L’horrible Commode, ou le début de la fin de l’Empire romain

commodeEn présentant Commode aux soldats comme son successeur, Marc Aurèle l’avait appelé « le Soleil levant », ce qui n’était pas une surprise dans la mesure où il le nommait « César » à l’âge de six ans (166). Peut-être bien ses yeux de père, pensant sans doute qu’il l’était réellement, le voyaient-il ainsi. Mais les légionnaires aussi se sentaient de la sympathie pour ce jeune homme brutal, sans scrupule, doué d’un gros appétit et toujours prêt aux propos orduriers, autant de défauts qui n’en étaient pas pour des soldats qui le croyaient d’une nature plus militaire que son père.

Grandes furent en conséquence et leur stupeur et leur mauvaise humeur, quand le jeune homme ruina tous les efforts qui venaient d’être faits pour vaincre les Barbares, en offrant à des ennemis écrasés militairement la plus hâtive et la plus inconsidérée des paix, dont Rome était appelée à subir plus tard les conséquences. En fait, si Commode signa en 180 un traité de paix avec les Marcomans et les Quades, c’était surtout pour retourner à Rome et mener la vie à laquelle il avait toujours aspiré, à savoir une existence remplie de sexe, de fêtes et de jeux.

Commode n’était pas un homme lâche, bien au contraire, mais la seule guerre qui l’intéressait et qui lui plût était celle que l’on faisait au cirque contre les gladiateurs et contre les bêtes fauves. Au lever, il refusait de déjeuner s’il n’avait pas égorgé son tigre quotidien. Comme ce fauve n’existait pas en Germanie, il avait hâte de rentrer à Rome où les gouverneurs des provinces d’Orient étaient tenus de lui en envoyer sans cesse. Heureusement qu’à cette époque ce magnifique félin était dans une situation meilleure que de nos jours ! Telle est la raison pour laquelle, se moquant pas mal de l’empire et de ses destins, il conclut cette paix désastreuse qui laissait subsister tous les problèmes sans leur donner la moindre solution.

On notera qu’à la mort de Marc Aurèle, le Sénat renonça à son droit d’élection et accepta l’adoption qui donnait de si bons résultats depuis Nerva, légalisant de nouveau, avec cet empereur, le principe du prince héritier. Ce ne fut pas une bonne décision, car cet empereur se situa dans la lignée de Néron et Caligula. Certes tout ce qu’ont écrit de lui ses contemporains comporte sans doute une part d’exagération, mais globalement, pour l’ensemble de son œuvre, il mérite d’être classé parmi les fléaux publics.

Joueur et buveur, Commode avait épousé la fille de Bruttius Praesens (consul entre 153 et 180) en 177, épouse qu’il répudiera soi-disant pour adultère (183) et fera assassiner en 188. On dit de Commode qu’il eut commerce avec ses sœurs, et qu’il traînait à sa suite un harem de plusieurs centaines de jeunes gens et de jeunes filles destinés à ses plaisirs. En fait, il semble bien n’avoir éprouvé qu’une affection dans sa vie : une chrétienne nommée Marcia. On peut d’ailleurs s’interroger comment une jeune femme chrétienne pouvait concilier l’austérité de sa foi avec un homme aussi débauché. Quoiqu’il en soit, elle fut très utile à ses coreligionnaires, qu’elle sauva à coup sûr d’une terrible persécution. En revanche il est difficile d’affirmer qu’elle se sacrifia de cette manière, surtout quand on pense à la façon dont elle se débarrassa plus tard de son amant.

Pour revenir sur le règne de Commode, le pire commença lorsque les délateurs dénoncèrent à l’empereur une conjuration dont le chef était sa propre tante Lucile, la sœur de son père. Sans se donner la peine de chercher des preuves, il la tua. Ce fut là le début d’une nouvelle terreur dont Commode confia la direction à Cléandre, le chef des prétoriens. On se serait cru revenu au temps de Domitien (81-96), les Romains se remettant à redouter les violences de ces gardes. Un jour, bien plutôt par peur que par courage, la population les assiégea dans le palais et demanda la tête de Cléandre.

Commode la leur donna sans hésiter et remplaça la victime par Laetus, son troisième préfet du prétoire, homme avisé, qui se rendit compte immédiatement qu’une fois élevé à ce poste, ou bien il se ferait tuer par le peuple pour faire plaisir à l’empereur, ou bien il se ferait tuer par l’empereur pour faire plaisir au peuple. Pour échapper à ce dilemme défavorable pour lui dans tous les cas, il n’y avait qu’une solution : tuer l’empereur. C’est la solution qu’il choisit, avec la complicité…de Marcia, qui démontrait une fois encore que son christianisme était loin des valeurs affichées par son fondateur. C’est elle, en effet, qui offrit à Commode une boisson empoisonnée, insuffisante toutefois pour le faire mourir rapidement, au point qu’il fallut avoir recours à un athlète (Narcisse) pour l’étrangler dans son bain. C’était le 31 décembre de l’an 192, et la grande anarchie commençait. En fait, c’était aussi le début de la fin de l’Empire romain.

Heureux de la mort de Commode, âgé de trente et un ans et dont le règne aura duré onze ans et neuf mois, les sénateurs agirent comme s’ils en eussent été les auteurs en élisant pour lui succéder un de leurs collègues, Pertinax, alors âgé de soixante-sept ans, qui n’accepta cette nomination qu’à contre-coeur, à juste raison. Pour ramener de l’ordre dans les finances, il dut congédier beaucoup de profiteurs, parmi lesquels les prétoriens. Au bout de deux mois de gouvernement (de janvier à mars 193) exercé dans ce sens, on le trouva mort, tué par ses gardes, qui annoncèrent que le trône était aux enchères, et qu’il appartiendrait à celui qui leur offrirait la gratification la plus généreuse.

Evidemment une telle annonce allait déclencher des évènements à la fois loufoques et surprenants. Ainsi, un banquier milliardaire nommé Didius Julianus mangeait tranquillement chez lui quand sa femme et sa fille, qui étaient remplies d’ambition, lui jetèrent sa toge sur le dos en lui ordonnant d’aller miser. Bien à contrecœur, mais redoutant plus encore ces femmes que les inconnues du pouvoir, Didius offrit aux prétoriens trois millions par tête (les millions ne lui manquaient pas !), et le trône lui fut adjugé. Néanmoins, même si le Sénat était tombé bien bas, il ne l’était pas assez pour accepter un tel marché. Du coup il envoya secrètement des appels au secours désespérés aux généraux détachés en province, et l’un deux, Septime Sévère, vint, promit le double de ce qu’avait offert Julianus et l’emporta. Cela provoqua la désolation du banquier, pleurant à chaudes larmes dans une salle de bain, où on vint le décapiter. Sa femme fut veuve, mais se consola très vite parce qu’elle porta à partir de ce moment le titre d’ex-impératrice.

Michel Escatafal


Le capitalisme à Rome – Partie 2 : les services publics

routes romainesA l’époque de l’Empire romain, nombre de services publics étaient mieux organisés qu’ils ne le furent en Europe jusqu’au dix-huitième siècle. L’Empire avait à ce moment cent mille kilomètres de belles routes, la seule Italie possédant environ quatre cents grandes artères par lesquelles passait une circulation intense et régulière. Elles étaient si bien pavées que, par exemple, le messager envoyé à Galba par le Sénat pour lui annoncer la mort de Néron (9 juin 68) ne mit que trente-six heures pour faire cinq cents kilomètres.

Bien que s’appelant cursus publicus, la poste n’était pas publique. Calquée par Auguste sur celle de la Perse, elle ne devait servir que de valise diplomatique, c’est-à-dire à la correspondance de l’Etat, les particuliers ne pouvant en profiter qu’avec une autorisation spéciale. Le télégraphe était représenté par des signaux lumineux émis par des phares placés sur des hauteurs, et il est resté à l’identique jusqu’à…Napoléon. Le courrier privé était acheminé par des compagnies privées, ou bien confié à des amis ou à des personnes de passage. Toutefois de grands seigneurs tels que Lepidus, Apicius, Pollion, avaient un service pour leur compte dont ils étaient très fiers.

