Caracalla : un empereur pire que Commode

caracallagetaComme on pouvait s’en douter, Septime Sévère n’aurait jamais dû désigner ses deux fils pour lui succéder. Cette décision surprenante n’était en rien viable et ne le fut pas, pour la simple raison qu’après avoir aidé leur père à mourir, ils en arrivèrent très vite à régler eux-mêmes leur compte. En fait, ce règne à deux dura en tout et pour tout onze mois, du 5 février 211 au 26 décembre de la même année. On ne pouvait pas faire plus court! Il est vrai que l’aîné des deux frères, Caracalla, né un an avant Geta (en 188) ressemblait beaucoup plus à Commode qu’à Antonin, ce qui explique sa férocité. Et j’emploie le mot à dessein, car après avoir fait assassiner Geta, il condamna à mort vingt mille citoyens soupçonnés d’avoir pris le parti de son frère. En outre, pour apaiser une éventuelle mauvaise humeur des soldats, Caracalla appliqua à la lettre les préceptes de son père, en remplissant généreusement leurs poches de sesterces…ce qui ne lui garantira pas la vie pour autant, sa mort en témoigne.

Caracalla n’était pas ce que l’on appelle de nos jours une nullité, bien au contraire,mais il était tout simplement profondément cruel et amoral. Bien qu’il ait un faciès de brute, il avait été plutôt bien éduqué, au point que Don Cassius a écrit : « Etant déjà empereur, il s’entretenait avec des maîtres, et s’occupait de philosophie la plus grande partie du jour ». Cela étant nombre d’historiens ont trouvé ce compliment très exagéré, dans la mesure où Caracalla était plutôt un passionné d’animaux sauvages, ce qui n’est contesté par personne. Ainsi chaque matin, à peine levé, il voulait un ours vivant pour se mesurer avec lui et garder ainsi des muscles bien entraînés. Ensuite il s’asseyait à table avec un tigre comme compagnon, et quand venait le moment de se coucher, il se mettait entre les pattes d’un lion.

Le moins que l’on puisse dire est qu’il aimait vraiment les animaux, et pas forcément ceux qu’on appelle de compagnie! Il les aimait plus que les sénateurs, qu’il ne recevait jamais, après les avoir laissés stationner une partie de la journée dans son antichambre, mais se montrait toujours cordial avec les soldats…parce qu’ils se sentaient beaucoup plus proches d’eux, sans parler du fait qu’ils pouvaient être beaucoup plus utiles que les sénateurs si quelqu’un s’avisait de vouloir prendre sa place. Autre particularité de Caracalla, il donna les droits de citoyen romain à tous les mâles de l’empire, certainement pour augmenter le nombre de gens astreints aux taxes de succession, mais cette décision le fit entrer dans l’histoire et contribua un peu à faire oublier le reste dans la trace qu’il laissa à la postérité. A partir de 212 (date de l’édit qui porte le nom de Caracalla), Romains, Italiens, provinciaux se confondaient dans l’égalité des droits, toute citoyenneté particulière restant acquise à chacun.

Pour la politique proprement dite, il s’en occupait peu , laissant ce soin à sa mère qui s’y connaissait, mais qui agissait en fonction de ses sympathies et de ses antipathies, ce qui, évidemment, n’avait rien de très rationnel. C’est elle qui triait la correspondance et donnait audience aux ministres et ambassadeurs. A Rome, on disait qu’elle s’était procuré cette position privilégiée en cédant aux désirs incestueux de son fils, ce qui était probablement faux. Ah les rumeurs! Si les historiens ont estimé que cela n’était pas vraiment crédible, c’est tout simplement parce que Caracalla était assez sérieux. En fait il n’aimait rien tant que la guerre et les duels.

Un jour quelqu’un lui parla d’Alexandre le Grand. Il se prit d’admiration et d’enthousiasme pour lui, au point de vouloir l’imiter. Résultat, il recruta une phalange comme le fit à sa manière son héros et marcha sur la Perse. Mais par rapport à Alexandre, il lui manquait le génie militaire, oubliant même au cours des batailles qu’il était général, parce que cela l’amusait davantage d’être soldat et de provoquer l’ennemi en corps à corps. Du coup les légionnaires finirent par se fatiguer de ces marches militaires et de ces guerres qui n’aboutissaient à rien sauf à massacrer les populations locales , sans programme et surtout sans butin. Et ils le poignardèrent le 8 avril 217, mettant fin à un règne de six ans seulement, un des maîtres d’oeuvre de ce crime étant Marcus Opelius Macrinus…qui lui succéda. Julia Domna, sa mère, fut déportée à Antioche après avoir tout perdu, à savoir son mari, son trône, ses enfants. Elle se laissa mourir de faim, mais en laissant derrière elle une soeur, Julia Maesa, qui avait son cerveau et son ambition, mais aussi deux petit-fils, nés de deux de ses filles : l’un s’appelait Varius Bassianus et l’autre Alexis, lequel était encore un enfant.

Michel Escatafal

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Septime Sévère, empereur romain non choisi par Rome

septime-severeDans un précédent article (L’horrible Commode, ou le début de la fin de l’Empire romain) j’avais indiqué comment Septime Sévère, né en avril 146 en Lybie (près de Khoms aujourd’hui), était devenu empereur. Aujourd’hui nous allons voir qui était ce Septime et comment l’histoire l’a jugé, en notant tout d’abord que pour la première fois on vit monter sur le trône un Africain d’origine juive. Ce n’était pas Rome qui l’avait vraiment choisi, mais Rome ne s’en trouva pas mal, dans un premier temps, une fois que Septime Sévère eut gagné la partie en mettant à mort ses adversaires et en transformant définitivement la principauté en une monarchie héréditaire du type militaire. Cela pouvait paraître surprenant et triste qu’on en arrive là, mais ce n’était en rien la faute de Septime Sévère si la situation à Rome était à ce point dégradée. Au contraire, pour éviter de s’enfoncer durablement dans le chaos, Septime Sévère ne pouvait guère agir autrement. Il fallait une main de fer pour enrayer la catastrophe, et Septime Sévère sut l’avoir, même si le fer était parfois trop rouge.

