Jules Ferry, où la politique qui change la vie

Né à Saint-Dié le 5 avril 1832, mort à Paris le 17 mars 1893, avocat de profession mais aussi journaliste à ses heures, Jules Ferry avait de grandes qualités qui en ont fait un des hommes politiques majeurs du dix-neuvième siècle. En revanche, son allure austère, ses manières froides et plutôt distantes, qui cachaient sans doute une grande timidité, l’ont desservi pour se faire écouter à la tribune, comme savait le faire par exemple Gambetta. Cela ne l’empêcha pas d’être élu très tôt député, en 1869. Il avait profité de la montée de l’opposition aux élections au Parlement qui avaient eu lieu le 20 mai 1869, malgré les multiples pressions du pouvoir pour que le nombre de voix perdues par rapport au précédent scrutin en 1863 ne soit pas trop important. En fait il le sera, puisqu’en 1863 le nombre de voix s’étant porté sur les candidats gouvernementaux dépassait le chiffre de 5.300.00,  contre  2.000.000 sur ceux de l’opposition, alors qu’en 1869 les candidats officiels ne recueillirent que  4. 438.000 voix contre 3.355.000 pour les opposants.

Ces résultats décevants pour l’Empereur allaient l’obliger à organiser un plébiscite un an plus tard, consacrant les réformes libérales opérées dans la Constitution depuis 1860, en faisant en sorte que majorité et opposition ne puissent pas faire campagne pour le NON, les partisans de l’Empereur votant nécessairement dans le sens désiré par le pouvoir, et l’opposition ne pouvant pas décemment refuser des réformes libérales…qu’ils réclamaient. Résultat, malgré des scores plutôt médiocres pour le OUI dans les grandes villes, la campagne restant fidèle à l’Empire, le OUI l’emportera avec plus de 7.300.000 voix contre un peu plus de 1.570.000 au NON. Néanmoins ce succès de l’Empereur n’empêchait pas Jules Ferry et ses amis républicains d’être quand même très méfiants sur  un régime certes parlementaire, mais assorti d’une centralisation à laquelle on ne touchait guère. Pour les républicains en effet, « ce qui est national est à l’Etat, ce qui est régional à la région, et ce qui est communal doit rester à la commune ». Voilà une belle profession de foi qui pouvait  servir de base à la nouvelle République proclamée le 4 septembre 1870, après le désastre de Sedan, mais qui sera loin d’être appliquée.

Ce 4 septembre 1870, nous retrouvons Jules Ferry avec les parlementaires qui vont proclamer le République et former le nouveau gouvernement, avant que des révolutionnaires comme Blanqui ou Delescluze n’en constituent un. En fait c’est Jules Ferry qui va permettre à son camp de gagner cette course au pouvoir, en proposant de constituer le gouvernement avec les seuls députés de Paris, lesquels étaient tous républicains. On trouvait parmi eux, outre Jules Ferry, des gens comme Gambetta, Jules Favre, Arago ou Garnier-Pagès. Le chef du gouvernement sera le général Trochu. En fait c’était une sorte de coup d’Etat…républicain, la république étant « le régime qui nous divise le moins » comme dira Thiers, ajoutant qu’elle « sera conservatrice ou ne sera pas ».

Problème, tout ce tintamarre ne faisait pas oublier que les Prussiens n’étaient qu’à trois cents kilomètres de Paris, comme on n’allait pas tarder à s’en rendre compte une quinzaine de jours plus tard, très exactement le 18 septembre. Chose curieuse, les évènements qui viennent de se passer en France sont salués à l’étranger, et notamment en Allemagne, comme une révolution. En fait ce sont les socialistes allemands qui acclament la République, Bakounine (théoricien de l’anarchisme politique) n’hésitant pas à dire en parlant de la France qu’il « déplore amèrement le malheur de cette sympathique et grande nation ». En fait seul Marx n’est pas compatissant, mais parce qu’il pense qu’une fois la France battue, les théories de Proudhon ne seront plus prépondérantes par rapport aux siennes.

Ensuite ce sera la poursuite de la guerre avec le siège de Paris qui commence le 19 septembre. Paris est investi et un peu plus tard, le 31 octobre au matin, Paris apprend la capitulation de Metz, ce qui amène les bataillons de la Garde nationale  à se masser sur la place de l’Hôtel de Ville, où siège le gouvernement avec parmi ses membres Jules Ferry, lequel deviendra maire de Paris en novembre 1870. Le moins que l’on puisse dire est qu’il ne se fera beaucoup d’amis dans cette fonction, qui l’obligera notamment à faire appliquer une rigoureuse politique de répartition des vivres pendant le siège de la capitale, ce qui le fera surnommer « Ferry-famine ».   

