Chirac-Giscard : une rivalité qui appartient à l’histoire

giscard-chiracL’autre jour, en relisant une étude sur le président de la Cinquième République, je constatais une nouvelle fois dans les pages consacrés au Conseil Constitutionnel, que les anciens présidents de la République en étaient membres de droit…ce qui est une véritable anomalie démocratique, aux yeux de nombre de personnes s’intéressant aux institutions politiques. Et, étant de la génération qui a commencé à voter dans les années 70, j’ai immédiatement pensé à deux personnages qui manifestement n’ont pas enterré la hache de guerre depuis bientôt 40 ans. Ce sont les deux anciens présidents de la République, Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Chirac. VGE, comme on l’appelait, a la rancune tenace vis-à-vis de son ancien Premier ministre et cela durera jusqu’à la fin de ses jours…car il est convaincu que c’est Jacques Chirac qui l’a empêché de faire un second mandat en 1981. Même s’il n’est pas le seul à le penser, cela commence à dater et nombre de Français n’étaient pas nés à cette époque. C’est pour cela que cette guéguerre entre les deux anciens présidents, apparaît avec le recul de plus en plus ridicule. Elle l’est d’autant plus que celui qui se dit constamment offensé dans cette affaire, Valéry Giscard d’Estaing, n’a jamais lui-même été très net avec son autre ancien Premier ministre, Raymond Barre, quand celui-ci s’est présenté à l’élection présidentielle de 1988.

Refaisons un peu l’histoire et rappelons-nous comment Valéry Giscard d’Estaing s’est comporté à cette époque. Compte tenu des relations exécrables qu’il entretenait avec Jacques Chirac, surtout depuis le 25 août 1976, jour où ce dernier annonça avec fracas sa démission à Matignon en affirmant : « Je ne dispose pas des moyens que j’estime nécessaires pour assumer efficacement mes fonctions de Premier ministre et dans ces conditions j’ai décidé d’y mettre fin », ceux qui soutenaient et faisaient campagne pour Raymond Barre pensaient que VGE manifesterait au minimum une neutralité bienveillante vis-à-vis d’un homme qui lui avait toujours été loyal. Or, à la grande surprise de nombre d’observateurs, ce ne fut nullement le cas, et j’aurais même tendance à dire que ce fut le contraire qui se passa. En disant cela je ne fais que répéter ce que Raymond Barre lui-même a raconté dans son dernier livre L’expérience du pouvoir.

Valéry Giscard d’Estaing a eu, en effet, constamment des attitudes pour le moins équivoques pendant cette campagne présidentielle de 1988. Par exemple lors d’un meeting à Clermont-Ferrand où, tout de suite après avoir écouté le discours de Raymond Barre, il s’en est allé sans dire un mot…sous le prétexte qu’il avait fait de même avec Jacques Chirac juste avant. Paraît-il qu’il ne voulait pas prendre position entre ses deux anciens Premiers ministres. A qui pouvait-il faire croire cela ? Pourquoi prenait-il les gens pour des imbéciles ? En fait, comme l’a dit très justement Raymond Barre, VGE ne supportait sans doute pas l’idée qu’un de ses anciens Premiers ministres puisse devenir président de la République.

Et pour le prouver, Raymond Barre raconte une autre anecdote qui en dit long sur la duplicité de Giscard à l’occasion de cette élection présidentielle. Au début de la campagne, des sénateurs et des présidents de conseils généraux UDF s’étaient réunis au Sénat pour faire une déclaration en faveur du candidat Barre, ce qui était normal puisque ce dernier avait largement contribué à la création de ce mouvement, dont l’ancêtre était un parti, appelé Fédération Nationale des Républicains et Indépendants, constitué autour de VGE en 1966. Or, à la fin de la réunion, Giscard intervint pour les dissuader de publier leur déclaration, ce qu’ils finirent par admettre. C’était à la fois petit et minable de la part d’un homme qui, grâce à son ancien Premier ministre, affiche aux yeux de la postérité le meilleur bilan économique et social de l’histoire de la Vè République, compte tenu de la gravité de la crise économique qui a secoué le monde en liaison avec les deux chocs pétroliers de 1973 et 1979. Ce l’était d’autant plus que VGE savait bien que sa carrière politique était terminée et qu’il ne pourrait jamais plus revendiquer le pouvoir, y compris comme Premier ministre en cas de cohabitation.

