Les amusements à Rome – Partie 1

courses de charQuand Auguste prit le pouvoir (27 av. J.C.), le calendrier romain comportait soixante seize jours fériés, à peu près comme celui d’aujourd’hui. Quand son dernier successeur le perdit, il y en avait cent soixante-quinze, ce qui signifie qu’un jour sur deux était férié, ces jours étant consacrés pendant très longtemps aux jeux athlétiques, plus particulièrement aux jeux du cirque, ceux-ci jouissant à peu près du même engouement que les matches de football de nos jours. Des affiches murales, comme celles qui annoncent les grands évènements sportifs ou cinématographiques, signalaient les spectacles athlétiques. C’étaient d’ailleurs le principal sujet de conversation, comme le sont les matches de championnat de Ligue 1 ou, à un degré moindre, du Top 14 en rugby. On les discutait avec passion en famille, à l’école, au Forum ou au Sénat. Même le journal Acta Diurna en insérait l’annonce et le compte rendu.

Le jour du spectacle, des foules de cent cinquante ou deux cent mille personnes se pressaient vers le Circus Maximus comme aujourd’hui vers le Stade de France, avec des mouchoirs aux couleurs de l’équipe de leur cœur, les hommes faisant une halte, avant d’entrer, dans les lieux de prostitution flanquant l’entrée. Les dignitaires, un peu comme les VIP aujourd’hui, avaient des balcons spéciaux avec des sièges de marbre ornés de bronze. Les autres s’installaient sur des bancs de bois après être allés fouiller dans le crottin des chevaux pour s’assurer qu’ils avaient été convenablement nourris, avoir engagé jusqu’à leur chemise dans les paris et s’être procuré un petit pain et un coussin, parce que le spectacle durait toute la journée. Pour lui et sa famille, l’empereur disposait d’un véritable appartement avec chambres à coucher pour faire un petit somme entre deux matches, de l’inévitable salle de bain et autres commodités.

Chevaux et jockeys, comme de nos jours, appartenaient à des écuries privées, chacun ayant sa casaque. Les plus fameuses étaient les vertes et les rouges. Les courses au galop alternaient avec les courses au trot, de deux, trois ou quatre chevaux. Presque tous esclaves, les jockeys portaient des casques métalliques. Ils tenaient d’une main les rênes, de l’autre le fouet, en bandoulière un couteau pour couper les brides en cas de chute, ce qui était fréquent, les courses étant effrénées.  Il fallait parcourir sept circuits, chacun d’un kilomètre autour d’une arène elliptique, en évitant les metae (que l’on pourrait assimiler à des balustrades) en serrant le plus possible aux virages, ce qui fait penser aux courses de grass track de nos jours. Les frêles chars se heurtaient fréquemment. Dans ce cas les bipèdes et quadrupèdes dégringolaient pêle-mêle avec les brancards et les roues et se faisaient  écraser par ceux qui venaient derrière. Tout cela au milieu du grondement des spectateurs qui épouvantaient les chevaux.

Mais les numéros les plus attendus étaient les combats : entre bête et bête, entre bête et gladiateur, entre homme et homme. Et pour cela il fallait des enceintes à la mesure de la popularité de ces évènements. Ainsi Rome ouvrit des yeux énormes le jour où Titus inaugura le Colisée (en l’an 80). L’arène pouvait être inondée de manière à devenir un lac, abaissée et relevée avec un décor différent : un espace du désert, une portion de la jungle. Une galerie de marbre était réservée aux hauts dignitaires : au milieu se dressait le suggestum, ou si l’on préfère la loge impériale, avec tous ses accessoires, où l’empereur et l’impératrice siégeaient sur des trônes d’ivoire. N’importe qui pouvait s’approcher du souverain et lui demander une pension, un transfert, la grâce d’un condamné. Dans tous les coins, des fontaines lançaient des jets d’eau parfumée. Il y avait des cabinets particuliers avec des tables servies pour faire collation entre deux numéros. Tout était gratuit : l’entrée, le siège, le rôti, le vin.

Le premier numéro fut la présentation d’animaux exotiques, que la quasi-totalité des Romains n’avait jamais vus. Parmi ceux-ci les éléphants, les lions, les tigres, les léopards, les panthères, les ours, les loups, les crocodiles, les hippopotames, les girafes, les lynx.  Il en défila dix mille, beaucoup grotesquement affublés pour parodier les personnages de l’Histoire ou de la légende. Ensuite, l’arène fut abaissée et ré émergea libre pour les combats : des lions contre des tigres, des tigres contre des ours, des léopards contre des loups, ce qui faisait qu’à la fin du spectacle, seule la moitié des ces pauvres bêtes étaient encore en vie.

Puis de nouveau l’arène s’abaissa et ré émergea pavoisée en « plaza de toros ». La corrida déjà pratiquée par les Etrusques, avait été importée à Rome par César qui l’avait vue en Crête. César avait un faible pour les fêtes, et il avait été le premier à offrir à ses concitoyens un combat de lions. Cela dit, ce qui plut par-dessus tout aux Romains fut le combat entre un homme et un taureau, spectacle qu’ils réclamèrent toujours. Les toreros n’avaient évidemment rien à voir avec ceux d’aujourd’hui, et ne connaissaient pas le métier, ce qui signifie qu’ils étaient voués à la mort, raison pour laquelle ils étaient choisis parmi les esclaves et les condamnés à mort, comme tous les autres gladiateurs.