Ce siège ô combien terrible pour les Parisiens, mis à part les éternels privilégiés, allait déboucher sur une des périodes les plus dramatiques de notre histoire, la Commune de Paris (du 18 mars 1871 au 28 mai), qui allait mettre à feu et à sang Paris, et donner à la France deux capitales. Paris sera la capitale des émeutiers, et Versailles, où s’étaient réfugié le gouvernement et l’Assemblée nationale élue au suffrage universel (hommes). Cette insurrection, véritable guerre civile sur fond de révolution autogestionnaire pour les insurgés, provoquée à la fois par la défaite face à la Prusse, la capitulation, et les privations dues au siège, aggravées par un hiver très rigoureux, allait en effet commencer le 18 mars vers 22 heures si l’on en croit ce qu’a écrit Jules Ferry au ministre de l’Intérieur, c’est-à-dire au moment où les troupes ont évacué l’Hôtel de Ville sous la pression des insurgés, J. Ferry sortant le dernier.

La commune s’achèvera par ce que l’on a appelé « la semaine sanglante » (du 21 au 28 mai)…qui en fait se prolongera par le châtiment des fédérés, dont 3.000 prisonniers furent exécutés sommairement la nuit du mardi au mercredi 31 mai. Au total cette « semaine sanglante » et les jours qui suivirent avaient fait 877 morts dans l’armée, et 20.000 parmi les insurgés. Même pendant la Terreur, jamais notre pays n’avait connu pareille répression. Désormais c’était la lutte ouverte entre d’une part la classe ouvrière et les milieux populaires et d’autre part la bourgeoisie au pouvoir s’appuyant sur les milieux ruraux de province…comme à l’époque du Second Empire, sauf que maintenant le pouvoir s’appelait la République.   

Mais revenons à Jules Ferry qui, après avoir été élu député des Vosges en février 1871,  sera réélu en 1876, puis conservera son siège suite à la dissolution des chambres en juin 1877, où les Républicains remportaient un nouveau succès. Cela permit à Jules Grévy de rester président de la Chambre des Députés,  jusqu’au moment où il deviendra président de la République, un changement de président intervenant plus tôt que prévu suite à la démission de Mac Mahon.  Ce dernier en effet, suite à la chute de Thiers, avait été élu président de la République (en mai 1873) grâce à l’appui des monarchistes, lesquels espéraient secrètement qu’il les aiderait à rétablir la monarchie. En fait, Mac Mahon n’aida pas vraiment les monarchistes, et démissionna parce qu’il ne supportait plus qu’on veuille lui imposer des réformes qu’il désapprouvait, et surtout qu’on touche à l’armée. Du coup, compte tenu du fait aussi que le Sénat était devenu républicain, il remit sa démission le 30 janvier 1879, remplacé le jour même par Grévy avec la bienveillante protection de Gambetta…qui ne voulait pas de la présidence.

Cette démission du duc de Magenta signifiait aux yeux de tous que les républicains étaient désormais maîtres du pouvoir. Des républicains divisés entre radicaux, lesquels voulaient tout changer  radicalement  contrairement à leurs lointains successeurs d’aujourd’hui, avec pour figure de proue Clémenceau, et les modérés et les opportunistes qui étaient ceux destinés à occuper le pouvoir. Parmi eux, Gambetta, Jules Grévy et Jules Ferry, qui allait se voir proposer le ministère de l’Instruction publique, dans un gouvernement présidé par un parlementaire de second rang, William Waddington, inoffensif pour le président et les chambres.

Jules Ferry était un fervent positiviste comme Waddington, le positivisme étant l’école de pensée dominante à cette époque, où l’on retrouvait tout ce qui faisait dans l’anticléricalisme et l’athéisme. La lutte anticléricale allait d’ailleurs être le moteur des lois scolaires qui ont rendu célèbre Jules Ferry. Ainsi par une loi du 9 août 1879, il crée les écoles normales d’instituteurs et d’institutrices destinées à recruter les enseignants de l’école primaire. Ensuite il va s’attaquer à l’enseignement supérieur, en prenant l’Algérie comme banc d’essai, parce qu’elle ne comprenait qu’une seule université. Il veut aussi  retirer le droit d’enseigner aux congrégations non autorisées, mais le Sénat repoussa cet article de la loi approuvé par la Chambre des députés (9 mars 1880). Enfin, le 21 décembre 1880, une loi fut votée instituant l’enseignement secondaire des jeunes filles, peu après que J. Ferry fût devenu Président du Conseil.