Tout cela appartient à l’histoire, mais il est bon parfois de s’appuyer dessus pour comprendre que la politique est « un vrai métier » ou si l’on préfère, que pour parvenir au sommet de l’Etat il faut être un « professionnel »…que n’a jamais été Raymond Barre. Cela ne l’a pas empêché toutefois de réaliser 16,5% des voix à l’élection présidentielle, à peine trois points de moins que Jacques Chirac à la tête de son armada RPR. En fait il était trop seul face à deux grands partis (PS et RPR), mais si VGE avait vraiment joué le jeu de la candidature Barre au lieu d’être l’allié objectif de Jacques Chirac au premier tour, sachant que ce dernier serait écrasé par François Mitterrand au second, le destin de la France en aurait peut-être été changé. A propos de Mitterrand, il est d’ailleurs amusant de constater que, malgré leurs bisbilles pendant la première cohabitation (1986-1988), Mitterrand a tout fait pour que Jacques Chirac soit élu en 1995, malgré la présence au second tour de Lionel Jospin qui, pourtant, appartenait à sa famille politique. Pour mémoire il avait même été numéro deux des gouvernements Rocard et Cresson, en tant que ministre de l’Education nationale (1988-1992).

Michel Escatafal

Publicités

La riche histoire des présidents de la République (2)

Partie 2 (de 1913 à nos jours)

Raymond Poincaré, petit-fils d’un député sous Louis-Philippe, avocat et membre de l’Union des gauches avant d’être classé parmi les modérés, ne sera pas adoubé (contrairement à Fallières) par Clémenceau, lequel disait de lui qu’il « sait tout, mais il ne comprend rien ». Cela n’empêchera pas ce président d’être parmi ceux qui ont eu le plus de responsabilités pendant son septennat, marqué par la Première guerre mondiale. D’entrée il va renforcer la Triple Entente, puis, devant l’imminence de la guerre, il fera voter la loi rétablissant la durée du service militaire à trois ans. Plus tard il va présider le Comité de guerre, sans intervenir toutefois sur les opérations militaires. Surtout, pour sauver le pays, il n’hésitera pas à appeler Clémenceau, son meilleur ennemi, à la présidence du Conseil. Au terme de son mandat, en 1920, Poincaré ne se représentera pas, mais il continuera une brillante carrière politique en étant encore à deux reprises (1922 et 1926) président du Conseil.

Après la présidence Poincaré, il faut évoquer une fois encore la malédiction qui semblait de nouveau s’abattre sur l’Elysée avec la présidence de Paul Deschanel, personnage à la fois dépressif et écrasé par la fonction, élu par le Bloc national (modérés et conservateurs) contre Clémenceau. Ainsi, après quelques péripéties plus ou moins extravagantes qui démontraient à l’évidence une altération de ses facultés mentales, on lui fit signer sa démission le 21 septembre 1920. Un épisode notamment est resté célèbre, celui qui eut lieu dans la nuit du 22 au 23 mai 1920, où Deschanel sauta d’un train qui l’amenait à Montbrison pour une inauguration. Se retrouvant en pyjama, marchant pieds nus le long de la voie ferrée, il fut emmené chez lui par un garde-barrière qui lui laissa son lit pour se reposer, en attendant que le sous-préfet de Montargis vienne le chercher.

Alexandre Millerand non plus n’ira pas au bout de son mandat, mais pour de toutes autres raisons. Contrairement à la plupart de ses prédécesseurs, il avait opté pour un mandat dans lequel il ne s’interdisait pas d’intervenir dans les affaires du pays. D’ailleurs, pour donner davantage d’autorité au président de la République, il avait souhaité qu’il fût élu non seulement par le Congrès, mais aussi par des délégués des Conseils généraux et des corporations. Evidemment, cette conception du mandat présidentiel ne pouvait que heurter les partis…qui n’attendaient qu’une occasion pour lui faire payer son audace. Elle vint en 1924 quand, après avoir été radical puis socialiste quelques années auparavant, il prit parti pour le Bloc National de droite qui fut battu par le Cartel des Gauches aux élections de mai. Ne pouvant trouver un président du Conseil, il fut contraint à la démission le 11 juin suivant.

