Septime Sévère, empereur romain non choisi par Rome

septime-severeDans un précédent article (L’horrible Commode, ou le début de la fin de l’Empire romain) j’avais indiqué comment Septime Sévère, né en avril 146 en Lybie (près de Khoms aujourd’hui), était devenu empereur. Aujourd’hui nous allons voir qui était ce Septime et comment l’histoire l’a jugé, en notant tout d’abord que pour la première fois on vit monter sur le trône un Africain d’origine juive. Ce n’était pas Rome qui l’avait vraiment choisi, mais Rome ne s’en trouva pas mal, dans un premier temps, une fois que Septime Sévère eut gagné la partie en mettant à mort ses adversaires et en transformant définitivement la principauté en une monarchie héréditaire du type militaire. Cela pouvait paraître surprenant et triste qu’on en arrive là, mais ce n’était en rien la faute de Septime Sévère si la situation à Rome était à ce point dégradée. Au contraire, pour éviter de s’enfoncer durablement dans le chaos, Septime Sévère ne pouvait guère agir autrement. Il fallait une main de fer pour enrayer la catastrophe, et Septime Sévère sut l’avoir, même si le fer était parfois trop rouge.

Son physique est parfois dépeint comme celui d’un bel homme approchant la cinquantaine d’années à son arrivée au pouvoir, plutôt spirituel, alors que d’autres, notamment l’historien Dion Cassius, le décrivent comme un homme de petite taille et plutôt maigre. En revanche tout le monde lui reconnaissait une robustesse certaine, des talents indéniables de stratège, un franc-parler de bon aloi, mais aussi un cynisme assez marqué. Issu d’une famille aisée d’origine libyenne et punique, il avait étudié la philosophie à Athènes et le droit à Rome, ce qui ne l’empêchait pas de parler le latin avec un fort accent phénicien. Il n’avait pas l’étoffe d’un Antonin ou d’un Marc-Aurèle, ni la complexité intellectuelle d’Hadrien, mais il était honnête et droit avec un sens aigu de la réalité. En fait on ne lui connaissait comme gros défaut, avant d’arriver au pouvoir, que sa lubie pour l’astronomie, qui lui fit faire un mariage qui porta malheur à Rome.

Il perdit sa première femme, décrite comme une brave et simple créature, quand il se trouvait en Syrie. Veuf, il interrogea immédiatement les astres, et apprit que l’un d’entre eux, sans doute un météorite, était tombé dans les environs d’Emèse, ville tristement célèbre de nos jours puisqu’elle s’appelle Homs. Il s’y rendit et vit que sur ce morceau de ciel on avait érigé un temple dans lequel était installé à une certaine époque, pour vénérer la relique, un prêtre, soi disant héréditaire d’El Gabal le dieu solaire d’Emèse. Ce prêtre qui se déplaçait beaucoup avait une fille, nommée Julia Domna, qui était une véritable beauté. Quand Septime Sévère la vit pour la première fois dans la province de Lyonnaise, dont il était le gouverneur (depuis l’an 185), il imagina immédiatement que c’était l’épouse que les astres lui ordonnaient de prendre. Hélas pour lui, cette belle créature le trompa très vite, ce qui était d’autant plus facile pour elle que son mari avait bien trop à faire pour s’en apercevoir. Mais ce malheur de caractère privé allait se transformer a posteriori en catastrophe pour l’empire. Pourquoi ? Parce que Julia, femme au demeurant intelligente et cultivée, qui réunit autour d’elle un salon littéraire où elle introduisit les goûts et les modes de l’Orient, mit au monde Caracalla et Géta, les deux futurs coempereurs désignés pour succéder à Septime Sévère.