Beaucoup d’entre eux ne combattaient même pas. Ils devaient représenter quelque personnage de la mythologie et en subir pour de bon la fin tragique. A titre de propagande patriotique, l’un d’eux était présenté comme Mucius Scævola, qui signifie « gaucher »(Caius Mucius Scaevola, héros de la guerre contre Porsenna en 507 avant notre ère), et devait se brûler la main sur des charbons ardents. Un autre était, comme Hercule, brûlé vif sur un bûcher, un autre déchiré, comme Orphée, par les bêtes, tandis qu’il jouait de la lyre. Bref de grands spectacles bien sanglants…comme les Romains les aimaient !

Michel Escatafal


Le capitalisme à Rome – Partie 2 : les services publics

routes romainesA l’époque de l’Empire romain, nombre de services publics étaient mieux organisés qu’ils ne le furent en Europe jusqu’au dix-huitième siècle. L’Empire avait à ce moment cent mille kilomètres de belles routes, la seule Italie possédant environ quatre cents grandes artères par lesquelles passait une circulation intense et régulière. Elles étaient si bien pavées que, par exemple, le messager envoyé à Galba par le Sénat pour lui annoncer la mort de Néron (9 juin 68) ne mit que trente-six heures pour faire cinq cents kilomètres.

Bien que s’appelant cursus publicus, la poste n’était pas publique. Calquée par Auguste sur celle de la Perse, elle ne devait servir que de valise diplomatique, c’est-à-dire à la correspondance de l’Etat, les particuliers ne pouvant en profiter qu’avec une autorisation spéciale. Le télégraphe était représenté par des signaux lumineux émis par des phares placés sur des hauteurs, et il est resté à l’identique jusqu’à…Napoléon. Le courrier privé était acheminé par des compagnies privées, ou bien confié à des amis ou à des personnes de passage. Toutefois de grands seigneurs tels que Lepidus, Apicius, Pollion, avaient un service pour leur compte dont ils étaient très fiers.

Les relais et les postes étaient remarquablement organisés. Tous les kilomètres, il y avait une borne indiquant la distance de la ville la plus proche. Tous les dix kilomètres, il existait une statio avec un restaurant, des chambres à coucher, une écurie, des chevaux frais qu’on pouvait louer. Tous les trente kilomètres, il y avait une mansio avec  les mêmes facilités, en plus spacieux et mieux organisé encore, auxquelles venaient s’ajouter une maison de prostitution. Les itinéraires étaient surveillés par des patrouilles de police, sans que toutefois ils soient tout à fait sûrs. D’ailleurs les grands seigneurs qui les parcouraient se faisaient suivre de convois entiers de chars, dans lesquels ils dormaient sous la garde de leurs domestiques armés.

Le tourisme était florissant, au point que Plutarque ironisait sur tous les globe-trotters qui infestaient la ville. Comme celle des jeunes Anglais au dix-neuvième siècle, l’éducation d’un jeune Romain n’était pas complète avant qu’il n’eut fait son « grand tour », celui-ci se faisant surtout en Grèce en s’embarquant à Ostie ou à Pouzzoles, les deux grands ports de l’époque. Les plus pauvres prenaient un des nombreux cargos qui allaient embarquer de la marchandise en Orient, alors que pour les plus riches il y avait de grands navires naviguant à voile, mais jaugeant jusqu’à mille tonneaux, longs de cent cinquante mètres et possédant des cabines de luxe, tout cela étant digne des plus beaux bateaux de croisière de nos jours. Et pour couronner le tout, la piraterie avait complètement disparu sous la règne d’Auguste qui, pour en triompher, avait organisé deux grosses armadas permanentes de surveillance en Méditerranée, les navires pouvant ainsi naviguer de nuit, en longeant les côtes, mais par crainte des tempêtes. Il n’y avait pas d’horaires parce que tout dépendait des vents. La vitesse normale était de cinq à six nœuds à l’heure. D’Ostie à Alexandrie, il fallait environ dix jours. Enfin, il faut noter que le billet était plutôt bon marché et à la portée de nombreuses bourses.

Les équipages étaient bien entraînés et ressemblaient à ceux d’aujourd’hui, même si à l’époque nombre de marins avaient un penchant marqué pour les tavernes et les lieux de prostitution. Cela dit, les commandants étaient des spécialistes qui transformèrent petit à petit le métier de la navigation en une véritable science. Le navigateur grec Hippalus (1er siècle avant notre ère) découvrit la périodicité des moussons et les voyages d’Egypte en Inde, dont la durée atteignait six mois, commencèrent d’être faits d’une seule traite. Les premières cartes naquirent, et on construisit les premiers phares. Tout cela se fit rapidement, parce que les Romains n’avaient pas seulement la passion des armes et des lois, mais celle des sciences mécaniques. Ils n’ont jamais porté les sciences mathématiques à la même hauteur spéculative que les Grecs.

