L’horrible Commode, ou le début de la fin de l’Empire romain

commodeEn présentant Commode aux soldats comme son successeur, Marc Aurèle l’avait appelé « le Soleil levant », ce qui n’était pas une surprise dans la mesure où il le nommait « César » à l’âge de six ans (166). Peut-être bien ses yeux de père, pensant sans doute qu’il l’était réellement, le voyaient-il ainsi. Mais les légionnaires aussi se sentaient de la sympathie pour ce jeune homme brutal, sans scrupule, doué d’un gros appétit et toujours prêt aux propos orduriers, autant de défauts qui n’en étaient pas pour des soldats qui le croyaient d’une nature plus militaire que son père.

Grandes furent en conséquence et leur stupeur et leur mauvaise humeur, quand le jeune homme ruina tous les efforts qui venaient d’être faits pour vaincre les Barbares, en offrant à des ennemis écrasés militairement la plus hâtive et la plus inconsidérée des paix, dont Rome était appelée à subir plus tard les conséquences. En fait, si Commode signa en 180 un traité de paix avec les Marcomans et les Quades, c’était surtout pour retourner à Rome et mener la vie à laquelle il avait toujours aspiré, à savoir une existence remplie de sexe, de fêtes et de jeux.

Commode n’était pas un homme lâche, bien au contraire, mais la seule guerre qui l’intéressait et qui lui plût était celle que l’on faisait au cirque contre les gladiateurs et contre les bêtes fauves. Au lever, il refusait de déjeuner s’il n’avait pas égorgé son tigre quotidien. Comme ce fauve n’existait pas en Germanie, il avait hâte de rentrer à Rome où les gouverneurs des provinces d’Orient étaient tenus de lui en envoyer sans cesse. Heureusement qu’à cette époque ce magnifique félin était dans une situation meilleure que de nos jours ! Telle est la raison pour laquelle, se moquant pas mal de l’empire et de ses destins, il conclut cette paix désastreuse qui laissait subsister tous les problèmes sans leur donner la moindre solution.

On notera qu’à la mort de Marc Aurèle, le Sénat renonça à son droit d’élection et accepta l’adoption qui donnait de si bons résultats depuis Nerva, légalisant de nouveau, avec cet empereur, le principe du prince héritier. Ce ne fut pas une bonne décision, car cet empereur se situa dans la lignée de Néron et Caligula. Certes tout ce qu’ont écrit de lui ses contemporains comporte sans doute une part d’exagération, mais globalement, pour l’ensemble de son œuvre, il mérite d’être classé parmi les fléaux publics.

Joueur et buveur, Commode avait épousé la fille de Bruttius Praesens (consul entre 153 et 180) en 177, épouse qu’il répudiera soi-disant pour adultère (183) et fera assassiner en 188. On dit de Commode qu’il eut commerce avec ses sœurs, et qu’il traînait à sa suite un harem de plusieurs centaines de jeunes gens et de jeunes filles destinés à ses plaisirs. En fait, il semble bien n’avoir éprouvé qu’une affection dans sa vie : une chrétienne nommée Marcia. On peut d’ailleurs s’interroger comment une jeune femme chrétienne pouvait concilier l’austérité de sa foi avec un homme aussi débauché. Quoiqu’il en soit, elle fut très utile à ses coreligionnaires, qu’elle sauva à coup sûr d’une terrible persécution. En revanche il est difficile d’affirmer qu’elle se sacrifia de cette manière, surtout quand on pense à la façon dont elle se débarrassa plus tard de son amant.

Pour revenir sur le règne de Commode, le pire commença lorsque les délateurs dénoncèrent à l’empereur une conjuration dont le chef était sa propre tante Lucile, la sœur de son père. Sans se donner la peine de chercher des preuves, il la tua. Ce fut là le début d’une nouvelle terreur dont Commode confia la direction à Cléandre, le chef des prétoriens. On se serait cru revenu au temps de Domitien (81-96), les Romains se remettant à redouter les violences de ces gardes. Un jour, bien plutôt par peur que par courage, la population les assiégea dans le palais et demanda la tête de Cléandre.

