Néron : un règne tumultueux

Burrhus et Sénèque étant morts, ils furent remplacé par un scélérat, Tigellin (10-69), qui avait profité de sa proximité avec Agrippine pour devenir de plus en plus influent auprès de Néron, surtout après son accession au trône en 54. En outre par calcul, comme dans tout ce qu’il entreprenait, il avait su montrer sa loyauté à Néron lors de la conjuration de Pison (avril 65). Mais l’influence de Tigellin allait s’avérer nettement moins heureuse que celle qu’avaient eue Sénèque et même Agrippine, du moins pendant le temps où ces deux là collaboraient. En effet, Néron n’ayant plus aucun frein pour le retenir n’en finissait pas de dégringoler à tous points de vue. Physiquement le portrait que l’on nous fait de lui nous le montre à vingt-cinq ans coiffé de cheveux jaunes tressés en petites nattes, l’œil terne, un ventre adipeux sur deux petites jambes rachitiques. En plus Popée qui était sa femme, depuis l’an 62, concrétisant ainsi avec ce troisième mariage son rêve de devenir l’impératrice, faisait de lui ce qu’elle voulait…pour le pire.

Ainsi, non contente d’avoir obligé Néron à divorcer d’avec Octavie, elle le poussa à l’exiler et, comme les Romains désapprouvaient cette décision, elle le décida à la faire assassiner (juin 62), ce qu’il fit malgré les supplications d’Octavie alors à peine âgée de vingt deux ans. Cela dit, Néron n’eut cette fois encore aucun remord parce qu’entre-temps il s’était fait consacré dieu et que les dieux ne sont pas tenus de faire leur examen de conscience. Et puis, sa seule obsession à ce moment était de se faire construire un nouveau palais d’or qui deviendrait son propre temple. Hélas, peut-être, pour les Romains, il projetait de le faire bâtir avec des dimensions gigantesques, ce qui impliquait de trouver un terrain important dans le centre surpeuplé de Rome, ce qui le confortait dans l’idée que la ville devait être refaite entièrement avec un nouveau plan d’urbanisme davantage rationnel. Or, curieusement, c’est à ce moment qu’éclata le fameux incendie de Rome de juillet 64.

Est-ce bien lui qui en fut l’auteur ? Possible, mais pas certain, car à ce moment il se trouvait à Antium. En outre, il accourut aussitôt la nouvelle parvenue jusqu’à lui, et déploya dans les secours une énergie dont personne ne l’eût cru capable. Cependant le seul fait que la voix du peuple l’ait accusé tout de suite, signifie que tout le monde le croyait capable d’un tel forfait. Curieusement il ne se déchaîna pas contre ses accusateurs, mais il lui fallait un coupable. Et, comme le dit Tacite, il pensa à une secte religieuse qui s’était formée récemment à Rome, et qui empruntait son nom à un certain Christ, Juif condamné à mort par Ponce-Pilate sous le règne de Tibère. Néron ne savait rien d’autre à leur sujet, mais cela ne l’empêcha pas de les condamner à la torture, au martyr selon la terminologie chrétienne. Les uns furent livrés aux bêtes, les autres crucifiés, certains enduits de résine et transformés en torches. C’était la première fois que Rome leur accordait attention, mais après ce martyre en masse, on commença à regarder ces gens avec une certaine curiosité.

Cela dit, cet incendie permettait à Néron de construire enfin une Rome à son goût, montrant dans les travaux de construction une certaine compétence. Mais tandis que Rome commençait à devenir celle qu’il souhaitait, Popée mourut d’une fausse couche (été 65), due selon certains à un coup de pied que lui aurait donné Néron à qui elle reprochait de passer trop de temps loin d’elle. En tout cas cette mort fut un coup terrible pour lui, qui croyait que sa femme aimée portait en elle l’héritier qu’il attendait. Il fut tellement affecté que, déambulant dans les rues de Rome, il croisa un jeune homme, Sporus, dont le visage ressemblait étrangement à celui de Popée. Il l’emmena au palais, le fit châtrer et l’épousa, ce qui fit dire à nombre de Romains que le père de Néron, le consul  Gnaeus Domitius Ahenobarbus (17-40) aurait dû en faire autant. A ce propos, l’histoire dit que Gnaeus Domitius, homme violent et sans foi, aurait affirmé qu’un enfant issu de son union avec sa femme (Agrippine) « il ne pouvait naître qu’un monstre ».