Son remplaçant fut Gaston Doumergue, qui venait l’année précédente d’être élu président du Sénat. Son septennat sera marqué par les accords de Locarno en 1925, garantissant les frontières fixées par le Traité de Versailles. Sur le plan intérieur, cet homme de gauche qui voulait « gouverner à gauche avec une majorité de gauche » sera contraint après la défaite du cartel des gauches (juillet 1926) d’appeler à la présidence du Conseil Poincaré. Ce dernier allait s’employer à redresser les finances du pays, très obérées par les énormes dépenses de guerre et de reconstruction, donnant son nom à un nouveau franc qu’il va stabiliser au cinquième de sa valeur de 1914. A la fin de son mandat présidentiel (13 juin 1931), Gaston Doumergue s’éloignera de la vie politique, mais sera de nouveau président du Conseil pendant quelques mois, au moment de l’affaire Stavisky (début 1934), avant de sombrer dans un nationalisme étroit.

En 1931, le nouveau président de la République s’appelle Paul Doumer, vieux politicien de 75 ans, ancien ministre des Finances et président du Sénat. Pour ceux qui connaissent l’histoire de Rome, il peut être assimilé à Caton l’Ancien, par sa probité. Bien qu’âgé, cet homme sage et austère, qui avait perdu quatre de ses cinq fils pendant la guerre, était un gros travailleur. Il tomba sous les balles d’un Russe blanc déséquilibré et mystique, au cours de la vente annuelle des écrivains anciens combattants, le 6 mai 1932. Sa présidence sera très courte, mais il contribua à la mise en place des allocations familiales en mars 1932.

C’est Albert Lebrun, élu le 10 mai 1932, qui prendra sa place à l’Elysée, dans une période marquée par le Front populaire, qu’il avait désapprouvé, refusant aussi d’intervenir dans la guerre civile espagnole. Il approuvera en revanche les accords de Munich en 1938, qui laissaient les mains libres à Hitler…par crainte d’un conflit qui n’allait pas tarder d’arriver un an plus tard. Albert Lebrun sera réélu le 5 avril 1939 (sans adversaire), mais il cessera ses fonctions le 10 juillet 1940 à la prise de pouvoir du maréchal Pétain, à qui il avait fait appel pour prendre la direction du gouvernement de la France. Ce Lorrain fort en thème et polytechnicien n’avait ni prestige, ni autorité, ni courage, comme en témoigne son refus de rallier l’Afrique du Nord, préférant répondre aux injonctions de Laval et rester en France.

Après l’épisode douloureux de l’Etat français (Pétain), puis le Gouvernement provisoire (juillet 1944-janvier 1947), le premier président de la Quatrième République sera Vincent Auriol. Ce fils de boulanger à l’accent rocailleux (originaire de Revel en Haute-Garonne), élu député socialiste à 30 ans, ministre des Finances en 1936 du premier gouvernement Blum, opposant déclaré à Pétain, devint le premier socialiste président de la République (16 janvier 1947). Son septennat sera marqué par 12 crises ministérielles qu’il saura arbitrer avec une habileté consommée, et par les débuts de la décolonisation, notamment avec la guerre d’Indochine (1945-1954) et l’insurrection de Madagascar. Sa présidence fut marquée par ce que l’on a appelé « une magistrature morale », ne voulant être « ni un président soliveau, ni un président personnel ». Curieusement il ne brigua pas un autre mandat, préférant se retirer de la politique à Muret, près de Toulouse où il mourut en 1966.

René Coty aura été le président qui aura mis le plus de temps à se faire élire (sept jours). Elu par défaut (23 décembre 1953), cet homme discret sera le dernier président de la Quatrième République. Après l’adoption du référendum sur la Constitution de la Cinquième République et les élections législatives de novembre 1958, il laissera le pouvoir au général de Gaulle le 8 janvier 1959. Ce dernier, le plus grand des Français au vingtième siècle aux yeux d’une majorité de nos concitoyens, l’exercera pendant dix ans, en étant le premier président élu au suffrage universel depuis 1848. En fait il n’aurait dû quitter l’Elysée qu’en 1972, mais il a préféré abréger son mandat trois ans auparavant. En effet, malgré une large victoire aux élections législatives de juin 1968, dans la foulée des évènements du mois de mai, le charme était rompu avec le peuple français et le référendum sur la régionalisation et la réforme du Sénat, repoussé par 52% de Français, entraîna son départ le 28 avril 1969.