Commode la leur donna sans hésiter et remplaça la victime par Laetus, son troisième préfet du prétoire, homme avisé, qui se rendit compte immédiatement qu’une fois élevé à ce poste, ou bien il se ferait tuer par le peuple pour faire plaisir à l’empereur, ou bien il se ferait tuer par l’empereur pour faire plaisir au peuple. Pour échapper à ce dilemme défavorable pour lui dans tous les cas, il n’y avait qu’une solution : tuer l’empereur. C’est la solution qu’il choisit, avec la complicité…de Marcia, qui démontrait une fois encore que son christianisme était loin des valeurs affichées par son fondateur. C’est elle, en effet, qui offrit à Commode une boisson empoisonnée, insuffisante toutefois pour le faire mourir rapidement, au point qu’il fallut avoir recours à un athlète (Narcisse) pour l’étrangler dans son bain. C’était le 31 décembre de l’an 192, et la grande anarchie commençait. En fait, c’était aussi le début de la fin de l’Empire romain.

Heureux de la mort de Commode, âgé de trente et un ans et dont le règne aura duré onze ans et neuf mois, les sénateurs agirent comme s’ils en eussent été les auteurs en élisant pour lui succéder un de leurs collègues, Pertinax, alors âgé de soixante-sept ans, qui n’accepta cette nomination qu’à contre-coeur, à juste raison. Pour ramener de l’ordre dans les finances, il dut congédier beaucoup de profiteurs, parmi lesquels les prétoriens. Au bout de deux mois de gouvernement (de janvier à mars 193) exercé dans ce sens, on le trouva mort, tué par ses gardes, qui annoncèrent que le trône était aux enchères, et qu’il appartiendrait à celui qui leur offrirait la gratification la plus généreuse.

Evidemment une telle annonce allait déclencher des évènements à la fois loufoques et surprenants. Ainsi, un banquier milliardaire nommé Didius Julianus mangeait tranquillement chez lui quand sa femme et sa fille, qui étaient remplies d’ambition, lui jetèrent sa toge sur le dos en lui ordonnant d’aller miser. Bien à contrecœur, mais redoutant plus encore ces femmes que les inconnues du pouvoir, Didius offrit aux prétoriens trois millions par tête (les millions ne lui manquaient pas !), et le trône lui fut adjugé. Néanmoins, même si le Sénat était tombé bien bas, il ne l’était pas assez pour accepter un tel marché. Du coup il envoya secrètement des appels au secours désespérés aux généraux détachés en province, et l’un deux, Septime Sévère, vint, promit le double de ce qu’avait offert Julianus et l’emporta. Cela provoqua la désolation du banquier, pleurant à chaudes larmes dans une salle de bain, où on vint le décapiter. Sa femme fut veuve, mais se consola très vite parce qu’elle porta à partir de ce moment le titre d’ex-impératrice.

Michel Escatafal

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Le malheur de Caligula…et des Romains

A propos de Tibère j’avais relevé que Philon disait de lui qu’il était très habile pour « saisir les intentions cachées de quelqu’un ». J’aurais pu ajouter aussi que ce même Philon le trouvait « supérieur par son intelligence autant que par la distinction de son rang ». Si j’évoque de nouveau Tibère, c’est parce qu’il choisit un successeur qui avait tout a priori pour devenir un des grands hommes de la Rome antique, mais qui finalement allait devenir un tyran de la pire espèce, dont la seule excuse (importante) fut sans doute qu’il devint dément peu après avoir accédé au pouvoir et avoir été accueilli avec enthousiasme par le peuple, fier d’avoir à sa tête un jeune homme de vingt cinq ans apportant une promesse de renouveau. D’ailleurs, au début de son court règne (37-41), le choix de Tibère parut très avisé, Caligula se montrant généreux avec les pauvres et reconstituant une apparence de démocratie en rendant ses pouvoirs à l’Assemblée.

On le connaissait déjà comme un soldat valeureux et consciencieux. Sa brusque et rapide transformation ne saurait s’expliquer que par quelque maladie qui lui bouleversa le cerveau, sans que l’on puisse déterminer laquelle même si les historiens sont tous d’accord pour dire qu’il prenait la plupart de ses décisions sous l’empire d’une folie furieuse. En tout cas il commença très tôt par avoir des terreurs nocturnes, surtout par temps d’orage, arpentant son palais en appelant au secours. Grand et gros comme il était, sportif, athlétique, il passait des heures devant son miroir à se faire des grimaces, exercice qui lui réussissait très bien, avec ses yeux bigles et une plaque de calvitie qui lui faisait comme une tonsure.

