Marc Aurèle, à la fois empereur, infirmier, général et philosophe (2)

Marc AurèlePartie 2

Dans un précédent article, j’avais évoqué cette horrible calamité publique qui fit tant de mal aux habitants d’Italie, notamment ceux de Rome,  la peste. Mais d’autres de caractère privées s’abattirent sur Marc Aurèle, même s’il ne faut évidemment pas faire la comparaison. Il n’empêche, sa femme Faustine fut aux yeux de nombre d’historiens la cause de nombreux tourments pour cet empereur. Cette Faustine, dois-je le rappeler, était la fille d’Antonin, que ce dernier lui avait donné pour femme. Hélas pour Marc Aurèle, elle ressemblait comme une sœur jumelle à la mère dont elle portait le prénom, à la fois dans sa beauté, dans l’enjouement, et aussi dans ses infidélités. Même si personne ne l’a surprise en flagrant délit d’adultère, tout Rome en parlait, y compris en lui trouvant des circonstances atténuantes, notamment le fait qu’elle ait  un mari ascétique et mélancolique, sans doute trop absorbé par son rôle de « premier serviteur de l’Etat ». Pourtant Marc Aurèle était aussi galant homme que son prédécesseur et beau-père, comblant sa femme d’attentions et de tendresse sans la moindre plainte ou récrimination à son égard. Dans ses Méditations, il alla jusqu’à remercier les dieux de lui avoir donné une épouse aussi affectueuse et dévouée. Sur les quatre enfants qui naquirent de ce mariage, une fille mourut, l’autre devint la malheureuse épouse de Lucius Verus, lequel ne se conduisit bien avec elle que le jour où il se décida à la laisser veuve. Quant aux deux jumeaux, dont tout Rome disait que le père était un gladiateur (personnage star de l’époque), l’un mourut en venant au monde, alors que l’autre, le futur empereur Commode (180-192), un des pires qu’ait connu Rome,  était à la fois un superbe athlète et un miracle de beauté, mais aussi désespérant de paresse pour tout ce qui était enseignement. En revanche il avait une passion effrénée du cirque et des luttes avec les fauves. Bon sang ne saurait mentir ! Cela dit, Marc Aurèle l’aimait follement et lui passait tout.

Les morts de la peste et la famine qu’elle provoqua avaient fait de Rome une ville sinistre, qualificatif qui convenait parfaitement à ce pauvre honnête homme qu’était Marc Aurèle, rongé par les insomnies et un ulcère à l’estomac qui, en outre, n’avait pas réparé un malheur qu’un autre s’abattait sur lui. Parmi ces problèmes, il y eut les tribus germaniques qui déferlaient vers ce qui s’appelle de nos jours l’Autriche, la Hongrie et la Roumanie, ce qui obligea Marc Aurèle à se mettre personnellement à la tête des légions. Cette décision fit d’ailleurs sourire bien des gens, car ce petit homme végétarien, pâle et frêle, n’inspirait guère confiance comme meneur d’hommes. Et pourtant rarement les légionnaires combattirent avec autant d’entrain que sous son commandement direct.

 A ce propos, cet homme de paix fit la guerre pendant presque six ans, entre 167 et 173, face aux Marcomans en Norique (Autriche), aux Quades, aux Logobards et aux Sarmates qui, de concert, s’attaquèrent à la Pannonie (Sud de la Hongrie) au point d’atteindre le Nord de l’Italie, avant d’être repoussés au-delà du Danube. Néanmoins malgré d’évidentes dispositions pour faire la guerre, Marc Aurèle n’appréciait guère cet exercice. La preuve, quand se retrouvant seul avec lui-même après une journée de bataille, il n’hésitait pas à écrire dans ses Méditations : « Quand elle a pris une mouche, l’araignée croit avoir accompli un grand exploit. De même celui qui a fait prisonnier un Sarmate. Ni l’une ni l’autre ne s’aperçoivent qu’ils ne sont pas autre chose que deux petits voleurs »…ce qui ne l’empêchait pas le lendemain de recommencer à combattre ces mêmes Sarmates.

Il ne manquait pas non plus de flair politique, comme en témoigne son attitude lorsqu’Avidius Cassius, général en Egypte, se révolta et se proclama empereur (175), alors que Marc Aurèle était en train de couronner en Bohême toute une suite de brillantes victoires. Avidius Cassius était un brillant jeune général, ex-chef d’état- major de Lucius Verus, qui avait battu les Perses en exécutant à la lettre le plan de Marc Aurèle, ce qui avait amené Marc Aurèle à conclure une paix rapide et généreuse avec ses adversaires. Pour ce faire, Marc Aurèle réunit ses soldats, leur dit que si Rome le voulait, il se retirerait volontiers pour céder la place à son concurrent. Mais le Sénat refusa à l’unanimité et, tandis que Marc Aurèle s’avançait vers Avidius Cassius, celui-ci fut tué par un de ses officiers, ce que Marc Aurèle regretta vivement parce qu’il aurait de beaucoup préférer  pardonner à Avidius Cassius. Ensuite Marc Aurèle s’arrêta à Athènes pour un échange de vues avec les maîtres des différentes écoles philosophiques locales et, une fois rentré à Rome (176), y subit bien à contrecœur le triomphe qu’on lui décréta, en y associant Commode, déjà célèbre pour ses exploits de gladiateur, mais aussi pour sa cruauté et son vocabulaire tiré des bas-fonds.