Les relais et les postes étaient remarquablement organisés. Tous les kilomètres, il y avait une borne indiquant la distance de la ville la plus proche. Tous les dix kilomètres, il existait une statio avec un restaurant, des chambres à coucher, une écurie, des chevaux frais qu’on pouvait louer. Tous les trente kilomètres, il y avait une mansio avec  les mêmes facilités, en plus spacieux et mieux organisé encore, auxquelles venaient s’ajouter une maison de prostitution. Les itinéraires étaient surveillés par des patrouilles de police, sans que toutefois ils soient tout à fait sûrs. D’ailleurs les grands seigneurs qui les parcouraient se faisaient suivre de convois entiers de chars, dans lesquels ils dormaient sous la garde de leurs domestiques armés.

Le tourisme était florissant, au point que Plutarque ironisait sur tous les globe-trotters qui infestaient la ville. Comme celle des jeunes Anglais au dix-neuvième siècle, l’éducation d’un jeune Romain n’était pas complète avant qu’il n’eut fait son « grand tour », celui-ci se faisant surtout en Grèce en s’embarquant à Ostie ou à Pouzzoles, les deux grands ports de l’époque. Les plus pauvres prenaient un des nombreux cargos qui allaient embarquer de la marchandise en Orient, alors que pour les plus riches il y avait de grands navires naviguant à voile, mais jaugeant jusqu’à mille tonneaux, longs de cent cinquante mètres et possédant des cabines de luxe, tout cela étant digne des plus beaux bateaux de croisière de nos jours. Et pour couronner le tout, la piraterie avait complètement disparu sous la règne d’Auguste qui, pour en triompher, avait organisé deux grosses armadas permanentes de surveillance en Méditerranée, les navires pouvant ainsi naviguer de nuit, en longeant les côtes, mais par crainte des tempêtes. Il n’y avait pas d’horaires parce que tout dépendait des vents. La vitesse normale était de cinq à six nœuds à l’heure. D’Ostie à Alexandrie, il fallait environ dix jours. Enfin, il faut noter que le billet était plutôt bon marché et à la portée de nombreuses bourses.

Les équipages étaient bien entraînés et ressemblaient à ceux d’aujourd’hui, même si à l’époque nombre de marins avaient un penchant marqué pour les tavernes et les lieux de prostitution. Cela dit, les commandants étaient des spécialistes qui transformèrent petit à petit le métier de la navigation en une véritable science. Le navigateur grec Hippalus (1er siècle avant notre ère) découvrit la périodicité des moussons et les voyages d’Egypte en Inde, dont la durée atteignait six mois, commencèrent d’être faits d’une seule traite. Les premières cartes naquirent, et on construisit les premiers phares. Tout cela se fit rapidement, parce que les Romains n’avaient pas seulement la passion des armes et des lois, mais celle des sciences mécaniques. Ils n’ont jamais porté les sciences mathématiques à la même hauteur spéculative que les Grecs.

En revanche ils les ont appliquées avec bien plus de sens pratique. L’assèchement du lac Fucino (Abbruzzes) fut un authentique chef d’œuvre. Et les routes construites par les Latins restent, encore de nos jours, des modèles. Ce sont les Egyptiens qui ont découvert les principes de l’hydraulique, mais ce sont les Romains qui les ont appliqués en construisant des aqueducs et des égouts de proportions colossales. C’est à eux qu’on doit le jaillissement des fontaines de la Rome d’aujourd’hui. Et Frontin (vers 35-103), qui les a organisées, les a également décrites dans un manuel de haute valeur scientifique. Il a fait notamment un rapprochement très juste entre ces travaux d’utilité publique et la totale inutilité des Pyramides et de tant de constructions grecques. On voit briller en cela le génie romain, à la fois pratique, positif, tout au service de la société, et non pas à la remorque des caprices esthétiques individuels.

Il est difficile de dire jusqu’à quel point le développement économique de Rome et de son empire a été dû à l’initiative privée ou à l’Etat. Ce dernier était propriétaire du sous-sol, d’un vaste domaine, et sans doute aussi de quelques industries de guerre. Il garantissait le prix du blé par le système des amas et entreprenait directement les grands travaux publics pour remédier au chômage. Il usait également du Trésor comme d’une banque en prêtant aux particuliers, à un taux élevé, et sur de solides garanties. Mais il n’était pas très riche. Ses crédits sous Vespasien, qui les augmenta et les administra avec une grande rigueur, ne dépassaient pas cent milliards de lires, en provenance essentiellement des impôts.

On peut dire en gros que c’était un Etat plutôt libéral que socialiste, allant jusqu’à permettre à ses généraux de battre monnaie dans les provinces qu’ils gouvernaient. Le système monétaire complexe qui résulta de ce fait fut une aubaine pour les banquiers qui échafaudèrent là-dessus l’équivalent des livrets de caisse d’épargne, ou des traites, des chèques, des billets à ordre etc. Ils fondèrent des établissements spéciaux ayant des succursales et des correspondants dans le monde entier. La complexité de ce système rendit inévitable des booms et des crises comme il en arrive encore de nos jours. Par exemple la dépression de Wall-Street en 1929 trouve son précédent à Rome au moment où Auguste, revenant d’Egypte avec l’énorme trésor de ce pays en poche, le met en circulation pour ranimer le commerce qui languissait.

Cette politique inflationniste le ranima en effet, mais stimula aussi les prix qui s’élevèrent d’une manière incroyable, jusqu’à ce que Tibère interrompe brutalement cette spirale en faisant rentrer les devises en circulation. Ceux qui s’étaient endettés parce qu’ils comptaient sur la continuation de l’inflation se trouvèrent à court d’argent liquide et coururent le retirer des caisses d’épargne. Celle de Balbus et d’Ollius eut à faire face en une seule journée à trois cents millions d’obligations et dut fermer ses guichets. Les industries et les boutiques qui puisaient là ne purent payer leurs fournisseurs et durent fermer à leur tour. La panique s’étendit. Tous les gens coururent aux banques retirer leurs dépôts. Même la banque de Maximus et Vibon, pourtant a priori très solide, ne put satisfaire à toutes les demandes et demanda aide à celle de Pectius.

Du coup la nouvelle se répandit avec la rapidité de l’éclair, et ce furent alors les clients de Pectius qui se précipitèrent chez lui leur livret à la main pour s’opposer au sauvetage de ses deux collègues. La dépendance mutuelle des différentes économies provinciales et nationales au sein du vaste empire fut démontrée par l’assaut simultané des banques à Lyon, à Alexandrie, à Carthage, à Byzance. Il était clair qu’une vague de méfiance à Rome se répercutait immédiatement à l’extérieur. Comme en 1929, il y eut à l’époque de nombreuses faillites et suicides.  Beaucoup de petites propriétés trop obérées ne purent attendre la nouvelle récolte pour payer leurs dettes et durent être vendues ou, mieux, données pour une bouchée de pain au profit des vastes propriétés qui étaient en mesure de résister.

On vit refleurir les usuriers dont la diffusion des banques avait éclairci les rangs. Les prix s’écroulèrent de façon effrayante, et Tibère réalisa que la déflation n’est pas plus saine que l’inflation. Avec bien des soupirs, il distribua cent milliards aux banques pour les mettre en circulation avec mission de les prêter pendant cinq ans sans intérêts. Le fait que cette mesure suffit à ranimer l’économie, à dégeler le crédit et à redonner confiance nous montre à quel point les banques comptaient, c’est-à-dire à quel point le régime impérial romain était essentiellement capitaliste.

Michel Escatafal


La fin de la république et la jeunesse d’Octave

A part les intimes de la maison de César, personne ne connaissait Caïus Octave qui allait devenir quelques temps plus tard Auguste, et passer dans l’histoire comme le plus grand homme d’Etat de Rome, et surtout réaliser ce que César n’avait pu réaliser par la faute des Ides de Mars. La grand-mère d’Octave s’appelait Julie, la sœur de César, lequel était donc son oncle. Et comme ce dernier n’avait jamais eu eu de fils légitime, il s’était attaché à son neveu, le faisant grandir dans une discipline quasi spartiate. Ensuite, alors qu’il avait à peine dix-huit ans (né le 23 septembre 63 av. J.C.), César l’emmena en Espagne quand il y était allé (en 45 av.J.C.) pour battre les derniers bataillons de l’armée de Pompée. A cette occasion, le jeune Octave fit preuve d’une détermination et d’une force de volonté extraordinaires et, bien que souffrant constamment de colite, d’eczéma et même de bronchite, autant de maux qui l’obligèrent à vivre avec à ses côtés un médecin au cours des différentes batailles qu’il dut livrer, et à faire très attention à son hygiène de vie, ne buvant jamais d’alcool et mangeant comme un oiseau.

