La période coloniale espagnole en Amérique

Après avoir détruit une grande partie des institutions indigènes, les Espagnols imposèrent les leurs, ce qui donna à l’Amérique un caractère très original.

L’administration

Les plus hautes autorités étaient les Virreyes, sorte de vice-rois. Au début il y eut seulement deux vice-royaumes : en 1521, la Nouvelle Espagne (Mexique) et le Pérou en 1543, avant la création plus tard (1717) de celui de la Nouvelle Grenade (capitale Bogota), et de celui du Rio de la Plata (capitale Buenos-Aires) en 1776. A Cuba, au Chili, au Venezuela et au Guatemala, on avait envoyé un capitaine général, et en Equateur un président.

Le pouvoir du vice-roi, nommé par le roi d’Espagne, était absolu, mais il était surveillé par un Conseil d’Audience. Ensuite, venaient après eux des magistrats et des conseils composés d’hommes de premier plan élus. En Espagne, le Conseil des Indes et la Maison du Commerce des Indes (Casa de Contratación de las Indias) avaient accès à tous les sujets relatifs à l’Amérique.

Organisation sociale

Les Indiens, libres en théorie (ordonnances d’Isabelle, Charles Quint et Charles II), furent répartis entre de nombreux « commissionnaires », en fait des colons gratifiés pour services rendus par la monarchie espagnole. Ces colons avaient reçu une « commission », ou si l’on préfère la libre disposition de terres appartenant auparavant aux Indiens, avec pour objet de protéger et instruire les indigènes, les convertir au christianisme et organiser leur travail.

Mais très vite cela devint un système de travail forcé et d’exploitation inhumaine pour ceux qui étaient sous les ordres de ces colons. Ceux-ci, en effet, obligeaient les indigènes à travailler dans les mines dans des conditions épouvantables et dans ce que l’on appelait les « obrajes », qui n’étaient rien d’autre que des grands ateliers publics de tissage. Des milliers d’Indiens succombèrent à ces conditions de vie abominables, ce qui amena les colons à importer de nombreux esclaves d’Afrique (la traite des noirs).

De tels abus, indignes d’une nation soi-disant civilisée, provoquèrent des rebellions parmi les indigènes, durement réprimées. Ce fut le cas notamment à Vélez de Cordoba en Bolivie (1739) et à Tupac Amaru au Pérou (1780). Toutefois, malgré ces horreurs, les Espagnols admirent l’égalité des races, ce qui explique le nombre important de mariages entre eux et les femmes indigènes, formant ainsi un groupe chaque jour plus nombreux de métis. A la fin du dix-huitième siècle, sur les dix-huit millions d’habitants en Amérique espagnole, plus de huit millions étaient Indiens, et plus de six millions des métis.

La religion

La religion était à la base de la notion espagnole d’égalité des races, d’où aussi l’effort d’évangélisation à destination des indigènes. A peine arrivés sur le nouveau continent, les Espagnols commencèrent à détruire les idoles et les temples des Indiens pour édifier à la place des églises et des couvents. Dans cette œuvre de conversion, que l’on appela « la conquête spirituelle des Indes », certains ordres religieux jouèrent un grand rôle (Franciscains, Dominicains). Des missions de jésuites établirent au Paraguay une sorte de société collectiviste, dans lesquelles furent établis avec succès des règles de vie et de travail pour les Indiens. En outre de nombreux clercs se firent les défenseurs des droits des indigènes. Ainsi, dès 1521, le père Montesinos dénonça en chaire les abus des « encomenderos ». Mais le plus célèbre de tous fut le Père de las Casas (1474-1566), appelé « le Défenseur des Indiens ».

Organisation économique

En arrivant en Amérique, les Espagnols ne rencontrèrent pas d’autre animal que le lama des Andes, ce qui les obligea à acclimater le cheval, la vache et le mouton. Ils introduisirent aussi des cultures nouvelles comme le blé, la vigne, la canne à sucre, le café, la banane, mais en échange découvrirent des produits jusque-là inconnus en Espagne et en Europe : le maïs, la pomme de terre, le tabac, le cacao, le caoutchouc ou encore la tomate. Ainsi, avec les grandes richesses minières (or et argent), mais aussi l’agriculture et le commerce, l’Espagne eut le monopole du commerce dans ses colonies.

La Lutte pour l’indépendance

Les causes

Le mécontentement des créoles (blancs nés en Amérique) est allé croissant tout au long du dix-huitième siècle parce qu’ils furent mis à l’écart des emplois élevés et rentables, réservés aux Espagnols de la métropole. Ensuite il y a les causes économiques, notamment le fait qu’il était interdit aux colonies d’avoir des industries et des cultures susceptibles d’entrer en compétition avec celles d’Espagne. Le commerce était strictement règlementé au profit exclusif de la métropole. Un convoi spécial, « la flota », amenait en Espagne les produits coloniaux et, en contrepartie, on amenait dans les colonies les marchandises en provenance d’Espagne. Evidemment les créoles comme les métis auraient préféré la liberté du commerce.

Des causes idéologiques aussi ne furent pas étrangères à ce désir d’indépendance, entre autres les idées des philosophes français (Montesquieu, Rousseau), plus particulièrement la souveraineté populaire ou la division des pouvoirs, qui se répandirent peu à peu sur le continent américain. A cela s’ajoutent des causes plus purement politiques, comme l’indépendance des Etats-Unis en 1776 et la Révolution française en 1789. Enfin, à partir de 1794, circula la déclaration des Droits de l’Homme traduite en espagnol.