Comme s’il voulait détourner ce jeune homme de ses passions malsaines, Marc Aurèle l’emmena avec lui après avoir décidé de reprendre presqu’immédiatement (177)  la guerre contre les Germains. De nouveau il s’apprêtait à enregistrer une nouvelle victoire définitive quand il tomba malade, ou plus exactement quand il se sentit davantage malade que d’habitude. Il devait l’être, car il ne put rien avaler  ni boire pendant cinq jours. Le sixième jour il se leva enfin, présenta Commode comme nouvel empereur aux troupes alignées, lui recommanda d’étendre les frontières de l’empire jusqu’à l’Elbe, avant de se remettre au lit, le visage couvert de son drap, où il expira (17 mars 180) à Vindobona, là où se trouve la ville de Vienne (Autriche) aujourd’hui. Ainsi finit la vie d’un empereur qui aura laissé la trace d’un des hommes les plus importants de l’histoire de l’Empire romain. Un homme honni des chrétiens parce qu’il organisa ou laissa faire des châtiments qui coûtèrent la vie à des personnages aussi emblématiques que le philosophe chrétien Justin (166) ou encore l’évêque Pothin ou Sainte Blandine dans le cadre des supplices des « Martyrs de Lyon (177). Néanmoins, ses Méditations composées en grec, sous la tente, sans être un grand document de la littérature, contiennent le plus haut code moral que nous ait laissé l’Antiquité. Au moment précis où la conscience de Rome s’éteignait , cet empereur la faisait briller de sa lueur la plus vive.

Michel Escatafal


Marc Aurèle, à la fois empereur, infirmier, général et philosophe (1)

Marcus_aurelius

Partie 1

En l’an 161, Rome allait se donner un empereur de quarante ans, Marc Aurèle, qui lui-même se considérait comme un privilégié de la vie. La preuve, il estimait avoir une grosse dette envers les dieux, pour qui il faisait preuve d’une grande dévotion, lesquels lui auraient légué le meilleur des héritages avec « de bons grands-parents, de bons parents, une bonne sœur, de bons maîtres et de bons amis », tout cela signifiant que dès sa naissance il fut à l’abri du besoin. Parmi ses amis, on mentionnera l’empereur Hadrien qui fréquentait sa maison et l’avait pris en amitié, alors qu’il n’était encore qu’un enfant. Cette amitié entre la famille de Marc Aurèle et celle d’Hadrien provenait de leur origine espagnole commune.

C’est le grand-père de Marc Aurèle, alors consul, qui s’était occupé du jeune garçon, orphelin de bonne heure, mettant en ce petit-fils tous ses espoirs, du moins si l’on en juge par le nombre de précepteurs dont il le pourvut : quatre pour la rhétorique, deux pour le droit, six pour la philosophie, un pour les mathématiques. Rien que ça ! Parmi tous ces professeurs, celui qu’il préféra fut Cornelius Fronton, le rhéteur…ce qui ne veut pas dire qu’il appréciait la rhétorique. Le droit et l’éloquence étaient ce qui lui plaisait le moins chez ses concitoyens. En revanche il se prit très vite de passion pour la philosophie, plus particulièrement la philosophie stoïcienne qu’il voulut étudier, mais aussi pratiquer. A douze ans, il fit supprimer le lit de sa chambre et dormit sur le carreau nu, s’astreignant à un régime draconien, ce qui ne manqua pas d’influer sur sa santé, sans toutefois en être trop affecté. Enfin, il n’a cessé de remercier les dieux de l’avoir gardé chaste jusqu’à dix-huit ans et de réprimer l’instinct sexuel.

S’il ne devint pas prêtre du stoïcisme, comme on en trouvait à Rome, c’est uniquement parce qu’Antonin l’avait fait « César », lorsqu’il n’était encore qu’adolescent en même temps que Lucius Verus, fils du Verus qu’Antonin avait désigné comme son successeur, mais qui était mort avant lui. Lucius était un homme du monde, grand séducteur, consacrant une bonne partie de son existence au plaisir, au point d’en perdre la tête. Cela explique pourquoi il accepta sans problème le fait qu’Antonin, en un second temps, l’exclût pour désigner comme « César », le seul Marcus. Celui-ci, en souvenir du désir d’Hadrien, n’en convia pas moins Lucius à partager le pouvoir avec lui et lui donna en mariage sa fille Lucile. Une loyauté pas toujours payée de retour jusqu’à la mort en janvier 169 de celui que certains désignent comme co-empereur.

Lorsque Marcus fut couronné tous les philosophes exultèrent, voyant dans son triomphe, leur propre triomphe, et en sa personne un réalisateur d’utopies. Mais ils se trompaient,  car Marcus ne fut pas ce que l’on appelle de nos jours « un homme d’Etat », faute de comprendre l’économie, notamment les problèmes budgétaires. En revanche de l’apprentissage qu’il avait fait sous Antonin, conservateur éclairé, réaliste et un peu sceptique, il avait tiré un enseignement sur les hommes.  Il savait notamment que les lois ne suffisent pas à les rendre meilleurs. De fait, s’il continua la réforme des codes entreprise par ses deux prédécesseurs, il le fit tellement a minima qu’il donna réellement l’impression de ne pas croire aux avantages qu’on en tirerait. En fait, comme tout moraliste qui se respecte, il se fiait davantage à la vertu de l’exemple, en menant une vie ascétique que ses sujets admirèrent…mais sans chercher à l’imiter.