En revanche ils les ont appliquées avec bien plus de sens pratique. L’assèchement du lac Fucino (Abbruzzes) fut un authentique chef d’œuvre. Et les routes construites par les Latins restent, encore de nos jours, des modèles. Ce sont les Egyptiens qui ont découvert les principes de l’hydraulique, mais ce sont les Romains qui les ont appliqués en construisant des aqueducs et des égouts de proportions colossales. C’est à eux qu’on doit le jaillissement des fontaines de la Rome d’aujourd’hui. Et Frontin (vers 35-103), qui les a organisées, les a également décrites dans un manuel de haute valeur scientifique. Il a fait notamment un rapprochement très juste entre ces travaux d’utilité publique et la totale inutilité des Pyramides et de tant de constructions grecques. On voit briller en cela le génie romain, à la fois pratique, positif, tout au service de la société, et non pas à la remorque des caprices esthétiques individuels.

Il est difficile de dire jusqu’à quel point le développement économique de Rome et de son empire a été dû à l’initiative privée ou à l’Etat. Ce dernier était propriétaire du sous-sol, d’un vaste domaine, et sans doute aussi de quelques industries de guerre. Il garantissait le prix du blé par le système des amas et entreprenait directement les grands travaux publics pour remédier au chômage. Il usait également du Trésor comme d’une banque en prêtant aux particuliers, à un taux élevé, et sur de solides garanties. Mais il n’était pas très riche. Ses crédits sous Vespasien, qui les augmenta et les administra avec une grande rigueur, ne dépassaient pas cent milliards de lires, en provenance essentiellement des impôts.

On peut dire en gros que c’était un Etat plutôt libéral que socialiste, allant jusqu’à permettre à ses généraux de battre monnaie dans les provinces qu’ils gouvernaient. Le système monétaire complexe qui résulta de ce fait fut une aubaine pour les banquiers qui échafaudèrent là-dessus l’équivalent des livrets de caisse d’épargne, ou des traites, des chèques, des billets à ordre etc. Ils fondèrent des établissements spéciaux ayant des succursales et des correspondants dans le monde entier. La complexité de ce système rendit inévitable des booms et des crises comme il en arrive encore de nos jours. Par exemple la dépression de Wall-Street en 1929 trouve son précédent à Rome au moment où Auguste, revenant d’Egypte avec l’énorme trésor de ce pays en poche, le met en circulation pour ranimer le commerce qui languissait.

Cette politique inflationniste le ranima en effet, mais stimula aussi les prix qui s’élevèrent d’une manière incroyable, jusqu’à ce que Tibère interrompe brutalement cette spirale en faisant rentrer les devises en circulation. Ceux qui s’étaient endettés parce qu’ils comptaient sur la continuation de l’inflation se trouvèrent à court d’argent liquide et coururent le retirer des caisses d’épargne. Celle de Balbus et d’Ollius eut à faire face en une seule journée à trois cents millions d’obligations et dut fermer ses guichets. Les industries et les boutiques qui puisaient là ne purent payer leurs fournisseurs et durent fermer à leur tour. La panique s’étendit. Tous les gens coururent aux banques retirer leurs dépôts. Même la banque de Maximus et Vibon, pourtant a priori très solide, ne put satisfaire à toutes les demandes et demanda aide à celle de Pectius.

Du coup la nouvelle se répandit avec la rapidité de l’éclair, et ce furent alors les clients de Pectius qui se précipitèrent chez lui leur livret à la main pour s’opposer au sauvetage de ses deux collègues. La dépendance mutuelle des différentes économies provinciales et nationales au sein du vaste empire fut démontrée par l’assaut simultané des banques à Lyon, à Alexandrie, à Carthage, à Byzance. Il était clair qu’une vague de méfiance à Rome se répercutait immédiatement à l’extérieur. Comme en 1929, il y eut à l’époque de nombreuses faillites et suicides.  Beaucoup de petites propriétés trop obérées ne purent attendre la nouvelle récolte pour payer leurs dettes et durent être vendues ou, mieux, données pour une bouchée de pain au profit des vastes propriétés qui étaient en mesure de résister.

On vit refleurir les usuriers dont la diffusion des banques avait éclairci les rangs. Les prix s’écroulèrent de façon effrayante, et Tibère réalisa que la déflation n’est pas plus saine que l’inflation. Avec bien des soupirs, il distribua cent milliards aux banques pour les mettre en circulation avec mission de les prêter pendant cinq ans sans intérêts. Le fait que cette mesure suffit à ranimer l’économie, à dégeler le crédit et à redonner confiance nous montre à quel point les banques comptaient, c’est-à-dire à quel point le régime impérial romain était essentiellement capitaliste.

Michel Escatafal


Le capitalisme à Rome – Partie 1 : l’agriculture et l’industrie

Agriculture RomeRome n’était pas une cité industrielle au premier siècle de notre ère, ne possédant comme gros établissements qu’une papèterie et une fabrique de produits colorants. En fait, de tout temps, sa seule et véritable industrie était la politique, qui était un moyen infaillible de s’enrichir beaucoup plus facilement que par le travail. D’ailleurs la principale richesse des personnages importants à Rome était la spéculation dans les couloirs des ministères et la mise à sac des provinces.  A ce propos, ils dépensaient beaucoup d’argent pour faire carrière, mais ce n’était jamais ou quasiment jamais à pure perte. Dès qu’ils arrivaient à quelque haute situation dans l’administration, ils se rattrapaient avec usure, et investissaient leurs gains dans l’agriculture, source de revenus facile en raison de la manière d’exploiter les fermes.