Il le devint en effet  une première fois entre septembre 1880 et novembre 1881, tout en restant ministre de la Fonction publique et des Beaux-arts, un gouvernement où l’on retrouvait deux futurs présidents de la République, Sadi Carnot et Armand Fallières, et un homme qui allait beaucoup faire parler de lui plus tard, Daniel Wilson, gendre de Jules Grévy (voir article sur les présidents de la République).  Jules Ferry va poursuivre la réforme scolaire, mais aussi amorcer sa politique coloniale en décidant d’intervenir en Tunisie pour y établir un protectorat (Traité du Bardo du 12 mai 1881). Mais l’agitation gagne à la fois Paris et la province avec des populations qui apportent leur soutien à la résistance des milieux catholiques à l’expulsion des congrégations, seul moyen pour Jules Ferry d’organiser l’enseignement laïque, primaire et obligatoire (loi du 16 juin 1881 qui sera complétée par celle du 28 mars 1882), avec obtention du certificat d’études pouvant être délivré à l’âge de onze ans.

Jules Ferry se verra remplacer par Gambetta comme chef du gouvernement en novembre 1881, mais ce gouvernement ne tiendra que 73 jours, faute d’une véritable assise parlementaire, tous les anciens présidents du Conseil s’étant récusés, dont J. Ferry, pour le motif qu’il était hostile au scrutin de liste départemental et majoritaire. Ce dernier allait très rapidement retrouver son portefeuille de l’Instruction publique le 30 janvier 1882, dans un gouvernement présidé par Ch. De Freycinet, qui ne tiendra que six mois (29 juillet 1882), le temps toutefois de faire passer la loi Naquet (député du Vaucluse) sur le divorce (27 juillet 1882), où une fois encore J. Ferry fit valoir son point de vue, le divorce ne pouvant être décidé qu’en cas de peine infamante d’un des époux, en cas de constatation d’adultère ou de violences conjugales. Une fois le gouvernement Freycinet tombé, J. Ferry ne sera plus ministre  jusqu’au moment où il fut rappelé comme Président du Conseil par Jules Grévy le 21 février 1883, poste qu’il occupa jusqu’au 30 mars 1885.

Il sera en effet mis en minorité dans un débat sur le Tonkin, malgré le soutien très appuyé de Gambetta. Et cela nous amène à évoquer la politique coloniale de J. Ferry, très controversée à l’époque, mais que la postérité a presque oublié ne retenant que les lois sur l’enseignement. En fait, tout remonte au remplacement de Mac Mahon par Jules Grévy, lequel approuvait une nouvelle politique d’expansion coloniale initiée par Jules Ferry, Charles de Freycinet et l’amiral Jauréguiberry. C’est par l’action de ces trois hommes que la France va devenir la deuxième puissance coloniale dans le monde. Déjà, dans les années 1881-1882, la France va reprendre l’initiative en Extrême-Orient, mais aussi en Afrique noire, à Madagascar, dans le Sud Algérien (Lyautey) en plus de la Tunisie. En outre Tahiti qui était jusque là un protectorat était annexé. Il n’y a qu’en Egypte, malgré les protestations de Ferdinand de Lesseps (canal de Suez), que les Français laissèrent les Britanniques écraser l’armée égyptienne, et mettre la main sur la totalité du territoire égyptien. Mais il était difficile de réclamer quoi que ce soit aux Britanniques, ne serait-ce que pour avoir les mains libres ailleurs…ce qui ne fut pas toujours le cas, par exemple au Congo en 1884..

