Les deux Napoléon et leur manière de prendre le pouvoir…

Résultat de recherche d'images pour "Napoléon 1er et Napoléon III"Nombre de personnes font un parallèle qui leur semble évident entre le 18 brumaire an VIII (1799) et le 2 décembre 1851. En réalité, les deux coups de force des Bonaparte, devenus Napoléon par la suite, furent très différents et surtout, aux yeux de la postérité, laissèrent dans l’histoire deux sentiments presque opposés. En effet, on trouvait cela presque normal pour celui qui allait devenir Napoléon 1er, alors que celui qui allait devenir Napoléon III restera à jamais un imposteur pour nombre de Français. Et tout cela parce que l’arrivée au pouvoir des deux hommes fut précédée par des heures de gloire pour l’un et une multitude d’échecs retentissants pour l’autre (tentatives de soulèvement de la garnison de Strasbourg en 1836 et de Boulogne en 1840), mis à part sa victoire écrasante lors de l’élection présidentielle de 1848. Tout cela aussi parce que Victor Hugo appela le dernier empereur et premier président de la République, Napoléon le Petit, propos qui ont forgé à jamais les esprits de notre pays au point de ne voir en lui qu’une caricature digne des commentaires faits sur les pires empereurs romains.

Cela dit, on pourrait effectivement noter que Napoléon Bonaparte sut sans doute beaucoup mieux profiter de la situation de notre pays à l’époque, et faire admettre avec davantage d’évidence sa prise totale du pouvoir le 18 brumaire. Ce jour-là déjà, le général Bonaparte commit son coup de force, que certains qualifient de crime, en plein jour, se présentant lui-même devant les deux Assemblées. Laissant à une certaine distance les grenadiers qui le suivaient, il n’eut pas peur de s’exposer aux apostrophes et aux menaces des défenseurs de la Constitution qu’il voulait détruire. En outre, pour parler comme les défenseurs de la République ou ce qu’il en restait à ce moment,  il aurait pu être frappé par un de ces hommes capables de mettre en pratique la maxime vieille comme le monde et que Montesquieu a proclamée en ces termes : « Le crime de César qui vivait dans un gouvernement libre n’était-il pas hors d’état d’être puni autrement que par l’assassinat ? Et demander pourquoi on ne l’avait pas poursuivi par force ouverte ou par les lois, n’était-ce pas demander raison de ses crimes ? « 

Le 2 décembre en revanche, Louis Napoléon Bonaparte se vit reprocher d’avoir fait enlever un à un, en pleine nuit et dans leur sommeil, les défenseurs de la Constitution qu’il voulait renverser. Pendant que des aventuriers, des policiers et des soldats surveillaient ou exécutaient l’enlèvement des citoyens dont le peuple eût peut-être écouté la voix, et d’officiers supérieurs dont la probité influente eût pu « ramener à l’honneur », comme on disait à l’époque, les régiments qu’on en détournait, lui, le parjure (il était président de la République !), le traître même aux yeux de ses contempteurs, cachait ses inquiétudes et ses peurs au fond de son palais, protégé par trente-deux mille soldats. Cela Victor Hugo le savait !

Comme je l’ai écrit précédemment, l’homme du 18 brumaire n’avait, du moins avant son putsch, attaché son nom qu’à des exploits glorieux. Sa campagne d’Italie avait été une succession de victoires couronnées par des traités avantageux pour la France. Celle d’Egypte, bien que désastreuse en terme de résultat final, ne se révélait encore que par le retentissement des batailles gagnées en allant dans ce pays jugé lointain à l’époque, à savoir la prise de Malte le 11 juin, puis le débarquement à Alexandrie le 1er juillet et la célèbre bataille des Pyramides le 21 juillet. Tant de succès, attribués au génie militaire de ce jeune général, l’entouraient d’un prestige qui éblouissait le peuple et l’armée. Dédaignant les voluptés au milieu desquelles vivait Barras, le chef du Directoire, Napoléon Bonaparte avait, depuis près de cinq ans, vécu sur les champs de bataille. Et puis, ni le Conseil des anciens ni celui des cinq-cents n’avaient su préserver la fortune publique des dilapidations auxquelles Barras la livrait pour entretenir sa vie de plaisir. Tout cela favorisait l’accomplissement de ce qui devait finir par arriver et pouvait, aux yeux de beaucoup, atténuer cette expropriation du pouvoir.