Comment pareil tempérament avait-il pu plaire à son oncle, d’autant que le contraste était assez saisissant, Octave ne faisant jamais un seul geste, même le plus ordinaire, sans qu’il eût pesé le pour et le contre, alors que César était avant tout un brillant improvisateur, casse-cou, avec l’esprit large et une générosité irréfléchie. Mais c’est peut-être aussi ce contraste qui permit à Octave d’être pris en sympathie par César, au point qu’après ses études ce dernier lui confia dès l’âge de dix-sept ans un petit commandement en Illyrie pour qu’il puisse s’entraîner à la fois à la guerre et au gouvernement. C’est d’ailleurs à cet endroit qu’un messager lui fit part de la mort de César et de son testament. Du coup il courut à Rome pour prendre contact avec Marc Antoine, malgré les réserves de sa mère qui se méfiait de lui, d’autant que Marc Antoine traitait Octave par le mépris, le qualifiant de « petit garçon ».

Mais « le petit garçon » ne se laissa pas démonter, et demanda paisiblement si l’argent que César avait laissé aux citoyens et aux soldats avait été effectivement distribué, ce à quoi Marc Antoine répondit qu’il y avait des choses plus urgentes à faire, ce qui incita Caïus Jules César Octave, son nouveau nom après son adoption par César (45 av. J.C.), a se faire prêter les fonds nécessaires par de riches amis de César pour les distribuer conformément aux volontés de ce dernier. Du coup les vétérans commencèrent à trouver beaucoup de qualités au jeune homme, ce qui eut le don d’irriter Marc Antoine, allant jusqu’à attribuer à Octave une tentative d’attentat. Celui-ci ayant demandé à Marc Antoine de lui fournir des preuves, ce qu’il fut évidemment incapable de faire, Octave décida de rejoindre immédiatement les deux légions qu’il avait rappelées d’Illyrie, les unit à celles des deux consuls Irtius et Pansa, et marcha avec eux contre Antoine. Les deux consuls moururent dans cette expédition, mais Octave allait non seulement sortir victorieux de cette bataille qui eut lieu près de Modène (21 avril 43 av. J.C.), mais aussi y gagner le soutien de Cicéron et du Sénat, qui ne se méfiaient pas d’un jeune homme de dix-huit ans, fut-il très brillant.

En revanche les aristocrates n’aimaient pas le despotisme d’Antoine qui, après s’être vu frustré de l’héritage de César, avait essayé de le récupérer par la force, pendant les quelques jours qu’il avait eu le pouvoir, pillant le trésor, occupant le palais de Pompée et se nommant gouverneur de la Gaule Cisalpine. De fait le Sénat se persuada très vite que le César mort serait remplacé par un autre bien pire, ce qui les décida à soutenir Octave, a priori trop jeune pour présenter un quelconque danger pour les institutions en place. Cicéron prêta son éloquence à cette lutte contre Marc Antoine, que l’on retrouve dans les Philippiques, attaquant Marc Antoine notamment sur sa vie privée dissolue, mais aussi sur son amoralité, le prenant uniquement pour un aristocrate ignorant qui n’avait pour lui que des prouesses militaires.. Du pain bénit pour le grand orateur !

La défaite de Modène, première fois que Marc Antoine était battu, obligea ce dernier à prendre la fuite. Et c’est ainsi que le « petit garçon » rentra à Rome à la tête de toutes les troupes stationnées en Italie, alla au Sénat, imposa sa propre nomination comme consul, l’annulation de l’amnistie accordée aux conspirateurs des Ides de Mars et leur condamnation à mort. Le Sénat était en train de s’apercevoir que le « petit garçon » avait vite grandi, ce qui incita les sénateurs à résister. Mais Octave n’était pas pour rien devenu le fils de César, ce qui signifie qu’il « savait y faire » comme disaient les vétérans qui avaient accompagné son oncle-père adoptif, et qui à présent le soutenaient. Et il allait le prouver en envoyant un messager de paix à Antoine pour établir avec lui un second triumvirat, Lépide (89-13 av. J.C.) le troisième triumvir ayant assuré la médiation. Le Sénat baissa la tête en méditant sur le fait que le successeur d’un dictateur fait toujours regretter son prédécesseur.

Et effectivement ce fut la grande vengeance qui commença, avec des patrouilles de soldats envoyées à toutes les portes de la ville. Trois cents sénateurs et deux mille fonctionnaires furent accusés de l’assassinat, soumis à un procès et exécutés, après séquestre de tous leurs biens. Vingt cinq mille drachmes, c’est-à-dire une somme considérable, étaient le prix de la tête de quiconque s’enfuyait.  Mais nombre de ces aristocrates préférèrent  se donner la mort, comme le tribun Salluste qui donna un banquet au cours duquel il but un poison, et sa dernière volonté fut que le banquet continuât en présence de son cadavre, ce qui lui fut accordé. Fulvia, la femme de Marc Antoine, fit pendre devant la porte de sa maison Rufus, qui était innocent, uniquement parce qu’il n’avait pas voulu lui vendre cette maison. Son mari ne put l’en empêcher, parce qu’à ce moment il couchait avec la femme de Coponius, ce qui valut à celui-là d’avoir la vie sauve.

Mais la victime la plus convoitée pour Marc Antoine fut Cicéron, cible principale d’Antoine, non seulement parce qu’il n’avait pas digéré les Philippiques du grand avocat, mais aussi parce qu’il avait à venger Clodius, dont il avait épousé la veuve, et Lentulus, que Cicéron avait fait mettre à mort sur une galère à l’époque de Catilina, et dont Antoine était le beau-fils. Celui que l’on appelait « le Père de la patrie » avait tenté de s’enfuir en s’embarquant à Antium, mais il souffrait du mal de mer….ce qui lui parut pire que la mort et le contraignit à débarquer à Formies, où les patrouilles d’Antoine fondirent sur lui. Cicéron comprenant l’inanité de toute résistance offrit docilement son cou aux soldats.  Nous étions le 7 décembre 43 av. J.C. Sa tête coupée ainsi que sa main droite furent apportées aux triumvirs, mais si Antoine exulta, Octave s’indigna ou du moins fit semblant, d’autant qu’il n’avait aucune sympathie pour Cicéron. Celui-ci en effet avait certes loué César au cours de sa vie, mais s’était allié à ses assassins. Et puis son attitude envers lui, Octave, était pour le moins ambigüe, le couvrant parfois d’éloges (« la valeur n’attend pas le nombre des années »), mais parlant de lui comme quelqu’un qu’il fallait supprimer, et avec Cicéron l’interprétation de ce double-sens n’était pas difficile à comprendre.

Cicéron éliminé, restaient à châtier les deux principaux coupables de la mort de César, Brutus et Cassius. Respectivement gouverneurs de la Macédoine et de la Syrie, ils avaient uni leurs forces et constitué la dernière armée républicaine, une armée qui avait pillé la Palestine, la Cilicie, la Thrace dépouillant et réduisant à l’esclavage  des populations entières de Juifs qui ne pouvaient pas payer les contributions imposées. Cela explique pourquoi les armées de d’Octave et de Marc Antoine furent accueillies en libératrices. La rencontre eut lieu à Philippes (42 av. J.C.). Brutus enfonça les lignes d’Octave, mais Antoine enfonça celles de Cassius qui se fit tuer par son ordonnance. Octave pour sa part était au lit en proie à une des ses grippes habituelles. Antoine attendit sa guérison pour se jeter avec lui à la poursuite de Brutus. Quand celui-ci vit ses hommes en déroute, il se jeta sur l’épée d’un ami et fut transpercé. Antoine chercha son cadavre qu’il couvrit pieusement de sa tunique de pourpre…parce qu’il se rappelait que Brutus n’avait posé qu’une condition à sa participation au complot contre César, à savoir qu’on épargnât Antoine.

Philippes marqua la fin à la fois de la république et des plus beaux noms de l’aristocratie qui la soutenait. Ceux qui n’avaient pas trouvé la mort sur le champ de bataille la cherchèrent dans le suicide, ciomme le fils d’Hortensius ou celui de Caton. C’était tout ce qui restait de mieux de l’ancien patriciat romain, et force était de reconnaître qu’ils se comportèrent jusqu’à la fin avec courage. Ceux qui étaient restés chez eux étaient les embusqués et les courtisans véreux, gens tout à fait disposés, pour ne pas se donner de peine ou encourir de risques, à tout accepter, y compris le partage que les vainqueurs firent entre eux du grand empire. Octave garda l’Europe, Lepide prit l’Afrique et Antoine choisit l’Egypte, la Grèce et le Moyen-Orient. Un arrangement qui ne pouvait être que provisoire, chacun, sauf Lepide qui se contentait de sa part, espérant supprimer tôt ou tard les deux autres.