Tout cela préparait la poursuite, voire même l’amplification de la politique d’expansion coloniale, dans la mesure où Jules Ferry était convaincu de l’importance d’une politique coloniale pour la France. Pour lui c’était le meilleur moyen de se relever de la défaite de 1870, ensuite il y eut l’argument ô combien contestable du devoir supérieur de civilisation (avec le soutien de gens comme V. Hugo !), enfin c’était le meilleur moyen pour pouvoir trouver des débouchés pour nos entreprises.  Cela étant, il fallait convaincre le parlement, à défaut de l’opinion publique, et Jules Ferry y mit beaucoup d’énergie, tout en essayant de faire preuve d’une grande prudence…qui l’obligea à engager des opérations avec des moyens insuffisants, ce qui lui vaudra d’être chassé du pouvoir sans ménagements. En réalité il tomba par la faute d’un incident militaire survenu à Lang Son que les adversaires de sa politique exploitèrent au maximum, alors que la Chine avait accepté de retirer ses troupes du Tonkin et de reconnaître le protectorat sur l’Annam et sur le Tonkin.  

Malgré tout quand Jules Ferry quittera le pouvoir, et grâce à son habileté qui lui aura permis de s’attacher la bienveillance de Bismarck, la France aura étendu son empire à toute la future Afrique équatoriale française depuis le Congo (Savorgnan de Brazza) jusqu’au Tchad, en plus de ses possessions en Afrique Occidentale, à Madagascar (1883-1885), mais aussi à l’Indochine avec l’Annam (1883), le Tonkin (1883-1885). Il quittera le pouvoir non seulement à cause de Langson, mais surtout parce que sa politique intérieure devenait aussi très impopulaire. Et c’est Clémenceau qui lui donnera le coup de grâce en lui disant : « Nous ne vous connaissons plus et nous ne voulons plus vous connaître ». Résultat le ministère Ferry sera renversé par 306 voix contre 149, sous les cris de : « A bas Ferry ! A mort le Tonkinois ! ».

Sa carrière n’était pas terminée pour autant, comme c’est le cas de tous ceux qui ont fait profession de la politique, ce qui est  aussi valable de nos jours. Il subira quand même une défaite importante lors de l’élection présidentielle de décembre 1887 où il fut battu par Sadi Carnot, le candidat soutenu par les radicaux de Clémenceau, ce dernier ne voulant pas d’une personnalité trop connue comme J. Ferry ou encore de Freycinet. Quelques jours plus tard il échappera de peu à la mort, un boulangiste (d’Aubertin) tirant sur lui un coup de revolver. Battu aux élections législatives de 1889, il sera élu au Sénat en 1891, ce qui lui permettra  de finir sa vie comme président du Sénat, fonction à laquelle il avait accédé quelques jours avant sa mort. Une fin de vie rêvée pour ce personnage important, qui aura globalement connu tout au long de son existence une vie de privilégié. Néanmoins on retiendra de lui son œuvre scolaire, preuve que la politique permet de changer la vie si ceux qui sont en charge des affaires publiques en ont réellement la volonté, et rien que pour cela il mérite le respect de la postérité. D’ailleurs combien d’hommes politiques peuvent se flatter, comme lui, d’avoir autant de monuments ou d’établissements publics à leur nom ?

esca


Clémenceau, sans doute l’homme le plus influent de la Troisième République

Né à Mouilleron-en-Pareds (Vendée) le 28 septembre 1841, fils et petit-fils de médecin, Clémenceau pratiquera lui aussi la médecine pendant près de vingt ans. Mais c’est l’homme politique, et accessoirement le journaliste, qui le fera entrer dans la postérité, en étant une des figures les plus marquantes de la Troisième République, si ce n’est la plus influente. Cela dit, avant d’être député il se fera remarquer par son activisme, notamment en refusant l’armistice (une trahison pour lui) et en organisant un soulèvement pour s’emparer de l’Hôtel de Ville, ce qui lui vaudra l’inimitié de Jules Ferry, premier d’une longue liste, qui s’opposait à ce type de mouvement. Ce même Jules Ferry, qu’il contraindra à démissionner en 1885, en raison de leurs divergences sur la politique coloniale de ce dernier.

Plusieurs fois député, la première fois en février 1871 aux côtés de gens comme Victor Hugo, Gambetta ou Louis Blanc, président du Conseil entre octobre 1906 et juillet 1909, ministre de l’intérieur et « premier flic de France » comme il se désignait, chef des radicaux d’extrême gauche, il fut de tous les moments importants de la fin du dix-neuvième siècle et du début du vingtième. Par exemple ce fut lui qui proposa Sadi Carnot, petit-fils de Lazare Carnot, organisateur de la victoire sous la première République, pour remplacer Jules Grévy contraint à la démission le 26 novembre 1887, suite à l’affaire des décorations où était impliqué son gendre Daniel Wilson. Il sera aussi le soutien le plus ardent de Boulanger, avant d’en être son adversaire le plus irréductible (voir article sur Boulanger).