L’homme du 2 décembre, au contraire, n’était connu que pour ses équipées scabreuses et folles avant son élévation au pouvoir, et par ce que l’on appelait ses machinations contre la jeune République…dont il était devenu le gardien. Pendant les deux années qui précédèrent son coup d’Etat, il se comporta beaucoup plus comme un vulgaire Barras que comme un véritable homme d’Etat. Aux yeux de ses nombreux détracteurs, il ne réalisait même pas que s’il avait atteint la plus haute fonction existant dans une république, cela était dû uniquement au nom qu’il portait. Dans les Mémoires secrets du dix-neuvième siècle on pouvait lire que « lorsqu’on le croyait tout à son occupation des grandes affaires de l’Etat, il ne songeait en réalité qu’aux refus très secs de telle actrice en renom, et aux moyens à employer pour prendre avec telle autre une éclatante revanche. Les années 1850 et 1851 ont été celles où les favorites de théâtre ont régné le plus sur le prince-président. Plus tard les dames du monde allaient avoir leur tour. » Edouard Ferdinand Beaumont-Vassy n’aimait pas le futur Napoléon III, comme on le devine aisément, même s’il fut pourtant préfet de l’Aisne entre 1851 et 1853 !

Fermons la parenthèse pour noter que les deux empereurs ont utilisé parfois les mêmes arguments pour démontrer l’utilité du 18 brumaire et du 2 décembre. Ainsi pour justifier son ramponneau, le futur Premier consul accusa l’Assemblée d’avoir trois fois violé la Constitution et de « tramer des complots aux dangers desquels il pouvait seul arracher le pays. » Dans une proclamation au peuple il se posait en victime, affirmant être visé par d’imaginaires conspirateurs contre sa personne, et en défenseur de la République pour le salut de laquelle il avait déchiré la Constitution. Servile imitateur de son oncle, le Bonaparte du 2 décembre va utiliser la même justification fallacieuse, en adressant aux Français une proclamation dans laquelle il accuse l’Assemblée « d’être devenue un foyer de complots, d’attenter aux pouvoirs qu’il tient directement du peuple, d’accumuler sur lui les provocations et les outrages, de ne pas respecter le pacte fondamental. » Cela étant, il est vrai que la Constitution avait été violée à deux reprises, le 8 mai 1849 dans son article 5, par le renversement de la République romaine, et le 31 mai 1850, dans l’une de ses dispositions fondamentales, par la mutilation du suffrage universel, le corps électoral ayant été restreint (un tiers des citoyens en furent exclus) avec de nouvelles conditions à l’exercice du droit de vote. Mais, pour être précis, ces deux violations de la loi furent l’œuvre commune de Louis Napoléon Bonaparte et de la majorité royaliste de l’Assemblée.

Revenons à présent à cette proclamation pour préciser qu’elle était rédigée avec une habile duplicité. Aux Parisiens dont le républicanisme était aussi ardent que leur aversion pour les royalistes des deux branches bourboniennes, le prince-président présente son coup d’Etat comme étant exclusivement dirigé contre « ces hommes qui ont perdu deux monarchies, qui veulent  me lier les mains afin de renverser la République, alors que je veux sauver le pays en invoquant le jugement solennel du seul souverain que je reconnaisse en France : le peuple. » En outre, afin de donner une apparence de vérité à ce que certains considéraient comme des mensonges agréables au peuple dont ils flattaient la haine, Louis Napoléon Bonaparte les accompagne d’un décret dissolvant l’impopulaire Assemblée, rétablissant le suffrage universel, et convoquant le peuple français dans ses comices à partir du 14 décembre jusqu’au 21 décembre suivant.

Tout cela, afin de créer « les bases fondamentales d’une constitution que les assemblées développeront plus tard. » Un peu plus loin il ajoutait que « ce système créé par le Premier consul, au commencement du siècle, a donné à la France le repos et la prospérité ; il les lui garantirait encore. » Avec le recul, on peut considérer qu’il était sans doute trop hardi de parler de repos et de prospérité avec pareil système. Je pourrais citer bien d’autres évènements qui montrent que s’il existait des différences entre les méthodes de gouvernement des deux empereurs, leur approche pour prendre le pouvoir relevait de la même finalité : s’en emparer par la force pour l’exercer à leur guise, sauf en fin de temps pour Napoléon III.

Michel Escatafal


Louis XV a fait de la France un pays affaibli et déclinant

louisXVLa période de gloire et de magnificence du Roi Soleil fut une époque où tous les souverains d’Europe (Angleterre, Espagne, Prusse, Russie…) se mirent à copier Versailles, faisant appel à des architectes, des peintres et des sculpteurs français. Ainsi on dessinait des jardins à la française, on cuisinait et on s’habillait à la française, on dansait le menuet et la gavotte comme à Versailles. Même notre langue devint de facto, à partir de 1697 (traité de Ryswick rédigé en français entre la France et les Provinces –Unies), la langue diplomatique, bien que la langue latine conservât ses droits jusqu’en 1763. Bref, la France de Louis XIV était une sorte de « phare de l’humanité », y compris à la fin de son règne, malgré les erreurs et les échecs du vieux roi.