Son remplaçant déclaré, Georges Pompidou qui fut Premier ministre de 1961 à 1968, n’acheva pas non plus son mandat, terrassé par la maladie. Il mourut à la tâche le 2 avril 1974. Il sera donc le dernier (à ce jour) d’une longue série à quitter le pouvoir avant l’heure, et à ne pas terminer son mandat. Mais en cinq ans, il aura eu le temps de laisser son empreinte, sortant définitivement de l’ombre pesante du général de Gaulle, ce qu’il avait déjà commencé à faire pendant les évènements de mai 1968, alors qu’il exerçait les fonctions de Premier ministre. Ce fut lui notamment qui permit au patronat et aux syndicats de sortir par le haut de la longue crise qui avait paralysé le pays pendant le mois de mai. Elu facilement contre un adversaire du centre-droit, Alain Poher, G. Pompidou va donner à la politique française une orientation résolument européenne, tout en voulant faire de la France une puissance industrielle capable de rivaliser avec l’Allemagne, pas encore réunifiée, mais plus puissante que jamais sur le plan économique.

Son remplaçant ne fut pas, comme on l’attendait, Jacques Chaban-Delmas, ancien Premier ministre de 1969 à 1972, ni le leader de l’opposition de gauche à l’époque, François Mitterrand, mais un outsider, Valéry Giscard d’Estaing, qui remporta l’élection présidentielle de très peu (moins de 400.000 voix d’avance). Le bilan de sa présidence fut controversé, mais au fur et à mesure qu’il s’inscrit dans la postérité, il se bonifie. Outre quelques importantes réformes qui apportèrent un élan de modernité à la société française (droit de vote à dix-huit ans, lois sur la contraception et l’avortement, assouplissement sur la procédure de divorce), il réussit, grâce notamment à l’action de son Premier ministre, Raymond Barre, à maintenir la France dans les pas de l’Allemagne sur le plan économique, dans un contexte de crise comme on n’en avait pas connu dans le monde depuis la fin de la seconde guerre mondiale, avec deux chocs pétroliers consécutifs. Cela fut toutefois insuffisant pour assurer à Valéry Giscard d’Estaing sa réélection, la population ne lui pardonnant pas le caractère de plus en plus monarchique de sa présidence. Et pourtant, il fut le seul président jusqu’au 6 mai dernier (en dehors des périodes de cohabitation), mis à part les débuts de la présidence du général de Gaulle (avec Michel Debré), à gouverner dans l’esprit de la constitution de 1958, avec un Premier ministre qui conduit librement les affaires intérieures du pays. Il sera battu, lors de l’élection du 10 mai 1981, par le candidat socialiste François Mitterrand.

Ce dernier sera élu parce que le pays avait besoin de changement, après vingt-trois ans de gouvernement de droite ininterrompu. Cette victoire suscita un élan incroyable dans le pays, avec dans un premier temps un ensemble de réformes qui faisaient penser au Front Populaire en 1936. Réformes économiques avec les nationalisations (banques et grandes entreprises), institutionnelles avec la décentralisation, sociales avec les 39 heures, la retraite à 60 ans et la cinquième semaine de congé, sans oublier l’abolition de la peine de mort et la création de radios privées. Bref, un ensemble de mesures, sans doute nécessaires pour certaines, mais aussi très coûteuses sur le plan financier, au point qu’en 1983 il fallut mettre en place un plan de rigueur devant la dégradation des comptes publics. Cela valut à F. Mitterrand de voir sa majorité de gauche à l’Assemblée battue lors des élections législatives de 1986, qui amena la première cohabitation de la Cinquième République, J. Chirac étant nommé au poste de Premier ministre. Mais, deux ans plus tard F. Mitterrand sera réélu à la présidence de la République contre ce même J. Chirac, ce qui ne lui évitera pas une deuxième cohabitation en 1993, avec Edouard Balladur comme Premier ministre, lequel sera devancé à l’élection présidentielle de 1995 par Lionel Jospin et Jacques Chirac…qui lui avait laissé la place de Premier ministre en 1993, J. Chirac l’emportant au second tour sur le candidat socialiste.