Les évènements pendant le règne de Marc Aurèle ne lui furent guère favorables. A peine monté sur le trône, les Anglais, les Germains et les Perses, encouragés par l’indulgence à leur égard d’Antonin, commencèrent à menacer les frontières de l’Empire. Marcus envoya en Orient Lucius Verus à la tête d’une armée, idée saugrenue entre toutes en raison du caractère volage de l’intéressé. Ainsi à Antioche, Lucius rencontra la Cléopâtre locale, appelée Panthée, femme d’une beauté parfaite. Certains historiens font la comparaison de cette idylle avec celle de Marc Antoine pour Cléopâtre, à la différence que Marc Antoine avait un courage et un génie militaire dont était dépourvu Lucius. Résultat, ce dernier finit par perdre toute  raison devant cette pure beauté.

Marcus ne protesta pas contre le comportement de Lucius Verus, qui continua à faire le joli cœur avec Panthée, tandis que les Perses allaient et venaient en Syrie. Il se contenta d’envoyer discrètement un plan d’opérations au chef d’état-major de son collègue, Arvidius Cassius, avec ordre de l’exécuter strictement. Ce plan révélait, dit-on, un grand talent militaire. Cela n’empêcha pas Lucius Verus de continuer à faire la fête à Antioche pendant que son armée battait brillamment les Perses. En fait il n’en reprit le commandement que pour se faire couronner de lauriers le jour du triomphe que Marcus lui fit décerner. Hélas, en même temps que les dépouilles de ses ennemis vaincus, il rapportait à ses compatriotes un terrible cadeau empoisonné : les microbes de la peste dite antonine.

Ce fut un horrible fléau qui, rien qu’à Rome, tua deux cent mille personnes. Galien, le plus célèbre médecin de l’époque, raconte que les malades étaient secoués d’une toux affreuse, se couvraient de pustules et avaient l’haleine empestée. Toute l’Italie fut contaminée, des villes et des villages furent  privés d’habitants, les gens remplissaient les sanctuaires pour invoquer la protection des dieux et plus personne ne travaillait. A la suite de l’épidémie, la famine finit par devenir une vraie menace pour Rome et l’empire. Du coup, Marc Aurèle n’était plus seulement un empereur, mais un infirmier qui n’abandonnait pas, ne fut-ce qu’une heure, les salles d’hôpitaux, avec tous les risques pour sa propre santé, la science de l’époque n’offrant aucun remède pour vaincre le fléau.  Nous étions en l’an 166.

Michel Escatafal


Antonin le « Pieux » fut bien le meilleur des princes

Antonin_le_PieuxAntonin n’était plus très jeune quand il monta sur le trône en 138, puisqu’il avait déjà dépassé la cinquantaine (52 ans). Jusque là, il n’avait d’ailleurs rien fait de remarquable, se contentant d’être un bon avocat, avec toutefois une particularité, à savoir qu’il ne plaidait pas souvent, mais surtout qu’il le faisait gratuitement. Cela étant, il n’avait pas besoin d’argent, puisqu’il était issu d’une famille de banquiers venue de la Gaule (Nîmes) deux générations plus tôt. Evidemment l’éducation qu’il avait reçue était celle d’un grand bourgeois, ayant étudié la philosophie, sans trop l’approfondir, préférant toujours s’appuyer sur la religion. Etait-il bigot ? Pas vraiment, mais très respectueux de ladite religion, sans doute un des derniers Romains qui ait cru sincèrement aux dieux, ou plutôt qui se comportait comme s’il y croyait. On pourrait dire de lui qu’il fut vraiment un brave homme, le mot « brave » pouvant aussi signifier qu’il n’était pas d’une intelligence lumineuse, loin de celle de son prédécesseur. Bref, c’était le type même de l’empereur rassurant pour un Sénat de plus en plus fatigué.

Sans être un grand intellectuel, même si son successeur, Marc Aurèle, lui trouvait quelque chose de Socrate, Antonin connaissait la littérature et avait protégé tout au long de son règne nombre d’écrivains. Cependant il a toujours traité ces derniers d’un peu haut, avec un détachement aristocratique et indulgent, comme des éléments décoratifs de la société à ne pas prendre trop au sérieux. Cela dit, tout le monde l’aimait et éprouvait de la sympathie pour son visage doux et paisible, dressé sur deux larges épaules, mais aussi pour sa gentillesse non feinte, prenant une part sincère aux malheurs d’autrui, sans oublier la discrétion avec laquelle il sut cacher les siens sans ennuyer personne. Si j’écris cela, c’est parce que cet homme qui n’avait pas d’ennemi en avait un dans sa maison, sa femme, Faustine, aussi belle qu’exaspérante, même si Antonin fit toujours semblant de passer sur ses frasques et colères.