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Les ides de Mars : « Tu quoque, filii mii »

Après son retour à Rome, César fut obligé de rétablir l’ordre un peu partout, mais sans faire de massacres comme Marius s’était cru obligé d’en faire quelques temps auparavant. Non, César n’aimait pas le sang versé pour obtenir ce qu’il voulait. Et ce qu’il voulait en premier, c’était rétablir les approvisionnements de blé en provenance d’Espagne, où le fils de Pompée avait organisé une autre armée. Il voulait aussi mettre fin au chaos qui s’étendait sous l’impulsion de gens comme Dolabella, le gendre de Cicéron, ou encore Caelius, sans oublier Milon revenu de Marseille, confiant cette tâche à Marc Antoine, lequel y réussit assez bien, mais au prix d’une grande violence avec un millier de Romains égorgés sur le Forum. Bref, la situation était partout difficile, mais César décida en premier de partir en Afrique en embarquant sur ses navires ses vieux soldats, prêts comme d’habitude à mourir pour leur général. Il arriva à Thapsus (Tunisie) en avril 46 av. J.C., où l’attendaient quatre vingt mille hommes sous le commandement de Caton, Metellus, Scipion, mais aussi son ancien lieutenant Labienus, redoutable combattant, et Juba, roi de Numidie.

Comme d’habitude, César allait devoir se battre à un contre trois, et une fois de plus, après un revers essuyé dans la première rencontre, il finit par remporter la victoire dans la bataille décisive (6 février 46 av. J.C.), après des combats extrêmement meurtriers. Ils le furent d’autant plus que les soldats de César ne respectèrent pas ses ordres jusqu’au bout, en massacrant les prisonniers, alors que la quasi-totalité de leurs chefs furent tués (Scipion)  ou se suicidèrent (Juba, Caton).  Ensuite, après une brève halte à Rome, César partit donner le coup de grâce à la dernière armée de Pompée, celle d’Espagne, qu’il vainquit à Munda (17 mars 45 av. J.C.). Cette fois, ayant vu le Sénat lui accorder le titre de dictateur à vie,  il allait pouvoir enfin se consacrer à réorganiser l’Etat, œuvre colossale faute d’avoir avec lui une vraie classe dirigeante, et faute aussi d’avoir pu convaincre ses anciens adversaires aristocrates, les plus compétents, de lui apporter son soutien. Ces derniers, en effet, continuaient de lui reprocher son projet de mariage avec Cléopâtre, complété par le transfert de la capitale à Alexandrie, même si ce n’était plus du tout d’actualité.

Résultat, César dut composer avec ses seuls amis (Balbo, Oppius) ou supposés tels comme Marc Antoine ou encore Dolabella, qui s’était rallié à lui en espérant pouvoir ainsi annuler ses nombreuses dettes. Cela dit, il avait l’Assemblée de son côté, et il réduisit le Sénat au rôle de simple corps consultatif en portant le nombre de sénateurs de six cents à neufs cents, grâce à l’apport de bourgeois de Rome, mais aussi de vieux officiers celtes, dont certains étaient fils d’esclaves. En faisant cela, il concrétisait son vieux projet d’accorder les droits de citoyen à la Gaule Cispadane (Sud du Pô), que le Sénat n’avait jamais voulu entériner. En fait César, qui avait le sens de l’Etat, savait bien que c’était en province (paysans sortis de la paysannerie ou petits bourgeois)) qu’il trouverait les bons éléments pour réformer la bureaucratie et l’armée, et non à Rome.  Ensuite il se mit en tête de réaliser la grande réforme agraire projetée par les Gracques un siècle plus tôt…pour leur plus grand malheur.

Pour réussir dans son entreprise, il fit appel aux grands capitalistes (Balbo, Atticus) qui devinrent ses banquiers et ses conseillers, et déploya la même énergie dans cette besogne titanesque que celle qui lui avait valu tellement de triomphes avec son armée, s’attachant à recruter partout des gens compétents, et évitant tout gaspillage. Son but, c’était le plein emploi de la main d’œuvre à sa disposition, seul moyen de faire avancer les choses et de rendre meilleure la vie à Rome et en province. Bien entendu, tout cela ne se fit pas sans opposition, mais jamais César ne dévia de son but faisant fi notamment des commérages que Calpurnia, son épouse, lui rapportait. A ce propos, on notera que Calpurnia avait repris la vie commune avec lui, après l’épisode avec Cléopâtre, au point que le couple ne s’était jamais aussi bien entendu. Bref, César était devenu un autre homme, y compris avec ses ennemis, lesquels bénéficièrent de son pardon, même après l’avoir offensé, y compris ceux qui l’avaient trahi ou le trahissaient encore.

Quand il apprit que Sextus, fils de Pompée, se préparait à venger son père en Espagne, César lui envoya ses neveux, Brutus et Cassius, qu’il avait nommés gouverneur de province. Il n’imaginait pas que l’on put comploter autour de lui ou dans son dos, parce qu’il pensait qu’aucun de ses ennemis n’était assez courageux pour oser attenter à sa vie. Il avait tort ! Mais de tout cela il n’avait cure, car son désir était aussi d’étendre l’empire (qui ne disait pas encore son nom) à la Germanie et à la Scythie (Ukraine, Kazakhstan), tout en poursuivant son vieux rêve d’avoir une classe moyenne provinciale vigoureuse et mieux en accord avec les moeurs anciennes de Rome.

En février 44 av. J.C., il rédigeait déjà des plans pour ces campagnes, quand Cassius se mit à la tête d’une conspiration dans laquelle il s’efforça d’attirer Brutus, que César continuait d’aimer comme un fils…qu’il était très certainement. Le complot se parait d’idéaux plus nobles les uns que les autres, notamment vouloir la mort d’un tyran aspirant à une couronne royale qu’il partagerait avec Cléopâtre, dont l’héritier serait son bâtard Césarion. On lui reprochait également d’avoir voulu imposer son visage sur les nouvelles monnaies romaines, et surtout de vouloir détruire la liberté à Rome à son seul profit. Tels furent les arguments utilisés par ce Cassius, que Plutarque décrivait comme « pâle et maigre », pour convaincre Brutus.  Celui-ci en fait n’aimait pas César, reprochant à sa mère, Servilie,  d’en avoir fait un bâtard, parce qu’il imaginait que César était son père. A la vérité tout cela n’était qu’hypothèses, d’autant que Brutus ne se confiait pas

Ce que nous savons en revanche, c’est que Brutus était très cultivé, parlant grec et maniant avec art la philosophie. Il avait gouverné avec honnêteté la Gaule Cisalpine que César lui avait confiée. On sait aussi qu’il avait épousé en secondes noces Porcia, sa cousine, fille de son oncle Caton, qui allait avoir sur lui une influence exagérée au yeux de Servilie. Enfin, comme il avait écrit un livre intitulé La Vertu, perdu si l’on en croit Montaigne, mais dont Quintilien parle en bien, certains ont prétendu qu’il aurait dit : « Nos anciens nous ont appris qu’on ne doit pas supporter un tyran, même si c’est un père ». Bref, Brutus était « mûr »  pour commettre le crime que lui préparait Cassius depuis début mars, sous le prétexte que le lieutenant de César, Lucius Cotta, proposerait le jour des ides de Mars (le 15) à l’Assemblée de proclamer roi le dictateur, parce que la Sibylle avait prévu que seul un roi pourrait battre les Parthes, contre lesquels on préparait une expédition. Si la Sibylle le disait…

Cassius avait pour alliée Porcia, au courant des conversations avec Brutus, et pour montrer qu’elle saurait garder le secret n’hésita pas à s’enfoncer un poignard dans la cuisse. Cela finit de convaincre Brutus d’accepter d’utiliser le poignard vis-à-vis de César, avant qu’il ne soit trop tard, Brutus ne voulant pas paraître inférieur à sa femme.  Nous étions à la veille des ides et, chose curieuse, César dînant en compagnie de quelques amis avait proposé comme thème de la conversation la mort que chacun préfèrerait. Tout le monde donna son avis, et César se prononça pour une fin rapide et violente. Le lendemain matin, Calpurnia lui dit qu’elle l’avait vu en rêve couvert de sang, et le supplia de ne pas aller au Sénat. Mais un faux ami comploteur vint au contraire lui demander de s’y rendre, manquant de peu un autre ami, fidèle celui-là, qui venait l’informer du complot. Pendant qu’il s’acheminait vers le Sénat, un voyant lui cria de se méfier des ides de Mars, ce à quoi César répondit : « Nous y sommes déjà ». Enfin, tandis qu’il pénétrait dans la salle, on lui remit  un papyrus roulé, qu’il n’ouvrit pas, et qu’il tenait encore dans la main une fois mort, contenant une dénonciation détaillée.