Jacques Chirac accomplira lui aussi deux mandats entre 1995 et 2007, et il restera dans l’histoire comme le premier président de la République avec un mandat de cinq ans. A ce propos, le fait que les élections législatives se fassent désormais dans les semaines suivant l’élection présidentielle, cela interdit a priori toute cohabitation, exercice auquel a eu droit J. Chirac en 1997, avec Lionel Jospin comme Premier ministre. Curieusement, malgré un bilan globalement positif sur le plan économique, avec un respect strict des critères de Maastricht pour l’adoption de l’euro, Lionel Jospin ne se qualifiera même pas pour le second tour de l’élection présidentielle de 2002. Résultat, J. Chirac sera élu avec 82% des voix avec l’apport des voix de gauche pour faire barrage au candidat du Front National, J.M. Le Pen, arrivé en deuxième position à l’issue du premier tour. Ce quinquennat de Jacques Chirac ne laissera pas un grand souvenir, ce qui n’empêchera pas le ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, de battre la candidate socialiste, Ségolène Royal.

Nous passerons rapidement sur le quinquennat de Nicolas Sarkozy, élu en 2007, hélas pour notre pays, et qui s’est achevé le 6 mai dernier. Ce président laissera une trace indélébile dans notre histoire par ses maladresses de toutes sortes, ce qui était d’autant plus dommageable que depuis le Second Empire aucun chef d’Etat n’avait cru bon de réunir autant de pouvoirs entre ses mains. Point n’est besoin d’insister sur l’état dans lequel il vient de laisser notre pays, notamment sur le plan économique et social, laissant une France en proie aux divisions de tous ordres, à force d’opposer les Français les uns aux autres.

Heureusement, le peuple français s’est ressaisi au bon moment, et a élu un homme, François Hollande, qui n’a cessé de rappeler qu’il voulait une France apaisée. Acceptons-en l’augure, car s’il y parvient notre pays retrouvera la confiance sans laquelle rien ne sera possible pour assurer le nécessaire et urgent redressement du pays. Certes ce ne sera pas facile, après une campagne électorale où, jusqu’à la fin, N. Sarkozy et l’UMP auront utilisé toutes les peurs pour pouvoir se maintenir au pouvoir. L’ancien président ne sera pas parvenu à ses fins, heureusement, mais un tel comportement laisse des traces au moment où, plus que jamais, la France doit être rassemblée devant l’étendue des difficultés qui attendent le nouveau président et son gouvernement.

Michel Escatafal


Les relations entre l’Elysée et Matignon sous la Vè République

Dans les relations entre le président de la République et le Premier ministre sous la Cinquième République, nous sommes aujourd’hui dans une configuration inédite dans la mesure où le Premier ministre, François Fillon, se cantonne dans un rôle de collaborateur discret. Force est de constater en effet qu’il n’est effectivement rien d’autre qu’une sorte d’adjoint qui sert de relais entre la direction et son équipe. D’ailleurs les Français, qui ne sont pas à une contradiction près, le placent relativement haut dans les sondages précisément parce qu’il vit dans l’ombre du chef de l’Etat.

Essayons donc de faire un peu d’histoire depuis 1958, en précisant tout d’abord que la Constitution de 1958 était mi-présidentielle, mi-parlementaire. D’ailleurs pendant les premières années de la Vè République jusqu’au référendum de 1962, instaurant l’élection du président de la République au suffrage universel, le général de Gaulle s’est comporté comme un chef d’Etat parlementaire. Michel Debré a lui-même reconnu que durant les trois années où il fut Premier ministre, le général lui laissa conduire librement les affaires intérieures du pays, conformément à la lettre de la Constitution de 1958, elle-même issue du discours de Bayeux (1946) où Charles de Gaulle avait exposé sa vision d’un état démocratique dirigé par un éxécutif fort.

La réforme de 1962 va permettre au président de la République de modifier substantiellement le fonctionnement du régime, et de concentrer à l’Elysée les divers moyens du pouvoir. Cette concentration sera d’autant plus facilitée, que les élections législatives de novembre 1962 allaient donner au général de Gaulle une majorité parlementaire nette et homogène. En fait on était déjà dans la situation que nous connaissons aujourd’hui, sauf que le président de la République s’appelait Charles de Gaulle, et que le Premier ministre était Georges Pompidou.