Il fit partie aussi de ceux qui furent éclaboussés dans le scandale financier de Panama (1891), dont il faut dire quelques mots. Ce scandale a démarré, suite à la décision de Ferdinand de Lesseps de creuser en Amérique Centrale un canal entre l’Océan Atlantique et l’océan Pacifique, sur le modèle de ce qui avait été fait avec le canal de Suez. En 1880, de Lesseps fonde une compagnie au capital de trois cents millions de francs pour accomplir son nouvel ouvrage, ce qui était très insuffisant pour le mener à bien. Du coup on décida d’émettre un emprunt à lots, a priori très attrayant pour le public…à condition qu’il en soit informé, ce qui nécessita un énorme travail de propagande, ou pour parler comme aujourd’hui de communication. Le coût de cette propagande s’éleva à soixante millions, mais cela n’empêcha pas cet emprunt de faire un énorme fiasco, puisqu’il était prévu qu’il rapporte sept cent vingt millions, alors qu’il ne fut souscrit qu’à hauteur de deux cent cinquante quatre millions. Résultat, le 2 février 1889, un jugement du tribunal de la Seine prononçait la liquidation de la société. Mais il apparut très vite que les fonds souscrits pour la construction du canal avaient été en partie détournés, à l’insu de Ferdinand de Lesseps…et qu’il en avait été fait un usage politique.

Après maintes péripéties, le gouvernement décide d’engager des poursuites contre cinq députés et cinq sénateurs, tous de la majorité républicaine sauf un. Tous ces personnages importants, comptant aussi d’anciens ministres ou président du Conseil,  vont voir lever leur immunité parlementaire à l’issue de débats houleux. Et au cours de ce débat, on assiste à une attaque en règle de Déroulède contre Clémenceau, l’accusant d’avoir été complaisant avec un certain Herz, personnage douteux très influent auprès des pouvoirs publics en France et à l’étranger. En fait, malgré les dénégations de Clémenceau, et bien que Déroulède n’ait apporté aucune preuve, la carrière de Clémenceau va subir un terrible coup d’arrêt, et il ne retrouva sa popularité qu’au moment de l’affaire Dreyfus, dont il prit la défense (1898). C’est lui qui permettra à Zola d’écrire dans son journal, l’Aurore, son immortel « J’accuse », réquisitoire précis contre les responsables de la condamnation de Dreyfus et opposés à la révision du procès.

Partisan comme les socialistes de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, Clémenceau sera chargé de mettre en application la loi de 1905, malgré les protestations du pape Pie X. En revanche il provoquera la colère des socialistes en réprimant durement la grève des mineurs du Pas-de-Calais (1906) au moment où il était président du Conseil et ministre de l’Intérieur, appliquant les mêmes méthodes vis-à-vis des vignerons en Languedoc-Roussillon. Mais c’est surtout lors de la première guerre mondiale qu’il va donner la pleine mesure de ses talents d’homme d’Etat, au point d’avoir été surnommé « le Tigre » en raison de son acharnement à lutter contre l’ennemi, après avoir été appelé une nouvelle fois à la tête du gouvernement, en novembre 1917, par le président de la République Poincaré. Dans cette fonction, Clémenceau sut notamment redonner du courage à la nation toute entière, en annihilant tout esprit défaitiste, car le doute s’était insinué chez un grand nombre de Français, lesquels voyaient les cercueils rentrer toujours aussi nombreux…sans résultat sur le terrain. En plus, on venait d’apprendre que la Russie faisait sa révolution et que le front oriental s’effondrait, libérant des troupes allemandes pour renforcer celles de l’Ouest. Et pour ajouter encore plus de difficultés, l’hiver 1916-1917 avait été très rude pour les soldats, mais aussi pour les populations à l’arrière. Enfin, il fallut aussi mettre en place des cartes de rationnement (1 er mars 1917).

Sur le plan militaire Nivelle, qui avait remplacé Joffre comme commandant en chef, désireux de lancer une offensive décisive grâce à la supériorité en hommes des Alliés, allait faire une grave erreur de jugement en n’imaginant pas que l’Etat major allemand pût changer de stratégie, et se replier en ordre sans que les troupes alliées s’en rendent compte. Tout cela sur fond de désaccord entre membres des divers Etats-majors, notamment le Britannique Haig réticent à lancer une grande offensive sur un ennemi qui s’était évanoui, mais aussi Pétain qui craignait d’user dans cette bataille toutes les réserves en hommes. Malgré toutes ces réticences, l’offensive prévue par Nivelle s’engagea quand même, mais dans les pires conditions…d’autant que les Allemands avaient eu le temps de la voir venir. Le résultat ne fut pas brillant, et Nivelle fut contraint à la démission laissant sa place à Pétain comme général en chef des armées françaises.