Son physique est parfois dépeint comme celui d’un bel homme approchant la cinquantaine d’années à son arrivée au pouvoir, plutôt spirituel, alors que d’autres, notamment l’historien Dion Cassius, le décrivent comme un homme de petite taille et plutôt maigre. En revanche tout le monde lui reconnaissait une robustesse certaine, des talents indéniables de stratège, un franc-parler de bon aloi, mais aussi un cynisme assez marqué. Issu d’une famille aisée d’origine libyenne et punique, il avait étudié la philosophie à Athènes et le droit à Rome, ce qui ne l’empêchait pas de parler le latin avec un fort accent phénicien. Il n’avait pas l’étoffe d’un Antonin ou d’un Marc-Aurèle, ni la complexité intellectuelle d’Hadrien, mais il était honnête et droit avec un sens aigu de la réalité. En fait on ne lui connaissait comme gros défaut, avant d’arriver au pouvoir, que sa lubie pour l’astronomie, qui lui fit faire un mariage qui porta malheur à Rome.

Il perdit sa première femme, décrite comme une brave et simple créature, quand il se trouvait en Syrie. Veuf, il interrogea immédiatement les astres, et apprit que l’un d’entre eux, sans doute un météorite, était tombé dans les environs d’Emèse, ville tristement célèbre de nos jours puisqu’elle s’appelle Homs. Il s’y rendit et vit que sur ce morceau de ciel on avait érigé un temple dans lequel était installé à une certaine époque, pour vénérer la relique, un prêtre, soi disant héréditaire d’El Gabal le dieu solaire d’Emèse. Ce prêtre qui se déplaçait beaucoup avait une fille, nommée Julia Domna, qui était une véritable beauté. Quand Septime Sévère la vit pour la première fois dans la province de Lyonnaise, dont il était le gouverneur (depuis l’an 185), il imagina immédiatement que c’était l’épouse que les astres lui ordonnaient de prendre. Hélas pour lui, cette belle créature le trompa très vite, ce qui était d’autant plus facile pour elle que son mari avait bien trop à faire pour s’en apercevoir. Mais ce malheur de caractère privé allait se transformer a posteriori en catastrophe pour l’empire. Pourquoi ? Parce que Julia, femme au demeurant intelligente et cultivée, qui réunit autour d’elle un salon littéraire où elle introduisit les goûts et les modes de l’Orient, mit au monde Caracalla et Géta, les deux futurs coempereurs désignés pour succéder à Septime Sévère.

Septime Sévère gouverna l’empire dix-sept ans (193-211), en s’imposant d’abord à ses rivaux et au Sénat, lequel avait d’abord soutenu Didius Julianus, avant de le faire exécuter. Ensuite il prit le nom de Pertinax faisant semblant de considérer que ce dernier était son père adoptif. Puis il offrit le titre de « César » à Clodius Albinus qui tenait la Gaule et la Grande Bretagne. Restait à prendre le dessus sur Pescennius Niger qui était le maître de l’Orient romain, partie la plus riche et la plus peuplée de l’Empire, et pour ce faire il put compter sur les Parthes de Mésopotamie, qui ne voyaient qu’avantage à ces dissensions entre Romains. Et pour se donner encore quelques atouts supplémentaires, Septime Sévère n’hésita pas à favoriser la dissidence des Chrétiens, pour l’instant peu nombreux, mais qui commençaient à former une redoutable minorité prête à tout pour défendre sa foi, ce que semble-t-il Pescennius Niger n’avait pas compris. Et ce qui devait arriver arriva, à savoir que Niger fut vaincu et tué, le nouvel homme fort de l’empire en profitant pour éteindre toutes les velléités des Parthes qui avaient commis le crime de soutenir Niger. Il ne lui restait plus qu’à terrasser Clodius Albinus, lequel fut vaincu à Lyon en 197 et poussé au suicide. S’ensuivit ensuite une répression terrible qui élimina toute forme d’opposition y compris les sénateurs récalcitrants. Cela dit, comme s’il sentait le besoin de consolider son pouvoir autrement que par la force et la férocité, Septime Sévère se fit reconnaître comme le fils de Marc-Aurèle, devenant de facto le frère de l’horrible Commode, ce qui n’était quand même pas très flatteur pour lui.

Une fois cette œuvre achevée, il s’occupa de son travail d’empereur, assisté de Papinien, jurisconsulte qu’il fit nommer préfet du Prétoire, avec une faveur particulière pour l’armée, ne s’adressant au Sénat que pour lui donner des ordres et guerroyant presque constamment. Mais ce qu’il fit de plus singulier fut d’introduire une grande et dangereuse nouveauté, à savoir l’obligation du service militaire pour tous, à l’exception des Italiens, auxquels il était interdit. C’était la conséquence de la décadence guerrière du pays et du caractère irrémédiable de cette décadence. Dorénavant l’Italie allait être à la merci des légions étrangères. Avec ses légions, Septime Sévère se livra à toute une série de guerres plus ou moins heureuses non seulement pour consolider les frontières, mais aussi pour conserver leur entraînement aux garnisons. Parmi ces guerres, il y eut celle qui se tint en Bretagne (la plus grande île britannique), où il se fit accompagner par ses deux fils Caracalla et Getal, pour vaincre les Calédoniens ( Ecossais), sans toutefois remporter de bataille décisive.