Il eut deux filles avec elle dont l’une mourut. L’autre, qui ressemblait à sa mère, se maria avec Marc Aurèle, lequel subit donc les déboires de son prédécesseur. Néanmoins, pour ce qui concerne Antonin, il n’en voulut jamais réellement à Faustine, la preuve en étant qu’il institua en son honneur, après sa mort, un temple à son nom et un fonds pour l’éducation des jeunes filles pauvres. En fait, il ne réprimanda Faustine qu’une fois dans toute sa vie, quand, apprenant qu’elle allait devenir impératrice, elle émit quelques prétentions au luxe, ce qui lui valut cette réponse du nouveau César : « Ne te rends-tu pas compte que maintenant nous avons perdu ce que nous possédions ?» S’il fit cette remarque, c’est parce que le premier geste d’Antonin comme empereur fut de verser son énorme fortune dans les caisses de l’Etat. D’ailleurs, à sa mort, son patrimoine personnel était quasiment réduit à zéro, alors que celui de l’Etat n’avait jamais été aussi élevé.

Il arriva à ce résultat sans tailler dans les dépenses publiques, mais uniquement grâce à une administration judicieuse, bannissant le superflu pour mieux se consacrer à l’essentiel. Ainsi, il révisa et réduisit le programme de reconstruction d’Hadrien, sans toutefois l’altérer profondément. Par ailleurs, avant de se livrer à la moindre dépense, même la plus insignifiante, il demandait l’autorisation du Sénat auquel il rendait des comptes au sesterce près. On comprend pourquoi à la fin de son règne le patrimoine de l’empire atteignait deux milliards sept cent millions de sesterces (un peu plus de deux milliards d’euros de nos jours), ce qui était considérable à l’époque.

Mais Antonin ne fit pas que s’occuper des finances publiques. Il procéda aussi à la réorganisation et à l’adoucissement des lois que son prédécesseur avait commencé à mettre en oeuvre. Pour la première fois, les droits et les devoirs des époux devinrent les mêmes. La torture fut presque entièrement bannie, le meurtre d’un esclave fut proclamé crime. Bref, une législation entièrement tournée vers la justice, quelque soit le statut social des individus. Oui, on croit rêver, alors que nous étions dans le deuxième siècle de notre ère ! Certes, s’il vivait de nos jours, Antonin serait peut-être moqué sur les réseaux sociaux parce qu’il ne serait pas suffisamment « glamour », ayant le tempérament du parfait bureaucrate, y compris en étant soucieux d’être toujours à l’heure. De plus, ses passions, en dehors de la philosophie, ce qui explique ses bontés à l’égard des rhéteurs et des philosophes, étaient d’une banalité confondante, se contentant le week-end de pêcher ou de chasser en compagnie d’amis de son lieu de naissance, Lanuvium, où il se rendait régulièrement dans sa villa. A ce propos, il semble qu’il ne soit jamais allé plus loin que cette petite ville, à l’opposé d’Hadrien, qui avait pour caractéristique d’être un grand voyageur. Enfin, quand il fut veuf, Antonin ne se remaria pas, et prit une concubine, plus fidèle que ne l’avait été la belle et caractérielle Faustine, mais qu’il laissa totalement à l’écart des affaires de l’Etat.

Antonin était aussi un homme de paix, et si un reproche pouvait lui être fait, ce serait de l’avoir voulu un peu trop, c’est-à-dire au prix du prestige de l’empire, en Germanie par exemple, où il se montra sans doute trop arrangeant avec les rebelles de cette région remuante. Cela dit, tous les historiens, y compris les étrangers, ont loué l’ordre et la tranquillité qui régnaient dans l’empire et le reste du monde connu, sous le règne de cet empereur, que tout le monde considérait comme un père. Ce « père » qui allait mourir à l’âge de soixante-quatorze ans, après être tombé malade pour la première fois de sa vie. Peut-être parce qu’il n’y était pas habitué, et même s’il souffrait seulement du ventre, il comprit très vite que c’était la fin pour lui. Cependant tout était déjà planifié pour sa succession, puisqu’il avait déjà son César de rechange, que lui avait indiqué en mourant Hadrien lui-même, en la personne d’un jeune homme alors âgé de dix-sept ans, Marc Aurèle, par ailleurs neveu d’Antonin.

Quand il se sentit tout proche de la mort, Antonin fit appeler Marc Aurèle et lui dit tout simplement : « Maintenant, mon fils, c’est ton tour ». Il ordonna à ses serviteurs de porter dans les appartements de Marc-Aurèle la statue d’or de la Fortune, donna à l’officier de garde le mot d’ordre de la journée (Equanimité), demanda qu’on le laissât seul parce qu’il désirait dormir, ce qu’il fit pour toujours. A ce moment, en 161, Marc-Aurèle avait exactement quarante ans. Il allait devenir le cinquième de cette dynastie d’empereurs du deuxième siècle de notre ère, qu’on appellera « les Antonins », du nom d’Antonin dit le Pieux, alors que ce dernier n’en était que le quatrième membre, preuve que son influence dans l’histoire fut beaucoup plus importante que celle qu’on pourrait imaginer en lisant ce que l’on a écrit sur lui, notamment à propos de son intelligence, comparée à celles de son prédécesseur et de son successeur. En tout cas ce « brave homme » fut littéralement assiégé pendant son règne par des ambassadeurs des pays entourant l’empire…pour demander leur annexion. Quel plus bel hommage !