Septime Sévère gouverna l’empire dix-sept ans (193-211), en s’imposant d’abord à ses rivaux et au Sénat, lequel avait d’abord soutenu Didius Julianus, avant de le faire exécuter. Ensuite il prit le nom de Pertinax faisant semblant de considérer que ce dernier était son père adoptif. Puis il offrit le titre de « César » à Clodius Albinus qui tenait la Gaule et la Grande Bretagne. Restait à prendre le dessus sur Pescennius Niger qui était le maître de l’Orient romain, partie la plus riche et la plus peuplée de l’Empire, et pour ce faire il put compter sur les Parthes de Mésopotamie, qui ne voyaient qu’avantage à ces dissensions entre Romains. Et pour se donner encore quelques atouts supplémentaires, Septime Sévère n’hésita pas à favoriser la dissidence des Chrétiens, pour l’instant peu nombreux, mais qui commençaient à former une redoutable minorité prête à tout pour défendre sa foi, ce que semble-t-il Pescennius Niger n’avait pas compris. Et ce qui devait arriver arriva, à savoir que Niger fut vaincu et tué, le nouvel homme fort de l’empire en profitant pour éteindre toutes les velléités des Parthes qui avaient commis le crime de soutenir Niger. Il ne lui restait plus qu’à terrasser Clodius Albinus, lequel fut vaincu à Lyon en 197 et poussé au suicide. S’ensuivit ensuite une répression terrible qui élimina toute forme d’opposition y compris les sénateurs récalcitrants. Cela dit, comme s’il sentait le besoin de consolider son pouvoir autrement que par la force et la férocité, Septime Sévère se fit reconnaître comme le fils de Marc-Aurèle, devenant de facto le frère de l’horrible Commode, ce qui n’était quand même pas très flatteur pour lui.

Une fois cette œuvre achevée, il s’occupa de son travail d’empereur, assisté de Papinien, jurisconsulte qu’il fit nommer préfet du Prétoire, avec une faveur particulière pour l’armée, ne s’adressant au Sénat que pour lui donner des ordres et guerroyant presque constamment. Mais ce qu’il fit de plus singulier fut d’introduire une grande et dangereuse nouveauté, à savoir l’obligation du service militaire pour tous, à l’exception des Italiens, auxquels il était interdit. C’était la conséquence de la décadence guerrière du pays et du caractère irrémédiable de cette décadence. Dorénavant l’Italie allait être à la merci des légions étrangères. Avec ses légions, Septime Sévère se livra à toute une série de guerres plus ou moins heureuses non seulement pour consolider les frontières, mais aussi pour conserver leur entraînement aux garnisons. Parmi ces guerres, il y eut celle qui se tint en Bretagne (la plus grande île britannique), où il se fit accompagner par ses deux fils Caracalla et Getal, pour vaincre les Calédoniens ( Ecossais), sans toutefois remporter de bataille décisive.

Avec le temps il devint de plus en plus féroce, n’hésitant sur aucun moyen quand il s’agissait d’assoir son autorité. Ainsi, après avoir marié Caracalla avec Plautilla, fille de son ami Plautanius, il n’eut aucun scrupule à faire accuser ce dernier de trahison, et le faire assassiner, en profitant aussi pour bannir sa belle-fille et l’exiler sur l’île de Lipari (province de Messine aujourd’hui) avec l’accord bienveillant de Caracalla. Pour l’histoire on notera que c’est sur cette île que Mussolini et ses amis emprisonnèrent leurs opposants. Fermons la parenthèse et revenons à Septime Sévère pour noter que la mort le surprit en Angleterre le 4 février 211, après avoir souffert pendant des années de la goutte.

Le plus triste est qu’il allait désigner Caracalla et Geta pour lui succéder. Décision d’autant plus malvenue qu’il avait beaucoup critiqué Marc Aurèle pour avoir choisi comme successeur Commode. Pourquoi avoir choisi ses fils ? Sans doute parce qu’il ne les connaissait pas ou si peu, ayant toujours été éloigné d’eux. Sans doute aussi parce qu’au fond il s’en moquait. La preuve : il aurait déclaré à l’un de ses lieutenants : « Je suis devenu tout ce que j’ai voulu, je m’aperçois que ça n’en valait pas la peine ». Et il recommanda à ses héritiers : « Ne lésinez pas sur l’argent avec les soldats, et moquez-vous de tout le reste ». Drôle de testament, d’autant plus superflu que Caracalla et Géta s’en emparèrent totalement et que dans ce reste leur père était compris. En effet, la première vraie décision qu’ils prirent fut d’ordonner aux médecins de hâter la mort de leur père.

Michel Escatafal


L’horrible Commode, ou le début de la fin de l’Empire romain

commodeEn présentant Commode aux soldats comme son successeur, Marc Aurèle l’avait appelé « le Soleil levant », ce qui n’était pas une surprise dans la mesure où il le nommait « César » à l’âge de six ans (166). Peut-être bien ses yeux de père, pensant sans doute qu’il l’était réellement, le voyaient-il ainsi. Mais les légionnaires aussi se sentaient de la sympathie pour ce jeune homme brutal, sans scrupule, doué d’un gros appétit et toujours prêt aux propos orduriers, autant de défauts qui n’en étaient pas pour des soldats qui le croyaient d’une nature plus militaire que son père.