Mais parmi les causes majeures de ces soulèvements, il y eut aussi l’invasion de l’Espagne par les troupes de Napoléon. Après l’abdication de Charles IV, il n’y avait plus de gouvernement légitime aux yeux des colonies. Du coup, les « cabildos » (conseils d’administration coloniale régissant une municipalité) prirent une importance politique considérable avec leurs citoyens élus. Ils formèrent des assemblées de gouvernement qui luttaient contre l’absolutisme des gouverneurs, même s’ils continuaient à reconnaître la souveraineté de l’Espagne…qui elle-même n’était plus souveraine.

Les premiers soulèvements (1809-1812)

Les premières insurrections eurent lieu en 1809 à Caracas (Venezuela) et à La Paz (Bolivie). En 1810, le curé Hidalgo (1753-1811) proclama l’indépendance du Mexique, ce qui lui valut d’être fusillé un an plus tard. Pendant ce temps des soulèvements eurent lieu à Santiago du Chili, à Bogota (Colombie), Buenos-Aires (Argentine) et au Paraguay, pour ne citer que ces pays. Mais les Espagnols résistèrent avec succès dans les endroits les mieux défendus, notamment au Pérou et au Mexique.

La guerre

Elle commença par des succès espagnols. En 1814, Ferdinand VII (fils de Charles IV), le nouveau roi d’Espagne, envoya au Venezuela une importante armée qui renversa la jeune république vénézuélienne proclamée par Miranda (1750-1816) et Bolivar dit le Libérateur(1783-1830). Mais très vite les insurgés allaient prendre le dessus, d’abord dans le Sud, dès 1818, quand le général argentin San Martin (né en 1778 et décédé en 1850 en France où il vivait en exil), qui avait combattu en Espagne contre Napoléon, forma dans la nouvelle République du Rio de la Plata (Argentine et Uruguay), proclamée en 1816, l’armée des Andes. Celle-ci, après avoir traversé la Cordillère, mit en déroute les Espagnols et s’empara de Santiago du Chili (victoire de Chacabuco en février 1817). San Martin et O’Higgins proclamèrent la République du Chili le 12 février 1818, la bataille de Maipo en avril 1818 assurant l’indépendance du Chili, ce qui mit fin à la domination espagnole dans cette région.

Dans le Nord, Bolivar débarqua au Venezuela en 1819, et fut élu président de la République de Grande Colombie, formée par l’union entre le Venezuela et la Colombie. Venu du Chili par mer, San Martin entra à Lima en 1821 et proclama la République du Pérou. Ensuite Francisco Javier de Santa Cruz et le général ami de Bolivar, Sucre, libérèrent l’Equateur en 1822. Au Mexique, le général espagnol Iturbide conclut un pacte avec Guerrero, chef des insurgés, et l’indépendance fut proclamée en 1821, Iturbide devenant empereur sous le nom d’Augustin 1er. Enfin, après la victoire de la Junin en août 1824, celle de Sucre à Ayacucho (Pérou) en décembre 1824, marqua le dernier grand affrontement entre les révolutionnaires de diverses nationalités (Argentins, Vénézuéliens, Colombiens, Chiliens et Péruviens) et l’armée espagnole, certes supérieurement armée, mais comptant dans ses rangs de nombreux soldats prêts à déserter et à rejoindre les troupes indépendantistes. Sucre proclama l’indépendance de la Bolivie, (1824-1825) et en devint son président en 1826. Son nom est tellement resté un symbole, qu’il est aujourd’hui celui de l’unité monétaire pour le commerce entre les membres de l’Alliance bolivarienne ( Bolivie, Cuba, Equateur, Nicaragua et Venezuela).

Toutes ces mouvements insurrectionnels avaient abouti à une situation inédite depuis trois siècles, l’Espagne n’ayant conservé, en 1830, de son immense empire américain que Cuba et Porto-Rico, qu’elle perdit en 1898. Cela étant, ce grand empire colonial aura quand même permis à la langue espagnole d’être toujours la langue officielle et parlée dans toute l’Amérique centrale et du Sud, à l’exception du Brésil (portugais), Haïti (français) et de quelques petites dépendances de pays européens, comme notre Guyane.

Michel Escatafal


Le choc de deux mondes (Espagne et Amérique)

Devant une nature aussi grandiose, des hommes et des civilisations aussi éloignés de ce qu’on connaissait jusque-là, il n’y a rien d’étonnant à ce que les Espagnols aient eu une grande surprise en arrivant sur ce nouveau continent. Mais quelle ne fut pas aussi la stupéfaction des Indiens à voir arriver sur leurs terres des êtres et des choses aussi « monstrueuses » que des bateaux à voile, des chevaux et des « dieux guerriers » couverts d’un métal inconnu, et maîtres du tonnerre. Les Aztèques, imprégnés de leurs traditions, croyaient au retour du dieu Quetzalcóatl.

Pour leur part, les conquistadors pensèrent débarquer dans un monde impossible à définir, où l’humain et le chevaleresque se coloraient de diabolisme, mais où on admirait l’éblouissante réalité indienne, sans oublier la vision d’horreur que leur inspiraient les dieux aztèques, qu’ils comparaient à des démons affamés de chair humaine. C’est la raison pour laquelle ils travaillèrent à combattre et à détruire temples et idoles, et à lutter sans merci contre les coutumes sataniques des indigènes. Cette incompréhension mutuelle s’étendit dans tous les domaines, le fanatisme espagnol luttant contre la magie indienne.