La petite propriété que les Gracques, César et Auguste avaient voulu faire renaître par leurs lois agraires n’avait pu résister à la concurrence de la grande propriété. Une guerre, une année de sècheresse suffisait à la détruire au bénéfice des grands fiefs qui avaient, eux, la possibilité de tenir bon. Certaines de ses propriétés étaient, à en croire Sénèque, vastes comme des royaumes, cultivés par des esclaves qui ne coûtaient rien, mais qui traitaient aussi la terre sans aucun jugement. En réalité, on pratiquait essentiellement l’élevage du bétail…parce que c’était le plus rentable, plus en tout cas que le travail des champs. Les zones de pâturages pouvaient en effet faire dix ou vingt mille hectares, sur lesquels vivaient jusqu’à quinze ou vingt mille têtes de bétail.

Cependant une lente transformation s’opéra entre l’époque de Claude (41-54) et celle de Domitien (81-96), notamment sous l’effet de la longue période de paix qu’il y eut à ce moment. Autre élément important, l’extension des droits du citoyen romain aux provinciaux interrompit l’afflux des esclaves qui se firent plus rares, par conséquent plus coûteux. Dans un autre ordre d’idées, l’amélioration des croisements conduisit à une crise de surproduction du bétail pour lequel on avait peine à trouver de la nourriture, et dont le prix baissa. Du coup nombre d’éleveurs considérèrent comme plus avantageux d’en revenir au travail de la terre, et divisèrent leurs grandes exploitations en petites propriétés qu’ils louèrent et firent exploiter par des « colons », lesquels sont les ancêtres des paysans d’aujourd’hui. Et si ce que disait Pline était  vrai, ils avaient les mêmes caractéristiques, à la fois solides, tenaces, avares, méfiants et conservateurs.

Ces gens qui connaissaient parfaitement la terre, et avaient tout intérêt à avoir le  meilleur rendement, permirent de faire évoluer la profession vers plus de technicité. Ainsi on commença à employer de l’engrais, les cultures devinrent plus alternées et les semences sélectionnées. Les arboriculteurs importèrent et transplantèrent de la vigne, mais aussi des pêchers, des abricotiers et des cerisiers. Pline compta jusqu’à vingt-neuf variétés de figues. Autant d’éléments qui allaient augmenter les productions dans des proportions importantes, au point que le vin fut produit en de telles quantités que, pour conjurer une crise, Domitien interdit de planter de nouvelles vignes.

Les industries naquirent sur une base artisanale et familiale, autour de ces microcosmes agricoles, pour en compléter l’autarcie. Une ferme était jugée d’autant plus riche qu’elle suffisait mieux à ses besoins. Ici il y avait l’abattoir, où on tuait les bêtes, la viande étant ensuite mise dans des sacs. Là se trouvaient le dépôt de bois, la scierie, l’atelier pour construire meubles et chars. On trouvait aussi le four à cuire les briques, mais aussi l’endroit où on tannait les peaux et où on confectionnait les chaussures, plus un autre où on tissait la laine et on coupait les vêtements. On était loin de la spécialisation d’aujourd’hui où le travailleur est transformé en robot. L’industrieux paysan de cette époque-là, après avoir dételé ses bêtes de la charrue, devenait charpentier ou se mettait à marteler le fer pour faire des crochets ou des marmites. La vie de ces agriculteurs-artisans était beaucoup plus pleine et beaucoup plus variée que de notre temps.

En fait la seule industrie pratiquée, selon des critères que l’on appellerait modernes, était l’industrie minière. Théoriquement le propriétaire des sous-sols était l’Etat, mais celui-ci, moyennant une redevance modeste, en confiait l’exploitation à des particuliers. Poussés par leur intérêt, ceux-ci découvrirent du soufre en Sicile, du charbon en Lombardie, du fer dans l’île d’Elbe, du marbre dans la Lunigiane, et aussi la manière de se servir de ces minérais. Le coût de la production était minime, parce que le travail dans les puits était confié exclusivement à des esclaves et à des condamnés aux travaux forcés, à qui on avait rien à payer, et qu’il n’était nécessaire d’assurer contre aucun malheur. Etant donné la situation des mines, il devait y avoir d’incessantes catastrophes, faisant des milliers de morts. Les historiens romains ont négligé de nous le dire parce que ces épisodes n’étaient pas des évènements pour eux.

Une autre grande industrie comprenait tout ce qui avait trait à l’urbanisme, depuis les bûcherons jusqu’aux plombiers et aux vitriers. Mais si le développement d’un véritable capitalisme industriel fut impossible, ce fut surtout en raison de la concurrence que le travail des esclaves faisait à celui des machines. Cent esclaves coûtaient nettement moins cher que n’eut coûté une turbine, et la mécanisation eut créé un problème de chômage insoluble. Curieusement, on s’aperçoit de plus en plus de nos jours que le problème du chômage est aussi dû au fait que l’industrie a été robotisée ou déplacée dans des pays où le coût de la main d’œuvre est extrêmement faible.