Michel Escatafal

 


Hadrien, empereur soucieux de ne pas se faire regretter

Villa-AdrianaHadrien a toujours eu le souci de laisser à Rome une empreinte indélébile de son règne, ce qui fit de lui un grand constructeur. On lui doit notamment la réfection du Panthéon d’après le style grec, qu’il préférait au style romain. Pour mémoire le Panthéon, élevé par Agrippa (27 avant notre ère), fut détruit à deux reprises, lors de l’incendie de Rome (80) et de nouveau en 110 sous Trajan, après avoir été restauré sous Domitien. Un autre chef d’œuvre de son architecture est la villa autour de laquelle s’éleva plus tard Tivoli ou la Villa Hadriana. On y trouvait de tout, des temples, un hippodrome, des bibliothèques et des musées où, pendant des siècles et des siècles, les armées du monde entier sont venues exercer leurs pillages en y trouvant toujours quelque chose. Hadrien ne profita pas longtemps de cette merveilleuse demeure et mourut peu après, après avoir adopté comme fils pour lui succéder (en 136), son ami et peut-être son fils naturel Lucius Ceionnius Commodus, gouverneur de Pannonie (Hongrie), que la tuberculose emporta

Lucius Ceionnius Commodus mort, Hadrien porta son choix sur un homme richissime qu’il estimait beaucoup, Antonin, auquel, gardant pour lui le titre d’Auguste, il conféra celui de César, que conservèrent par la suite tous les héritiers présomptifs du trône. Hadrien finit sa vie dans d’horribles souffrances, son corps se gonflant et étant en proie à des hémorragies nasales toujours plus rapprochées. Mais ces souffrances ne lui enlevèrent pas pour autant le goût de la construction. Ainsi il fit édifier son tombeau de l’autre de l’autre côté du Tibre, en construisant pour y arriver un pont spécial. C’est le grand mausolée qu’on appelle de nos jours le château Saint-Ange.

Un jour, l’édifice étant terminé, le philosophe stoïcien Euphrate vint voir Hadrien pour lui demander l’autorisation de se tuer. L’empereur la lui accorda, discuta avec lui sur l’inutilité de la vie, et quand Euphrate eut bu la cigüe, en voulut aussi pour suivre son exemple et mettre fin à ses souffrances. Hélas pour lui, personne ne voulut lui en fournir. Il pria son médecin de lui en donner, mais celui-ci se tua pour ne pas avoir à désobéir. Voyant cela, il ordonna à l’un de ses domestiques de lui procurer une épée ou un poignard, mais le domestique s’enfuit, s’écriant : « Voilà un homme qui a le pouvoir de mettre à mort n’importe qui, mais point lui-même » ! Restait plus pour Hadrien qu’à attendre la mort, non sans avoir composé un petit poème (Animula vagula, blandula…), considéré comme un des plus beaux de la poésie lyrique latine, avant de fermer les yeux définitivement à l’âge de soixante-deux ans, en 138, après vingt-et-un ans de règne.

Avec lui venait de mourir, non pas un grand empereur, mais aussi un des personnages les plus complexes et parfois controversés car il avait très mal vieilli, mais aussi un des plus captivants que compte l’histoire de tous les temps. Peut-être même le plus moderne de tous ceux que l’on a appelé « les Anciens ». Comme Nerva, il prit congé de Rome en lui rendant le plus grand des services, c’est-à-dire en désignant le successeur le plus indiqué pour ne pas le faire regretter, qui l’on désignera plus tard « Optimus Princeps » ou en français le « Meilleur des Princes », ou encore « Antonin le Pieux ». Mais ce n’est pas tout, car Antonin aura comme obligation d’adopter à son tour Lucius, le fils de son ami Lucius Ceionnius Commodus, ainsi que Marcus Annius Verus, futur Marc Aurèle, âgé à l’époque de vingt ans, qui se mariera avec Faustine, fille d’Antonin.

Michel Escatafal


Hadrien, un empereur comme il faut

hadrienSi Trajan est mort sans avoir désigné un héritier, son successeur en revanche n’a dû son avènement qu’à un seul titre : il était l’amant de sa femme Plotine. C’était du moins la certitude de Dion Cassius. Etait-ce vrai ? Sans doute, parce qu’il est certain  que Plotine donna un coup de main à Hadrien pour le faire empereur. Il est vrai qu’elle était sa tante, mais par alliance, ce qui d’ailleurs n’avait guère d’importance aux yeux des Romains, la parenté n’ayant jamais été un obstacle à l’amour. Cela dit, Trajan et Hadrien étaient aussi, et peut-être surtout, compatriotes, nés tous deux dans la même ville d’Espagne, Italica. En outre Trajan était le tuteur d’Hadrien, jeune homme plein de vie et de curiosité, s’intéressant à tout et apprenant tout rapidement, qui épousa la nièce de Trajan Vivia Sabina, mariage que l’on a écrit sans amour et sans enfant, malgré la beauté sculpturale de la mariée.

