Marc Aurèle, à la fois empereur, infirmier, général et philosophe (1)

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Partie 1

En l’an 161, Rome allait se donner un empereur de quarante ans, Marc Aurèle, qui lui-même se considérait comme un privilégié de la vie. La preuve, il estimait avoir une grosse dette envers les dieux, pour qui il faisait preuve d’une grande dévotion, lesquels lui auraient légué le meilleur des héritages avec « de bons grands-parents, de bons parents, une bonne sœur, de bons maîtres et de bons amis », tout cela signifiant que dès sa naissance il fut à l’abri du besoin. Parmi ses amis, on mentionnera l’empereur Hadrien qui fréquentait sa maison et l’avait pris en amitié, alors qu’il n’était encore qu’un enfant. Cette amitié entre la famille de Marc Aurèle et celle d’Hadrien provenait de leur origine espagnole commune.

C’est le grand-père de Marc Aurèle, alors consul, qui s’était occupé du jeune garçon, orphelin de bonne heure, mettant en ce petit-fils tous ses espoirs, du moins si l’on en juge par le nombre de précepteurs dont il le pourvut : quatre pour la rhétorique, deux pour le droit, six pour la philosophie, un pour les mathématiques. Rien que ça ! Parmi tous ces professeurs, celui qu’il préféra fut Cornelius Fronton, le rhéteur…ce qui ne veut pas dire qu’il appréciait la rhétorique. Le droit et l’éloquence étaient ce qui lui plaisait le moins chez ses concitoyens. En revanche il se prit très vite de passion pour la philosophie, plus particulièrement la philosophie stoïcienne qu’il voulut étudier, mais aussi pratiquer. A douze ans, il fit supprimer le lit de sa chambre et dormit sur le carreau nu, s’astreignant à un régime draconien, ce qui ne manqua pas d’influer sur sa santé, sans toutefois en être trop affecté. Enfin, il n’a cessé de remercier les dieux de l’avoir gardé chaste jusqu’à dix-huit ans et de réprimer l’instinct sexuel.

S’il ne devint pas prêtre du stoïcisme, comme on en trouvait à Rome, c’est uniquement parce qu’Antonin l’avait fait « César », lorsqu’il n’était encore qu’adolescent en même temps que Lucius Verus, fils du Verus qu’Antonin avait désigné comme son successeur, mais qui était mort avant lui. Lucius était un homme du monde, grand séducteur, consacrant une bonne partie de son existence au plaisir, au point d’en perdre la tête. Cela explique pourquoi il accepta sans problème le fait qu’Antonin, en un second temps, l’exclût pour désigner comme « César », le seul Marcus. Celui-ci, en souvenir du désir d’Hadrien, n’en convia pas moins Lucius à partager le pouvoir avec lui et lui donna en mariage sa fille Lucile. Une loyauté pas toujours payée de retour jusqu’à la mort en janvier 169 de celui que certains désignent comme co-empereur.

Lorsque Marcus fut couronné tous les philosophes exultèrent, voyant dans son triomphe, leur propre triomphe, et en sa personne un réalisateur d’utopies. Mais ils se trompaient,  car Marcus ne fut pas ce que l’on appelle de nos jours « un homme d’Etat », faute de comprendre l’économie, notamment les problèmes budgétaires. En revanche de l’apprentissage qu’il avait fait sous Antonin, conservateur éclairé, réaliste et un peu sceptique, il avait tiré un enseignement sur les hommes.  Il savait notamment que les lois ne suffisent pas à les rendre meilleurs. De fait, s’il continua la réforme des codes entreprise par ses deux prédécesseurs, il le fit tellement a minima qu’il donna réellement l’impression de ne pas croire aux avantages qu’on en tirerait. En fait, comme tout moraliste qui se respecte, il se fiait davantage à la vertu de l’exemple, en menant une vie ascétique que ses sujets admirèrent…mais sans chercher à l’imiter.