A ce moment de la guerre nous étions aussi à l’époque des mutineries, mais heureusement pour les Alliés, Pétain va redresser la situation en deux mois. Il y aura certes quelques exécutions pour l’exemple, moins nombreuses que ce qui fut dit mais horribles quand même, mais le sort du combattant fut amélioré, notamment l’ordinaire et les périodes de repos. C’est dans ce contexte que quelques mois plus tard, Clémenceau sera appelé à la présidence du Conseil par Poincaré qui ne l’appréciait pas et qu’il n’appréciait pas. Clémenceau accepta, mais à une condition : c’est lui qui choisit ses ministres et qui commande. Comme disait le Canard enchaîné (né en 1916): « Le gouvernement Clémenceau, c’est Clémenceau à tous les ministères ». Et de fait il va faire immédiatement la preuve de son autorité en déclarant son fameux « Je fais la guerre », ajoutant qu’il la faisait partout en politique intérieure comme en politique extérieure. En outre il était devenu interdit d’être défaitiste ou pacifiste. Il fallait faire la guerre…et la finir victorieusement. Et pour ce faire, avec l’accord entre autres de Haig et Pétain, il fit donner à Foch le commandement unique entre les armées alliées.

Après la guerre, il se signala en étant un des principaux artisans du traité de Versailles (1919), voulant « gagner la paix », après avoir gagné la guerre. En fait ce traité de Versailles était aussi désastreux pour le futur que ne fut le fut traité de Francfort du 10 mars1871, qui mit fin à la guerre entre la France et la Prusse, avec l’énorme erreur que fut l’annexion de l’Alsace et la Moselle. En 1919, ce fut différent. Tout d’abord on commença par mettre à genoux l’Allemagne sur le plan économique et financier. Ensuite, on décida de détruire l’empire autrichien, seul susceptible dans l’avenir de faire contrepoids à la puissance allemande en Europe centrale, quand l’Allemagne se relèverait. En revanche, si la France  réintégra l’Alsace-Moselle, la France n’avait même pas obtenu d’annexer la Sarre, se contentant de gérer ses richesses minières en contrepartie des destructions subies dans les mines de charbon du Nord de la France, ni même la création d’un état tampon sur la rive gauche du Rhin, ce que les Américains refusaient. Bref on n’avait obtenu aucune garantie sérieuse sur l’avenir, et Clémenceau, qui disait vouloir « gagner la paix » après avoir été « le Père la Victoire », devint très vite le « Perd la victoire ». Néanmoins cela n’empêcha pas le Bloc national, qui allait de l’extrême droite monarchiste (il y en avait encore !) aux républicains de gauche, de remporter les trois-quarts des sièges à l’Assemblée, et donc de permettre à Clémenceau de se maintenir à la tête du gouvernement.

En 1920 Poincaré, dont le mandat de sept ans venait à expiration, ne se représentant pas, beaucoup de députés pressèrent Clémenceau de se présenter à l’élection présidentielle, ce qui était une façon de l’écarter du pouvoir, en lui promettant une élection triomphale. Bien que réticent pour ce poste qu’il avait toujours qualifié de rôle de « potiche », il se laissa convaincre sans se présenter officiellement. Mais le vieil homme avait oublié la détestation que lui portaient de nombreux politiciens, résultat des multiples inimitiés qu’il s’était confectionné au fil des ans depuis 1871, et suite à une vague de contestation animée par Briand (détesté par Clémenceau), il fut battu au premier tour par Deschanel, homme à la santé nerveuse déficiente (408 voix contre 389). Cela mit en fureur « le Tigre » qui décida immédiatement de se retirer de la course à la présidence, et ce fut Deschanel qui fut élu avec une très large majorité. Clémenceau se retira de la vie politique jusqu’à sa mort à Paris le 24 novembre 1929, alors que Deschanel sera contraint à la démission sept mois plus tard pour raison de santé. Sans cette trahison, « le Tigre » aurait fini son mandat, et qui sait s’il n’aurait pas pressenti avant tout le monde le danger que faisait courir la montée de l’extrême-droite en Allemagne? La politique est souvent cruelle !