La conquête fut facilitée par l’énorme différence d’armement, mais aussi de conception militaire et de tactique. En outre, les Mexicains voulant prendre vivants les ennemis pour leurs sacrifices futurs, il était plus facile pour les soldats de Cortés (1485-1547) de les tuer en masse.  Par ailleurs, la coutume des Indiens étant de prendre la fuite quand le chef était capturé, Pizarro (1476-1541) put devenir facilement le maître de l’empire inca après la capture de l’empereur Atahualpa. Enfin, un dernier élément important favorisa la domination espagnole, en plus de la terreur répandue par de tels méfaits : ce sont les discordes entre tribus et l’impatience des nations récemment soumises ayant souffert du joug des Aztèques et des Quechuas.

La découverte

Nous savons que l’Amérique fut découverte en 1492 par le Génois Christophe Colomb et les frères Pinzón, pour le compte de la reine Isabelle la Catholique (1451-1504, reine entre 1474-1504). Colomb partit de Palos de Moguer le 3 août, pour découvrir le 12 octobre l’île de San Salvador, et ensuite celle du Cuba et de Saint-Domingue. Dans son second voyage (1494) il découvrit Porto Rico et les Petites Antilles. Ensuite, en 1498, il atteignit Panama au cours de son troisième voyage. Un peu plus tard, lors du quatrième voyage, il arriva au Venezuela (1502), et vit les bouches de l’Orénoque après Ojeda (1465-1515) en 1499, puis Yanez Pinzon en 1500, et le Florentin Americo Vespucci (1454-1512) qui donna son prénom au nouveau continent, car il fut le premier des navigateurs à considérer que l’on n’était pas en Asie. Tous ces voyages permirent de découvrir toute la côte nord-est de l’Amérique du Sud.

Ensuite les expéditions se multiplièrent : Ponce de León (1460 – juillet 1521) découvrit la Floride en 1512, puis, en 1513, Núñez de Balboa (1475-1519) croisa l’isthme de Panama et atteignit la Mer du Sud dans le Pacifique. En 1516, Juan Díaz de Solís (1470-1516), à la recherche du passage entre deux océans arriva à l’estuaire du Rio de la Plata (la « mer douce »). Enfin, en 1520, le Portugais Magellan (1480-1521) franchit le détroit qui porte son nom au Sud du Chili.

La conquête

Deux grandes expéditions

La conquête du Mexique (1519-1521)

En 1512, les Espagnols établis dans l’ile de Cuba firent des incursions sur la côte du Mexique. En 1517, Hernández de Córdoba (1475- 1517) débarqua dans le Yucatan, rencontrant une résistance acharnée de la part des Mayas. En 1518, Grijalva atteignit la future Vera Cruz et retourna à Cuba, convaincu de l’existence d’un riche empire dans le Nord. L’année suivante (1519) le gouverneur de Cuba, Diego Velázquez, lança une expédition dirigée par Hernan Cortés, jeune noble plein de talent, discret et cultivé, audacieux et ambitieux. Cette armée se composait de onze navires, avec une dizaine de canons, seize chevaux et cinq cents hommes.

Profitant de la frayeur que causaient les armes à feu et les chevaux sur les indigènes, Cortés remporta une première bataille, et réussit à fonder la ville de Vera Cruz. Il reçut les ambassadeurs du roi du Mexique, Moctezuma (1466-1520). Celui-ci donna de précieux cadeaux à Cortés dans l’espoir d’éloigner les Espagnols. Mais cela n’empêcha pas Cortés de s’allier avec les  Tlascaltecas, petit peuple belliqueux ennemi des Mexicains. Avant de s’engager dans une longue et pénible marche à travers la Meseta et les terres froides pour arriver à Cholula, ville importante et très peuplée, Cortés détruisit ses navires, sur le conseil de ses capitaines, pour priver ses hommes de toute idée de retrait.

Les Cholultecas étant disposés à en finir  avec les Espagnols, Cortés ordonna alors un véritable carnage pour réduire toute résistance des Indiens. Ensuite il reprit sa marche vers Mexico où Moctezuma le reçut fastueusement. Puis installé à Tenochtitlàn (ou Mexico), ville au demeurant magnifique, Cortés ne tarda pas à faire prisonnier Moctezuma, seul moyen pour lui de prévenir toute révolte des Aztèques. Peu après, les Espagnols croyant être de nouveau menacés tuérent de nombreux nobles durant une fête religieuse. Alors les Mexicains envoyés par Cuauhtemoc, successeur de Moctezuma, assaillirent les Espagnols, un assaut au cours duquel mourut Moctezuma.

Les Espagnols, assiégés dans les palais, luttant contre des forces très supérieures en nombre, finirent par fuir par des allées unissant Mexico au bord de la lagune, jusque sur la terre de leurs alliés tlascaltecas. C’est la fameuse « Nuit Triste » (30 juin au 1er juillet 1520), nuit triste parce que les troupes de Cortés subirent de lourdes pertes au cours de cette fuite. Néanmoins cette déroute ne fut pas définitive, car Cortés réorganisa ses troupes à Tlascala et surtout reçut des renforts. Après un long et sanglant siège de trois mois  qui détruisit en partie la ville (entre cent et deux cent cinquante mille morts), il réussit à reprendre une nouvelle fois Mexico en août 1521, après la reddition de l’empereur Cuauhtemoc, lequel restera dans l’histoire comme le dernier empereur des Aztèques.