Michel Escatafal


Tibère : un jugement de l’histoire sans doute injuste

S’il y a bien un homme qui soit né sous une mauvaise étoile, c’est Tibère. Qu’on en juge : Quand sa mère l’amena, tout enfant, dans la maison d’Auguste, l’empereur n’eut d’yeux que pour son frère Drusus, à la fois tapageur, intrépide, tyrannique et sympathique. En revanche Tibère était plutôt  timide, réservé, réfléchi et sensible, mais ce dernier n’a jamais conçu une quelconque rancoeur ou envie  vis-à-vis de son frère.  Au contraire, il eut pour Drusus une affection admirative, au point de risquer sa vie pour essayer de le sauver, en vain, quand il fut blessé en Germanie. La mort de ce frère fut même pour lui une tragédie (an 9 av. J.C.), suivant son cercueil de l’Elbe à Rome, et il lui fallu des années pour guérir de cette douleur.

Après des études consciencieuses, Tibère s’illustra immédiatement dès qu’on lui confia une armée, la conduisant de victoire en victoire (jamais vaincu) contre des ennemis aussi aguerris et aussi insidieux que l’étaient les illyriens et les Pannoniens (13 et 12 av. J.C.). Quand on lui donna des provinces à gouverner, il les réorganisa avec compétence et intégrité. Bref, c’était un général consciencieux, consacrant le peu de temps qu’il lui restait à se perfectionner en grec, langue qu’il maîtrisait déjà très bien, et à s’adonner à des études d’astrologie qui lui donnèrent une réputation d’hérétique. A noter enfin que ce jeune homme qu’on appelait « le petit vieux » à vingt ans à cause de son sérieux, ne fréquentait ni les salons, ni le cirque. Certains pensent même que la première femme qu’il connut fut sa femme Vipsania, fille d’Agrippa, dame de grande vertu aux habitudes aussi tranquilles que les siennes.

S’il avait pu rester avec elle, peut-être son caractère fût-il resté tel qu’il était dans sa jeunesse, à savoir celui d’un stoïcien d’une simplicité sereine, généreux envers ses amis, plus intransigeant avec lui-même qu’avec les autres. Le fait qui le démontre, c’est que ses soldats l’adoraient alors qu’à Rome on le détestait comme le modèle d’une vertu qui constituait un reproche pour tous. Hélas pour lui, Auguste le fit divorcer pour épouser sa fille Julie, une petite malheureuse assez sympathique, mais la moins indiquée qui fut pour être la compagne d’un homme comme lui. Pourquoi Tibère accepta-t-il ?  C’est une question qui mérite d’être posée dans la mesure où certes l’héritage d’Auguste était en jeu, mais sans que cela ne soit une obsession pour lui, se contentant d’être pour son beau-père un collaborateur zélé, préférant s’en faire estimer que s’en faire aimer. En fait dans cette obéissance il faut surtout voir la patte de Livie, épouse exemplaire d’Auguste, mère terrible pour Tibère, dont elle voulait à tout prix la gloire fut-ce au prix de son bonheur.

Tibère supporta ses malheurs conjugaux avec beaucoup de dignité. Il est faux qu’il ait refusé de dénoncer Julie comme adultère, comme la loi lui imposait, pour ne pas perdre la faveur d’Auguste. Au contraire, il lâcha tout pour aller mener la vie d’un simple particulier à Rhodes où il vécut peut-être la période la plus tranquille de sa vie, celle qui lui permit d’approfondir une culture déjà très étendue, au point que Velléius Paterculus (19 av. J.C. à 31) en avait fait un savant ou que Philon (20 av. J.C. à 40) le crédita post-mortem d’un esprit profond, disant de lui qu’il était « le plus habile des hommes de son temps pour saisir les intentions cachées de quelqu’un ». Après avoir banni Julie et perdu les fils de Julie, Gaïus et Lucius, l’empereur rappela Tibère, sous l’influence de Livie. Tibère reprit donc son travail aux côtés de son beau-père de plus en plus mélancolique et insupportable, et qui lui faisait endurer son antipathie.

Tibère avait déjà cinquante-cinq ans quand il lui fallut succéder à Auguste (14). Il le fit en se présentant au Sénat pour lui demander de s’en dispenser et de rétablir la République. Le Sénat considéra cela comme une comédie, ce qui était sans doute le cas. Bien que le détestant, les sénateurs le supplièrent de rester et lui demandèrent de donner son nom à un mois de l’année comme on l’avait fait pour Auguste. « Mais que ferez-vous après le treizième », leur demanda Tibère ? C’est avec cette attitude sarcastique à l’endroit de toute forme d’adulation et de culte de la personnalité que le taciturne et chaste Tibère se mit à gouverner. Et il gouverna avec beaucoup de clairvoyance et d’équité, notamment au début de son règne, laissant à sa mort un Etat plus riche et plus florissant que celui qu’il avait trouvé, avec le souci permanent de ne pas trop charger d’impôts les provinces, recommandant aux gouverneurs « de tondre les brebis, de ne pas les écorcher ».  Il essaya aussi de moraliser un épicurisme exacerbé, notamment en essayant de mettre un frein aux exhibitions insolentes qu’offraient les femmes et même les hommes avec des bijoux scandaleusement voyants, qui contrastaient avec la misère du « petit peuple ». Simplement il eut le malheur, encore un, de tomber sous la plume de Tacite et Suétone qui firent de lui le bouc expiatoire de tous les vices du temps, avant que la postérité ne le réhabilite quelque peu.