Les évènements pendant le règne de Marc Aurèle ne lui furent guère favorables. A peine monté sur le trône, les Anglais, les Germains et les Perses, encouragés par l’indulgence à leur égard d’Antonin, commencèrent à menacer les frontières de l’Empire. Marcus envoya en Orient Lucius Verus à la tête d’une armée, idée saugrenue entre toutes en raison du caractère volage de l’intéressé. Ainsi à Antioche, Lucius rencontra la Cléopâtre locale, appelée Panthée, femme d’une beauté parfaite. Certains historiens font la comparaison de cette idylle avec celle de Marc Antoine pour Cléopâtre, à la différence que Marc Antoine avait un courage et un génie militaire dont était dépourvu Lucius. Résultat, ce dernier finit par perdre toute  raison devant cette pure beauté.

Marcus ne protesta pas contre le comportement de Lucius Verus, qui continua à faire le joli cœur avec Panthée, tandis que les Perses allaient et venaient en Syrie. Il se contenta d’envoyer discrètement un plan d’opérations au chef d’état-major de son collègue, Arvidius Cassius, avec ordre de l’exécuter strictement. Ce plan révélait, dit-on, un grand talent militaire. Cela n’empêcha pas Lucius Verus de continuer à faire la fête à Antioche pendant que son armée battait brillamment les Perses. En fait il n’en reprit le commandement que pour se faire couronner de lauriers le jour du triomphe que Marcus lui fit décerner. Hélas, en même temps que les dépouilles de ses ennemis vaincus, il rapportait à ses compatriotes un terrible cadeau empoisonné : les microbes de la peste dite antonine.

Ce fut un horrible fléau qui, rien qu’à Rome, tua deux cent mille personnes. Galien, le plus célèbre médecin de l’époque, raconte que les malades étaient secoués d’une toux affreuse, se couvraient de pustules et avaient l’haleine empestée. Toute l’Italie fut contaminée, des villes et des villages furent  privés d’habitants, les gens remplissaient les sanctuaires pour invoquer la protection des dieux et plus personne ne travaillait. A la suite de l’épidémie, la famine finit par devenir une vraie menace pour Rome et l’empire. Du coup, Marc Aurèle n’était plus seulement un empereur, mais un infirmier qui n’abandonnait pas, ne fut-ce qu’une heure, les salles d’hôpitaux, avec tous les risques pour sa propre santé, la science de l’époque n’offrant aucun remède pour vaincre le fléau.  Nous étions en l’an 166.

Michel Escatafal

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La fin de Marc-Antoine et Cléopâtre et l’avènement de l’Empire romain

Au printemps de l’an 32 av. J.C., on vit arriver à Rome Antoine porteur d’une lettre au sénat dans laquelle le triumvir proposait à ses deux collègues de déposer tout à la fois le pouvoir et les armes et de revenir à la vie privée après avoir restauré les institutions républicaines. Pourquoi ce geste ? En fait ce n’est évidemment pas Antoine qui avait pu concevoir un tel projet, où le machiavélisme côtoyait une forme d’habileté, mais plutôt Cléopâtre…ce qui mit Octave dans l’embarras. Mais ce dernier eut tôt fait de se ressaisir, et il exhiba le testament d’Antoine en déclarant qu’il le tenait des Vestales qui l’avaient en garde. Et ce testament désignait comme seuls héritiers les fils qu’avaient eu Antoine de Cléopâtre, laquelle deviendrait régente. Cela paraissait trop finement joué pour qu’on ne puisse pas mettre en doute l’authenticité de ce document. Mais cela suffisait pour confirmer les soupçons que Rome entière avait au sujet de cet intrigant d’Antoine. Cela permit surtout à Octave de proclamer une guerre d’ « indépendance » qu’avec beaucoup de flair il ne déclara pas à Antoine, mais à Cléopâtre.

Ce fut une guerre maritime, les deux flottes se rencontrèrent à  Actium (le 2 septembre 31 av. J.C.), située en Acarnanie dans une région occidentale de la Grèce antique. Celle d’Octave commandée par Agrippa, bien qu’inférieure en nombre d’unités, mit en fuite celle de l’adversaire qui n’eut d’autre ressource que se replier en désordre sur Alexandrie. Octave ne le poursuivit pas, sachant que le temps travaillait pour lui, et que plus Antoine resterait en Egypte, plus il s’y amollirait au milieu des orgies et des délices. Il décida donc de débarquer à Athènes pour ramener l’ordre en Grèce. Il revint en Italie pour y apaiser une révolte, puis fit un long détour en Asie pour détruire les alliances qu’Antoine y avait laissées, afin de l’isoler. Enfin, il se dirigea vers Alexandrie. Chemin faisant il reçut trois lettres : une de Cléopâtre, accompagnée d’un sceptre et d’une couronne, comme gages de soumission, et deux d’Antoine, qui implorait la paix. Octave ignora Antoine, mais répondit à Cléopâtre qu’il lui laisserait son trône  si elle tuait son amant…ce qu’elle ne fit pas.