La conquête du Pérou (1531-1533)

Nous connaissons les immenses richesses de certains royaumes (El Dorado) grâce à deux militaires vétérans établis à Panama, Francisco Pizarro (1476-1541) et Diego de Almagro (1480-1538), accompagnés d’un prêtre, Hernando de Luque, qui entreprirent deux expéditions vers le Sud (1527). Dans la seconde, après de terribles difficultés, Pizarro arriva à la cité inca de Tumbez, au Nord de l’actuel Pérou. C’est alors qu’il regagne l’Espagne pour obtenir le soutien de Charles Quint, qui le recevra en juin 1529. Il ne sera pas déçu, et reviendra avec les titres de Gouverneur, Capitaine général et Adelantado de la Nouvelle Castille…tout cela au détriment d’Almagro. Il lui restait seulement à assurer la conquête de ses nouveaux domaines.

Avec ses trois frères, deux cents hommes et quatre-vingts chevaux, Pizzaro embarqua  à Panama à destination du Pérou. Arrivés dans ce pays (1532) les Espagnols eurent la chance de trouver l’empire Inca divisé par une lutte dynastique entre les deux fils de l’empereur Huayna Capac, mort en 1529 : Atahualpa et Huascar.  Atahualpa finit par prendre le dessus et repoussa les troupes de Huascar jusqu’à Quito (Equateur). Avançant à travers le désert et escaladant la Cordillère des Andes, Pizarro et les siens se dirigèrent vers Cajamarca (Nord du Pérou), où se trouvait Atahualpa. Mais au cours de cette entrevue (16 novembre 1532) les choses ne se passent pas comme Atahualpa l’imaginait, puisqu’au lieu d’arriver sans armes, Pizarro et ses hommes font prisonnier l’Inca et massacrent les Indiens qui l’accompagnaient. Ce fut ce que les Espagnols appelèrent la bataille de Cajamarca.

Atahualpa offrit une énorme quantité d’or (six tonnes) et d’argent pour se délivrer. Les Espagnols acceptèrent, mais une fois livré le trésor, ils condamnèrent à mort l’Inca (1533). Ensuite Pizarro entreprit la marche vers Cuzco, la capitale des Incas, au Sud du Pérou. Après plusieurs batailles, il réussit à conquérir l’empire des Incas et fonda la ville de Ciudad de los Reyes qui deviendra Lima. Ensuite éclata la guerre entre Pizarro et son ancien compagnon de route Diego de Almagro, qui avait conquis le Chili. Vaincu, Almagro fut emprisonné et tué (1538). Pizarro organise alors ces nouveaux domaines, une organisation mise à mal par Manco Inca qui continue de résister, en raison notamment des abus des Espagnols, et par les partisans d’Almagro, ces derniers allant jusqu’à conspirer et assassiner Pizarro dans son palais de Lima (1541).

Michel Escatafal


L’Amérique « espagnole » : les Incas

L’empire

L’empire des Incas (Tahuantinsuyu) embrassait de très grandes régions situées dans la partie occidentale de l’Amérique du Sud. Son domaine s’étendait sur un territoire qui est aujourd’hui le Pérou, l’Equateur, une partie de la Colombie et de la Bolivie, atteignant dans le Sud le fleuve Maule au Chili.  Cet empire avait une population estimée à 15 millions d’habitants, avec un pouvoir central installé à Cuzco (Sud du Pérou), capitale située à 3.000 m d’altitude dans la Cordillère des Andes.

Cette cordillère forme l’épine dorsale de toute cette contrée. Entre la région côtière très sèche et la forêt vierge, est inséré le plateau inter andin, la Puna, dont l’altitude varie de 3.000 à 5.000 mètres, ce qui engendre encore de nos jours des conditions de vie très dures pour les habitants. La végétation est sommaire dans ces pays, même si on y fait la culture des pommes de terre (introduite en Espagne en 1534) et du maïs dans les vallées, sans oublier une herbe rude, appelée ichu, qui sert à l’alimentation des animaux du plateau andin (lamas). Cela étant, cet empire des Incas fut le plus puissant des empires américains, et il est simplement dommage qu’il n’existe pas d’écrits provenant de cet empire, pour la simple raison qu’on ne connaissait pas l’écriture, ce qui est assez surprenant. La langue officielle était le quechua, langue des Indiens du même nom quand ils se sont établis dans la région. Cette langue est encore parlée de nos jours au Pérou, en Bolivie ou en Equateur, en plus de l’espagnol.

L’Inca

Le mot Inca devait s’appliquer uniquement au souverain et, par extension, aux membres de la famille royale. L’Inca exerçait un pouvoir absolu et était adoré comme un dieu, ce qui était normal dans la mesure où le fondateur de la dynastie Manco Capac avait fait croire que lui et son épouse étaient fils du Soleil, et avaient été envoyés par leur père pour créer cet empire dont la capitale allait être Cuzco, au confluent de deux petites rivières (Huatanay et Tullumayo). A noter qu’au moment où les Espagnols sont arrivés (1532), l’empire était au sommet de son développement.