Hadrien avait à peine quarante ans quand il monta sur le trône (117), et son premier geste fut de mettre fin à toutes les entreprises militaires laissées en suspens par Trajan, auxquelles il avait toujours été opposé. De fait, il retira avec hâte les armées de Perse et d’Arménie, au grand déplaisir de leurs commandants, ces derniers estimant que ce retrait signifiait le début de la fin de l’Empire, sans compter la fin de leur carrière et des avantages y afférent. Quatre d’entre eux, parmi les plus valeureux, furent d’ailleurs supprimés dans des circonstances troubles, dignes des pires pratiques de certains des prédécesseurs d’Hadrien. Il sut toutefois habilement retourner l’opinion des citoyens en distribuant généreusement un milliard de sesterces, avec exonération de dettes fiscales, mais aussi avec des amusements qui durèrent plusieurs semaines (spectacles donnés au Cirque).

De tels débuts firent aussitôt penser à Néron, Hadrien ayant en outre les mêmes goûts artistiques que l’empereur maudit, mais très vite on s’aperçut que ces goûts n’avaient rien de pathologiques. Au contraire, c’était pour lui une manière de se reposer à ses moments perdus de son labeur d’administrateur habile et scrupuleux. Il jouait également de son physique avantageux, étant à la fois grand, élégant, avec des cheveux frisés qui retombaient sur le visage pour cacher des tâches bleuâtres sur ses joues. Peut-être aussi était-ce pour cette raison qu’il portait la barbe, abandonnée par les Romains depuis quatre cents ans, qu’il remit à la mode, un peu comme Louis XIV le fera avec la perruque après avoir perdu très jeune ses cheveux.  Enfin il fut décrit comme quelqu’un d’habituellement aimable et d’humeur enjouée, mais cela ne l’empêchait pas d’être dur jusqu’à la cruauté si on lui montrait la moindre irrévérence dans ses fonctions de grand pontife. Il en était de même si l’on offensait la religion. Bref, un personnage assez ambivalent, qui l’était d’autant plus qu’il était rempli de superstitions, une sorte de « champion des vices et des vertus » aux yeux de certains, les vertus l’emportant toutefois sur les défauts. C’est en tout cas le jugement que lui laissera la postérité.

Comme je l’ai écrit précédemment, Hadrien avait des goûts raffinés. Supérieurement intelligent, il a excellé dans les langues, le chant, la médecine. Il était musicien, géomètre, peintre, architecte, ce qui lui donna l’idée d’installer sa résidence impériale dans la villa Tiburtina, à une trentaine de kilomètres de Rome. Il n’en profitera guère, puisque la construction de cet ouvrage, commencée en 117, s’achèvera en 133, soit cinq ans avant sa mort. Philosophiquement, il penchait vers le stoïcisme. C’était un admirateur d’Epictète, qu’il avait soigneusement étudié, même si dans la pratique il ne tenta jamais d’appliquer ses préceptes. Il fonda une université  en appelant à y enseigner les grands maîtres de l’époque, plus particulièrement grecs. Brillant orateur, il acceptait la contradiction, au point de reprocher à Favorinus, intellectuel gaulois, de lui donner trop souvent raison. Dans la vie de tous les jours il prit son plaisir partout où il le trouva, aimant les bons mots, mais détestant en revanche les banquets ou autres orgies. Sur le plan sexuel, il s’éprit indifféremment de belles filles ou de beaux garçons, sans toutefois que personne ne lui fit jamais perdre la tête.

Son trait le plus extraordinaire fut quand même de ne pas se sentir comme quelqu’un d’irremplaçable, ou, pour employer une expression d’aujourd’hui, de ne s’être jamais considéré comme un « homme providentiel », ce que croient être tous les monarques absolus…et médiocres. Pour sa part, il fit en sorte d’être constamment supervisé par le Sénat, le travail de ce dernier étant facilité par le fait de s’être livré à grande échelle à une simplification des lois. S’il souhaitait cela, c’était pour pouvoir être tranquille quand il voyageait, une activité érigée en passion. Il en fit d’extrêmement longs pour l’époque, certains durant cinq ans, afin disait-il de bien connaître l’Empire dans tous ses coins. Par exemple, quatre ans après son couronnement, il partit se livrer à une inspection approfondie de la Gaule. Par curiosité ? Peut-être, sans doute même.

Autre particularité, il voyageait avec le minimum de sécurité, peu de bagages, et une suite presque exclusivement composée de techniciens. Les gouverneurs et les généraux le voyaient tomber brusquement sur leur dos, et devaient lui rendre compte de leur administration jusque dans les détails les plus infimes. Hadrien commandait lui-même un nouveau pont, une nouvelle route, donnait une promotion à l’un et fendait l’oreille à l’autre, prenait en main une légion, lui, homme de paix, pour établir par une bataille une frontière discutée. En fantassin, à la tête des fantassins, il faisait jusqu’à quarante kilomètres par jour et ne perdit pas même une escarmouche.

