Caton, l’impitoyable censeur

Caton (234-149 av. J.C.), dont j’ai déjà parlé à propos de la loi Oppia, fut un homme considérable à Rome à la fois comme écrivain et comme homme politique. Comme écrivain, c’est notamment lui qui, en écrivant ses Origines en latin, donna à l’histoire une forme et une inspiration démocratiques. Comme homme politique il essaya d’influencer, autant qu’il est permis de le faire, les moeurs de ses concitoyens avec un succès très inégal. Mais qui était ce Caton ? Réponse, un fils d’agriculteur né à Tusculum, qui travailla durement toute sa vie, jusqu’à l’âge canonique pour l’époque de quatre-vingt-cinq ans.  C’était un Romain, un vrai, qui rassemblait en lui toutes les vertus de sa patrie.

Soldat à dix-sept ans, il participa à la célèbre bataille du Métaure (207 av. J.C.), où les légions romaines défirent et tuèrent Hasdrubal, frère d’Hannibal.  Dur pour lui-même, il est gênant pour ceux qu’il emploie autant que pour ceux qui l’emploient, tellement l’homme était d’une inflexible probité, au point de devenir un embarras pour un personnage de la qualité de Scipion, qu’il accompagnait comme questeur dans son expédition de Sicile. Cela ne l’empêcha pas toutefois de voir grandir sa renommée, et d’arriver au consulat (195 av. J.C.). Il devint même commandant en chef en Espagne.

Les villes tombant devant lui, il conquit un immense butin, ne se réservant presque rien pour lui-même, favorisant ses soldats avant tout. J’aime mieux, disait-il, « que beaucoup d’hommes reviennent avec un peu d’argent  que peu  d’hommes avec beaucoup d’or ». A méditer pour ceux qui refusent les redistributions à notre époque ! Fermons la parenthèse pour noter que s’il avait avant tout le souci du bien public,  Caton refusait aussi avec obstination les nouvelles mœurs de son époque, devenant ainsi une sorte de censeur impitoyable sans crainte d’exciter  la haine et les représailles. A ce propos, le moment capital de sa vie fut sa censure (184 av. J.C.). C’est là qu’il démontra avec une virulence extrême sa haine des nouveautés, allant jusqu’à faire rayer de la liste sénatoriale sept sénateurs parmi les plus illustres.

Cela étant, on peut se demander comment cet infatigable empêcheur de danser en rond, ayant contre lui la quasi-totalité de la société de son temps (les femmes, les familles aristocratiques, les jeunes gens épris d’hellénisme etc.), est parvenu à être élu aux élections chaque fois qu’il a été candidat à quelque magistrature. Au fond personne ne l’aimait, et à une époque de corruption totale, son honnêteté, son ascétisme en ces temps où l’on se donnait volontiers à la facilité, étaient une sorte de paradoxe. Mais il représentait ce que tout le monde aurait voulu être dans l’absolu, sans le pouvoir et surtout sans le vouloir. Sans doute était-ce pour cela que, tout en le détestant, on le respectait et on votait pour lui. Il était une singularité à lui tout seul, allant jusqu’à être considéré comme un des plus grands orateurs de son temps…alors qu’il avait débuté dans les lettres par un traité contre les rhéteurs.

Son existence ne fut qu’une censure perpétuelle, luttant toute sa vie désespérément contre la civilisation grecque qu’il détestait, au point de penser que tout ce qu’elle apportait à Rome était nuisible, qu’il s’agisse de la médecine dont il disait qu’elle n’est que « l’art d’assassiner  impunément ceux qui s’y fient », ou encore de la poésie, poète étant pour lui synonyme de parasite, sans parler de la philosophie qui  peut même être dangereuse. N’a-t-il pas affirmé que Socrate, qu’il traitait de « vieille fille bavarde » même s’il l’admirait sans doute au fond de lui-même, ne fût « qu’un bavard et un séditieux qui a perverti les mœurs de son pays en tirant ses concitoyens en opinions contraires à leurs lois et coutumes anciennes ». Un tel jugement sur le grand philosophe explique pourquoi il avait approuvé les juges qui l’avaient condamné à mort.