Si je rappelle le nom des ces deux hommes, c’est précisément parce que ce sont quand même les hommes qui font en partie la fonction. Georges Pompidou fut loin d’être ce Premier ministre falot, type Fillon, en qui certains voyaient au moment de sa nomination un simple faire-valoir du général de Gaulle. Les faits ont largement démontré le contraire, y compris après l’élection au suffrage universel du général de Gaulle en 1965,au point qu’en 1968 ce dernier décida le remplacement de Georges Pompidou, qui finissait par lui porter ombrage, par Maurice Couve de Murville.

Une fois élu à son tour président de la République en 1969, et fort du soutien de la majorité parlementaire pléthorique issue des urnes en juin 1968, Georges Pompidou allait confirmer le présidentialisme qui s’était développé avec le général de Gaulle. Et lui aussi allait céder à la tentation de se séparer de son Premier ministre, Jacques Chaban-Delmas (1972), devenu trop populaire à ses yeux et surtout trop réformiste par rapport aux idées de Georges Pompidou. Avec Pierre Messmer qui ne souhaitait pas mener une politique autonome, le président Pompidou allait gérer plus directement l’action gouvernementale.

Valéry Giscard d’Estaing, élu en 1974 après la mort de Georges Pompidou, allait dans un premier temps se comporter lui-aussi comme un véritable chef de gouvernement. De fait cela aboutit très vite à un conflit avec son Premier ministre de l’époque, Jacques Chirac, ce qui permit à ce dernier de démissionner avec fracas en août 1976. Il est vrai que cette démission tombait bien pour les deux hommes, la situation économique de notre pays, confronté au premier choc pétrolier, s’étant beaucoup dégradée. Cela permit à l’un, Jacques Chirac, de préserver l’avenir et à l’autre, Valéry Giscard d’Estaing, d’appeler au poste de Premier ministre Raymond Barre qui sera, sans aucune contestation possible, le meilleur Premier ministre de toute l’histoire de la Vè République.

François Mitterrand élu en 1981, renouera avec la tendance amorcée par Georges Pompidou et la renforcera. A cette époque le Premier ministre, Pierre Mauroy, aura surtout un rôle de relais auprès des organisations syndicales pour mettre en œuvre les réformes décidées par la présidence de la République. Cela étant, si son poids politique était fort, il ne saura pas arrêter les dérives en termes de finances publiques que cette politique produisait, faute sans doute des compétences nécessaires. Il sera remplacé en 1984 par Laurent Fabius, à l’époque très jeune (à peine 38 ans), lequel se singularisera essentiellement par ses prises de position en politique étrangère, refusant parfois de cautionner les décisions de François Mitterrand, notamment  lors de la visite en décembre 1985 du général Jaruzelski, chef d’Etat communiste de la Pologne, au moment où ce dernier réprimait sévèrement la contestation du syndicat Solidarnosc.

Bien entendu, je ne parlerais pas des périodes de cohabitation où la nomination du Premier ministre est imposée par le suffrage universel, et où tout à fait normalement la République redevient en grande partie parlementaire. Ce fut le cas entre 1986 et 1988, où François Mitterrand nomma Jacques Chirac comme Premier ministre, puis entre 1993 et 1995 avec la nomination d’Edouard Balladur, et enfin entre 1997 et 2002 avec Lionel Jospin comme Premier ministre. Entre temps, il n’y aura eu réellement qu’un seul Premier ministre ayant réellement marqué son époque, Michel Rocard. Ce dernier lui aussi très populaire, sera renvoyé sans ménagement en mai 1991 sans jamais avoir été désavoué par la majorité parlementaire, ce qui permettra à François Mitterrand de nommer pour la première fois une femme au poste de Premier ministre, Edith Cresson. Cette dernière ne laissera pas pour autant un souvenir impérissable.

Jacques Chirac, une fois président de la République (1995), essaiera lui aussi d’élargir au maximum sa sphère d’intervention. Je dis bien essaiera, parce qu’entre une dissolution manquée (1997) et une présidence entre 2002 et 2007 où son adversaire le plus farouche, Nicolas Sarkozy, était au gouvernement, ses pouvoirs ont quand même été largement limités. Et nous en arrivons à la période actuelle, avec ce couple improbable à la tête de l’exécutif formé par Nicolas Sarkozy et François Fillon. Les deux hommes, très dissemblables, avaient en fait un seul point commun, leur farouche opposition à Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy parce qu’il voulait prendre sa place et François Fillon parce qu’il ne faisait plus partie du gouvernement. Rien que de l’idéologie ! La suite nous la connaissons puisque nous la vivons.

esca