La faute la plus grave qu’on lui reproche entre toutes celles qu’il commit, c’est d’avoir fait supprimer son neveu Germanicus, après l’avoir adopté comme fils et désigné comme héritier. Germanicus en effet, était le fils de Drusus et d’une nièce d’Antoine. C’était un beau garçon, vif, intelligent, courageux, que Rome entière aimait. Tibère l’envoya en Orient avec le titre de gouverneur afin qu’il puisse acquérir de l’expérience, mais nombreux furent ceux qui pensèrent que Germanicus fut exilé par jalousie. Il mourut là-bas (19) et les gens dirent que c’était Pison qui l’avait assassiné sur ordre de l’empereur. Pison se tua pour échapper au procès et la veuve de Germanicus, Agrippine, fut une des plus cruelles accusatrices de Tibère.

Une autre accusation qu’on avait porté contre Tibère, c’est d’avoir été cruel avec Livie. Certes, c’était à Livie qu’il devait le trône, mais il ne devait pas être facile de vivre avec elle qui prétendait contresigner les décrets impériaux. En outre, elle lui rappelait à chaque instant que, sans elle, il fût resté un simple citoyen émigré à Rhodes et, surtout, se considérait la maîtresse de maison, allant jusqu’à lui refuser quand il sortait. Tibère finit d’ailleurs par aller vivre pour son compte dans un modeste appartement où il espérait retrouver la sérénité. Mais il eut affaire avec Agrippine qui réclamait elle aussi une créance : la vie de Germanicus.

Cette Agrippine n’était pas seulement devenue sa nièce par son mariage, avec le fils de son frère Drusus, elle était également sa belle-fille, Julie l’ayant eu de son mariage avec Agrippa. Cette Agrippine était une femme avide et geignarde, et avait tous les vices de sa mère, sans aucune de ses qualités : la générosité, l’esprit, le don de sympathie. Agrippine avait de Germanicus un fils, un certain Néron qui, d’après elle, devait remplacer son père comme héritier du trône. Tibère aussi avait un fils, Drusus, que lui avait donné sa chère et bonne Vipsania. Mais c’était un propre à rien, rempli de vices et il l’avait renié. Effectivement, il cherchait un successeur, mais Néron lui non plus, ne lui disait rien de bon.

Toute une série de complots fut organisée contre Tibère. C’est Séjan, le commandant des prétoriens du palais, qui lui en apporta les preuves. Qui sait si elles étaient vraies? Mais petit à petit Tibère se mit à ne plus avoir confiance qu’en Séjan. Il lui permit d’augmenter la garde jusqu’à dix mille cohortes, sans se rendre compte du terrible précédent qu’il allait créer. Puis il se retira à Capri, sans qu’il cessât pourtant de gouverner. Cela dit, c’est à Séjan qu’il transmettait ses ordres, lequel les modifiait à son gré, ce qui fit de lui le vrai maître de la ville. Il découvrit ainsi un énième complot fomenté par Poppaeus Sabin, Agrippine et Néron, et se fit donner l’autorisation de les punir. Le premier fut supprimé, la seconde fut exilée à Pantelleria, et le troisième se tua. Drusus était mort, Livia aussi, surnommée par dérision la « Mère de la patrie ».

Un jour la belle sœur de Tibère, Antonia, la mère de Germanicus, lui envoya secrètement, au risque de sa vie, un billet dans lequel elle l’avertissait qu’à son tour Séjan complotait pour faire assassiner l’empereur et prendre sa place. Du coup Tibère, malgré son âge, accourut à Rome, arrêta le traître et le livra au Sénat  pour instruire le procès de ce satrape qui inspirait la terreur aux sénateurs. C’est la raison pour laquelle Séjan, mais aussi ses parents et ses amis furent tués, y compris sa fille toute jeune qui fut déflorée avant le procès, la loi interdisant de tuer les jeunes filles vierges. Sa femme se tua elle-même, mais avant de mourir elle écrivit à Tibère pour lui dénoncer Livilla, fille d’Antonia, comme complice de Séjan. Tibère fit donc arrêter Livilla, laquelle se laissa mourir dans sa prison en refusant de manger. Agrippine, elle aussi, se tua.

On comprend aisément que le Tibère qui émergea de cette hécatombe familiale, de cet enfer de sang sur fond de trahisons, n’ait plus été l’homme qu’il était avant. Il survécut six ans encore et il semble que son esprit fût troublé. En 37, il se décida à quitter Capri. Tandis qu’il traversait la Campanie, il fut pris d’une crise cardiaque, mais quand ses courtisans s’aperçurent qu’il reprenait ses sens, ses courtisans l’étouffèrent sous un coussin. Tibère avait maintenu la paix, amélioré l’administration et enrichi le Trésor. L’Empire semblait intact, mais sa capitale se gangrénait de plus en plus. Pour arrêter sa décomposition, il eût fallu la main d’un grand réformateur…que Tibère crut trouver dans le second fils d’Agrippine, Gaïus, que les soldats de Germanie, parmi lesquels il avait grandi, appelaient « Caligula » (Sandalette) à cause des chaussures militaires qu’il portait. Il se trompait lourdement…même s’il était difficile de prévoir ce qui arriva à Caligula.