De Gaule, il passa en Germanie où il réorganisa les garnisons, étudia à fond les mœurs des indigènes dont il admira, non sans s’en préoccuper, la force brute, descendit le Rhin en bateau s’embarqua pour l’Angleterre et y ordonna la construction d’une ligne fortifiée reposant sur des fortifications et des casemates, un peu comme la ligne Maginot à la fin des années 1920 et dans les années 1930. Ensuite il revint en Gaule et passa en Espagne, où il fut agressé à Tarragone par un esclave. Fort comme il l’était, il le désarma facilement et le remit aux mains de ses médecins, qui le déclarèrent fou. Hadrien accepta ce diagnostic et le gracia. Un peu plus tard il prit la destination de l’Afrique à la tête de deux légions, étouffa une révolte des Maures et continua sa route vers l’Asie Mineure. Son œuvre se poursuivit ainsi jusqu’au moment où il fut atteint par les affres de l’âge, la vieillesse devenant pour lui « un naufrage », comme dira plus tard le Général de Gaulle.

Michel Escatafal


Trajan, la nostalgie des camps et la fin d’un grand empereur

Empire romainUne fois terminée ce qu’il estimait être son devoir de reconstruction, Trajan fut pris de la nostalgie des camps, et, bien que proche de la soixantaine, âge conséquent à cette époque, il se mit en tête de compléter l’œuvre de César et Antoine en Orient, en reculant les frontières de l’Empire au-delà de la Méditerranée. Il y réussit parfaitement, après une marche triomphale à travers la Mésopotamie, la Perse, la Syrie, l’Arménie, toutes devenues provinces romaines. Il construisit aussi une flotte pour la mer Rouge, et pleura d’être trop vieux pour s’y embarquer et partir à la conquête de l’Inde et de l’Extrême-Orient.

Cela dit, pour revenir aux provinces fraîchement annexées, c’étaient des pays où il ne suffisait pas de laisser des garnisons pour y établir un ordre durable. La preuve, Trajan n’était pas encore de retour que des révoltes éclatèrent un peu partout dans son dos. Furieux, et retrouvant son esprit guerrier, il voulut rebrousser chemin pour apaiser les tensions, mais il fut retenu par l’hydropisie, maladie qui se manifeste par des œdèmes généralisés. Il envoya donc à sa place Lucius Quietus (prince maure romanisé mort en 118) et Marcius Turbo (né en Dalmatie et mort après 138), et continua son voyage de retour vers Rome, afin d’y mourir en paix. Hélas pour lui, une attaque d’apoplexie le foudroya à Sélinonte de Cilicie (en Asie mineure) le 9 août 117. Il avait soixante-quatre ans. Seules ses cendres revinrent à Rome, où on les inhuma dans une urne en or sous sa colonne. Le Sénat lui décernera le titre d’Optimus princeps, le « meilleur des princes », sans doute parce qu’il respecta constamment l’institution, mais peut-être aussi parce qu’il créa l’Institution alimentaire, au bénéfice des enfants pauvres.

C’est ainsi que finit le règne, qui dura presque vingt ans, d’un empereur, dont certains historiens prétendent qu’il fut peut-être celui dont l’œuvre fut la plus achevée, et qui amena l’Empire romain à son apogée territorial. Certains lui ont reproché ses persécutions vis-à-vis des chrétiens, mais à ce moment le christianisme balbutiant était considéré comme une religion subversive, ce qui n’excuse pas pour autant les persécutions, mais il faut tenir compte du contexte de l’époque. Bref, il n’était pas parfait, mais il ne lui a jamais été reproché les cruautés de certains de ses prédécesseurs. Néanmoins, pour l’histoire, il eut la chance, comme ce fut aussi le cas pour Nerva, d’avoir su gagner la gratitude d’un historien comme Tacite et d’un mémorialiste comme Pline, dont les témoignages furent décisifs devant le tribunal de la postérité.

A propos de Tacite, on ajoutera tout de même que ce grand avocat, plus grand que Cicéron lui-même aux yeux de Pline, a composé ses Histoires un peu selon les mêmes critères d’après lesquels il défendait ses clients, à savoir en faisant triompher ses thèses plutôt qu’établir la vérité. En revanche, malgré ses liens de proximité avec Trajan, on peut considérer que Pline était davantage digne de foi quand il fit le portrait de son empereur préféré. Il était incontestablement moins génial que Tacite, ses écrits étaient moins colorés, mais en définitive le meilleur de ce qui nous reste de lui est sans doute le plus précieux des témoignages portés sur la société de son temps, et les mœurs de cette société.

Michel Escatafal


Les récits des écrivains n’aident pas toujours l’histoire

Aujourd’hui je vais dire quelques mots ayant trait à la fois à la littérature et à l’histoire, pour souligner combien à travers  les récits des écrivains il a toujours été difficile de séparer ce qui était vrai de ce qui ne l’était pas. Pour illustrer ce propos je vais prendre un exemple emblématique qui concerne un empereur romain, Domitien. Nous allons voir aussi que de tous temps nombre d’écrivains n’ont jamais eu de scrupules pour flatter bassement ceux qui étaient susceptibles de leur donner une solide rente de situation, et les honneurs qui vont avec. Chez nous il y a le cas emblématique de Vincent Voiture, flagorneur patenté de Richelieu, ce qui lui valut de faire partie de l’Académie Française dès sa fondation,  et d’avoir eu une place de choix à l’hôtel de Rambouillet.