Avec la rage du désespoir, Antoine lança une attaque et obtint même une victoire partielle qui n’empêcha pas Octave d’enfermer la ville dans un étau. Hélas pour lui, dès le lendemain les mercenaires de Cléopâtre se rendirent et Antoine entendit dire que la reine était morte. Il essaya de se tuer d’un coup de poignard, mais n’y parvint pas. Agonisant, il apprit qu’elle était encore vivante, se fit transporter dans la tour où elle s’était barricadée avec ses suivantes, et expira dans ses bras (1er août 30 av. J.C.). Cléopâtre demanda à Octave de lui permettre d’ensevelir le cadavre d’Antoine, mais aussi de lui accorder une audience. Octave lui accorda cette audience. Elle se présenta à lui comme elle s’était présentée à Antoine, parfumée, fardée, royalement drapée dans des voiles légers. Malheureusement pour elle, elle ne fit guère d’effet à Octave. Etaient-ce ses quarante ans, ou son nez qui n’était plus masqué par la fraîcheur de son sourire ? Peut-être. Toujours est-il qu’Octave la traita avec froideur, et lui annonça qu’il l’emmènerait à Rome pour orner son char de triomphe. Cette fois, tout était consommé, à la fois comme reine et comme femme…ce qui la faisait sans doute encore plus souffrir. Du coup sa décision était prise, et elle se suicida en s’appliquant un aspic sur le sein, imitée par ses suivantes (le 12 août en l’an 30 avant J.C.).

Octave ensuite liquida son héritage et celui de Marc Antoine avec un tact qui permet de reconstituer son caractère. Il permit que les deux cadavres fussent inhumés l’un à côte de l’autre. Il tua le petit Césarion (17 ans à l’époque), craignant qu’il ne lui conteste l’héritage de César,  mais envoya les enfants des deux défunts à Octavie, qui les éleva comme ses fils. Il se proclama aussi roi d’Egypte pour ne pas humilier le pays en le déclarant province romaine, mais encaissa l’énorme trésor du pays, y laissa un préfet et rentra chez lui. Enfin, il fit supprimer, comme Césarion, l’aîné des fils qu’Antoine avait eus de Fulvie et, avec la conscience tranquille de quelqu’un qui a fait son devoir même s’il s’agit d’assassinats d’enfants, il se remit au travail.

A ce moment-là, il avait guère plus de trente ans et se trouvait maître absolu de tout l’héritage de César. Le Sénat n’avait plus ni l’envie ni la force de le lui contester, mais Octave ne demanda pas pour autant l’investiture du trône. Il connaissait bien le poids des mots, et savait que « roi » pouvait réveiller des fantasmes assoupies depuis longtemps. Alors pourquoi prendre ce titre même s’il lui aurait été accordé ? Cela étant, même si les Romains avaient cessé de croire aux institutions démocratiques et républicaines parce qu’ils connaissaient leur corruption, ils n’en tenaient pas moins aux formes. Malgré tout leur souhait le plus vif était l’odre, la paix, la sécurité, une bonne administration, une monnaie saine, et des économies bien à l’abri. Octave se prépara à leur donner tout cela.