Michel Escatafal


Le règne d’Auguste

Le règne d’Octave débuta d’une curieuse manière, puisqu’en 27 av. J.C., il remit tous ses pouvoirs au Sénat, proclama la restauration de la République, et annonça qu’il voulait rentrer dans la vie privée. Etait-ce bien réel ou s’agissait-il d’une ruse supplémentaire ? Bien sûr chacun penche pour la deuxième hypothèse. Toujours est-il qu’il affirma que l’unique titre qu’il était prêt à accepter était celui de prince, titre qui jusque là n’existait pas. Le Sénat lui répondit en abdiquant à son tour et en lui remettant tous ses pouvoirs, le suppliant de les accepter, en lui conférant le qualificatif d’ «Auguste» qui signifiait à proprement parler « l’augmentateur ». Octave fit semblant de se résigner aux deux choses, ce qui marquait la fin définitive de la fronde conservatrice et républicaine. Même les orgueilleux sénateurs préféraient un maître au chaos.

Mais ce maître continua à se montrer modéré dans l’exercice de son pouvoir, habitant l’hôtel particulier d’Hortensius, fort beau mais qui n’avait rien d’un palais royal, se contentant comme appartement personnel d’une petite chambre du rez-de-chaussée avec un cabinet de travail, très simplement meublé. Il gardera les mêmes habitudes, y compris quand l’immeuble qu’il habitait s’écroula à la suite d’un incendie, en faisant reconstruire un autre à l’identique, notamment ses deux pièces de vie et de pouvoir. Il tenait donc à ses habitudes et était un véritable esclave de l’horaire. Et s’il travaillait dur c’est parce qu’il se considérait comme le premier travailleur de l’Etat. A ce propos il écrivait tout, non seulement les discours qu’il prononçait en public, mais aussi les propos qu’il tenait chez lui avec sa femme et ses familiers. En fait il n’y avait qu’au niveau familial qu’il ne maîtrisait pas tout, ce qui est généralement le cas des grands hommes…même s’ils n’y sont pour rien.

Il y eut Julie sa fille, qui était aussi celle de Scribonia, mais aussi Livie, sa troisième femme, ou encore ses deux beaux-fils, Drusus et Tibère, que cette dernière lui avait amenés. Livie fut une épouse irréprochable, pour ne pas dire un peu ennuyeuse dans sa vertu. Elle éleva parfaitement bien ses garçons, fut très bienfaisante, et pardonna tout à son mari, y compris ses escapades extraconjugales. En fait elle admirait Auguste pour son pouvoir, ce qui lui laissait beaucoup d’espoirs pour ses fils. Et ce fut le cas, dans la mesure où ils furent généraux à vingt ans, participant aux combats victorieux destinés à dompter l’Illyrie (Croatie, Slovénie et Albanie actuelles) et la Pannonie (aujourd’hui la Hongrie). Mais une fois réalisée la « pax romana », Auguste renonça vite à la guerre, sauf pour protéger les frontières de l’Empire. C’est ainsi que Drusus, son préféré, battit brillamment les Germains, ce qui lui valut le surnom de Germanicus. Mais il fit une chute de cheval et se blessa grièvement, au point de mourir peu après, le temps que Tibère qui l’adorait arrive de Gaule où il se trouvait pour lui fermer les yeux (9 av. J.C.). Auguste aussi avait beaucoup d’amour pour lui, envisageant même de faire de ce jeune homme joyeux, expansif et impétueux son successeur. Il fut le père d’un autre célèbre Germanicus et de l’empereur Claude.

Auguste, terriblement attristé par ce décès, eut aimé que Julie lui donnât un nouvel héritier. Cette Julie qu’il aimait au-delà de tout, au point de la marier alors qu’elle n’avait que quatorze ans à Marcellus, le fils de sa sœur Octavie, veuve d’Antoine. Mais Marcellus mourut peu après son mariage, et Julie était devenue la veuve joyeuse de Rome…ce qui contrariait beaucoup son père, lequel avait commencé à faire des lois pour rétablir les bonnes mœurs à Rome. Cela incita Auguste à lui fournir un second mari, et pas n’importe lequel : son ministre de la guerre, Marc Agrippa, l’homme qui lui avait donné la victoire à Actium, et son plus habile et son plus fidèle collaborateur. Problème, ce grand soldat, ce grand ingénieur, cet homme d’honneur qui avait pacifié l’Espagne et la Gaule, réorganisé le commerce et construit des routes, avait une femme…qui le rendait heureux. Mais de cela Auguste n’avait cure, comme il ne se souciait point de la différence d’âge entre Julie et Agrippa, lequel avait à cette époque quarante deux ans alors que Julie n’en avait que dix-huit. Cela dit, au nom de la raison d’Etat, Agrippa fit ce que lui demandait Auguste et, après avoir divorcé, épousa Julie.