Avec le temps il devint de plus en plus féroce, n’hésitant sur aucun moyen quand il s’agissait d’assoir son autorité. Ainsi, après avoir marié Caracalla avec Plautilla, fille de son ami Plautanius, il n’eut aucun scrupule à faire accuser ce dernier de trahison, et le faire assassiner, en profitant aussi pour bannir sa belle-fille et l’exiler sur l’île de Lipari (province de Messine aujourd’hui) avec l’accord bienveillant de Caracalla. Pour l’histoire on notera que c’est sur cette île que Mussolini et ses amis emprisonnèrent leurs opposants. Fermons la parenthèse et revenons à Septime Sévère pour noter que la mort le surprit en Angleterre le 4 février 211, après avoir souffert pendant des années de la goutte.

Le plus triste est qu’il allait désigner Caracalla et Geta pour lui succéder. Décision d’autant plus malvenue qu’il avait beaucoup critiqué Marc Aurèle pour avoir choisi comme successeur Commode. Pourquoi avoir choisi ses fils ? Sans doute parce qu’il ne les connaissait pas ou si peu, ayant toujours été éloigné d’eux. Sans doute aussi parce qu’au fond il s’en moquait. La preuve : il aurait déclaré à l’un de ses lieutenants : « Je suis devenu tout ce que j’ai voulu, je m’aperçois que ça n’en valait pas la peine ». Et il recommanda à ses héritiers : « Ne lésinez pas sur l’argent avec les soldats, et moquez-vous de tout le reste ». Drôle de testament, d’autant plus superflu que Caracalla et Géta s’en emparèrent totalement et que dans ce reste leur père était compris. En effet, la première vraie décision qu’ils prirent fut d’ordonner aux médecins de hâter la mort de leur père.

Michel Escatafal


L’horrible Commode, ou le début de la fin de l’Empire romain

commodeEn présentant Commode aux soldats comme son successeur, Marc Aurèle l’avait appelé « le Soleil levant », ce qui n’était pas une surprise dans la mesure où il le nommait « César » à l’âge de six ans (166). Peut-être bien ses yeux de père, pensant sans doute qu’il l’était réellement, le voyaient-il ainsi. Mais les légionnaires aussi se sentaient de la sympathie pour ce jeune homme brutal, sans scrupule, doué d’un gros appétit et toujours prêt aux propos orduriers, autant de défauts qui n’en étaient pas pour des soldats qui le croyaient d’une nature plus militaire que son père.

Grandes furent en conséquence et leur stupeur et leur mauvaise humeur, quand le jeune homme ruina tous les efforts qui venaient d’être faits pour vaincre les Barbares, en offrant à des ennemis écrasés militairement la plus hâtive et la plus inconsidérée des paix, dont Rome était appelée à subir plus tard les conséquences. En fait, si Commode signa en 180 un traité de paix avec les Marcomans et les Quades, c’était surtout pour retourner à Rome et mener la vie à laquelle il avait toujours aspiré, à savoir une existence remplie de sexe, de fêtes et de jeux.

Commode n’était pas un homme lâche, bien au contraire, mais la seule guerre qui l’intéressait et qui lui plût était celle que l’on faisait au cirque contre les gladiateurs et contre les bêtes fauves. Au lever, il refusait de déjeuner s’il n’avait pas égorgé son tigre quotidien. Comme ce fauve n’existait pas en Germanie, il avait hâte de rentrer à Rome où les gouverneurs des provinces d’Orient étaient tenus de lui en envoyer sans cesse. Heureusement qu’à cette époque ce magnifique félin était dans une situation meilleure que de nos jours ! Telle est la raison pour laquelle, se moquant pas mal de l’empire et de ses destins, il conclut cette paix désastreuse qui laissait subsister tous les problèmes sans leur donner la moindre solution.

On notera qu’à la mort de Marc Aurèle, le Sénat renonça à son droit d’élection et accepta l’adoption qui donnait de si bons résultats depuis Nerva, légalisant de nouveau, avec cet empereur, le principe du prince héritier. Ce ne fut pas une bonne décision, car cet empereur se situa dans la lignée de Néron et Caligula. Certes tout ce qu’ont écrit de lui ses contemporains comporte sans doute une part d’exagération, mais globalement, pour l’ensemble de son œuvre, il mérite d’être classé parmi les fléaux publics.

Joueur et buveur, Commode avait épousé la fille de Bruttius Praesens (consul entre 153 et 180) en 177, épouse qu’il répudiera soi-disant pour adultère (183) et fera assassiner en 188. On dit de Commode qu’il eut commerce avec ses sœurs, et qu’il traînait à sa suite un harem de plusieurs centaines de jeunes gens et de jeunes filles destinés à ses plaisirs. En fait, il semble bien n’avoir éprouvé qu’une affection dans sa vie : une chrétienne nommée Marcia. On peut d’ailleurs s’interroger comment une jeune femme chrétienne pouvait concilier l’austérité de sa foi avec un homme aussi débauché. Quoiqu’il en soit, elle fut très utile à ses coreligionnaires, qu’elle sauva à coup sûr d’une terrible persécution. En revanche il est difficile d’affirmer qu’elle se sacrifia de cette manière, surtout quand on pense à la façon dont elle se débarrassa plus tard de son amant.