Déjà, avec l’or rapporté d’Egypte, il ramena l’armée, qui comptait à ce moment un demi-million d’hommes et coûtait très cher, à deux cent mille hommes, et se proclama « Imperator », titre purement militaire. A noter qu’il recasa les anciens militaires comme paysans dans des terres achetées pour eux. Ensuite il annula les dettes des particuliers envers l’Etat et donna la première impulsion à une politique de grands travaux publics. Cependant, comme il est aisé de le comprendre, ces premières décisions étaient les plus faciles à prendre, car il rêvait comme César de refonder profondément toute la société romaine d’après le plan projeté par son oncle. Pour ce faire il lui fallait une bureaucratie, dont il fut le véritable inventeur. Il constitua autour de lui un véritable cabinet ministériel, pour le choix duquel il eut la main heureuse, avec un grand organisateur comme Agrippa, un grand financier comme Mécène, et différents généraux, parmi lesquels son beau-fils Tibère (fils de Livia), qui eut tôt fait de se distinguer.

Ces personnages appartenant presque tous à la haute bourgeoisie, les aristocrates se plaignaient d’être exclus. Octave en choisit donc une vingtaine parmi eux, tous sénateurs, et les constitua en une sorte de Conseil de la Couronne, lequel devint peu à peu le porte-parole du Sénat et détermina ses décisions. L’Assemblée ou Parlement continua de se réunir et de discuter, mais de moins en moins fréquemment et sans jamais essayer de faire échouer quelque proposition d’Octave, qui en 27 av. J.C., s’était déjà présenté au consulat treize fois en étant nommé, naturellement, chaque fois. Tout était prêt pour qu’il devienne Auguste. C’était le début d’un Empire qui allait durer jusqu’en 476.

esca


Octave, mais aussi Cléopâtre et Marc Antoine

Comme je l’ai écrit dans l’article précédent, ce partage de l’Empire en trois parties ne pouvait être que provisoire, Antoine et Octave ne pouvant se contenter de leur part. En fait les deux voulaient la totalité du gâteau, et celui qui paraissait le plus sûr de réussir dans son entreprise était  Antoine, pour la simple raison qu’il ne croyait qu’aux vertus de la force militaire. Or comme général, Antoine se croyait supérieur à Octave, même si à Modène il dut subir une défaite humiliante face à son rival (43 av. J.C.), bien aidé par la chance il faut le reconnaître.

En tout cas la première chose que fit Antoine, qui avait récupéré rappelons-le l’Egypte, la Grèce et le Moyen-Orient dans le partage, fut d’envoyer un message à Cléopâtre, lui enjoignant de venir le trouver à Tarse (aujourd’hui en Turquie) pour répondre à l’accusation que certains lui faisaient, d’avoir aidé et financé Crassus. Cléopâtre obéit, et le jour fixé pour son arrivée Antoine se prépara à la recevoir juché sur un trône majestueux au milieu du Forum, devant une population excitée par l’idée d’un procès imminent.  Cléopâtre arriva sur un navire à voile rouge, muni d’un éperon doré, la quille revêtue d’argent, ses suivantes étant toutes habillées en nymphe, tout ce joli monde écoutant de la musique jouée par des fifres et des flûtes. Evidemment tout cela créa sur le port du fleuve Cydnus une agitation extraordinaire, Antoine se retrouvant seul, ce qui le rendit furieux. Du coup il fit appeler Cléopâtre, mais elle lui fit répondre qu’elle l’attendait à bord pour déjeuner, ce qui n’atténua pas son courroux, lui se considérant comme un juge et elle comme une accusée.

Mais quand Antoine la vit, il fut immédiatement subjugué, la petite fille qu’il avait connue jadis à Alexandrie sans que l’on sache exactement comment, étant devenue une femme extrêmement séduisante alors âgée de vingt neuf ans (41 av. J.C.). Ce n’était pas pour rien qu’elle avait séduit César, et les officiers d’Antoine étaient tous aux pieds de la reine, béats d’admiration pour cette divine créature. Du coup Antoine calma aussitôt son dépit, et au dessert il lui avait déjà fait cadeau de la Phénicie, de Chypre, et de quelques morceaux d’Arabie et de Palestine. Il fut récompensé de ces bontés la nuit même, les généraux se distrayant avec les nymphes. Ensuite Cléopâtre amena Antoine et son équipe à Alexandrie, ce dernier oubliant complètement le motif pour lequel Cléopâtre était venue jusqu’à Tarse…contrairement à Cléopâtre qui savait bien que sa condition d’accusée ne s’était pas envolée comme par miracle, surtout si Antoine ne réussissait pas à devenir le seul maître de l’Empire romain. Cela prouve aussi que la dame savait que Rome ne pouvait avoir trois maîtres en même temps. Néanmoins, même si elle n’aimait pas Antoine, elle eut l’idée de tenter avec lui ce qu’elle n’avait pas réussi à faire avec César.