Fermons la parenthèse pour reprendre le cours de la vie de Néron, lequel continuait à diriger les travaux de construction de son grand palais, sans qu’il se doutât que dans son dos se tramait un complot pour installer sur le trône Calpurnius Pison (élu consul en 58). Bien entendu, il y eut les arrestations, les tortures et les aveux habituels, au cours desquels on prononça les noms de Sénèque, mais aussi d’un autre Espagnol de Cordoue, le poète Lucain (39-65). Ce dernier commit notamment l’impardonnable erreur de participer à un concours de poésie avec Néron, et de remporter le prix. L’empereur en représailles lui interdit de continuer à écrire, mais Lucain désobéit ce qui causa sa perte et lui valut d’être obligé de se suicider alors qu’il avait à peine vingt sept ans.

Cela nous ramène à Sénèque, car c’est peut-être par les messagers de l’empereur qui vinrent en Campanie lui signifier sa condamnation à mort que Sénèque apprit qu’il avait fait partie, comme Lucain, de la conjuration de Pison. On raconte d’ailleurs qu’il était en train d’écrire une lettre à son ami Lucillius, qui finissait ainsi : «  En ce qui me concerne, j’a suffisamment vécu ; j’ai l’impression d’avoir reçu ma part. Pour l’instant j’attends la mort ». Mais quand celle-ci se présenta sous les traits de ce messager, il objecta qu’il n’y avait aucune raison de la lui infliger, attendu que depuis longtemps il ne faisait plus de politique, ne s’occupant que de soigner sa santé chancelante. C’était le prétexte qui lui avait réussi avec Caligula, lui permettant de vivre jusqu’à soixante ans et plus. L’ambassadeur retourna donc à Rome, mais Néron fut inflexible et Sénèque fut contraint au suicide.

Ayant créé le vide autour de lui, Néron partit faire une tournée en Grèce où les gens, disait-il, appréciaient mieux l’art qu’à Rome. Il prit part comme jockey aux courses d’Olympie, fit une chute, arriva le dernier…mais n’en fut pas moins proclamé vainqueur par les Grecs, ce qui leur permit d’être exemptés du tribut qu’ils devaient payer à Rome. Du coup, il fut proclamé vainqueur dans toutes les autres compétitions auxquelles il participa. Il eut aussi le plaisir d’être applaudi à tout rompre dans tous les théâtres où il chantait. Les Grecs allèrent même jusqu’à interdire à quiconque de sortir au cours du spectacle, ce qui eut pour effet de voir des femmes accoucher sur place. Mais ce sacrifice valait la peine, puisque Néron donna en échange à ces spectateurs la totalité des droits du citoyen romain.

Rentré à Rome, Néron se décerna lui-même un triomphe. Ne pouvant exhiber aucun butin pris sur l’ennemi, seul vrai triomphe jusque-là, il exhiba les coupes qu’il avait gagnées comme chanteur et comme « aurige ». Il était de bonne foi en prétendant que ses compatriotes l’admiraient, parce qu’il croyait réellement être admiré. Aussi fut-il plus étonné que soucieux quand il apprit que Julius Vindex appelait la Gaule aux armes contre lui. Son premier soin, en organisant l’armée, fut de prévoir un grand nombre de chars expressément construits pour le transport des décors permettant de monter un théâtre. Car il entendait bien, entre une bataille et une autre, continuer d’être acteur, musicien, chanteur, et se faire applaudir des soldats. Mais au cours des préparatifs, la nouvelle arriva que Galba (3-69), gouverneur de l’Espagne, s’était joint à Vindex et marchait avec lui sur Rome.

Le Sénat, à l’affût d’une occasion depuis longtemps, commença par s’assurer la neutralité bienveillante des prétoriens, puis proclama empereur Galba, le proconsul rebelle. A ce moment Néron, s’apercevant brusquement qu’il était seul, prit peur au point qu’un officier de la garde, à qui il demanda de l’accompagner dans sa fuite, lui répondit par ce vers de Virgile : « Est-il si difficile de mourir »? Pour lui, c’était très difficile. Il se procura un peu de poison, mais n’eut pas le courage de l’avaler. Il eut l’idée aussi de se jeter dans le Tibre, mais n’en eut pas la force. Il alla se cacher dans la villa d’un ami, via Salaria, à dix kilomètres de la ville. Là, il apprit qu’on l’avait condamné à mourir «  à la manière ancienne », c’est-à-dire par fustigation. Attéré, il s’empara d’un poignard, mais commença par en essayer la pointe et trouva « que cela faisait mal ».