A un certain moment il se toqua de la civilisation égyptienne et voulut en introduire les mœurs à Rome. Il voulait que les sénateurs lui baisent les pieds et se battent en duel au Cirque contre les gladiateurs…avec le résultat que l’on devine, c’est-à-dire la mort. On ne devait pas se bousculer pour devenir sénateur quand on ne l’était pas ! Fermons la parenthèse pour noter qu’il imposa au Sénat d’élire consul son cheval Incitatus, auquel il fit construire une écurie de marbre avec une mangeoire d’ivoire. Toujours pour imiter l’Egypte, il prit ses sœurs pour maîtresses, et en épousa une, Drusilla, la nommant héritière du trône. Puis il la répudia pour épouser Orestilla le jour même où celle-ci épousait Gaïus Pison. Il ne s’arrêta qu’à sa quatrième femme, Césonie, qui était enceinte lorsqu’elle le connut, et aux dires des historiens plutôt laide, une laideur qui n’empêcha pas Caligula d’être enfin un époux fidèle et dévoué !

Il est possible que dans leur haine de la monarchie, Dion Cassius et Suétone aient un peu chargé la barque à propos de l’empereur, mais il est non moins vraisemblable que Caligula était vraiment fou. Une preuve supplémentaire en est dans le fait qu’un matin il se réveilla avec la phobie des chauves, ce qui l’incita à donner en pâture aux fauves du Cirque, affamés par une disette volontaire, tous les chauves. On imagine l’horrible carnage ! Un autre jour ce furent les philosophes qu’il prit en grippe, les condamnant tous à mort ou à l’exil pour les plus chanceux. Deux seuls échappèrent à cette hécatombe : son oncle Claude, le futur empereur, parce qu’il était considéré (à tort) comme un idiot, et le jeune Sénèque parce qu’il se fit passer pour très malade. Ensuite, ne sachant plus trop qui persécuter, il contraignit au suicide sa grand-mère Antonia, uniquement parce qu’un jour qu’il la regardait il eut l’impression que sa tête était encore belle, mais que cela faisait un mauvais contraste avec ses épaules. Enfin, ayant fait le vide, il finit par s’attaquer…à Jupiter en disant que c’était une vraie baudruche qui avait usurpé sa place de roi des dieux. Du coup il fit couper la tête de toutes ses statues et leur substitua la sienne !

Et pourtant, quel dommage que Caligula fût atteint de pareille folie, parce que dans ses rares moments de lucidité il était plutôt spirituel, sympathique, voire même cordial, ayant la réponse vive et le sarcasme facile. Un cordonnier gaulois n’ayant pas eu peur de le traiter d’histrion, il lui répondit : « C’est vrai, mais t’imagines-tu que mes sujets valent mieux que moi » ? Il est certain effectivement que s’ils avaient valu un tout petit peu mieux que lui, ils s’en seraient débarrassé très vite d’une manière ou une autre. Au contraire, ils l’applaudissaient et lui baisaient les pieds, à commencer par les sénateurs.

Il fallut l’esprit résolu du commandant des prétoriens, Cassius Chaeréas, pour délivrer Rome de ce terrible fléau qu’était Caligula. Celui-ci, en effet, prenait plaisir à lui jeter à la figure des mots obscènes, ce qui attisait la susceptibilité de Cassius. Or un jour qu’il accompagnait l’empereur dans un corridor de théâtre, il le poignarda. La ville ne pouvait pas y croire, et pour montrer à tous que le tyran était bien mort, les prétoriens tuèrent également sa femme Césonie et brisèrent la tête de sa petite fille contre un mur. Une conclusion bien en harmonie avec les personnages et le sombre climat de terreur et de démence dans lequel ils avaient vécu. Désormais Rome n’était plus que la capitale d’un immense empire où il n’y avait pas d’autre alternative que d’être dirigée par des satrapes ou des régicides…qui ne pouvaient être que des mercenaires. Les Romains n’étaient même plus capables de tuer leurs tyrans !

Michel Escatafal