L’Inca vivait dans son palais à Cuzco, entouré de très nombreux domestiques, dans le profond respect de tous. L’Inca mangeait dans de la vaisselle dorée, et présidait les cérémonies assis sur un trône en or massif, avec un grand sceptre d’or à la main, la poitrine couverte d’un soleil en or, les lobes des oreilles chargés de grands disques eux aussi en or. Avant d’être l’Inca suprême il partageait le pouvoir avec son père. Il se maria avec une de ses sœurs le jour même de son couronnement. Une fois mort, on embauma le corps de l’Inca, la momie continuant à vivre dans son palais, avec ses serviteurs et au milieu de tous ses trésors. Cela obligea à édifier un autre palais pour l’héritier du trône. L’Inca gouvernait ses états avec l’aide d’un conseil suprême de quatre membres.

L’organisation sociale

La base de la société était  l’Ayllu, communauté de diverses familles descendant d’un même ancêtre. Chaque Ayllu résidait  dans un quartier à part, et exploitait une étendue de terre proportionnelle à son importance qui, en fait, représentait la somme des tupus ou des champs répartis périodiquement entre ses membres. L’Indien ne pouvait se déplacer, ni abandonner l’ayllu dans lequel il était condamné à vivre jusqu’à sa mort. C’est l’Etat qui avait le pouvoir d’organiser, s’il considérait que c’était  nécessaire, les migrations collectives. La population était divisée en deux catégories : le peuple et la classe supérieure formée d’Incas de naissance ou par privilège.

Le peuple

La grande masse du peuple vivait pauvrement, mangeant des mani (graines oléagineuses), de la farine de maïs, quelques pommes de terre en conserve,  un peu de viande desséchée de lapin des Indes, parfois aussi d’autres petits animaux, et très exceptionnellement du lama. La boisson nationale était la chicha (à base de maïs, de manioc et de fruits fermentés). En revanche on avait interdit au peuple la coca et l’eau-de-vie. Les gens étaient vêtus de manière uniforme, avec de larges culottes, une chemise et une cape pour les hommes, une tunique et un genre de manteau gris pour les femmes, et étaient chaussés de ojotas (sandales faites de cuir et de fibres végétales). Ils vivaient dans une bicoque avec un petit enclos pour les deux lamas auquel avaient droit les familles.

Les enfants travaillaient selon les forces dont ils disposaient. A un certain âge les jeunes se mariaient, recevant une petite maison, un trousseau et un tupu (lopin de terre  plus la moitié pour l’épouse) qui grossissait et au fur et à mesure que la famille s’agrandissait.

L’Indien devait donner diverses heures de travail à la culture des terres du Soleil (de l’Etat), celles de l’Inca, celles de ceux qui ne pouvaient plus travailler. Il devait aussi travailler à des jours fixes pour des travaux d’utilité collective. Enfin il devait rétrocéder une partie de sa récolte aux entrepôts publics. Tous les travaux se faisaient à la main faute d’animal de trait, puisqu’il n’existait pas de bœufs ou de chevaux. Il n’y avait ni roue, ni outil en fer, ce qui rendait d’autant plus admirable l’habileté de ce peuple dans le travail, mais aussi le transport et l’assemblage des blocs cyclopéens. L’Indien pouvait  être aussi un habile artisan, produisant de la poterie d’art, faisant du tissage et de la broderie, et incrustant des pierres dans d’admirables bijoux.

La classe supérieure

Ceux qui composaient la classe supérieure étaient appelés les orejones, nom donné aux nobles par les Espagnols parce que les « orejones »  donnaient l’impression d’avoir de grandes oreilles en raison des pendants énormes qu’ils portaient. Ces « orejones » se divisaient en trois catégories : Les Incas de naissance, les curacas ou chefs des peuples soumis, et les Incas par privilège, qui se distinguaient par leur science et leurs exploits. Leurs fils devenaient des « orejones » après un examen religieux et militaire intervenant à la fin de quatre ans d’études dans un collège spécial. L’Inca lui-même leur perçait les oreilles, et leur donnait le droit de porter les lourds bracelets en or, privilège des nobles. Cette classe jouissait aussi d’autres grands privilèges, et recevait quantités de cadeaux de l’Inca (terres, lamas, femmes, etc.). Ainsi s’est créée peu à peu une noblesse héréditaire dont les individus étaient très actifs et orgueilleux par comparaison avec la passivité et l’humilité de l’homme du peuple.

Organisation administrative

L’empire s’étant constitué par l’agglomération de peuples conquis (quechuas, chimus, aymaras, urus, etc.). On conserva dans un premier temps les chefs et les divisions naturelles de la société, mais cela se fit après une division par 10, 100, 1000 et 10.000 familles. La hiérarchie administrative était stricte depuis l’Inca jusqu’aux plus humbles fonctionnaires, surveillés par des inspecteurs et soumis à d’importantes responsabilités. Bien que ne connaissant pas l’écriture, ils établissaient de nombreuses et rigoureuses statistiques grâce à un système de nœuds de couleur appelés quipus (population, naissances, morts, quantité de produits stockés dans les dépôts publics, etc.). Le vol était quelque chose d’inconnu, personne n’était réellement dans le besoin, et ces dépôts permettaient de répartir entre les nécessiteux ce qu’il leur manquait pour vivre.

Malgré le relief, un réseau de magnifiques routes couvrait  le territoire, avec des ponts suspendus sur les fleuves et rivières, des auberges pour les marcheurs itinérants, et un service de coureurs rapides pour amener les messages officiels (chasquis). La justice appliquait une loi unique, d’origine divine, mais atténuée et adaptée aux coutumes locales. Les délinquants étaient très peu nombreux compte tenu des rigueurs de la loi, mais aussi du goût des Indiens pour l’ordre, et de la peur des châtiments surnaturels.