Mais, plus caractéristique encore, il y a quatre écrivains romains, parmi les plus célèbres, que je voudrais citer pour illustrer mon propos, à savoir Tacite qui était à la fois sénateur, historien et philosophe (55 – vers 120), Pline le Jeune (61-vers 114) qui fut un brillant écrivain et un homme politique, le poète Stace (vers 40 et après 96)  et  un autre poète, Martial (40 -104), qui fera profession d’écrivain parce que c’était pour lui le seul moyen de bien vivre, à défaut de faire fortune. Ces quatre personnages lettrés sont parmi ceux qui nous ont laissé le plus de renseignements et de témoignages sur leur époque, et notamment sur la période la seconde dynastie des successeurs d’Auguste, les Flaviens.

Celle-ci avait commencé avec l’avènement de Vespasien qui monta sur le trône en l’an 70, après l’horrible interrègne qui suivit la mort de Néron et avec lequel prit fin la dynastie des Jules et des Claude. Celui qui avait succédé à Néron s’appelait Galba, qui est surtout resté dans l’histoire parce qu’il avait eu l’idée jugée incensée d’ordonner à ceux qui avaient reçu des dons de Néron de les restituer à l’Etat. Cela lui coûta la vie parce que parmi les bénéficiaires des générosités de Néron il y avait des prétoriens. Il fut remplacé brièvement sur le trône par un ancien banquier, Othon, qui avait déjà fait une banqueroute frauduleuse, puis après que celui-ci se soit suicidé avant l’arrivée des troupes stationnée en Germanie marchant sur Rome, ce fut Vitellius qui se proclama empereur.

Mais trop occupé à « faire bombance », Vitellius se porta trop tard à la rencontre des troupes de Vespasien qui commandait l’autre partie des troupes disloquées en Germanie et fut battu à la bataille de Crémone, qui trancha le sort de la guerre de succession. Tacite raconte que les Romains s’amusèrent tant et plus du spectacle offert par cette bataille et de la boucherie qui se déroulait sous leurs yeux, les gens s‘entassant aux fenêtres et sur les toits comme pour une rencontre sportive, dirions-nous de nos jours, pariant même sur les résultats. Si je donne tous ces détails c’est parce qu’on peut supposer que sur de tels faits, Tacite s’est contenté de rapporter avec objectivité ce qui lui a été raconté. Il n’y a donc aucune raison de mettre en doute ce qu’il a écrit, sauf que parfois la réalité est bien difficile à imaginer, comme nous l’allons voir à propos d’un des deux fils de  Vespasien, nommé Domitien.

Celui-ci en effet après les brillants règnes de son père Vespasien (entre 69 et 79) et de son frère Titus qu’il aida à mourir en 81, eut un règne contrasté. En effet après des débuts assez sages et plutôt clairvoyants, Domitien achèvera son règne dans l’absolutisme le plus brutal avec un culte de la personnalité outrancier,  ce qui lui valut d’être haï par les sénateurs  parmi  lesquels se trouvait Tacite qui allait devenir un juge impitoyable. Il ne sera pas le seul car Pline a lui aussi laissé de Domitien le portrait le plus noir, au contraire de Stace et Martial qui en firent le tableau  le plus rose, au point qu’il nous paraît difficile aujourd’hui de porter un jugement d’ensemble objectif sur cet empereur qui a régné sur Rome jusqu’en 96.

Plus grave encore, ces écrivains ne sont même pas d’accord sur son portrait physique. Tacite et Pline décrivent Domitien comme un homme chauve, avec un gros ventre sur des jambes rachitiques, alors que Stace et Martial le voient beau comme un archange. Cela dit il est bien difficile de connaître la vérité car si Domitien fut en opposition avec Tacite c’est surtout parce qu’il limogea Agricola, gouverneur en Angleterre, qui voulait étendre les frontières de l’Empire jusqu’à l’Ecosse. Or Agricola était le beau-père de Tacite qui le vénérait et qui, par ailleurs, s’était donné pour mission de juger les hommes de son temps. Et bien entendu dans La vie d’Agricola (De Vita Agricolae) il n’a  pas été tendre avec Domitien. Quant à Pline son jugement sur cet empereur ne peut être que défavorable dans la mesure où il fut l’ami de Tacite, mais aussi parce qu’il n’échappa à une mort certaine que parce que Domitien lui-même fut assassiné.

Tel ne fut pas le cas de Stace et Martial  qui au contraire ont bénéficié des faveurs du dernier des Flaviens. Stace par exemple fut introduit à la cour impériale sous Domitien, qu’il a su encenser avec ferveur comme il l’a fait avec les grands du monde de son époque (La Thébaïde). Cela lui valut de jouir d’une réputation sans doute exagérée, certains affirmant  que le feu de son génie était loin d’avoir la vigueur de Virgile. Martial lui aussi aime à recevoir la « protection » des grands, notamment celle des écrivains (Sénèque, Lucain et plus tard Pline avant de se brouiller avec lui). Cet Espagnol de Bilbao, arrivé à Rome à vingt quatre ans, n’était pas un très grand poète, mais il était jugé remarquable par la qualité des traits qu’il dessinait. Ses Epigrammes sont de la meilleure veine et le témoignage qu’il a porté sur Rome est parmi les plus authentiques, même si son adulation pour Domitien était très suspecte. Mais ce type de travers n’a-t-il pas toujours existé ?

Michel Escatafal