Grandes furent en conséquence et leur stupeur et leur mauvaise humeur, quand le jeune homme ruina tous les efforts qui venaient d’être faits pour vaincre les Barbares, en offrant à des ennemis écrasés militairement la plus hâtive et la plus inconsidérée des paix, dont Rome était appelée à subir plus tard les conséquences. En fait, si Commode signa en 180 un traité de paix avec les Marcomans et les Quades, c’était surtout pour retourner à Rome et mener la vie à laquelle il avait toujours aspiré, à savoir une existence remplie de sexe, de fêtes et de jeux.

Commode n’était pas un homme lâche, bien au contraire, mais la seule guerre qui l’intéressait et qui lui plût était celle que l’on faisait au cirque contre les gladiateurs et contre les bêtes fauves. Au lever, il refusait de déjeuner s’il n’avait pas égorgé son tigre quotidien. Comme ce fauve n’existait pas en Germanie, il avait hâte de rentrer à Rome où les gouverneurs des provinces d’Orient étaient tenus de lui en envoyer sans cesse. Heureusement qu’à cette époque ce magnifique félin était dans une situation meilleure que de nos jours ! Telle est la raison pour laquelle, se moquant pas mal de l’empire et de ses destins, il conclut cette paix désastreuse qui laissait subsister tous les problèmes sans leur donner la moindre solution.

On notera qu’à la mort de Marc Aurèle, le Sénat renonça à son droit d’élection et accepta l’adoption qui donnait de si bons résultats depuis Nerva, légalisant de nouveau, avec cet empereur, le principe du prince héritier. Ce ne fut pas une bonne décision, car cet empereur se situa dans la lignée de Néron et Caligula. Certes tout ce qu’ont écrit de lui ses contemporains comporte sans doute une part d’exagération, mais globalement, pour l’ensemble de son œuvre, il mérite d’être classé parmi les fléaux publics.

Joueur et buveur, Commode avait épousé la fille de Bruttius Praesens (consul entre 153 et 180) en 177, épouse qu’il répudiera soi-disant pour adultère (183) et fera assassiner en 188. On dit de Commode qu’il eut commerce avec ses sœurs, et qu’il traînait à sa suite un harem de plusieurs centaines de jeunes gens et de jeunes filles destinés à ses plaisirs. En fait, il semble bien n’avoir éprouvé qu’une affection dans sa vie : une chrétienne nommée Marcia. On peut d’ailleurs s’interroger comment une jeune femme chrétienne pouvait concilier l’austérité de sa foi avec un homme aussi débauché. Quoiqu’il en soit, elle fut très utile à ses coreligionnaires, qu’elle sauva à coup sûr d’une terrible persécution. En revanche il est difficile d’affirmer qu’elle se sacrifia de cette manière, surtout quand on pense à la façon dont elle se débarrassa plus tard de son amant.

Pour revenir sur le règne de Commode, le pire commença lorsque les délateurs dénoncèrent à l’empereur une conjuration dont le chef était sa propre tante Lucile, la sœur de son père. Sans se donner la peine de chercher des preuves, il la tua. Ce fut là le début d’une nouvelle terreur dont Commode confia la direction à Cléandre, le chef des prétoriens. On se serait cru revenu au temps de Domitien (81-96), les Romains se remettant à redouter les violences de ces gardes. Un jour, bien plutôt par peur que par courage, la population les assiégea dans le palais et demanda la tête de Cléandre.

Commode la leur donna sans hésiter et remplaça la victime par Laetus, son troisième préfet du prétoire, homme avisé, qui se rendit compte immédiatement qu’une fois élevé à ce poste, ou bien il se ferait tuer par le peuple pour faire plaisir à l’empereur, ou bien il se ferait tuer par l’empereur pour faire plaisir au peuple. Pour échapper à ce dilemme défavorable pour lui dans tous les cas, il n’y avait qu’une solution : tuer l’empereur. C’est la solution qu’il choisit, avec la complicité…de Marcia, qui démontrait une fois encore que son christianisme était loin des valeurs affichées par son fondateur. C’est elle, en effet, qui offrit à Commode une boisson empoisonnée, insuffisante toutefois pour le faire mourir rapidement, au point qu’il fallut avoir recours à un athlète (Narcisse) pour l’étrangler dans son bain. C’était le 31 décembre de l’an 192, et la grande anarchie commençait. En fait, c’était aussi le début de la fin de l’Empire romain.