A peine arrivé dans la salle, les conjurés fondirent sur César avec le poignard prêt à frapper. Le seul qui aurait pu le défendre, Marc Antoine, avait été retenu à dessein dans l’antichambre par Trébonius. César se voyant pris de partout essaya de se protéger avec son bras, mais il n’insista pas dès qu’il vit Brutus parmi les assassins, et c’est sans doute à ce moment là qu’il s’écria effectivement : « Tu quoque, filii mii », qui se traduit par « Toi aussi mon fils ! », comme l’a raconté Suétone. Ensuite il s’écroula au pied de la statue de Pompée, qu’il avait lui-même fait installer, et devant laquelle il avait coutume de s’incliner en passant devant. César ne reçut qu’un coup, celui de Brutus, qui glaça d’épouvante tous ceux qui assistaient à la scène y compris les assaillants, alors que Brutus agitant son poignard ensanglanté lança un hourrah tonitruant à Cicéron, qui s’en serait bien passé, l’appelant «  Père de la patrie », et l’invitant à faire un discours, ce que le grand avocat ne fit pas…peut-être pour la seule fois de sa vie.

Sur ces entrefaites Marc Antoine arriva et vit le cadavre à terre, mais contrairement à ce que l’on aurait pu penser, il n’éclata pas de rage, se contentant de garder le silence avant de s’éloigner. En revanche, dès la nouvelle connue, la foule commençait à s’agiter, ce qui incita les insurgés à se présenter devant elle, l’un d’eux expliquant que cet assassinat était une grande victoire pour la liberté, ce que les Romains de plus en plus nombreux à accourir sur les lieux n’acceptèrent pas. Du coup les assassins se retirèrent, puis se barricadèrent au Capitole, envoyant un message à Marc Antoine pour qu’il les aide à sortir de là indemnes. Mais ce dernier ne vint que le lendemain, alors que Brutus et Cassius essayaient en vain de nouveau de convaincre la foule du bien-fondé de l’acte qui venait d’être commis. En revanche Marc Antoine, considéré à tort comme le « fidèle entre tous », sut trouver habilement les mots pour demander à la foule de se retirer en ordre, en promettant le châtiment des coupables.

Ensuite il partit retrouver Calpurnia, anéantie de douleur, et se fit donner le testament de César. Il remit, selon l’usage, ce testament aux Vestales, sans l’ouvrir tellement il était sûr d’être désigné comme héritier. Ensuite il fit appeler secrètement les troupes disposées en dehors de la ville, et revint au Sénat pour prononcer un discours qui, en fait, était un programme de gouvernement. Le roi est mort, vive le roi ! Il approuva sans discuter la proposition d’amnistie générale faite par Cicéron…à condition que le Sénat ratifiât tous les projets laissés en suspens par  César. Plus curieux, il promit à Cassius et  à Brutus, les « régicides », des postes de gouverneurs qui leur permettraient de s’éloigner de Rome. Et ce soir-là il les retint à dîner chez lui.

Le 18, c’est lui, Marc Antoine, qui fut chargé de prononcer l’éloge funèbre de César pour ses funérailles, qui furent d’une solennité jamais atteinte  jusque-là à Rome. Même la communauté israélite, reconnaissante à César de la manière amicale dont il l’avait traitée, suivit le cercueil avec ses vétérans en chantant des cantiques. Les soldats jetèrent sur le bûcher leurs armes et les gladiateurs leur costume. Toute la nuit, la quasi-totalité des citoyens se recueillit autour du cercueil. Le lendemain, Marc Antoine se fit remettre le testament par les Vestales et en donna publiquement lecture, et là, première surprise, César laissait quelque chose de sa fortune privée, qui représentait environ cent millions de sesterces, une somme considérable, à chaque citoyen romain. Ensuite il léguait ses magnifiques jardins privés à la municipalité pour en faire un parc public. Le reste enfin devait être partagé entre ses trois petits-neveux, dont l’un fera parler de lui un peu plus tard, un certain Caïus Octavius, qui sera le premier empereur romain, sous le nom d’Octave Auguste. En revanche, le « fidèle entre tous », qui deux jours après l’assassinat de son chef avait invité à dîner ses assassins, était le grand oublié de ce document, ce qui n’était que justice compte tenu de son étrange fidélité.

Michel Escatafal


« Alea jacta est » (Rubicon)– « Veni, vidi, vici » (Zéla)

Parfois l’histoire permet à un endroit, que rien ne prédestinait à cet honneur, de figurer à jamais dans la postérité parce qu’il fut un moment clé dans la vie d’une ville, d’un pays ou d’un empire. Et ce fut le cas de Pharsale, de Zéla (aujourd’hui Zile en Turquie) et plus encore d’un petit fleuve, près de Rimini, qui marquait la frontière séparant la Gaule Cisalpine, où le proconsul avait le droit de faire séjourner ses soldats, et l’Italie proprement dite où la loi interdisait de les conduire. Ce cours d’eau allait s’avérer tellement stratégique, que c’est à partir de là que commença réellement l’empire le plus accompli de l’Antiquité.

Après la conquête de la Gaule, le souci de César fut d’abord d’éviter la lutte entre Romains, et pour cela il avait accepté toutes les décisions de Pompée et du Sénat qui, en réalité, ne faisait plus qu’un. Tout d’abord il consentit à envoyer une de ses maigres légions en Orient pour y venger Crassus. Ensuite il accepta d’en restituer une autre à Pompée, pour service rendu lors des opérations en Gaule. Tout cela évidemment pour avoir le droit de se présenter au consulat…ce qui s’avéra insuffisant pour le Sénat qui émit un refus catégorique. Du coup César était pris au piège, puisqu’il n’avait le choix qu’entre congédier son armée ou être déclaré ennemi public numéro un. Ne voulant faire aucun choix de cette nature, il demanda  qu’on lui prolonge sa charge de gouverneur de la Gaule, allant jusqu’à proposer de licencier huit de ses dix légions. Pompée et Cicéron acceptèrent, mais pas le consul Lentulus (49 av. J.C.).

Par ailleurs Caton et Marcellus demandèrent qu’on confère tous pouvoirs à Pompée pour empêcher « qu’un préjudice fut causé à l’Etat ». En clair on instituait l’application de la loi martiale si César ne se soumettait pas. Cela obligea ce dernier à réunir la treizième légion, sa favorite, composée de professionnels de la guerre qui l’avaient suivi partout, et qui avaient pour seule patrie leur général, César. Ils étaient tellement dévoués à leur chef qu’ils versèrent leurs économies dans les caisses de la légion…parce que César était dans l’incapacité de payer leur solde. Tous acceptèrent le sacrifice, sauf un, Titus Labienus (100-45 av. J.C.), sans doute le plus brillant de tous, qui préféra se ranger du côté de Pompée. Une fois le déserteur parti, César décida (le 11 janvier de l’an 49 av. J.C.) de passer le Rubicon avec cette légion de six mille hommes, pour affronter les soixante mille hommes que Pompée avait déjà rassemblés. Ensuite la douzième le rejoignit à Picenum et la huitième à Cofrinius, avant que César ne décide d’en constituer trois autres avec des volontaires régionaux prêts à se dévouer pour le neveu de Marius, dont ils avaient un souvenir ému.