On ne sait pas s’ils furent heureux, mais ils eurent cinq enfants qui, tous, ressemblaient à leur père, y compris la future Agrippine dite l’Ancienne (née en 15 av. J.C.) qui fut l’épouse de Germanicus et la mère d’Agrippine la Jeune, mère de Néron. Par quel miracle cette ressemblance, certains s’interrogèrent ? La réponse aurait été apportée par Julie elle-même affirmant : « C’est que je ne fais jamais monter de nouveaux marins sur le navire qu’une fois qu’il est plein ». Pourquoi pas ? En tout cas, huit ans plus tard, Agrippa mourait (12 av. J.C.), et Julie redevint une nouvelle fois la veuve joyeuse de Rome, ce qui obligea Auguste à lui imposer un troisième mariage. Et il ne trouva pas mieux que Tibère, le frère de Drusus, en qui il voyait maintenant un régent possible de l’Empire tant que les fils de Julie, Gaïus et Lucius (« princes de la jeunesse » par la volonté d’Auguste) n’avaient pas atteints leur majorité. C’était aussi une solution à la convenance de Livie, la mère de Tibère. Problème encore, Tibère était marié…avec la fille d’Agrippa, Vipsania, qui le rendait heureux, ce qui n’était pas un argument pour empêcher Auguste de réaliser ses plans. Tibère devint donc, contre son gré, le successeur d’Agrippa après en avoir été le gendre, et dut endurer avec Julie tout ce qu’un mari ne souhaite pas à son pire ennemi. Quand il fut à bout de forces, il se retira à Rhodes pour y vivre en simple particulier, ne s’occupant qu’en étudiant, tandis que Julie accumulait les scandales et les malheurs avec la mort de Gaius (an 4) et Lucius (an 2), l’un victime de la typhoïde et l’autre à la guerre (Lycie en Asie Mineure).

Brisé par ces malheurs, dévoré d’eczéma et de rhumatismes et de plus en plus sous la coupe de Livie, Auguste finit par bannir sa fille pour immoralité en la faisant enfermer dans l’île de Ventotène. Ensuite il rappela Tibère et l’adopta comme fils et comme héritier, tout en continuant à ne pas vraiment l’apprécier. Peut-être se croyait-il à ce moment près de la mort, car les colites et grippes ne lui laissaient pas de trêve, ce qui l’obligeait plus que jamais à ne pas faire un seul pas sans son médecin personnel, Antonius Musa. Il était devenu pointilleux, soupçonneux, et même cruel. Pour une indiscrétion, par exemple, il fit rompre les jambes à son secrétaire Tallus. Pour se protéger de complots inexistants il inventa la police, décision lourde de conséquences parce que ces prétoriens ou gardes du corps allaient jouer un rôle tout à fait néfaste sous ses successeurs. Rendu amer et sceptique par ses souffrances, il appréhendait clairement la faillite de son œuvre de reconstruction.

On jouissait certes de la « pax augusta », et les marins d’Orient venaient lui rendre grâce de la sécurité avec laquelle ils naviguaient. Mais, sur l’Elbe, Arminius avait massacré Varus et trois légions, et la frontière avait dû être reculée sur le Rhin, ce qui donnait l’impression d’un fort bouillonnement dans les forêts derrière le Rhin. Cela dit, le commerce réorganisé par la volonté d’Auguste refleurissait, et la monnaie, assainie par Mécène, était sûre. La bureaucratie fonctionnait, l’armée restait forte, mais en revanche la réforme des mœurs avait échoué. Le divorce et ce que l’on appelle aujourd’hui le malthusianisme avaient tué la famille d’une certaine façon, même si de nos jours c’est un constat que nous ne ferions pas de la même manière, tout comme sur le fait que les trois quarts des citoyens étaient des affranchis ou des fils d’affranchis étrangers. Et pour couronner le tout, on avait construit des centaines de nouveaux temples, mais il n’y avait plus que des dieux auxquels plus personne ne croyait. Auguste pensant qu’on ne refait pas une morale sans base religieuse avait bien essayé de ranimer la foi de jadis, mais lui-même n’avait pas la foi. En fait le plus étonnant est que le peuple lui répondit en faisant semblant de l’adorer comme un dieu.

Pour revenir à Julie, celle-ci mourut en exil en l’an 14, on ne sait pas exactement quand ni en quelle circonstances, en laissant à Auguste une petite fille prénommée Julie, comme elle, et qui se montra très vite disposée à continuer ce que fit sa mère la plus grande partie de sa vie, ce qui obligea Auguste, son grand-père, à la reléguer pour immoralité. Anéanti par cette nouvelle douleur, il voulut se laisser mourir de faim, mais ses devoirs prirent le dessus, d’autant qu’il sentait que sa fin était proche. A cette époque, il était âgé de soixante six ans, ce qui était quand même un âge avancé, surtout pour un homme qui avait souffert de mille maux pendant toute son existence. En fait la mort le surprit à Nola (Campanie), alors qu’il était convalescent d’une énième bronchite. Ce matin-là, il avait travaillé comme d’habitude de huit heures à midi, signé tous les décrets, répondu à toutes les lettres importantes qu’il avait reçues, puis il fit appeler Livie avec qui il était sur le point de célébrer son anniversaire de mariage et lui fit affectueusement ses adieux. Puis, en vrai grand Romain qu’il était, il se tourna vers ceux qui l’entouraient et leur dit : « J’ai bien joué mon rôle. Laissez-moi donc quitter la scène, mes amis, en emportant vos applaudissements ». Nous étions le 19 août de l’an 14. Les sénateurs transportèrent son cercueil sur leurs épaules en traversant tout Rome avant de brûler le cadavre sur le Champ-de-mars. Peut-être eussent-ils été contents de sa mort s’ils n’avaient su Tibère déjà désigné pour lui succéder.
esca