Enfin il finit par se décider à se couper la gorge lorsqu’il entendit un piétinement de chevaux derrière la porte. Sa main trembla : il fallut que son secrétaire, Epaphrodite, la dirigeât vers la carotide. « Ah quel artiste meurt avec moi » gémit-il dans un râle. C’était le 9 juin 68, qui marquait la fin d’un règne de presque quatorze ans. C’était aussi le cinquième et dernier empereur romain de la dynastie julio-claudienne. Les gardes de Galba respectèrent son cadavre qui fut pieusement inhumé par sa vielle nourrice et sa première maîtresse, Acté. Chose étonnante, sa tombe fut longtemps couverte de fleurs fraîches mais, plus étonnant encore, nombre de personnes à Rome continuèrent de croire qu’il n’était pas mort et qu’il allait revenir. Etaient-ce un mélange de regret et d’espoir ? Peut-être, car il n’est pas impossible que Néron ait été moins mauvais que l’histoire nous l’a décrit.

Michel Escatafal


Claude, où l’art de passer pour un idiot…sans l’être

Ayant tué Caligula, les prétoriens étaient les maîtres de la situation et entendaient le rester. Ils regardèrent autour d’eux, en quête d’un successeur qu’ils pourraient bien tenir en main. Ils eurent ainsi l’impression que le personnage le plus indiqué était l’oncle du défunt, ce pauvre diable de Claude déjà quinquagénaire, les jambes gênées par une paralysie infantile, la langue par un bégaiement, l’air ahuri, qu’on avait trouvé caché derrière une colonne et tremblant de peur la nuit d’être assassiné.

C’était le fils d’Antonia et de Drusus, fils lui-même de Germanicus. Il avait réussi à passer à travers les tragédies de la famille Claudia sans en souffrir, parce que sa réputation bien accréditée d’imbécile le protégeait. Si cela avait été une comédie, il faut dire qu’il avait su la jouer dès son enfance, notamment avec une mère qui le traitait d’avorton. Et quand elle voulait indiquer à quel point quelqu’un était stupide, elle le définissait ainsi : « Plus crétin que mon pauvre Claude ». Quel portrait flatteur !

Reste à déterminer si ce personnage était aussi idiot qu’on le disait, et dans ce cas la réponse est non. En tout cas il fut le seul à passer à travers les mailles du filet…parce que justement il paraissait idiot, ce qui lui valut de se retrouver seul de sa famille à avoir sauver sa peau, Caligula le considérant comme le dernier des benêts. Il est vrai, comme je l’ai dit précédemment qu’il n’avait pas été gâté par la nature avec, outre ses jambes ankylosées, son gros ventre, son nez rougi par le vin, et sa difficulté à parler sans postillonner. Mais cela lui avait permis d’avoir vécu jusque-là sans donner ombrage à personne, se contentant d’écrire des pages d’histoire, y compris sa propre autobiographie.

Quand il se présenta au Sénat pour se faire proclamer empereur, il déclara : « Je sais bien que vous me considérez comme un pauvre imbécile. Mais je ne suis pas idiot. J’ai fait semblant de l’être. C’est bien pour cela que je suis ici aujourd’hui ». Mais ensuite il gâcha tout en faisant aux sénateurs une conférence sur la manière de soigner les morsures de vipère. C’était certes un sujet important dans la mesure où dans certaines contrées de l’empire ce serpent était très présent, mais outre le fait que son traitement était certainement d’une efficacité discutable, les problèmes dans la Rome et l’empire de l’époque étaient loin de se limiter à un tel sujet.

Claude commença par donner un solide pourboire aux prétoriens qui l’avaient élu, mais en échange il se fit livrer par eux les assassins de Caligula, qu’il fit supprimer pour instituer, disait-il, le principe qu’on ne tue pas les empereurs. Ensuite il voulut réformer complètement l’administration, montrant dans cette réforme un bon sens et un équilibre que nul ne soupçonnait chez lui. Ensuite, convaincu qu’on ne trouverait plus rien de bon dans la catégorie des sénateurs, il constitua un ministère de techniciens choisi parmi les affranchis, et il se mit à réaliser avec eux des travaux publics de grande envergure, s’amusant à collaborer à leurs calculs et à leurs projets.

Ce qui l’occupa le plus ce fut l’assèchement du lac Fucino en Italie centrale. Il employa pendant onze ans trente mille terrassiers à creuser un canal pour l’écoulement des eaux. Quand tout fut prêt, avant l’assèchement, il offrit aux Romains le dernier spectacle d’une bataille navale entre deux flottes de vingt mille condamnés à mort qui lui adressèrent le fameux cri : « Ave Caesar, morituri te salutant » que l’on traduit en français :  « Salut César, ceux qui vont mourir te saluent ». Et, effectivement, ils moururent tous de noyade, pour le plus grand amusement du public qui garnissait les collines alentour. On se distrayait comme on pouvait à l’époque !