Tandis que ces faits avaient lieu à Alexandrie, à Rome Octave jetait les bases d’une réunification, malgré les difficultés que cela supposait. En Espagne Sextus Pompée (68-35 av. J.C.), plus jeune fils de Pompée, avait recommencé à s’agiter et bloquait le ravitaillement, ce qui entraînait de nombreux désordres, et faisait augmenter le nombre chômeurs et l’inflation sur les produits de première nécessité, tout cela incitant le Sénat à faire fronde. En outre Fulvie, la femme d’Antoine, sans doute pour soustraire son mari à l’envoûtement de Cléopâtre, organisa un complot avec le frère d’Antoine, Lucius, appelant les Italiens à la révolte. Mais Octave ayant senti le danger, fit intervenir son fidèle lieutenant Marc Agrippa (63-12 av. J.C.) et étouffa cette tentative, ce qui eut pour conséquence d’entraîner la mort de Fulvie, à la fois de rage, de déception et de jalousie. Du coup, Cléopâtre trouva prétexte de cet évènement pour pousser Antoine à jouer le tout pour le tout, sachant l’emprise qu’elle avait sur lui.

 Antoine réunit son armée, l’embarqua à Brindisi et y assiégea la garnison d’Octave, mais ô surprise les soldats des deux adversaires refusèrent de se battre pour obliger les deux généraux à faire la paix. Une paix qui fut scellée par le mariage d’Antoine …avec Octavie (octobre 40 av. J.C.), la sœur d’Octave, une honnête femme, dont il était difficile d’imaginer qu’elle pût retenir une tête brulée comme Antoine. Et pourtant, il sembla un temps qu’Antoine ait oublié Cléopâtre, au point d’avoir amené sa femme à Athènes, allant même jusqu’à visiter avec elle les musées et écouter les leçons de philosophie. Mais le souvenir de Cléopâtre ne s’était pas enfui,  et Antoine décida de renvoyer Octavie à Rome.  Ensuite il dirigea son armée contre la Perse où Labienus, fils du général qui avait trahi César, organisait une armée au service du roi rebelle. Cléopâtre rejoignit Antoine à Antioche, et même si elle refusa de financer l’expédition contre Labienus parce qu’elle ne l’approuvait pas, elle suivit son amant.

Celui-ci poursuivit inutilement l’ennemi sur cinq cents kilomètres, perdant dans l’aventure une bonne partie de ses cent mille hommes, imposa à l’Arménie un vasselage tout théorique, et pour finir se proclama vainqueur tout en s’offrant lui-même un solennel triomphe à Alexandrie, oubliant simplement que ce type de cérémonie n’était concevable qu’à Rome, ce qui provoqua un scandale. Enfin Antoine intima à Octavie l’ordre de divorcer, rompant ainsi tout lien avec Octave. Et tout cela pour épouser Cléopâtre, et offrir aux deux fils qu’il avait d’elle tout le Moyen-Orient, sans oublier de faire de Césarion le prince héritier d’Egypte et de Chypre.

Bien évidemment tout cela ne pouvait qu’entraîner un conflit avec Octave, lequel de son côté se préparait comme d’habitude très méticuleusement. Cela ne l’avait pas empêché lui aussi d’avoir des complications sentimentales, après être tombé amoureux d’une femme enceinte de cinq mois, Livia, épouse de Tiberius Claudius Néron. Bien qu’encore très jeune, Octave avait déjà été marié deux fois, d’abord avec Claudia, puis avec Scribonia qui lui avait donné une fille, Julie. Pour vivre pleinement son amour avec Livia, Octave décida donc de divorcer une nouvelle fois (38 av J.C.), et persuada Tiberius Claudius Néron de faire de même avec Livia qu’il prit pour lui avec ses deux fils : Tibère, déjà grand, et Drusus qui allait naître. Il adopta ces deux fils comme s’ils avaient été de lui.