« Les villes s’ouvrent devant lui et le saluent comme un dieu » écrivait Cicéron, qui commençait à regretter d’avoir fait le choix des conservateurs, lesquels  manifestement n’avaient pas les faveurs du peuple. En outre, avec sa malice habituelle, Jules César faisait semblant de continuer  à chercher un compromis avec ses adversaires, allant jusqu’à écrire à Lentulus pour lui exposer les désastres que subiraient Rome en cas de guerre civile.  Il fit même savoir à Cicéron et à Pompée qu’il était prêt à se retirer de la vie publique si on lui garantissait sa sécurité. Comme il n’imaginait pas qu’on pût le croire, il continuait d’avancer en direction de Pompée, qui lui-même poursuivait sa marche à l’avant…vers le Sud, accompagné de ses amis conservateurs avec femmes, enfants et serviteurs, tout ce joli monde ayant abandonné Rome. Cela dit, pour aussi étonnant que cela puisse paraître, Pompée n’eut jamais l’idée de s’arrêter pour affronter son rival, alors que celui-ci disposait de troupes infiniment inférieures aux siennes.

Pendant ce temps César entra à Rome, sans ses troupes pour respecter le règlement, et demanda le titre de dictateur, ce qui lui fut refusé par le Sénat, Lucius Metellus lui refusant de son côté de pouvoir disposer du trésor. Devant tous ces refus César se fit menaçant, et enfin on l’autorisa à disposer du Trésor, auquel il ajouta le butin qui lui restait de ses dernières campagnes. Voyant cela, les conservateurs décidèrent de constituer trois armées, une pour Pompée en Albanie, l’autre pour Caton en Sicile et la dernière en Espagne, avec des légats de Pompée,  pour empêcher tout ravitaillement en blé à destination de l’Italie. La situation de César n’était guère brillante, et elle aurait été désespérée pour tout autre que lui, dont la première décision fut de partir en Espagne pour que les livraisons de blé puissent reprendre. Toutefois cela ne se fit pas sans mal puisqu’il fallut un coup de génie de César, consistant à faire détourner un fleuve pour assiéger ses ennemis, ce qui les obligea à capituler. Le peuple délivré de la disette l’acclama, et le Sénat lui donna le titre de dictateur…que César refusa, se contentant de celui de consul que lui conférèrent les électeurs.

Après avoir remis de l’ordre dans les affaires de l’Etat, sans effusion de sang, César s’embarqua avec vingt mille hommes à Brindisi à destination de l’Albanie, où Pompée pétrifié vit arriver contre toute attente cette troupe en plein hiver. Il le fut tellement qu’il n’attaqua pas César qui, pourtant, dut  faire face à une tempête qui anéantit une partie de ses maigres troupes comparées à celles de Pompée. Problème pour ce dernier, César était un génie militaire alors que lui était bien incapable de prendre la moindre décision sans consulter longuement les gens qui l’entouraient…et qui n’étaient en rien des génies. Résultat, après que César eut amené ses troupes en Thessalie, renforcées par l’apport de celles d’un de ses meilleurs lieutenants, Marc-Antoine, afin qu’elles se refassent une santé dans ce grenier à blé, Pompée décida de rejoindre César dans la plaine de Pharsale  pour lui donner le coup de grâce. Pompée était d’autant plus sûr de sa force qu’il disposait de cinquante mille fantassins et sept mille cavaliers, alors que César avait tout juste à sa disposition vingt deux mille fantassins et à peine mille cavaliers.

En fait Pharsale (6 juin 48 av. J.C.) fut le chef d’œuvre de César, comme Cannes en Apulie (216 av. J.C.) fut celui d’Annibal, au point qu’il remporta une victoire écrasante en ne perdant que deux cents hommes. En revanche l’armée de Pompée  eut quinze mille tués, vingt mille autres étant faits prisonniers. Et comble du destin, ce fut César qui consomma le repas qu’avaient préparé les cuisiniers de Pompée pour fêter son triomphe. Pendant ce temps, ce même Pompée s’enfuyait vers Larissa avec ses aristocrates fainéants, au nombre desquels se trouvait un certain Brutus, fils de l’ancienne maîtresse de César, Servilie, demi-sœur de Caton, et sans doute aussi son fils à lui. Fermons la parenthèse pour dire que Pompée rejoignit sa femme à Mytilène, et s’embarqua ensuite pour l’Afrique afin de se mettre à la tête de la dernière armée sénatoriale, celle que Caton et Labienus avaient organisé à Utique. Le navire jeta l’ancre en Egypte, état vassal de Rome, où le pouvoir réel était aux mains non point du jeune roi Ptolémée XII, mais d’un vizir (sorte de Premier ministre)  nommé Pothin, lequel pour s’attirer les bonnes grâces du vainqueur de Pharsale, décida d’assassiner Pompée et de présenter sa tête à son vainqueur. Ce spectacle horrifia César qui n’aimait pas le sang, y compris celui de ses ennemis.

César ne rentra pas à Rome tout de suite, voulant mettre de l’ordre dans un pays dont les affaires marchaient très mal depuis longtemps. D’abord il faut savoir qu’après la mort de son père, Ptolémée aurait dû partager le trône avec sa sœur, une certaine Cléopâtre, après l’avoir épousée, ce qui était une sorte de coutume dans le pays. Mais quand César arriva en Egypte, Cléopâtre était absente parce que Pothin l’avait faite enfermer. César la fit appeler en cachette, et elle rejoignit le grand homme cachée sous les couvertures d’un lit confié à un serviteur (Apollodore) pour être porté au palais royal. César la trouva au moment de se coucher, et on devine aisément ce qu’un impénitent homme à femmes comme lui pensa de la situation, d’autant que sans être très belle elle était néanmoins très séduisante dans sa robe de voile mauve fendue jusqu’à la cuisse, avec en plus une voix mélodieuse qui ajoutait à son charme, mais qui contrastait avec son manque de pudeur et son caractère avide et calculateur.

Le lendemain de cette rencontre, César remit d’accord le frère et la sœur et, pour avoir les mains libres et donner le pouvoir à Cléopâtre, César décida de supprimer Pothin au prétexte qu’il tramait un complot contre lui, ce qui n’était sans doute pas faux.  Mais le peuple d’Alexandrie ne l’entendait pas de cette oreille et se révolta contre César, qui dut envoyer un messager en Asie Mineure pour demander des renforts. En attendant que ceux-ci arrivent, il fit brûler la flotte pour ne pas qu’elle tombe aux mains de ses ennemis, un incendie qui ne fut pas sans conséquence puisqu’il se propagea jusqu’à la grande bibliothèque. Ensuite César, emmenant avec lui Cléopâtre, s’empara de l’îlot de Pharos pour y attendre les renforts qui devaient arriver par la mer. En revanche, croyant César perdu, Ptolémée en profita pour s’unir aux rebelles, afin de récupérer son trône. Hélas pour lui, dès l’arrivée des renforts, César mit les Egyptiens en déroute et rétablit Cléopâtre sur le trône.

César resta neuf mois en Egypte avec Cléopâtre, le temps pour cette dernière de mettre au monde le petit Césarion. César en fait était très amoureux, au point de rester sourd aux appels de Rome, où Milon et ses troupes, revenus de Marseille, mettaient au supplice les habitants de la ville. Et il fallut une révolte de ses soldats pour que César renonce à son projet d’épouser Cléopâtre, et de rester en Egypte comme roi de la Méditerranée. César comprit en effet qu’il faisait fausse route avec ce projet quelque peu loufoque, et se replaça à la tête de ses troupes dans le Pont ( Asie Mineure) où, à Zéla, il remporta une victoire foudroyante sur Pharnacète, le fils rebelle de Mithridate (47 av. J.C.). A cette occasion il aurait prononcé cette phrase restée célèbre : « Veni, vidi, vici » que l’on peut traduire : « Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu ».

A la suite de ce succès, César s’embarqua pour Tarente où l’attendaient certains de ses adversaires conservateurs, dont Cicéron, à qui il pardonna tout, au point qu’ils ne s’offusquèrent pas d’avoir dû patienter aussi longtemps pour que Rome retrouve enfin la paix et la sécurité, et qu’il revienne en plus avec une femme étrangère, saupoudrée de cosmétiques de toutes sortes, flanquée d’une esclave portant Césarion. Chose curieuse et indice des mœurs de l’époque, Calpurnia, l’épouse de César, ne broncha pas à la vue de ce singulier convoi arrivant à Rome…parce qu’elle était habituée aux infidélités de son mari. En revanche, la légende dit qu’elle fut la seule à s’apercevoir que Cléopâtre avait le nez un peu trop long, ce qui dut la consoler quelque peu.