Pour revenir sur le règne de Commode, le pire commença lorsque les délateurs dénoncèrent à l’empereur une conjuration dont le chef était sa propre tante Lucile, la sœur de son père. Sans se donner la peine de chercher des preuves, il la tua. Ce fut là le début d’une nouvelle terreur dont Commode confia la direction à Cléandre, le chef des prétoriens. On se serait cru revenu au temps de Domitien (81-96), les Romains se remettant à redouter les violences de ces gardes. Un jour, bien plutôt par peur que par courage, la population les assiégea dans le palais et demanda la tête de Cléandre.

Commode la leur donna sans hésiter et remplaça la victime par Laetus, son troisième préfet du prétoire, homme avisé, qui se rendit compte immédiatement qu’une fois élevé à ce poste, ou bien il se ferait tuer par le peuple pour faire plaisir à l’empereur, ou bien il se ferait tuer par l’empereur pour faire plaisir au peuple. Pour échapper à ce dilemme défavorable pour lui dans tous les cas, il n’y avait qu’une solution : tuer l’empereur. C’est la solution qu’il choisit, avec la complicité…de Marcia, qui démontrait une fois encore que son christianisme était loin des valeurs affichées par son fondateur. C’est elle, en effet, qui offrit à Commode une boisson empoisonnée, insuffisante toutefois pour le faire mourir rapidement, au point qu’il fallut avoir recours à un athlète (Narcisse) pour l’étrangler dans son bain. C’était le 31 décembre de l’an 192, et la grande anarchie commençait. En fait, c’était aussi le début de la fin de l’Empire romain.

Heureux de la mort de Commode, âgé de trente et un ans et dont le règne aura duré onze ans et neuf mois, les sénateurs agirent comme s’ils en eussent été les auteurs en élisant pour lui succéder un de leurs collègues, Pertinax, alors âgé de soixante-sept ans, qui n’accepta cette nomination qu’à contre-coeur, à juste raison. Pour ramener de l’ordre dans les finances, il dut congédier beaucoup de profiteurs, parmi lesquels les prétoriens. Au bout de deux mois de gouvernement (de janvier à mars 193) exercé dans ce sens, on le trouva mort, tué par ses gardes, qui annoncèrent que le trône était aux enchères, et qu’il appartiendrait à celui qui leur offrirait la gratification la plus généreuse.

Evidemment une telle annonce allait déclencher des évènements à la fois loufoques et surprenants. Ainsi, un banquier milliardaire nommé Didius Julianus mangeait tranquillement chez lui quand sa femme et sa fille, qui étaient remplies d’ambition, lui jetèrent sa toge sur le dos en lui ordonnant d’aller miser. Bien à contrecœur, mais redoutant plus encore ces femmes que les inconnues du pouvoir, Didius offrit aux prétoriens trois millions par tête (les millions ne lui manquaient pas !), et le trône lui fut adjugé. Néanmoins, même si le Sénat était tombé bien bas, il ne l’était pas assez pour accepter un tel marché. Du coup il envoya secrètement des appels au secours désespérés aux généraux détachés en province, et l’un deux, Septime Sévère, vint, promit le double de ce qu’avait offert Julianus et l’emporta. Cela provoqua la désolation du banquier, pleurant à chaudes larmes dans une salle de bain, où on vint le décapiter. Sa femme fut veuve, mais se consola très vite parce qu’elle porta à partir de ce moment le titre d’ex-impératrice.

Michel Escatafal


Marc Aurèle, à la fois empereur, infirmier, général et philosophe (2)

Marc AurèlePartie 2

Dans un précédent article, j’avais évoqué cette horrible calamité publique qui fit tant de mal aux habitants d’Italie, notamment ceux de Rome,  la peste. Mais d’autres de caractère privées s’abattirent sur Marc Aurèle, même s’il ne faut évidemment pas faire la comparaison. Il n’empêche, sa femme Faustine fut aux yeux de nombre d’historiens la cause de nombreux tourments pour cet empereur. Cette Faustine, dois-je le rappeler, était la fille d’Antonin, que ce dernier lui avait donné pour femme. Hélas pour Marc Aurèle, elle ressemblait comme une sœur jumelle à la mère dont elle portait le prénom, à la fois dans sa beauté, dans l’enjouement, et aussi dans ses infidélités. Même si personne ne l’a surprise en flagrant délit d’adultère, tout Rome en parlait, y compris en lui trouvant des circonstances atténuantes, notamment le fait qu’elle ait  un mari ascétique et mélancolique, sans doute trop absorbé par son rôle de « premier serviteur de l’Etat ». Pourtant Marc Aurèle était aussi galant homme que son prédécesseur et beau-père, comblant sa femme d’attentions et de tendresse sans la moindre plainte ou récrimination à son égard. Dans ses Méditations, il alla jusqu’à remercier les dieux de lui avoir donné une épouse aussi affectueuse et dévouée. Sur les quatre enfants qui naquirent de ce mariage, une fille mourut, l’autre devint la malheureuse épouse de Lucius Verus, lequel ne se conduisit bien avec elle que le jour où il se décida à la laisser veuve. Quant aux deux jumeaux, dont tout Rome disait que le père était un gladiateur (personnage star de l’époque), l’un mourut en venant au monde, alors que l’autre, le futur empereur Commode (180-192), un des pires qu’ait connu Rome,  était à la fois un superbe athlète et un miracle de beauté, mais aussi désespérant de paresse pour tout ce qui était enseignement. En revanche il avait une passion effrénée du cirque et des luttes avec les fauves. Bon sang ne saurait mentir ! Cela dit, Marc Aurèle l’aimait follement et lui passait tout.