Heureux de la mort de Commode, âgé de trente et un ans et dont le règne aura duré onze ans et neuf mois, les sénateurs agirent comme s’ils en eussent été les auteurs en élisant pour lui succéder un de leurs collègues, Pertinax, alors âgé de soixante-sept ans, qui n’accepta cette nomination qu’à contre-coeur, à juste raison. Pour ramener de l’ordre dans les finances, il dut congédier beaucoup de profiteurs, parmi lesquels les prétoriens. Au bout de deux mois de gouvernement (de janvier à mars 193) exercé dans ce sens, on le trouva mort, tué par ses gardes, qui annoncèrent que le trône était aux enchères, et qu’il appartiendrait à celui qui leur offrirait la gratification la plus généreuse.

Evidemment une telle annonce allait déclencher des évènements à la fois loufoques et surprenants. Ainsi, un banquier milliardaire nommé Didius Julianus mangeait tranquillement chez lui quand sa femme et sa fille, qui étaient remplies d’ambition, lui jetèrent sa toge sur le dos en lui ordonnant d’aller miser. Bien à contrecœur, mais redoutant plus encore ces femmes que les inconnues du pouvoir, Didius offrit aux prétoriens trois millions par tête (les millions ne lui manquaient pas !), et le trône lui fut adjugé. Néanmoins, même si le Sénat était tombé bien bas, il ne l’était pas assez pour accepter un tel marché. Du coup il envoya secrètement des appels au secours désespérés aux généraux détachés en province, et l’un deux, Septime Sévère, vint, promit le double de ce qu’avait offert Julianus et l’emporta. Cela provoqua la désolation du banquier, pleurant à chaudes larmes dans une salle de bain, où on vint le décapiter. Sa femme fut veuve, mais se consola très vite parce qu’elle porta à partir de ce moment le titre d’ex-impératrice.

Michel Escatafal


Marc Aurèle, à la fois empereur, infirmier, général et philosophe (2)

Marc AurèlePartie 2

Dans un précédent article, j’avais évoqué cette horrible calamité publique qui fit tant de mal aux habitants d’Italie, notamment ceux de Rome,  la peste. Mais d’autres de caractère privées s’abattirent sur Marc Aurèle, même s’il ne faut évidemment pas faire la comparaison. Il n’empêche, sa femme Faustine fut aux yeux de nombre d’historiens la cause de nombreux tourments pour cet empereur. Cette Faustine, dois-je le rappeler, était la fille d’Antonin, que ce dernier lui avait donné pour femme. Hélas pour Marc Aurèle, elle ressemblait comme une sœur jumelle à la mère dont elle portait le prénom, à la fois dans sa beauté, dans l’enjouement, et aussi dans ses infidélités. Même si personne ne l’a surprise en flagrant délit d’adultère, tout Rome en parlait, y compris en lui trouvant des circonstances atténuantes, notamment le fait qu’elle ait  un mari ascétique et mélancolique, sans doute trop absorbé par son rôle de « premier serviteur de l’Etat ». Pourtant Marc Aurèle était aussi galant homme que son prédécesseur et beau-père, comblant sa femme d’attentions et de tendresse sans la moindre plainte ou récrimination à son égard. Dans ses Méditations, il alla jusqu’à remercier les dieux de lui avoir donné une épouse aussi affectueuse et dévouée. Sur les quatre enfants qui naquirent de ce mariage, une fille mourut, l’autre devint la malheureuse épouse de Lucius Verus, lequel ne se conduisit bien avec elle que le jour où il se décida à la laisser veuve. Quant aux deux jumeaux, dont tout Rome disait que le père était un gladiateur (personnage star de l’époque), l’un mourut en venant au monde, alors que l’autre, le futur empereur Commode (180-192), un des pires qu’ait connu Rome,  était à la fois un superbe athlète et un miracle de beauté, mais aussi désespérant de paresse pour tout ce qui était enseignement. En revanche il avait une passion effrénée du cirque et des luttes avec les fauves. Bon sang ne saurait mentir ! Cela dit, Marc Aurèle l’aimait follement et lui passait tout.