La religion

Il y avait une religion pour l’Inca et la noblesse, qui adoraient un dieu unique, dieu créateur, roi de la foudre et des tempêtes : Viracocha ou Pachacamac. La masse du peuple adorait, en plus des idoles de toutes sortes, l’Inca fils du Soleil, le Soleil, la Lune, la Terre etc. Le clergé avait une grande influence. Il était très soumis au grand-prêtre, oncle ou frère de l’Inca, qui jouissait d’un énorme pouvoir sur une hiérarchie complète de prélats et de prêtres, avec ses inspecteurs, et les couvents des Vierges du Soleil.

A la religion se mélangeaient les arts divinatoires et les oracles, la notion du péché avec pénitences, offrandes, sacrifices (rarement humains), avec le culte des ancêtres et ses momies. Les temples étaient splendides, le plus sacré étant le somptueux temple du Soleil à Cuzco. On célébrait les grandes fêtes religieuses, notamment celle du Solstice d’hiver et celle du Soleil, mais bien d’autres encore. L’Indien avait peur des esprits, mais aussi des sorts, croyait en la protection des pierres sacrées et portait des talismans. Sa déesse préférée était Mama Pacha, notre mère la Terre.

La vie militaire

Les expéditions militaires étaient fréquentes. Il y avait une armée bien organisée avec une discipline rigoureuse. L’armement était varié avec des armes courtes et à longue portée (élingues, arcs, quilles etc.).  De nombreuses garnisons vivaient dans de grosses citadelles érigées dans les endroits stratégiques. Chaque conquête était célébrée par un triomphe solennel dans la capitale.

Vie intellectuelle et artistique

Très avancés en mathématiques, les Incas n’atteignaient pas en astronomie la même perfection que les Aztèques. La médecine était très développée, les chirurgiens connaissant l’usage des anesthésiques. L’architecture avait un caractère très typique (palais, temples, forteresses d’énormes dimensions). Les Espagnols, hélas, ont détruit la plus grande partie des multiples œuvres d’orfèvrerie, mais il en reste de très intéressantes dans le musée moderne de l’or à Bogota, où l’on ne trouve pas que de l’or, mais aussi des articles confectionnés avec de l’argile, du bois ou de la pierre. Il a été aussi conservé de précieux exemplaires de vases anthropoformes et des sifflets de Chimu, des aryballes de Cuzco, des tissus, des vêtements, des ornements de plumes, etc.

On pratiquait des danses rituelles avec accompagnement d’instruments de musique, entre lesquels on distinguait la fameuse quena, flute d’os ou de roseau. La poésie était très répandue et diversifiée, avec des  prières religieuses, amoureuses ou  guerrières. Il existait même un embryon de théâtre, dont un est arrivé jusqu’à nous, l’Ollantay,  drame contant une passion amoureuse contrariée par la religion et la raison d’Etat, qui laisse au lecteur une impression profonde. Enfin, il a été transmis jusqu’à nos jours par tradition orale le plus grande partie du riche folklore Inca (contes et fables populaires).

Michel Escatafal


L’Amérique « espagnole » – Les Mayas, les Aztèques

A l’exception de son extrémité méridionale, l’Amérique « espagnole » s’étend presque entièrement dans la zone équatoriale et les deux zones tropicales, ce qui ne l’empêche pas de connaître des conditions climatiques spéciales pour ces régions en raison de l’altitude. Si les immenses forêts amazoniennes ont permis seulement l’existence de quelques tribus d’Indiens, en revanche les grands plateaux qui s’étendent au Mexique entre les deux Sierras Madre, et dans l’Amérique méridionale entre plusieurs secteurs de la Cordillère des Andes, ont vu se développer, avant l’arrivée des Espagnols, de magnifiques civilisations indigènes : les Mayas et Aztèques du Mexique, les Incas de l’Equateur, du Pérou et de la Bolivie, les Aymaras et Araucans plus au Sud.

Malgré l’énorme difficulté dans les communications et l’existence de populations denses et civilisées, les conquérants espagnols, avec leur dynamisme latino-méditerranéen, conquirent et organisèrent les terres conquises avec une extraordinaire rapidité. Lima, la capitale du Pérou, fut fondée en 1535, et on descendit l’Amazone cent ans avant le Mississipi malgré des difficultés incomparablement supérieures. Si les Espagnols ont substitué la civilisation chrétienne à celle des peuples indigènes, ils ne les ont pas détruites comme le firent  les conquérants qui s’installèrent en Amérique du Nord.

Toujours par comparaison avec l’Amérique anglo-saxonne, il n’y a pas eu non plus trop de dommages à caractère racial, dans la mesure où les immigrants n’ont pas hésité à s’unir dès le début de la colonisation avec les populations indigènes, formant ainsi rapidement de nouvelles nations dans lesquelles les métis et les Indiens composaient la majeure partie de la population. L’exemple le plus typique est le Mexique, aujourd’hui une nation de 115 millions d’habitants, qui exerce un rôle international chaque jour plus important, et qui compte de nos jours à peine dix pour cent de personnes d’origine européenne, contre soixante pour cent de métis et trente pour cent d’Amérindiens.

Les civilisations précolombiennes

Nombreuses furent les civilisations précolombiennes, les plus notables étant la civilisation maya, la civilisation aztèque et celles des Incas.