Pour Caton la Grèce était synonyme de décadence…pour Rome. Il la connaissait bien, notamment à travers sa culture, puisqu’il avait étudié la langue grecque. Cultivé comme il était, sous ses grossiers vêtements et son air de vieux paysan arriéré, il avait compris que la culture hellénique était bien trop supérieure et raffinée, pour ne pas corrompre la culture romaine beaucoup plus fruste. Bref pour Caton, les jeunes Romains ne devaient pas suivre les leçons des Grecs, mais se contenter d’entendre uniquement la voix des magistrats et des lois de leur nation. Hélas pour lui, personne ne l’écouta, et quand il mourut en 149 avant J.C., la jeunesse toute entière était éprise d’hellénisme et se passionnait pour la philosophie autant que pour la chasse ou l’équitation.

Un dernier mot enfin, pour noter que Caton à travers ses traités et ses discours a essayé toute sa vie de restituer la vie idéale du vrai Romain qu’il fut, du moins de celui qui vit à la campagne, avec toutes les valeurs qui auraient dû incarner la vie à Rome de son temps. « Les profits qu’on tire de la culture de la terre sont honnêtes et solides ». En outre « elle fait des hommes robustes et des soldats courageux ». Cela dit Caton ne fut pas qu’un homme intègre sur le plan des principes régissant la société, car il fut aussi « un tyran » pour ceux qui l’aidaient à exploiter son domaine, n’hésitant pas à vendre ses serviteurs vieux et usés comme les bœufs hors-service ou la ferraille hors d’usage. Nul n’est parfait ! Il y a un petit côté Robespierre chez lui, ce dernier s’étant peut-être vu dans le rôle de Caton quand il se rêvait en grand censeur de la République.

esca


Les femmes à Rome sous la république : la loi Oppia

Aussitôt après la deuxième guerre punique, vers 195 av. J.C., Rome connut une révolution très particulière puisqu’elle vint des femmes. Celles-ci  en effet, se formèrent en cortège, pour se rendre au Forum afin de demander au Parlement l’abrogation de la loi Oppia.  Cette loi qui fut promulguée pendant la deuxième guerre punique (215 av. J.C.) par un tribun de la plèbe, Caius Oppius, sous le consulat de Quintus Fabius et Tiberius Sempronius,  interdisait aux femmes les ornements d’or, les robes de couleur et l’emploi des voitures. En fait, tous les moyens étaient bons pour participer à l’effort de guerre contre Carthage, et cet argent économisé ou apporté par les femmes riches s’ajoutait à la contribution des soldats qui refusèrent un certain temps leur solde.

C’était la première fois dans l’histoire de Rome que les femmes jouaient enfin un rôle, en prenant une initiative politique et en affirmant leurs droits, emboîtant le pas à deux tribuns, Marcus Fundanius et Lucius Valerius partisans de faire abroger cette loi qu’ils jugeaient injuste, inique même dirions-nous de nos jours. Rome jusque-là  avait été, depuis sa fondation, une histoire d’hommes dans laquelle les femmes étaient une masse anonyme, dont le rôle était extrêmement secondaire. Même celles dont on connaît le nom, Tarpéia, Lucrèce, Virginie, n’ont peut-être jamais existé, se contentant d’être des monuments à la trahison ou à la vertu. Bref, les femmes ne comptaient que dans la vie privée, c’est-à-dire dans le cercle de la maison et de la famille, où leur influence était liée exclusivement à leur fonction de mère, d’épouse, de fille ou de sœurs des hommes.

Au Sénat un homme s’opposa à leur requête, en sa qualité de censeur préposé à la surveillance des mœurs. Cet homme s’appelait Marcus Porcius Caton (234-149 av. J.C.), et redoutait les  transformations de la vie familiale et sociale de l’Urbs, transformations qu’il attribuait à l’influence grecque de plus en plus prégnante dans la vie et les mœurs de Rome.  Pour Caton, ces changements ne pouvaient qu’être néfastes à Rome, surtout si en plus les femmes en étaient les bénéficiaires. A ce propos,  Tite-Live nous a conservé un discours du censeur qui résume parfaitement son état d’esprit vis-à-vis de l’émancipation de ces femmes qui osaient manifester pour avoir plus de droits.