Les morts de la peste et la famine qu’elle provoqua avaient fait de Rome une ville sinistre, qualificatif qui convenait parfaitement à ce pauvre honnête homme qu’était Marc Aurèle, rongé par les insomnies et un ulcère à l’estomac qui, en outre, n’avait pas réparé un malheur qu’un autre s’abattait sur lui. Parmi ces problèmes, il y eut les tribus germaniques qui déferlaient vers ce qui s’appelle de nos jours l’Autriche, la Hongrie et la Roumanie, ce qui obligea Marc Aurèle à se mettre personnellement à la tête des légions. Cette décision fit d’ailleurs sourire bien des gens, car ce petit homme végétarien, pâle et frêle, n’inspirait guère confiance comme meneur d’hommes. Et pourtant rarement les légionnaires combattirent avec autant d’entrain que sous son commandement direct.

 A ce propos, cet homme de paix fit la guerre pendant presque six ans, entre 167 et 173, face aux Marcomans en Norique (Autriche), aux Quades, aux Logobards et aux Sarmates qui, de concert, s’attaquèrent à la Pannonie (Sud de la Hongrie) au point d’atteindre le Nord de l’Italie, avant d’être repoussés au-delà du Danube. Néanmoins malgré d’évidentes dispositions pour faire la guerre, Marc Aurèle n’appréciait guère cet exercice. La preuve, quand se retrouvant seul avec lui-même après une journée de bataille, il n’hésitait pas à écrire dans ses Méditations : « Quand elle a pris une mouche, l’araignée croit avoir accompli un grand exploit. De même celui qui a fait prisonnier un Sarmate. Ni l’une ni l’autre ne s’aperçoivent qu’ils ne sont pas autre chose que deux petits voleurs »…ce qui ne l’empêchait pas le lendemain de recommencer à combattre ces mêmes Sarmates.

Il ne manquait pas non plus de flair politique, comme en témoigne son attitude lorsqu’Avidius Cassius, général en Egypte, se révolta et se proclama empereur (175), alors que Marc Aurèle était en train de couronner en Bohême toute une suite de brillantes victoires. Avidius Cassius était un brillant jeune général, ex-chef d’état- major de Lucius Verus, qui avait battu les Perses en exécutant à la lettre le plan de Marc Aurèle, ce qui avait amené Marc Aurèle à conclure une paix rapide et généreuse avec ses adversaires. Pour ce faire, Marc Aurèle réunit ses soldats, leur dit que si Rome le voulait, il se retirerait volontiers pour céder la place à son concurrent. Mais le Sénat refusa à l’unanimité et, tandis que Marc Aurèle s’avançait vers Avidius Cassius, celui-ci fut tué par un de ses officiers, ce que Marc Aurèle regretta vivement parce qu’il aurait de beaucoup préférer  pardonner à Avidius Cassius. Ensuite Marc Aurèle s’arrêta à Athènes pour un échange de vues avec les maîtres des différentes écoles philosophiques locales et, une fois rentré à Rome (176), y subit bien à contrecœur le triomphe qu’on lui décréta, en y associant Commode, déjà célèbre pour ses exploits de gladiateur, mais aussi pour sa cruauté et son vocabulaire tiré des bas-fonds.

Comme s’il voulait détourner ce jeune homme de ses passions malsaines, Marc Aurèle l’emmena avec lui après avoir décidé de reprendre presqu’immédiatement (177)  la guerre contre les Germains. De nouveau il s’apprêtait à enregistrer une nouvelle victoire définitive quand il tomba malade, ou plus exactement quand il se sentit davantage malade que d’habitude. Il devait l’être, car il ne put rien avaler  ni boire pendant cinq jours. Le sixième jour il se leva enfin, présenta Commode comme nouvel empereur aux troupes alignées, lui recommanda d’étendre les frontières de l’empire jusqu’à l’Elbe, avant de se remettre au lit, le visage couvert de son drap, où il expira (17 mars 180) à Vindobona, là où se trouve la ville de Vienne (Autriche) aujourd’hui. Ainsi finit la vie d’un empereur qui aura laissé la trace d’un des hommes les plus importants de l’histoire de l’Empire romain. Un homme honni des chrétiens parce qu’il organisa ou laissa faire des châtiments qui coûtèrent la vie à des personnages aussi emblématiques que le philosophe chrétien Justin (166) ou encore l’évêque Pothin ou Sainte Blandine dans le cadre des supplices des « Martyrs de Lyon (177). Néanmoins, ses Méditations composées en grec, sous la tente, sans être un grand document de la littérature, contiennent le plus haut code moral que nous ait laissé l’Antiquité. Au moment précis où la conscience de Rome s’éteignait , cet empereur la faisait briller de sa lueur la plus vive.

Michel Escatafal


Marc Aurèle, à la fois empereur, infirmier, général et philosophe (1)

Marcus_aurelius

Partie 1

En l’an 161, Rome allait se donner un empereur de quarante ans, Marc Aurèle, qui lui-même se considérait comme un privilégié de la vie. La preuve, il estimait avoir une grosse dette envers les dieux, pour qui il faisait preuve d’une grande dévotion, lesquels lui auraient légué le meilleur des héritages avec « de bons grands-parents, de bons parents, une bonne sœur, de bons maîtres et de bons amis », tout cela signifiant que dès sa naissance il fut à l’abri du besoin. Parmi ses amis, on mentionnera l’empereur Hadrien qui fréquentait sa maison et l’avait pris en amitié, alors qu’il n’était encore qu’un enfant. Cette amitié entre la famille de Marc Aurèle et celle d’Hadrien provenait de leur origine espagnole commune.