Une fois achevées ces affaires matrimoniales, Octave se remit d’arrache-pied au travail, en commençant par faire tomber le blocus de Sextus en détruisant sa flotte à Nauloque (36 av. J.C.). L’ordre fut donc rétabli et la confiance revint dans les milieux d’affaires. Il faut dire aussi qu’un des traits de génie d’Octave fut de garder auprès de lui Marc Agrippa qui, non content d’être un valeureux général, s’avéra aussi être un remarquable ministre de la Guerre. Ce fut lui le véritable réorganisateur de la grande armée qui devait ramener l’unité de commandement dans l’Empire romain. Il ne restait plus maintenant à Octave que devenir Auguste.

esca


« Alea jacta est » (Rubicon)– « Veni, vidi, vici » (Zéla)

Parfois l’histoire permet à un endroit, que rien ne prédestinait à cet honneur, de figurer à jamais dans la postérité parce qu’il fut un moment clé dans la vie d’une ville, d’un pays ou d’un empire. Et ce fut le cas de Pharsale, de Zéla (aujourd’hui Zile en Turquie) et plus encore d’un petit fleuve, près de Rimini, qui marquait la frontière séparant la Gaule Cisalpine, où le proconsul avait le droit de faire séjourner ses soldats, et l’Italie proprement dite où la loi interdisait de les conduire. Ce cours d’eau allait s’avérer tellement stratégique, que c’est à partir de là que commença réellement l’empire le plus accompli de l’Antiquité.

Après la conquête de la Gaule, le souci de César fut d’abord d’éviter la lutte entre Romains, et pour cela il avait accepté toutes les décisions de Pompée et du Sénat qui, en réalité, ne faisait plus qu’un. Tout d’abord il consentit à envoyer une de ses maigres légions en Orient pour y venger Crassus. Ensuite il accepta d’en restituer une autre à Pompée, pour service rendu lors des opérations en Gaule. Tout cela évidemment pour avoir le droit de se présenter au consulat…ce qui s’avéra insuffisant pour le Sénat qui émit un refus catégorique. Du coup César était pris au piège, puisqu’il n’avait le choix qu’entre congédier son armée ou être déclaré ennemi public numéro un. Ne voulant faire aucun choix de cette nature, il demanda  qu’on lui prolonge sa charge de gouverneur de la Gaule, allant jusqu’à proposer de licencier huit de ses dix légions. Pompée et Cicéron acceptèrent, mais pas le consul Lentulus (49 av. J.C.).

Par ailleurs Caton et Marcellus demandèrent qu’on confère tous pouvoirs à Pompée pour empêcher « qu’un préjudice fut causé à l’Etat ». En clair on instituait l’application de la loi martiale si César ne se soumettait pas. Cela obligea ce dernier à réunir la treizième légion, sa favorite, composée de professionnels de la guerre qui l’avaient suivi partout, et qui avaient pour seule patrie leur général, César. Ils étaient tellement dévoués à leur chef qu’ils versèrent leurs économies dans les caisses de la légion…parce que César était dans l’incapacité de payer leur solde. Tous acceptèrent le sacrifice, sauf un, Titus Labienus (100-45 av. J.C.), sans doute le plus brillant de tous, qui préféra se ranger du côté de Pompée. Une fois le déserteur parti, César décida (le 11 janvier de l’an 49 av. J.C.) de passer le Rubicon avec cette légion de six mille hommes, pour affronter les soixante mille hommes que Pompée avait déjà rassemblés. Ensuite la douzième le rejoignit à Picenum et la huitième à Cofrinius, avant que César ne décide d’en constituer trois autres avec des volontaires régionaux prêts à se dévouer pour le neveu de Marius, dont ils avaient un souvenir ému.