1)      Les Mayas

La civilisation des Mayas fleurit dans la péninsule du Yucatan, au Sud du Mexique, et dans le Nord de l’Amérique centrale (Honduras et Guatemala) à partir du quatrième siècle de notre ère, atteignant son plus grand développement entre le sixième et le neuvième siècle. Les Mayas ont laissé une multitude de monuments rappelant les grands moments de leur histoire : des pyramides construites en l’honneur des dieux, des temples, des palais, édifiés dans les clairières de la forêt tropicale et agrémentés de magnifiques sculptures. Les vestiges les plus grandioses sont ceux de Tikal (Guatemala), Copán (Honduras) et Palenque (Mexique), magnifique ensemble d’édifices au sein desquels on a découvert un riche sépulcre royal (1952) abritant la tombe du roi Pakal.

On ne peut pas parler réellement d’un empire maya, même s’il existait certaines obligations entre les diverses cités, chacune d’entre elles étant indépendante. De nos jours on parlerait de confédération, avec  des réunions regroupant les chefs héréditaires aidés par un conseil de prêtres. A ce propos on notera que la religion était très importante dans la vie des Mayas et de leurs descendants, les  Quichés : cultes agraires, dieux de la pluie, dieux du soleil, des étoiles et des planètes, etc.

C’était un peuple d’agriculteurs qui cultivait essentiellement le maïs  et le cacao. La civilisation des Mayas et des Quichés connut un grand développement scientifique, plus particulièrement dans les mathématiques et l’astronomie, étudiant très précisément les trajectoires des astres, mesurant le temps avec un calendrier qui permettait de prédire avec une totale exactitude la succession des équinoxes et des solstices.  Les Mayas et les Quichés avaient développé aussi un type d’écriture idéographique, et ensuite phonétique. Il a été conservé de véritables monuments littéraires comme le Popol  Vuh (Bible quiché) et le Rabinal Achi (drame guerrier). En plus des monuments architecturaux cités précédemment, les Mayas laissèrent d’admirables statues, des fresques et des tissus.

2)      Autres civilisations mexicaines

Dans le Mexique central se succédèrent ou coexistèrent diverses civilisations dont on retrouve de nombreux vestiges : parmi elles, les Olmecas (premier siècle avant J.C.), les Toltecas (Teotihuacan qui est un site archéologique de la vallée de Mexico, ou la pyramide du Soleil), les Zapotecas (précieux monuments et céramiques), les Mixtecas (céramiques, bijoux, pyramide tronquée), les Chichimecas que l’on considérait comme des barbares. Tous ces peuples furent dominés par les Aztèques, sans doute la tribu la plus belliqueuse, au début du seizième siècle.

3)      Les Aztèques

Vers 1325 les Aztèques s’établirent dans la vallée de l’Anahuac, où ils fondèrent leur capitale  Tenochtitlan, aujourd’hui Mexico, sur deux îlots du lac de Texoco. Ils conquirent peu à peu le territoire du Mexique actuel, et le transformèrent en une grande confédération qu’ils dirigèrent, en profitant de la civilisation des autres peuples. La capitale de l’empire, édifiée au centre d’une vaste lagune, étonna les conquérants par l’amplitude de ses places et de ses rues, la perfection des aqueducs, la grandeur des temples et des palais, le luxe des jardins, la foule des artisans et des vendeurs qui ont rempli leurs marchés.

L’organisation politique et les classes sociales

Cet empire avait une forme d’organisation évoluée, avec un empereur  (désigné par les dieux) qui gouvernait, assisté par un vice-empereur, juge ultime, et un conseil suprême. Pour ce qui concerne les classes sociales, les dignitaires jouissaient de pouvoirs importants et d’un énorme prestige, notamment les prêtres, lesquels  détenaient des richesses importantes en contrepartie du devoir de secourir les nécessiteux. Ensuite venaient les riches négociants (pochtecas), agents officiels et espions de l’empire à l’étranger, puis les artisans et artistes (toltecas) : orfèvres, lapidaires, ciseleurs etc. Enfin il y avait la plèbe, les ouvriers, et les esclaves, au demeurant très  bien traités. Tous, sauf les dignitaires, les prêtres, les indigents et les esclaves, payaient des impôts assez bien répartis, en dehors du fait que ceux qui avaient le plus ne payaient pas. Cela étant, chaque homme marié avait droit à son lopin de terre (tlamilli).

La religion et la vie de chaque jour

Les Aztèques vivaient avec une angoisse religieuse permanente, où la mort était constamment présente. Les dieux exigeaient le sang des sacrifices, celui-ci étant nécessaire au soleil pour se mouvoir. Etre une victime était un grand honneur, et se sacrifier était un devoir. Mais quels étaient les principaux dieux ? Le soleil de la mi-journée (Uitzilopochtli), mais aussi le dieu de la pluie (Tlaloc), le dieu de l’eau (Chalchi), la lune, dieu de la nuit etc., avec un « statut » à part pour Quetzalcóatl, « le  serpent à plumes » qui est revenu de l’Orient.

Le sort et les présages régissaient tout selon un calendrier divinatoire laissé par Quetzalcóatl. La religion jouait un rôle très important dans les fêtes et cérémonies comme dans la vie de chaque jour. Les jeûnes, les sacrifices, les pénitences et les cérémonies religieuses accompagnaient tous les actes de la vie.