Michel Escatafal


César conquiert la Gaule

Lorsque César arriva en Gaule en 58 av. J.C., les Romains ne connaissaient de ce qui est la France aujourd’hui que les provinces méridionales qui leur servait de passage avec l’Espagne. En revanche ils ignoraient tout des terres qui se trouvaient au nord. Ce pays qu’ils appelaient Gallia n’était en aucun cas une nation, avec des tribus de race celtique éparpillées dans diverses régions qui passaient leur temps à guerroyer les unes contre les autres. C’est d’ailleurs ce qui incita César à croire que pour dominer le pays et ces tribus il suffisait de les laisser s’entretuer, ou plutôt de faire en sorte que la classe noble ou les chevaliers de chaque tribu continuent à s’opposer à celle des autres. Les chevaliers en effet avaient le monopole de l’armée, comme les druides avaient celui de la religion, alors que le peuple avait surtout celui de la faim et de la peur. 

En fait le seul danger pour César, le jour où il passerait à l’offensive, résidait dans une entente spirituelle organisé par les différents druides, les seuls à pouvoir réaliser une sorte d’union sacrée contre l’ennemi. Il fallait donc faire en sorte qu’ils ne réalisent pas cette unité nationale. Cela étant César avait beaucoup de sympathie pour les Gaulois, car c’était un Gaulois qui avait été son premier précepteur, et il en avait conservé de bons souvenirs. Ensuite les Gaulois étaient frères de sang des Celtes de la Lombardie et du Piémont que Rome avait déjà soumis, et qui constituaient ses meilleurs fantassins. Du coup, s’il réussissait à soumettre tous les autres, il y trouverait une ressource inépuisable de soldats de valeur.

Toutefois César n’avait pas les forces nécessaires pour une conquête de cette envergure, la Gaule étant un immense territoire, car on ne lui avait donné que trente mille hommes. Et au moment où il en prit le commandement quatre cent mille Helvètes déferlaient sur la Narbonnaise, mais aussi cent cinquante mille Germains traversaient le Rhin pour venir renforcer dans les Flandres leur confrère Arioviste, qui s’y était établi treize ans auparavant. De fait, toute la Gaule effrayée demande aide et protection à César, lequel sans rien demander au Sénat enrôla quatre autres légions pour combattre Arioviste, qui refusait de discuter un arrangement avec lui, mais aussi pour faire la guerre aux Helvètes. Ce furent deux campagnes dignes du meilleur Annibal, celui de Cannes. Les Helvètes malgré leur énorme supériorité numérique furent vaincus, et n’eurent d’autre ressource qu’accepter la paix en devenant vassaux de Rome, et les Germains furent anéantis dans la région d’Ostheim. Pour l’histoire elle fut appelée la bataille de l’Oschsenfeld (58 av. J.C.).

Profitant de ces succès, César allait proposer aux Gaulois de s’unir sous son commandement. Hélas pour lui, on pouvait tout demander aux Gaulois sauf de s’unir y compris entre eux. Alors à plus forte raison avec les Romains… De nombreuses tribus se révoltèrent et appelèrent au secours les Belges. César les battit, ce qui lui permit d’annoncer à Rome que la Gaule était soumise…ce qui était largement prématuré. Il n’empêche, sentant que ses ennemis de l’intérieur s’apprêtaient à lui jouer un mauvais tour, il décida de rentrer en Italie pour y rencontrer à Lucques Pompée et Crassus sous le prétexte d’affermir le triumvirat. Il faut savoir que César n’étant plus consul, Rome était en proie à une agitation fomentée par des gens comme Caton, petit-fils de l’autre, chef des aristocrates, réactionnaire obtus mais empreint d’honnêteté, ce qui était une qualité extrêmement rare chez ses amis, et qui l’empêcha d’arriver à une charge plus élevée que préteur.

Celui qui était le maître de Rome depuis le départ de César était en fait un certain Clodius, grand démagogue mais mauvais politicien. Par exemple, il poursuivit de sa haine Cicéron, le contraignant à l’exil en Grèce, et allant jusqu’à lui confisquer son patrimoine. Cela déclencha un conflit entre Clodius et les deux triumvirs César et Pompée, lesquels provoquèrent le retour de Cicéron, mais aussi une forme de guerre des gangs entre des hors-la-loi recrutés, d’une part par Pompée, et d’autre part par Clodius. Cicéron, trop heureux de son retour à Rome, se fit alors l’avocat des triumvirs, et permit à César d’obtenir de nouveaux fonds pour ses troupes en Gaule. Mais c’était sans compter sur le retour de Caton (57 av. J.C.), parti auparavant à Chypre, et qui retrouvant ses prérogatives sur les conservateurs reprit la lutte contre les triumvirs.

On comprend pourquoi les triumvirs se sont retrouvés pour sauver l’essentiel pour eux, à savoir se présenter au consulat pour Crassus et Pompée, ce qui leur permettrait dès l’élection terminée de confirmer César dans sa charge de gouverneur de la Gaule. Ensuite leur consulat fini, Crassus aurait la Syrie, Pompée l’Espagne, et César la Gaule, ce qui signifiait qu’à eux trois ils seraient maîtres de la totalité de l’armée. Le plan s’effectua à la perfection, à la fois grâce aux richesses de Crassus et Pompée, et à la contribution de César grâce à la Gaule, ce qui leur permit d’acheter la majorité au Sénat. Du coup César put repartir en Gaule pour massacrer les Germains qui essayaient de nouveau d’y rentrer, allant ensuite jusqu’en Angleterre à deux reprises (55-54 av. J.C.), poussant jusqu’à la Tamise la deuxième fois.

Mais la révolte grondait  à nouveau en Gaule, et César  fut contraint de retrouver le continent plus tôt qu’il ne l’avait prévu, afin de mettre en déroute les Eburons qui avaient pris l’initiative de la révolte (54 av. J.C.), puis après avoir laissé la plus grosse partie de son armée pour les surveiller, il regagna la Lombardie avec seulement une petite escorte. Mais à peine arrivé César apprit que la Gaule unie, une première dans leur histoire, s’était rangée sous les ordres de Vercingétorix, guerrier d’Auvergne, fils de Celtillos qui avait aspiré à devenir roi de toute la Gaule, ce qui lui avait coûté la vie. César connaissait Vercingétorix qui était un compagnon de tente, et il avait appris à apprécier ses qualités de soldat, mais aussi son ambition de réaliser le vieux rêve de son père.

Pour cela il fallait absolument que Vercingétorix obtienne le concours des druides, et il l’obtint, ce qui lui donnait l’appui religieux, seul moyen d’espérer voir les Gaulois s’unir au moins temporairement pour chasser l’envahisseur. En outre Vercingétorix avait bien choisi son moment pour livrer son offensive, avec une puissante armée entre César et ses maigres troupes au Sud et le gros des légions stationnées au Nord. Apparemment la situation ne pouvait être pire pour le génial capitaine romain qui allait quand même se décider à livrer bataille à un contre dix, après avoir traversé les Cévennes enneigées. Il mit en déroute les Avares et les Cénabes, puis se retrouva devant Gergovie, mais dut reculer sous les assauts des Eduens qu’il avait considérés comme ses plus proches alliés, et qui cette fois l’abandonnaient. Tout autre que César aurait essayé d’amorcer une sorte de repli stratégique face à des forces aussi importantes face à lui. Mais lui joua le tout pour le tout, en marchant sur Alésia pour assiéger Vercingétorix qui avait amassé ses troupes à cet endroit.

Aussitôt les Gaulois accoururent pour délivrer leur chef. Ils étaient au nombre de deux cent cinquante mille, à comparer aux quatre maigres légions romaines, ce qui ne fit pas fuir César pour autant, puisqu’il décida de dresser deux tranchées. La première fut installée dans la direction d’Alesia, et l’autre en face des forces qui venaient au secours de la ville. C’est entre ces deux minuscules bastions qu’il retrancha ses soldats après avoir rassemblé le peu de munitions et de vivres qu’il lui restait. Après à peine une semaine de résistance sur les deux fronts, les Romains se trouvèrent réduits à la famine. Heureusement pour eux, l’éternelle anarchie qui caractérisait les Gaulois avait repris le dessus et ils commencèrent à se retirer en désordre. C’est ce qui sauva César, qui racontera plus tard que si les Gaulois avaient tenu un jour de plus, ils seraient sortis vainqueurs de ces combats.