« Si chacun de nous, messieurs, avait gardé l’autorité et les droits du mari à l’intérieur de sa maison, nous n’en serions pas arrivés à ce point. Maintenant voilà où nous en sommes : la tyrannie des femmes, après avoir anéanti notre liberté d’action dans la famille, est en train de nous détruire au Forum. Souvenez-vous de la peine que nous avons eue à garder nos femmes en main et à réfréner leur licence, lorsque les lois nous permettaient de le faire. Imaginez ce qui se produira désormais si ces lois sont révoquées et si les femmes sont mises, même légalement, sur un pied d’égalité avec nous. Vous les connaissez, les femmes : faites-les vos égales, tout de suite elles vous monteront sur le dos pour vous commander. Nous finirons par voir ceci : les hommes du monde entier qui, dans le monde entier, gouvernent les femmes, gouvernés par les seuls hommes qui se fassent gouverner par les femmes : les Romains. »

Evidemment cette invective du grand orateur fut accueillie comme il se doit, avec force rires des femmes. La loi Oppia fut abrogée, mais Caton ne s’avoua pas vaincu pour autant. Il est vrai que par son tempérament et ses idées extrêmement rigides, il avait l’habitude de se faire de nombreux ennemis, allant par exemple jusqu’à mettre en cause l’honnêteté légendaire de Scipion l’Africain, en lui demandant de rendre compte au Sénat des sommes que lui auraient versé Antiochus après sa défaite à Magnésie (190 av. J.C.). Fermons la parenthèse, pour souligner qu’à peine la loi abrogée, Caton décida de décupler les taxes pesant déjà sur les produits de luxe.  Cela fut insuffisant pour décourager  les suffragettes romaines dans leur désir d’émancipation, car après avoir pris l’initiative elles n’avaient nullement l’intention de la lâcher. Peu à peu elles obtinrent de nouveaux droits tous plus favorables les uns que les autres.

Ainsi elles purent administrer leur dot, ce qui les rendait économiquement indépendantes et libres. Ensuite elles furent autorisées à divorcer, les mauvaises langues disant même que si le mari s’opposait trop fermement à cette séparation, elles se permettaient au besoin de l’empoisonner.  Enfin elles s’arrangèrent pour réguler elles-mêmes le nombre d’enfants qu’elles désiraient.  Autant de mesures d’origine grecque totalement incompatibles  avec les idées de Caton, paysan plébéien des environs de Rieti, et de ceux qui voyaient dans cette nouvelle façon de vivre des femmes et des hommes qui l’acceptaient, la prochaine décadence de Rome.  Ils se trompaient lourdement, car l’apogée de Rome se situera dans les années 116-117, c’est-à dire trois siècles plus tard, sous le règne de l’empereur Trajan.

Un dernier mot enfin, pour noter que si la condition des femmes a évolué ces derniers temps, sont-elles plus en avance pour autant ? Certes en Suisse ce sont elles qui, par leur vote, vont décider si les militaires vont pouvoir garder leur fusil d’assaut chez eux, une des explications au fait que les armes à feu tuent plus de trois cents personnes chaque année chez nos amis helvètes. Cependant  le ministre de la défense pense que si les femmes sont prêtes à voter pour cette initiative (61%), c’est parce qu’elles ne savent pas manier les armes. Plus grave encore, alors que dans notre pays l’avortement a été autorisé depuis 1975, il y avait le 23 janvier dernier des milliers, voire plusieurs dizaines de milliers de personnes opposées à l’avortement, qui défilaient dans les rues de Paris, participation beaucoup plus importante que celle enregistrée l’an passé à la même époque.  Ce n’est pas encore gagné pour les femmes…qui finalement avaient peut-être autant de liberté du temps de Caton que vingt deux siècles plus tard !

esca