Les morts de la peste et la famine qu’elle provoqua avaient fait de Rome une ville sinistre, qualificatif qui convenait parfaitement à ce pauvre honnête homme qu’était Marc Aurèle, rongé par les insomnies et un ulcère à l’estomac qui, en outre, n’avait pas réparé un malheur qu’un autre s’abattait sur lui. Parmi ces problèmes, il y eut les tribus germaniques qui déferlaient vers ce qui s’appelle de nos jours l’Autriche, la Hongrie et la Roumanie, ce qui obligea Marc Aurèle à se mettre personnellement à la tête des légions. Cette décision fit d’ailleurs sourire bien des gens, car ce petit homme végétarien, pâle et frêle, n’inspirait guère confiance comme meneur d’hommes. Et pourtant rarement les légionnaires combattirent avec autant d’entrain que sous son commandement direct.

 A ce propos, cet homme de paix fit la guerre pendant presque six ans, entre 167 et 173, face aux Marcomans en Norique (Autriche), aux Quades, aux Logobards et aux Sarmates qui, de concert, s’attaquèrent à la Pannonie (Sud de la Hongrie) au point d’atteindre le Nord de l’Italie, avant d’être repoussés au-delà du Danube. Néanmoins malgré d’évidentes dispositions pour faire la guerre, Marc Aurèle n’appréciait guère cet exercice. La preuve, quand se retrouvant seul avec lui-même après une journée de bataille, il n’hésitait pas à écrire dans ses Méditations : « Quand elle a pris une mouche, l’araignée croit avoir accompli un grand exploit. De même celui qui a fait prisonnier un Sarmate. Ni l’une ni l’autre ne s’aperçoivent qu’ils ne sont pas autre chose que deux petits voleurs »…ce qui ne l’empêchait pas le lendemain de recommencer à combattre ces mêmes Sarmates.

Il ne manquait pas non plus de flair politique, comme en témoigne son attitude lorsqu’Avidius Cassius, général en Egypte, se révolta et se proclama empereur (175), alors que Marc Aurèle était en train de couronner en Bohême toute une suite de brillantes victoires. Avidius Cassius était un brillant jeune général, ex-chef d’état- major de Lucius Verus, qui avait battu les Perses en exécutant à la lettre le plan de Marc Aurèle, ce qui avait amené Marc Aurèle à conclure une paix rapide et généreuse avec ses adversaires. Pour ce faire, Marc Aurèle réunit ses soldats, leur dit que si Rome le voulait, il se retirerait volontiers pour céder la place à son concurrent. Mais le Sénat refusa à l’unanimité et, tandis que Marc Aurèle s’avançait vers Avidius Cassius, celui-ci fut tué par un de ses officiers, ce que Marc Aurèle regretta vivement parce qu’il aurait de beaucoup préférer  pardonner à Avidius Cassius. Ensuite Marc Aurèle s’arrêta à Athènes pour un échange de vues avec les maîtres des différentes écoles philosophiques locales et, une fois rentré à Rome (176), y subit bien à contrecœur le triomphe qu’on lui décréta, en y associant Commode, déjà célèbre pour ses exploits de gladiateur, mais aussi pour sa cruauté et son vocabulaire tiré des bas-fonds.

Comme s’il voulait détourner ce jeune homme de ses passions malsaines, Marc Aurèle l’emmena avec lui après avoir décidé de reprendre presqu’immédiatement (177)  la guerre contre les Germains. De nouveau il s’apprêtait à enregistrer une nouvelle victoire définitive quand il tomba malade, ou plus exactement quand il se sentit davantage malade que d’habitude. Il devait l’être, car il ne put rien avaler  ni boire pendant cinq jours. Le sixième jour il se leva enfin, présenta Commode comme nouvel empereur aux troupes alignées, lui recommanda d’étendre les frontières de l’empire jusqu’à l’Elbe, avant de se remettre au lit, le visage couvert de son drap, où il expira (17 mars 180) à Vindobona, là où se trouve la ville de Vienne (Autriche) aujourd’hui. Ainsi finit la vie d’un empereur qui aura laissé la trace d’un des hommes les plus importants de l’histoire de l’Empire romain. Un homme honni des chrétiens parce qu’il organisa ou laissa faire des châtiments qui coûtèrent la vie à des personnages aussi emblématiques que le philosophe chrétien Justin (166) ou encore l’évêque Pothin ou Sainte Blandine dans le cadre des supplices des « Martyrs de Lyon (177). Néanmoins, ses Méditations composées en grec, sous la tente, sans être un grand document de la littérature, contiennent le plus haut code moral que nous ait laissé l’Antiquité. Au moment précis où la conscience de Rome s’éteignait , cet empereur la faisait briller de sa lueur la plus vive.

Michel Escatafal