C’est le grand-père de Marc Aurèle, alors consul, qui s’était occupé du jeune garçon, orphelin de bonne heure, mettant en ce petit-fils tous ses espoirs, du moins si l’on en juge par le nombre de précepteurs dont il le pourvut : quatre pour la rhétorique, deux pour le droit, six pour la philosophie, un pour les mathématiques. Rien que ça ! Parmi tous ces professeurs, celui qu’il préféra fut Cornelius Fronton, le rhéteur…ce qui ne veut pas dire qu’il appréciait la rhétorique. Le droit et l’éloquence étaient ce qui lui plaisait le moins chez ses concitoyens. En revanche il se prit très vite de passion pour la philosophie, plus particulièrement la philosophie stoïcienne qu’il voulut étudier, mais aussi pratiquer. A douze ans, il fit supprimer le lit de sa chambre et dormit sur le carreau nu, s’astreignant à un régime draconien, ce qui ne manqua pas d’influer sur sa santé, sans toutefois en être trop affecté. Enfin, il n’a cessé de remercier les dieux de l’avoir gardé chaste jusqu’à dix-huit ans et de réprimer l’instinct sexuel.

S’il ne devint pas prêtre du stoïcisme, comme on en trouvait à Rome, c’est uniquement parce qu’Antonin l’avait fait « César », lorsqu’il n’était encore qu’adolescent en même temps que Lucius Verus, fils du Verus qu’Antonin avait désigné comme son successeur, mais qui était mort avant lui. Lucius était un homme du monde, grand séducteur, consacrant une bonne partie de son existence au plaisir, au point d’en perdre la tête. Cela explique pourquoi il accepta sans problème le fait qu’Antonin, en un second temps, l’exclût pour désigner comme « César », le seul Marcus. Celui-ci, en souvenir du désir d’Hadrien, n’en convia pas moins Lucius à partager le pouvoir avec lui et lui donna en mariage sa fille Lucile. Une loyauté pas toujours payée de retour jusqu’à la mort en janvier 169 de celui que certains désignent comme co-empereur.

Lorsque Marcus fut couronné tous les philosophes exultèrent, voyant dans son triomphe, leur propre triomphe, et en sa personne un réalisateur d’utopies. Mais ils se trompaient,  car Marcus ne fut pas ce que l’on appelle de nos jours « un homme d’Etat », faute de comprendre l’économie, notamment les problèmes budgétaires. En revanche de l’apprentissage qu’il avait fait sous Antonin, conservateur éclairé, réaliste et un peu sceptique, il avait tiré un enseignement sur les hommes.  Il savait notamment que les lois ne suffisent pas à les rendre meilleurs. De fait, s’il continua la réforme des codes entreprise par ses deux prédécesseurs, il le fit tellement a minima qu’il donna réellement l’impression de ne pas croire aux avantages qu’on en tirerait. En fait, comme tout moraliste qui se respecte, il se fiait davantage à la vertu de l’exemple, en menant une vie ascétique que ses sujets admirèrent…mais sans chercher à l’imiter.

Les évènements pendant le règne de Marc Aurèle ne lui furent guère favorables. A peine monté sur le trône, les Anglais, les Germains et les Perses, encouragés par l’indulgence à leur égard d’Antonin, commencèrent à menacer les frontières de l’Empire. Marcus envoya en Orient Lucius Verus à la tête d’une armée, idée saugrenue entre toutes en raison du caractère volage de l’intéressé. Ainsi à Antioche, Lucius rencontra la Cléopâtre locale, appelée Panthée, femme d’une beauté parfaite. Certains historiens font la comparaison de cette idylle avec celle de Marc Antoine pour Cléopâtre, à la différence que Marc Antoine avait un courage et un génie militaire dont était dépourvu Lucius. Résultat, ce dernier finit par perdre toute  raison devant cette pure beauté.

Marcus ne protesta pas contre le comportement de Lucius Verus, qui continua à faire le joli cœur avec Panthée, tandis que les Perses allaient et venaient en Syrie. Il se contenta d’envoyer discrètement un plan d’opérations au chef d’état-major de son collègue, Arvidius Cassius, avec ordre de l’exécuter strictement. Ce plan révélait, dit-on, un grand talent militaire. Cela n’empêcha pas Lucius Verus de continuer à faire la fête à Antioche pendant que son armée battait brillamment les Perses. En fait il n’en reprit le commandement que pour se faire couronner de lauriers le jour du triomphe que Marcus lui fit décerner. Hélas, en même temps que les dépouilles de ses ennemis vaincus, il rapportait à ses compatriotes un terrible cadeau empoisonné : les microbes de la peste dite antonine.

Ce fut un horrible fléau qui, rien qu’à Rome, tua deux cent mille personnes. Galien, le plus célèbre médecin de l’époque, raconte que les malades étaient secoués d’une toux affreuse, se couvraient de pustules et avaient l’haleine empestée. Toute l’Italie fut contaminée, des villes et des villages furent  privés d’habitants, les gens remplissaient les sanctuaires pour invoquer la protection des dieux et plus personne ne travaillait. A la suite de l’épidémie, la famine finit par devenir une vraie menace pour Rome et l’empire. Du coup, Marc Aurèle n’était plus seulement un empereur, mais un infirmier qui n’abandonnait pas, ne fut-ce qu’une heure, les salles d’hôpitaux, avec tous les risques pour sa propre santé, la science de l’époque n’offrant aucun remède pour vaincre le fléau.  Nous étions en l’an 166.