« Les villes s’ouvrent devant lui et le saluent comme un dieu » écrivait Cicéron, qui commençait à regretter d’avoir fait le choix des conservateurs, lesquels  manifestement n’avaient pas les faveurs du peuple. En outre, avec sa malice habituelle, Jules César faisait semblant de continuer  à chercher un compromis avec ses adversaires, allant jusqu’à écrire à Lentulus pour lui exposer les désastres que subiraient Rome en cas de guerre civile.  Il fit même savoir à Cicéron et à Pompée qu’il était prêt à se retirer de la vie publique si on lui garantissait sa sécurité. Comme il n’imaginait pas qu’on pût le croire, il continuait d’avancer en direction de Pompée, qui lui-même poursuivait sa marche à l’avant…vers le Sud, accompagné de ses amis conservateurs avec femmes, enfants et serviteurs, tout ce joli monde ayant abandonné Rome. Cela dit, pour aussi étonnant que cela puisse paraître, Pompée n’eut jamais l’idée de s’arrêter pour affronter son rival, alors que celui-ci disposait de troupes infiniment inférieures aux siennes.

Pendant ce temps César entra à Rome, sans ses troupes pour respecter le règlement, et demanda le titre de dictateur, ce qui lui fut refusé par le Sénat, Lucius Metellus lui refusant de son côté de pouvoir disposer du trésor. Devant tous ces refus César se fit menaçant, et enfin on l’autorisa à disposer du Trésor, auquel il ajouta le butin qui lui restait de ses dernières campagnes. Voyant cela, les conservateurs décidèrent de constituer trois armées, une pour Pompée en Albanie, l’autre pour Caton en Sicile et la dernière en Espagne, avec des légats de Pompée,  pour empêcher tout ravitaillement en blé à destination de l’Italie. La situation de César n’était guère brillante, et elle aurait été désespérée pour tout autre que lui, dont la première décision fut de partir en Espagne pour que les livraisons de blé puissent reprendre. Toutefois cela ne se fit pas sans mal puisqu’il fallut un coup de génie de César, consistant à faire détourner un fleuve pour assiéger ses ennemis, ce qui les obligea à capituler. Le peuple délivré de la disette l’acclama, et le Sénat lui donna le titre de dictateur…que César refusa, se contentant de celui de consul que lui conférèrent les électeurs.

Après avoir remis de l’ordre dans les affaires de l’Etat, sans effusion de sang, César s’embarqua avec vingt mille hommes à Brindisi à destination de l’Albanie, où Pompée pétrifié vit arriver contre toute attente cette troupe en plein hiver. Il le fut tellement qu’il n’attaqua pas César qui, pourtant, dut  faire face à une tempête qui anéantit une partie de ses maigres troupes comparées à celles de Pompée. Problème pour ce dernier, César était un génie militaire alors que lui était bien incapable de prendre la moindre décision sans consulter longuement les gens qui l’entouraient…et qui n’étaient en rien des génies. Résultat, après que César eut amené ses troupes en Thessalie, renforcées par l’apport de celles d’un de ses meilleurs lieutenants, Marc-Antoine, afin qu’elles se refassent une santé dans ce grenier à blé, Pompée décida de rejoindre César dans la plaine de Pharsale  pour lui donner le coup de grâce. Pompée était d’autant plus sûr de sa force qu’il disposait de cinquante mille fantassins et sept mille cavaliers, alors que César avait tout juste à sa disposition vingt deux mille fantassins et à peine mille cavaliers.

En fait Pharsale (6 juin 48 av. J.C.) fut le chef d’œuvre de César, comme Cannes en Apulie (216 av. J.C.) fut celui d’Annibal, au point qu’il remporta une victoire écrasante en ne perdant que deux cents hommes. En revanche l’armée de Pompée  eut quinze mille tués, vingt mille autres étant faits prisonniers. Et comble du destin, ce fut César qui consomma le repas qu’avaient préparé les cuisiniers de Pompée pour fêter son triomphe. Pendant ce temps, ce même Pompée s’enfuyait vers Larissa avec ses aristocrates fainéants, au nombre desquels se trouvait un certain Brutus, fils de l’ancienne maîtresse de César, Servilie, demi-sœur de Caton, et sans doute aussi son fils à lui. Fermons la parenthèse pour dire que Pompée rejoignit sa femme à Mytilène, et s’embarqua ensuite pour l’Afrique afin de se mettre à la tête de la dernière armée sénatoriale, celle que Caton et Labienus avaient organisé à Utique. Le navire jeta l’ancre en Egypte, état vassal de Rome, où le pouvoir réel était aux mains non point du jeune roi Ptolémée XII, mais d’un vizir (sorte de Premier ministre)  nommé Pothin, lequel pour s’attirer les bonnes grâces du vainqueur de Pharsale, décida d’assassiner Pompée et de présenter sa tête à son vainqueur. Ce spectacle horrifia César qui n’aimait pas le sang, y compris celui de ses ennemis.

