerre civile, avec invasion de l’Angleterre par les Ecossais, acquis à présent à sa cause. Mais c’était sans compter sur Cromwell qui déjoua ces plans et réprima tous les soulèvements, occupant militairement Edimbourg.

L’armée resta donc maîtresse de la situation et, furieuse de la duplicité du roi, demanda au Parlement que « le grand et principal auteur des troubles fût cité à comparaître en justice, pour être puni de sa trahison et du sang versé par son ordre ». Le Parlement, resté foncièrement royaliste, répondit en signant la paix avec le roi, mais l’armée ne l’entendait pas de cette oreille et marcha sur Londres, procédant à l’épuration du Parlement (6 décembre 1648). Seuls continuèrent à siéger une centaine de députés appartenant à la secte des indépendants.

Le procès et l’exécution du roi furent imposés par les soldats avec à leur tête leur principal chef, Cromwell. Le Parlement mutilé vota aussitôt la mise en jugement de Charles 1er. Celui-ci fut traduit devant une commission extraordinaire, et condamné à mort comme « tyran, traître, meurtrier et ennemi du pays. Sur son passage les soldats l’injuriaient, criant : « Justice ! Exécution ! ». En revanche on entendait dans la foule des cris : « Dieu sauve le roi » ! L’exécution eut lieu devant le Palais de Whitehall (9 février 1649).

L’attitude digne du roi, son sang-froid et son courage firent impression sur tous les assistants. La scène de la mort du roi a été parfaitement rapportée par le peintre flamand Gonzales Cocx (1628-1684), où l’on voit notamment le bourreau montrant au peuple la tête du roi, ce qui ne fit pas que des heureux. Tout cela nous rappelle furieusement ce qui s’est passé chez nous 144 ans plus tard, quand Louis XVI fut guillotiné.

Michel Escatafal