Michel Escatafal


Antonin le « Pieux » fut bien le meilleur des princes

Antonin_le_PieuxAntonin n’était plus très jeune quand il monta sur le trône en 138, puisqu’il avait déjà dépassé la cinquantaine (52 ans). Jusque là, il n’avait d’ailleurs rien fait de remarquable, se contentant d’être un bon avocat, avec toutefois une particularité, à savoir qu’il ne plaidait pas souvent, mais surtout qu’il le faisait gratuitement. Cela étant, il n’avait pas besoin d’argent, puisqu’il était issu d’une famille de banquiers venue de la Gaule (Nîmes) deux générations plus tôt. Evidemment l’éducation qu’il avait reçue était celle d’un grand bourgeois, ayant étudié la philosophie, sans trop l’approfondir, préférant toujours s’appuyer sur la religion. Etait-il bigot ? Pas vraiment, mais très respectueux de ladite religion, sans doute un des derniers Romains qui ait cru sincèrement aux dieux, ou plutôt qui se comportait comme s’il y croyait. On pourrait dire de lui qu’il fut vraiment un brave homme, le mot « brave » pouvant aussi signifier qu’il n’était pas d’une intelligence lumineuse, loin de celle de son prédécesseur. Bref, c’était le type même de l’empereur rassurant pour un Sénat de plus en plus fatigué.

Sans être un grand intellectuel, même si son successeur, Marc Aurèle, lui trouvait quelque chose de Socrate, Antonin connaissait la littérature et avait protégé tout au long de son règne nombre d’écrivains. Cependant il a toujours traité ces derniers d’un peu haut, avec un détachement aristocratique et indulgent, comme des éléments décoratifs de la société à ne pas prendre trop au sérieux. Cela dit, tout le monde l’aimait et éprouvait de la sympathie pour son visage doux et paisible, dressé sur deux larges épaules, mais aussi pour sa gentillesse non feinte, prenant une part sincère aux malheurs d’autrui, sans oublier la discrétion avec laquelle il sut cacher les siens sans ennuyer personne. Si j’écris cela, c’est parce que cet homme qui n’avait pas d’ennemi en avait un dans sa maison, sa femme, Faustine, aussi belle qu’exaspérante, même si Antonin fit toujours semblant de passer sur ses frasques et colères.

Il eut deux filles avec elle dont l’une mourut. L’autre, qui ressemblait à sa mère, se maria avec Marc Aurèle, lequel subit donc les déboires de son prédécesseur. Néanmoins, pour ce qui concerne Antonin, il n’en voulut jamais réellement à Faustine, la preuve en étant qu’il institua en son honneur, après sa mort, un temple à son nom et un fonds pour l’éducation des jeunes filles pauvres. En fait, il ne réprimanda Faustine qu’une fois dans toute sa vie, quand, apprenant qu’elle allait devenir impératrice, elle émit quelques prétentions au luxe, ce qui lui valut cette réponse du nouveau César : « Ne te rends-tu pas compte que maintenant nous avons perdu ce que nous possédions ?» S’il fit cette remarque, c’est parce que le premier geste d’Antonin comme empereur fut de verser son énorme fortune dans les caisses de l’Etat. D’ailleurs, à sa mort, son patrimoine personnel était quasiment réduit à zéro, alors que celui de l’Etat n’avait jamais été aussi élevé.

Il arriva à ce résultat sans tailler dans les dépenses publiques, mais uniquement grâce à une administration judicieuse, bannissant le superflu pour mieux se consacrer à l’essentiel. Ainsi, il révisa et réduisit le programme de reconstruction d’Hadrien, sans toutefois l’altérer profondément. Par ailleurs, avant de se livrer à la moindre dépense, même la plus insignifiante, il demandait l’autorisation du Sénat auquel il rendait des comptes au sesterce près. On comprend pourquoi à la fin de son règne le patrimoine de l’empire atteignait deux milliards sept cent millions de sesterces (un peu plus de deux milliards d’euros de nos jours), ce qui était considérable à l’époque.

Mais Antonin ne fit pas que s’occuper des finances publiques. Il procéda aussi à la réorganisation et à l’adoucissement des lois que son prédécesseur avait commencé à mettre en oeuvre. Pour la première fois, les droits et les devoirs des époux devinrent les mêmes. La torture fut presque entièrement bannie, le meurtre d’un esclave fut proclamé crime. Bref, une législation entièrement tournée vers la justice, quelque soit le statut social des individus. Oui, on croit rêver, alors que nous étions dans le deuxième siècle de notre ère ! Certes, s’il vivait de nos jours, Antonin serait peut-être moqué sur les réseaux sociaux parce qu’il ne serait pas suffisamment « glamour », ayant le tempérament du parfait bureaucrate, y compris en étant soucieux d’être toujours à l’heure. De plus, ses passions, en dehors de la philosophie, ce qui explique ses bontés à l’égard des rhéteurs et des philosophes, étaient d’une banalité confondante, se contentant le week-end de pêcher ou de chasser en compagnie d’amis de son lieu de naissance, Lanuvium, où il se rendait régulièrement dans sa villa. A ce propos, il semble qu’il ne soit jamais allé plus loin que cette petite ville, à l’opposé d’Hadrien, qui avait pour caractéristique d’être un grand voyageur. Enfin, quand il fut veuf, Antonin ne se remaria pas, et prit une concubine, plus fidèle que ne l’avait été la belle et caractérielle Faustine, mais qu’il laissa totalement à l’écart des affaires de l’Etat.