César ne rentra pas à Rome tout de suite, voulant mettre de l’ordre dans un pays dont les affaires marchaient très mal depuis longtemps. D’abord il faut savoir qu’après la mort de son père, Ptolémée aurait dû partager le trône avec sa sœur, une certaine Cléopâtre, après l’avoir épousée, ce qui était une sorte de coutume dans le pays. Mais quand César arriva en Egypte, Cléopâtre était absente parce que Pothin l’avait faite enfermer. César la fit appeler en cachette, et elle rejoignit le grand homme cachée sous les couvertures d’un lit confié à un serviteur (Apollodore) pour être porté au palais royal. César la trouva au moment de se coucher, et on devine aisément ce qu’un impénitent homme à femmes comme lui pensa de la situation, d’autant que sans être très belle elle était néanmoins très séduisante dans sa robe de voile mauve fendue jusqu’à la cuisse, avec en plus une voix mélodieuse qui ajoutait à son charme, mais qui contrastait avec son manque de pudeur et son caractère avide et calculateur.

Le lendemain de cette rencontre, César remit d’accord le frère et la sœur et, pour avoir les mains libres et donner le pouvoir à Cléopâtre, César décida de supprimer Pothin au prétexte qu’il tramait un complot contre lui, ce qui n’était sans doute pas faux.  Mais le peuple d’Alexandrie ne l’entendait pas de cette oreille et se révolta contre César, qui dut envoyer un messager en Asie Mineure pour demander des renforts. En attendant que ceux-ci arrivent, il fit brûler la flotte pour ne pas qu’elle tombe aux mains de ses ennemis, un incendie qui ne fut pas sans conséquence puisqu’il se propagea jusqu’à la grande bibliothèque. Ensuite César, emmenant avec lui Cléopâtre, s’empara de l’îlot de Pharos pour y attendre les renforts qui devaient arriver par la mer. En revanche, croyant César perdu, Ptolémée en profita pour s’unir aux rebelles, afin de récupérer son trône. Hélas pour lui, dès l’arrivée des renforts, César mit les Egyptiens en déroute et rétablit Cléopâtre sur le trône.

César resta neuf mois en Egypte avec Cléopâtre, le temps pour cette dernière de mettre au monde le petit Césarion. César en fait était très amoureux, au point de rester sourd aux appels de Rome, où Milon et ses troupes, revenus de Marseille, mettaient au supplice les habitants de la ville. Et il fallut une révolte de ses soldats pour que César renonce à son projet d’épouser Cléopâtre, et de rester en Egypte comme roi de la Méditerranée. César comprit en effet qu’il faisait fausse route avec ce projet quelque peu loufoque, et se replaça à la tête de ses troupes dans le Pont ( Asie Mineure) où, à Zéla, il remporta une victoire foudroyante sur Pharnacète, le fils rebelle de Mithridate (47 av. J.C.). A cette occasion il aurait prononcé cette phrase restée célèbre : « Veni, vidi, vici » que l’on peut traduire : « Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu ».

A la suite de ce succès, César s’embarqua pour Tarente où l’attendaient certains de ses adversaires conservateurs, dont Cicéron, à qui il pardonna tout, au point qu’ils ne s’offusquèrent pas d’avoir dû patienter aussi longtemps pour que Rome retrouve enfin la paix et la sécurité, et qu’il revienne en plus avec une femme étrangère, saupoudrée de cosmétiques de toutes sortes, flanquée d’une esclave portant Césarion. Chose curieuse et indice des mœurs de l’époque, Calpurnia, l’épouse de César, ne broncha pas à la vue de ce singulier convoi arrivant à Rome…parce qu’elle était habituée aux infidélités de son mari. En revanche, la légende dit qu’elle fut la seule à s’apercevoir que Cléopâtre avait le nez un peu trop long, ce qui dut la consoler quelque peu.

Michel Escatafal