Voyant la situation lui échapper, Vercingétorix sortit de la ville pour demander grâce (52 av. J.C.). César fit grâce à la ville, mais les rebelles gaulois devinrent la propriété des légionnaires romains qui les vendirent comme esclaves et s’enrichirent avec eux. Ensuite Vercingétorix fut amené à Rome où, l’année suivante, il suivit chargé des chaînes le char du triomphateur. Ensuite, en 46 av. J.C., il sera sacrifié aux dieux comme on disait à l’époque, et sera exécuté dans sa cellule. Quant à César, il passa le reste de l’année en Gaule pour liquider les derniers foyers d’insurrection, en ayant recours à des méthodes sanglantes inhabituelles chez lui. Une fois matée la rébellion et leurs chefs exécutés, César allait de nouveau agir comme il en avait l’habitude, maniant à la fois la fermeté et la clémence. Et cela lui valut de faire des Gaulois un peuple respectueux et attaché à Rome. Un peuple de cinq millions d’habitants vivant sur un territoire deux fois plus grand que l’Italie, qu’on allait appeler les Gallo-Romains, et qui allait diffuser le latin et la civilisation romaine dans toute l’Europe Occidentale.

esca


Cicéron : l’histoire de sa vie se confond avec celle de Rome à son époque

Jusqu’aux Gracques, les orateurs romains avaient parlé un langage rude, simple et direct. Ensuite Tibérius  et Caius Gracchus apportèrent à la tribune la culture et le mouvement oratoires. Cette habileté de la parole allait désormais pouvoir s’exprimer pleinement, à travers les accusations auxquelles se livraient les partis se disputant le pouvoir. Le tournant se situa à l’époque de Marius (157-86 av. J.C.), sous la dictature de Sylla (138-78 av. J.C.), où l’on vit une foule d’avocats et d’hommes politiques devenir des praticiens adroits et des parleurs experts. Parmi ceux-ci il faut citer Antoine, Crassus, Philippe, mais aussi Hortensius. Tous furent à des degrés divers de grands orateurs, mais sur ce plan aucun n’arriva à égaler Cicéron, lequel avait tellement de talent  que la postérité allait le classer comme le plus grand de l’Antiquité.

Cicéron a eu vie tout à fait extraordinaire qui mérite d’être contée, notamment comme homme public, pour la simple raison qu’il a toujours été mêlé aux affaires politiques de son temps. C’est tellement vrai que l’histoire de sa vie et celle de Rome à son époque se confondent. Déjà le fait qu’il soit né à Arpinum (3 janvier 106 av. J.C.), patrie de Marius, la même année que Pompée, six ans avant César, semble nous laisser penser que la vie qu’il avait menée  allait de soi. Il est vrai qu’avec un père tel que le sien, homme considérable dans sa petite ville mais quelque peu frustré de ne pas l’être ailleurs, il était normal qu’il réussisse au moins ses études, d’autant qu’il les fît chez un de ses oncles, Aculéo, entouré des maîtres les plus renommés. C’est là qu’il découvrit la rhétorique, la philosophie, et c’est à cette période qu’il lui fut donné d’écouter les orateurs illustres. Pendant ce temps, le jursiconsulte Scévola essayait de lui donner le goût du droit.

J’ai bien dit essayait, parce qu’au départ il préférait la poésie, mais très vite il allait trouver sa véritable voie, favorisée par l’évolution politique à Rome. La noblesse, en effet, avait retrouvé toute sa puissance grâce à Sylla, mais elle s’avéra très vite incapable de la garder, à force d’abuser de la situation.  Du coup le jeune Cicéron, autant par générosité que par ambition calculée, se tourna du côté de la démocratie. Il fut ainsi amené à plaider, avant l’abdication de Sylla, pour quelques victimes des créatures du dictateur. Il obtint gain de cause pour le fils de Roscius, accusé de parricide par Chrysogonus, affranchi de Sylla, ce qui fut la première vraie démonstration de son talent, tout en le désignant à la faveur populaire. Ces débuts furent tellement éclatants, que certains pensèrent que le dictateur pût en prendre ombrage, ce qui incita Cicéron à partir pour la Grèce et l’Asie Mineure, officiellement pour raison de santé.

Il ne reviendra à Rome que deux ans plus tard, juste après la mort du dictateur, ce qui a priori laissait la voie libre à la démocratie. Pour cela il fallait un chef pour conduire ce changement, et il parut un instant que Pompée (106-48 av. J.C.) pourrait jouer ce rôle. Cicéron se rangea parmi ses partisans, ce qui lui valut d’exercer la questure en Sicile (75 av. J.C.) avec un certain succès, comme en témoigne la popularité qu’il y avait acquise.  Et c’est tout naturellement lui qui fut chargé d’accuser l’odieux gouverneur Verrès, lequel  avait mis à feu et à sang la malheureuse province de Sicile. Quelle occasion magnifique offerte au jeune avocat, sauf que finalement  Verrès se déroba avant que le procès ait pu être plaidé. Mais Cicéron publia les discours qu’il allait prononcer et ce fut la gloire pour lui. Peu après, le soutien à la loi du tribun Manilius, proposant de proroger le commandement de Pompée luttant en Orient contre Mithridate, lui valut d’être désigné pour le Consulat en 63 av. J.C.

Cela dit, Cicéron  arrivait au pouvoir au moment où la démocratie, du moins telle qu’il la concevait, subissait une grave crise. Parmi les démocrates, certains  voulaient  l’empire, d’autres l’anarchie, à l’image de Catilina, homme rempli de dettes et de vices, d’une ambition sans bornes, mais soutenu par des gens de talent. Du coup le consulat de Cicéron se résumera à la lutte contre Catilina et ses partisans, ce qui l’obligea à se retourner de nouveau vers l’aristocratie, laquelle évidemment préféra l’ordre au désordre.  Cette stratégie fut payante dans un premier temps, puisque Catilina fut vaincu et ses complices mis à mort. Mais cette victoire fut de courte durée puisque Clodius, un chef factieux, souleva la populace contre Cicéron, et le fit condamner à l’exil (à Thessalonique).

Ce revers de fortune l’affecta énormément, et il crut sa carrière terminée. En fait sa disgrâce fut de courte durée, car Pompée inquiet des menées de Clodius fit rappeler Cicéron et lui offrit un retour triomphal.  Cependant, à peine de retour, Cicéron allait très vite devoir choisir entre les ambitions de Pompée et les manoeuvres  non moins ambitieuses de César, ce qu’il ne fit pas réellement, allant tantôt du côté de César, demandant qu’on prolonge son commandement en Gaule, tantôt du côté de Pompée. En fait il ne se détournera de César qu’après que celui-ci eût franchi le Rubicon (11 janvier 49 av. J.C.), son honneur lui commandant de partager la défaite des derniers défenseurs de la loi.

César ne lui en voulut point, ou plutôt trouva avantage à faire preuve de clémence vis-à-vis du grand orateur. Il le laissa rentrer de nouveau à Rome, le combla de prévenances et de témoignages d’admiration, accorda le pardon à quelques uns de ses amis, et lui assura la sécurité dans sa retraite. Cicéron put ainsi se consacrer tout entier à ses travaux de littérature et de philosophie, au point qu’il ne vit pas le complot qui se tramait contre César, malgré son amitié avec Brutus. Le moment de stupeur passé, il put penser un instant qu’il allait de nouveau jouer un rôle comme à l’époque de son consulat. Hélas pour lui il n’en fut rien, même s’il se jeta de toutes ses forces dans  la lutte contre Antoine, lequel voulait recueillir à son profit l’héritage de la dictature. Cela  permit à Cicéron d’écrire ses quatorze discours pleins de passion et de flamme qu’il appela les Philippiques (44 et 43 av. J.C.).

Il crut pourtant le jour du  triomphe tout proche suite à la défaite d’Antoine à Modène (43 av. J.C.), battu par les légions d’Hirtius, de Pansa et surtout d’Octave, mais ce dernier au lendemain de la bataille allait former avec son vaincu le second triumvirat, scellant leur alliance par un échange de prisonniers. C’en était trop pour Cicéron qui quitta Rome, erra dans ses villas, avant de vouloir s’embarquer pour fuir de nouveau. Finalement il  se ravisa, et alla au devant de la mort, tendant le cou  au centurion Popilius, qu’il avait naguère défendu (7 décembre 43 av. J.C.). La tête et les mains de Cicéron furent apportées à Rome, et Antoine ordonna qu’elles fussent attachées à la tribune, au-dessus des rostres. Il n’avait survécu à César qu’un peu plus d’un an et demi.

esca