Les jeunes étaient éduqués selon leur classe sociale, soit dans les calmecac (établissements  gérés par des prêtres) ou dans des collèges de lettrés, dans lesquels la classe dirigeante faisait un dur apprentissage de son futur rôle entre les jeûnes et les châtiments ; soit dans les telpochcalli (maisons de jeunes) où les autres jeunes garçons se formaient à la vie de guerrier.

Le mariage avait lieu entre vingt et vingt-deux ans avec la permission des maîtres du jeune, lequel vivait et travaillait dans la maison de ses beaux-parents. La frugalité était générale dans les maisons, où l’on mangeait des galettes de maïs, des haricots, des herbes, quelques oiseaux et poissons, des grenouilles, parfois de la dinde et même des chiens, qui étaient les deux seuls animaux domestiques. Les hommes fumaient aussi une pipe de tabac après le repas. Les riches donnaient parfois des banquets, mais seuls les anciens avaient le droit de boire l’octli (jus de maguey fermenté).

On guérissait ou plutôt on soignait les malades avec des pratiques religieuses, des rites magiques et des plantes ou des plantes médicinales. On se servait aussi de l’encens ou autres résines aromatiques comme le copal, voire même le tabac. Quelques dieux étaient spécialisés dans le traitement de certaines maladies. Enfin, quand survenait la mort, certains défunts étaient enterrés, d’autres brûlés, suivant la manière dont la personne était décédée, ce qui déterminait aussi le destin de l’âme : paradis du Soleil, jardins d’Orient, ou longue pérégrination sous terre pour les moins chanceux.

Les distractions et la guerre

La chasse était parmi les plaisirs les plus recherchés, les chasseurs chassant les oiseaux (passereaux) avec des sarbacanes. Ils pratiquaient aussi des jeux comme le tlachli, jeu de balle ou encore le patolli, sorte de jeu de l’oie. Mais l’occupation de prédilection était la guerre, qui se faisait après de longues négociations et de cérémonieuses déclarations, le résultat étant considéré comme un jugement des dieux. L’équipement du guerrier aztèque était une massue, une épée en bois tranchante comme du silex, un arc ou un propulseur (atlatl), des flèches et des javelots, plus un bouclier, une armure matelassée en coton, un casque avec des ornements de plumes. Les combats étaient durs, et il fallait faire beaucoup de prisonniers pour approvisionner les temples des victimes. A la fin, la cité vaincue payait un tribut, acceptait les dieux mexicains et se laissait annexer par la confédération.

Courtoisie et dignité

Conscients de leur haut niveau de culture et de civilisation, les Aztèques prêtaient beaucoup d’attention à leur dignité : beaucoup de gravité, respect mutuel et grande courtoisie. On donnait d’abondantes instructions aux jeunes dans ce sens et  ceux qui ne respectaient pas ces préceptes étaient durement sanctionnés.  Tous, jusqu’au roi, se soumettaient à un idéal de perfection morale. On avait un grand respect pour les anciens, les femmes, et évidemment les guerriers. Les responsabilités étaient croissantes avec le pouvoir : la justice, sévère pour tous, était implacable pour les personnages les plus importants.

Langue et littérature, musique

Si les lettrés avaient manifestement un penchant marqué pour l’éloquence, en même temps que l’habitude de longs discours, il faut bien dire que la langue nahuatl se prêtait largement aux lettres, et même aux belles lettres. D’ailleurs les immigrants arrivés dans la foulée des conquérants ont souligné à leur arrivée le haut niveau de la littérature mexicaine. Malgré d’immenses pertes, il reste néanmoins des témoignages écrits de grande valeur littéraire, notamment en prose, avec des discours didactiques pleins d’emphase, narrations mythiques, récits historiques, la poésie étant surtout présente  dans des poèmes religieux et profanes, tous de bonne qualité. Ces vers et chants avaient été appris dans le calmecac  et les telpochcalli, tout comme les danses et des embryons d’art dramatique. En fait la musique, dont les principaux instruments étaient les caracoles (sortes de cors), les pitos (flûte faite avec des roseaux de millet), des trompettes et des tambours, était inséparable de la poésie.

L’art

Toute la vie mexicaine baignait dans une ambiance artistique, avec à la fois une vive sensibilité, et un sentiment perpétuel de beauté. Par exemple, la plus humble des assiettes ou jicara avait une valeur artistique. Il est vrai que chaque artisan savait transmettre d’une génération à l’autre son génie artistique, qu’il s’agisse des orfèvres, des sculpteurs, des tisserands, des brodeurs et des potiers. Hélas, il reste à peine quelques traces de l’art des plumassiers ou des fabricants de mosaïque.

Connaissances et manuscrits anciens

Comme les Mayas, les Aztèques avaient un niveau de connaissances très développées en mathématiques et en astronomie. A ce propos, on évoque souvent le Calendrier de pierre, œuvre impressionnante pesant vingt deux tonnes, mais il s’agissait en fait d’un monument au soleil. Fermons la parenthèse pour dire que les Aztèques avaient un type d’écritures ressemblant aux hiéroglyphes (idéogrammes artistiques). Il reste encore des manuscrits anciens enluminés artistiquement (manuscrit de Mendoza, manuscrit Florentino, manuscrit Borbonico…). Même s’ils sont encore nombreux au Mexique, ils furent détruits systématiquement par les conquérants qui les tenaient pour des formulaires magiques diaboliques.

Michel Escatafal