Michel Escatafal


Le suffrage universel et ses énigmes

Parmi les énigmes du suffrage universel ou de l’imagerie populaire quand celui-ci n’existait pas, il y a le fait que l’on ne se souvient que rarement, pour ne pas dire jamais, des moments difficiles que l’on a vécus sous la domination ou le pouvoir d’un monarque ou assimilé. Dans le même ordre d’idées, cela se vérifie systématiquement quand un personnage connu vient à mourir. A ce moment-là, ce ne sont que compliments qui s’abattent sur lui, y compris venant de ses plus irréductibles adversaires ou ennemis. C’est encore plus le cas quand c’est une personnalité politique, parce que la légende côtoie l’histoire de très près et même le plus souvent la surpasse. Bref, les gens ont une mémoire très sélective.

En lisant des textes de l’époque du Second Empire, on est très surpris de voir à quel point la légende napoléonienne a contribué à l’élection triomphale de Louis Napoléon Bonaparte à la présidence de la République en décembre 1848, et ensuite à l’instauration du Second Empire. Quand je dis élection triomphale je n’exagère absolument pas, dans la mesure où le neveu de Napoléon 1er recueillit 5.500.000 voix contre 500.000 à Cavaignac et 400.000 à Ledru-Rollin, ses deux principaux concurrents, des scores que certains qualifieraient de « soviétique » si l’Union Soviétique n’était apparue 74 ans plus tard.

Cette élection et les résultats étaient a priori d’autant plus surprenants, que Louis-Napoléon Bonaparte s’était ridiculisé et déconsidéré en tentant un coup de main sur la ville de Strasbourg en octobre 1836. Cela lui valut d’être arrêté et contraint de quitter la France, se réfugiant au Brésil puis aux Etats-Unis, dont il revint un an après au chevet de sa mère mourante, la reine Hortense, cette dernière ayant obtenu peu avant le pardon de Louis-Philippe après l’échauffourée de Strasbourg provoquée par son fils. Ce dernier sera de nouveau arrêté en 1840, après avoir essayé de provoquer un soulèvement à Boulogne à l’occasion du retour des cendres de Napoléon 1er. Et il fallut la révolution de février 1848 pour que Louis-Napoléon Bonaparte puisse de nouveau retrouver le libre accès à son pays.

Avec de telles références, comment Louis-Napoléon Bonaparte a-t-il pu être élu président de la République, sauf à considérer que le peuple avait toujours la nostalgie de la grandeur de la France sous le premier Empire, qui prit fin avec la défaite de Waterloo en 1815. A ce propos Hyppolite Magen, historien des deux empires français, écrivait ceci : « J’ai resserré ce que l’histoire raconte longuement du premier et du second Empire. Puissent mes deux véridiques récits contribuer à l’anéantissement de cette légende napoléonienne que le mensonge créa et que, pour notre malheur, l’ignorante crédulité du peuple a laissé subsister trop longtemps » ! Pour un républicain, les mots vis-à-vis du peuple sont quand même très durs…mais hélas réalistes.

Cela étant on pouvait comprendre Hyppolite Magen vu le contexte de l’époque, car il ne faut pas oublier que ces phrases ont été écrites peu de temps après le désastre de Sedan (1 et 2 septembre 1870), qui allait permettre à la Prusse de s’approprier l’Alsace et la Moselle quelques mois plus tard. Encore une fois l’Empire laissait une France amputée de deux territoires importants, même si quelques années plus tôt (en 1860) la France avait récupéré la Savoie et Nice. En revanche le bilan du Premier Empire était beaucoup plus catastrophique, tant sur le plan humain que sur le plan territorial. La République avait en effet donné à la France vingt-six nouveaux départements, avec une population de plus de huit millions sept cent mille habitants, que le premier Empire lui fit perdre après avoir causé la mort de cinq millions d’hommes.