Antonin était aussi un homme de paix, et si un reproche pouvait lui être fait, ce serait de l’avoir voulu un peu trop, c’est-à-dire au prix du prestige de l’empire, en Germanie par exemple, où il se montra sans doute trop arrangeant avec les rebelles de cette région remuante. Cela dit, tous les historiens, y compris les étrangers, ont loué l’ordre et la tranquillité qui régnaient dans l’empire et le reste du monde connu, sous le règne de cet empereur, que tout le monde considérait comme un père. Ce « père » qui allait mourir à l’âge de soixante-quatorze ans, après être tombé malade pour la première fois de sa vie. Peut-être parce qu’il n’y était pas habitué, et même s’il souffrait seulement du ventre, il comprit très vite que c’était la fin pour lui. Cependant tout était déjà planifié pour sa succession, puisqu’il avait déjà son César de rechange, que lui avait indiqué en mourant Hadrien lui-même, en la personne d’un jeune homme alors âgé de dix-sept ans, Marc Aurèle, par ailleurs neveu d’Antonin.

Quand il se sentit tout proche de la mort, Antonin fit appeler Marc Aurèle et lui dit tout simplement : « Maintenant, mon fils, c’est ton tour ». Il ordonna à ses serviteurs de porter dans les appartements de Marc-Aurèle la statue d’or de la Fortune, donna à l’officier de garde le mot d’ordre de la journée (Equanimité), demanda qu’on le laissât seul parce qu’il désirait dormir, ce qu’il fit pour toujours. A ce moment, en 161, Marc-Aurèle avait exactement quarante ans. Il allait devenir le cinquième de cette dynastie d’empereurs du deuxième siècle de notre ère, qu’on appellera « les Antonins », du nom d’Antonin dit le Pieux, alors que ce dernier n’en était que le quatrième membre, preuve que son influence dans l’histoire fut beaucoup plus importante que celle qu’on pourrait imaginer en lisant ce que l’on a écrit sur lui, notamment à propos de son intelligence, comparée à celles de son prédécesseur et de son successeur. En tout cas ce « brave homme » fut littéralement assiégé pendant son règne par des ambassadeurs des pays entourant l’empire…pour demander leur annexion. Quel plus bel hommage !

Michel Escatafal

 


Hadrien, empereur soucieux de ne pas se faire regretter

Villa-AdrianaHadrien a toujours eu le souci de laisser à Rome une empreinte indélébile de son règne, ce qui fit de lui un grand constructeur. On lui doit notamment la réfection du Panthéon d’après le style grec, qu’il préférait au style romain. Pour mémoire le Panthéon, élevé par Agrippa (27 avant notre ère), fut détruit à deux reprises, lors de l’incendie de Rome (80) et de nouveau en 110 sous Trajan, après avoir été restauré sous Domitien. Un autre chef d’œuvre de son architecture est la villa autour de laquelle s’éleva plus tard Tivoli ou la Villa Hadriana. On y trouvait de tout, des temples, un hippodrome, des bibliothèques et des musées où, pendant des siècles et des siècles, les armées du monde entier sont venues exercer leurs pillages en y trouvant toujours quelque chose. Hadrien ne profita pas longtemps de cette merveilleuse demeure et mourut peu après, après avoir adopté comme fils pour lui succéder (en 136), son ami et peut-être son fils naturel Lucius Ceionnius Commodus, gouverneur de Pannonie (Hongrie), que la tuberculose emporta

Lucius Ceionnius Commodus mort, Hadrien porta son choix sur un homme richissime qu’il estimait beaucoup, Antonin, auquel, gardant pour lui le titre d’Auguste, il conféra celui de César, que conservèrent par la suite tous les héritiers présomptifs du trône. Hadrien finit sa vie dans d’horribles souffrances, son corps se gonflant et étant en proie à des hémorragies nasales toujours plus rapprochées. Mais ces souffrances ne lui enlevèrent pas pour autant le goût de la construction. Ainsi il fit édifier son tombeau de l’autre de l’autre côté du Tibre, en construisant pour y arriver un pont spécial. C’est le grand mausolée qu’on appelle de nos jours le château Saint-Ange.

Un jour, l’édifice étant terminé, le philosophe stoïcien Euphrate vint voir Hadrien pour lui demander l’autorisation de se tuer. L’empereur la lui accorda, discuta avec lui sur l’inutilité de la vie, et quand Euphrate eut bu la cigüe, en voulut aussi pour suivre son exemple et mettre fin à ses souffrances. Hélas pour lui, personne ne voulut lui en fournir. Il pria son médecin de lui en donner, mais celui-ci se tua pour ne pas avoir à désobéir. Voyant cela, il ordonna à l’un de ses domestiques de lui procurer une épée ou un poignard, mais le domestique s’enfuit, s’écriant : « Voilà un homme qui a le pouvoir de mettre à mort n’importe qui, mais point lui-même » ! Restait plus pour Hadrien qu’à attendre la mort, non sans avoir composé un petit poème (Animula vagula, blandula…), considéré comme un des plus beaux de la poésie lyrique latine, avant de fermer les yeux définitivement à l’âge de soixante-deux ans, en 138, après vingt-et-un ans de règne.

Avec lui venait de mourir, non pas un grand empereur, mais aussi un des personnages les plus complexes et parfois controversés car il avait très mal vieilli, mais aussi un des plus captivants que compte l’histoire de tous les temps. Peut-être même le plus moderne de tous ceux que l’on a appelé « les Anciens ». Comme Nerva, il prit congé de Rome en lui rendant le plus grand des services, c’est-à-dire en désignant le successeur le plus indiqué pour ne pas le faire regretter, qui l’on désignera plus tard « Optimus Princeps » ou en français le « Meilleur des Princes », ou encore « Antonin le Pieux ». Mais ce n’est pas tout, car Antonin aura comme obligation d’adopter à son tour Lucius, le fils de son ami Lucius Ceionnius Commodus, ainsi que Marcus Annius Verus, futur Marc Aurèle, âgé à l’époque de vingt ans, qui se mariera avec Faustine, fille d’Antonin.

Michel Escatafal