Claude fit bien rire en 43 quand on le vit partir avec son air idiot et sa tête d’ivrogne invétéré à la tête de l’armée dans l’intention de conquérir la lointaine Angleterre, espérant ainsi neutraliser la religion druidique aux ferments nationalistes en Gaule. Contrairement à ses prédécesseurs, il n’avait jamais été soldat (il aurait de toute façon été réformé avec ses infirmités), et chacun à Rome était convaincu qu’il prendrait la fuite à la première rencontre avec l’ennemi. On en était tellement convaincu que le bruit courut très vite qu’il était mort, ce qui attrista fort les Romains qui commençaient à s’attacher à lui malgré certaines extravagances, le trouvant plus humain que ses prédécesseurs.

En fait, non seulement Claude n’était pas mort, mais il avait conquis l’Angleterre pour de bon (conquête achevée en 47), revenant en traînant à sa suite son roi, Caracactus, lequel fut le premier des rois vaincus par Rome à être gracié. Certes ce n’était pas Claude qui avait remporté la victoire, plutôt ses généraux, mais ceux-ci avaient été nommés par lui, et il ne s’était pas trompé dans ses choix. A noter que parmi les commandants de légion figurait un certain Vespasien qui sera empereur entre 69 et 79. Si on pouvait lui reprocher pas mal de choses, on ne saurait lui dénier une certaine clairvoyance…sauf en ce qui concerne les femmes, pour lesquelles il avait un faible très prononcé.

C’était même un incorrigible coureur, ayant eu déjà trois femmes qu’il avait outrageusement trompées, avant d’épouser la quatrième, Messaline, âgée de seize ans seulement, alors qu’il avait presque cinquante ans. Cette Messaline allait passer à la postérité, non seulement comme épouse de l’empereur, mais surtout en raison de toutes ses frasques ou crimes, supposés ou non. Si je dis cela, c’est parce qu’en fait elle passa pour la plus infâme des reines ou impératrices, ce qui est peut-être inexact, les historiens reconnaissant toutefois qu’elle a mené durant son existence une vie très dissolue. N’étant pas belle et donc n’ayant pas fatalement la possibilité de séduire les garçons ou les hommes qu’elle désirait, elle ne supportait pas qu’on lui résistât, au point de faire intimer par l’empereur l’ordre de céder aux avances de sa femme.

Claude se prêtait au jeu pourvu que Messaline lui laissât le champ libre avec les femmes de chambre, ce qu’elle lui concédait volontiers. En un mot, ils étaient faits l’un pour l’autre. Le malheur était que Claude s’était mis en tête de réformer les mœurs romaines en instituant l’austérité  et qu’une femme semblable à Messaline n’était pas le meilleur modèle. Par exemple, un jour qu’il était absent, elle épousa tout tranquillement son amant du moment, Silius. Les ministres de l’empereur en informèrent celui-ci en lui disant que Silius voulait monter sur le trône à sa place. Du coup, Claude revint, fit tuer Silius, puis envoya deux prétoriens chercher Messaline qui s’était cachée chez sa mère. Redoutant sa vengeance, les prétoriens la poignardèrent dans les bras de sa mère. Claude leur dit de le poignarder, lui aussi, s’il songeait à se remarier.

Cela ne l’empêcha pas de se remarier l’année suivante, et sa cinquième femme, vertueuse, fit regretter la quatrième qui était pourtant débauchée. Agrippine, fille d’Agrippine et de Germanicus, était sa nièce. Elle avait déjà eu deux maris dont le premier lui avait laissé un petit enfant nommé Néron, dont la carrière fut son unique passion. C’était une autre Livie en pire, ce qui n’est pas peu dire. Ses trente ans lui permirent de s’imposer facilement à ce mari sexagénaire, affaibli par les excès de toutes sortes qu’il avait imposé à son organisme. Agrippine finit par l’isoler de ses collaborateurs, mit son ami Burrhus à la tête des prétoriens, et instaura un nouveau régime de terreur dont les sénateurs et les chevaliers firent les frais. A noter que les condamnations à mort portaient une signature de Claude…qui n’était pas la sienne, puisqu’elle avait été imitée.

L’empereur, bien que retombant de plus en plus en enfance, commençait à comprendre ce qui se tramait dans son dos, et voulut y porter remède, ce qui décida Agrippine à l’empoisonner en lui faisant servir des champignons vénéneux.  Cela fit dire à Néron, qui avait à sa façon de l’humour, que les champignons devaient être un mets divin puisqu’ils avaient eu la vertu de transformer en dieu un aussi pauvre hère que Claude.

Michel Escatafal