Par la suite, malgré ce bilan extrêmement négatif, notre pays continuera à nourrir la légende napoléonienne sous toutes ses formes, au point de faire de Napoléon 1er le Français le plus connu et, peut-être même, le plus vénéré dans l’inconscient populaire. On ne voit que sa grandeur, que son génie militaire, que les institutions qu’il créa, mais plus personne ou presque ne se rappelle le dictateur qu’il fut. Il en est presque de même de Napoléon III, surnommé « le Petit » par Victor Hugo par comparaison avec Napoléon 1er, même si son bilan global fut un peu moins négatif, parce que le second Empire reste une époque qui a permis à la France de profiter en partie des progrès de la révolution industrielle. Certains de nos jours ont même essayé de réhabiliter le dernier monarque français, notamment Philippe Séguin ou l’historien, Pierre Milza. Il n’empêche, objectivement le second Empire ne reste pas  parmi les meilleures périodes de notre histoire.

Ce long préambule historique nous amène tout naturellement à évoquer un passé plus récent. Qui n’est pas gaulliste aujourd’hui ? A peu près personne, ce qui est beaucoup plus mérité que pour les deux Napoléon, car le général de Gaulle a été celui qui a permis à la France de rester debout à une époque où ses dirigeants voulaient qu’elle se couchât. On peut même considérer qu’il a sauvé deux fois notre pays, car la situation en 1958 était très difficile en pleine période de décolonisation, avec notamment la crise algérienne que le général était sans doute le seul à pouvoir résoudre, ce qui ne lui a pas évité d’être désavoué par le peuple français onze ans plus tard, suite à un référendum où il voulait supprimer entre autres une des deux assemblées, le Sénat, pourtant très décrié par nombre de Français…qui n’ont qu’une connaissance très imparfaite de son rôle.

Mais là aussi, comme pour chaque grand personnage, la légende a fait son œuvre, au point d’avoir éclipsé tous les gouvernants de notre pays qui ont participé à son redressement après 1945. En parlant de légende, on évoque plutôt de nos jours le mot communication. Cette dernière en effet est devenue depuis une trentaine d’années « la reine des batailles », notamment grâce à la télévision. Tout le monde se souvient du fameux, « Monsieur Mitterrand vous n’avez pas le monopole du cœur » de Valéry Giscard d’Estaing, lors de son premier face à face présidentiel en 1974. Curieusement, malgré un très bon bilan, Valéry Giscard d’Estaing fut battu par François Mitterrand lors de l’élection présidentielle suivante en 1981, grâce surtout à une excellente campagne de communication du leader socialiste.

Ce bon bilan du septennat de Valéry Giscard d’Estaing était dû principalement à l’action de Raymond Barre, dont la quasi totalité des observateurs soulignaient les compétences et les qualités d’homme d’Etat. Cependant malgré des résultats sur les plans économique et social, entre 1976 et 1981, nettement supérieurs à ceux qu’avaient obtenus en leur temps ses opposants à l’élection présidentielle de 1988 (Jacques Chirac et François Mitterrand), Raymond Barre n’arriva qu’en troisième position cette année là et fut éliminé du second tour. Il est vrai que la démagogie et les promesses en l’air n’étaient pas le fort de l’ancien Premier ministre. Sans promettre du sang et des larmes, il s’efforçait toujours de dire la vérité aux Français, contrairement à beaucoup d’autres qui n’ont jamais eu ce courage.

Aurait-il été président de la République s’il n’y avait pas eu l’élection au suffrage universel ? Peut-être, même si un précédent célèbre ne plaide pas en faveur d’une pareille hypothèse. Ce précédent concerne le plus grand personnage de l’histoire de la Troisième République, Georges Clémenceau. Rappelons-nous le mois de janvier 1920, avec un président du Conseil, Clémenceau, très populaire dans le pays, mais de plus en plus controversé à l’Assemblée. Beaucoup de députés pressent le « Tigre » de se présenter à l’élection présidentielle (fin du mandat de Poincaré qui ne se représentait pas), soit pour l’éloigner du vrai pouvoir, soit pour services rendus…ce qui n’enthousiasme guère Clémenceau.

Pourtant il finit par céder…et sera battu par Deschanel dès le vote indicatif préliminaire, victime entre autres des manigances de Briand. Furieux, Clémenceau retire sa candidature et Deschanel est élu avec une énorme majorité. Neuf mois plus tard Deschanel démissionne victime d’une santé mentale chancelante, ce qui fera dire à Clémenceau à propos des parlementaires :  » Ils ne voulaient pas de moi parce qu’ils avaient peur que je ne devinsse gâteux. Eh bien, le Gâteux, ils l’ont eu tout de même  » ! Sûr qu’avec une élection au suffrage universel, Clémenceau eut été élu…sans doute, peut-être.

Michel Escatafal