Hélas pour l’orgueil national, cela ne dura pas, au point qu’en 1773 le monde regardait la France comme une puissance devenue secondaire dans le vrai sens du terme, ce qui signifie qu’elle n’était plus la nation prépondérante. Il est vrai que les successeurs de Louis XIV, le nonchalant Louis XV et le faible Louis XVI, ne firent rien pour stopper le déclin déjà amorcé dans les dernières années de la vie de Louis XIV, même si nombre d’historiens considèrent qu’il date de la révocation de l’Edit de Nantes (18 octobre 1685). Pour mémoire on rappellera que cette décision avait entraîné la fuite de près de 300.000 protestants pour des refuges tels que Berlin, Londres, Genève, Amsterdam ou Le Cap en Afrique du Sud, pays où l’on trouve nombre de noms à consonance bien française. Cette fuite fut surtout préjudiciable parce qu’elle concernait des gens issus de la bourgeoisie laborieuse, lesquels allaient offrir leurs talents à leur pays d’accueil. Talents d’autant plus importants que, contrairement aux nobles qui ne travaillaient pas ou si peu, ces exilés représentaient une des forces vives de la nation (négoce).

Cela dit, le déclin de la puissance française en Europe fut surtout due à une crise d’autorité comme la France n’en avait pas connu depuis longtemps. Louis XV en effet, fut un roi d’une insigne faiblesse, laquelle n’avait d’égale que son extrême paresse d’esprit. En fait, conscient de sa mollesse et de ses lacunes, les seules choses qui l’intéressaient réellement étaient la chasse, la cuisine, préparant lui-même des petits plats, et ses favorites. Pourtant son début de règne fut prometteur, un peu à l’image de ces empereurs romains auxquels on prêtait de grands desseins avant qu’ils ne provoquent de grandes déceptions (Caligula, Néron, Domitien, Commode), devenant très vite ce qu’on appellerait aujourd’hui une idole ou une grande star, sous sa perruque blanche qui mettait en évidence sa beauté aristocratique, au point de devenir pour ses sujets « le Bien–Aimé ». Il était tellement aimé, qu’à la nouvelle d’une maladie contractée à Metz, où il dirigeait la direction de la défense nationale, en pleine guerre de la Succession d’Autriche (en 1744), hommes et femmes de toute la France se précipitèrent dans les églises afin de prier pour sa guérison. On raconte même qu’à la seule sacristie de Notre-Dame de Paris, il fut demandé 6000 messes pour qu’il surmonte la maladie. Un an plus tard, il prit part à la bataille de Fontenoy (aujourd’hui en Belgique), célèbre pour son fameux « Messieurs les Anglais, tirez les premiers ! », victoire prestigieuse certes, mais qui sonna comme le chant du cygne de son règne.

En effet, comme je l’ai précédemment évoqué, l’espoir du peuple s’est assez rapidement envolé. Après la mort du ministre Fleury en 1743, par parenthèse à un âge canonique pour l’époque (90 ans), beaucoup pensaient que Louis XV allait enfin gouverner lui-même, disant à ceux qui lui annonçaient la fin du vieux cardinal : « Et bien, me voilà premier ministre », ce qu’il ne fut jamais, se contentant d’être roi en raison des privilèges et des plaisirs que la fonction était susceptible d’offrir. Pourtant toutes les fées semblaient s’être penchées sur son berceau avec, outre sa beauté naturelle, qui avait fait dire au marquis d’Argenson « qu’il ressemblait à l’amour », un esprit fin et une belle dose de bon sens. Il était aussi capable d’amitié et d’affection, accomplissant même strictement ses devoirs religieux. Cela étant, il était un personnage assez énigmatique, sujet à des sautes d’humeur déconcertantes. Bref, de gros défauts que certains attribuent au fait qu’ayant été roi très jeune (cinq ans), il n’avait été entouré sa vie durant que par des courtisans empressés à lui plaire, ce qui avait développé chez lui son plus terrible travers, à savoir un égoïsme exacerbé qui lui faisait oublier tous ses devoirs.

En fait, il ne s’intéressait quasiment pas aux affaires de l’Etat, suivant avec indifférence les séances du Conseil…parce que ça l’ennuyait. On notera d’ailleurs le contraste avec son arrière grand-père, Louis XIV, à qui il succéda en 1715. Toutefois il y eut au moins un point sur lequel il ressembla à son prestigieux prédécesseur : ses liaisons parfois dangereuses avec des femmes qui n’eurent pas toujours une bonne influence sur lui. Mais sur ce plan Louis XV fit beaucoup plus fort que le Roi soleil, au point que le roi de Prusse Frédéric parla de « règne des favorites » ou de celui « des cornettes et des cotillons ». Toutefois ce caractère volage n’apparut pas dans ses premières années de mariage. On dit même qu’au début, son mariage avec Marie Leczinska fut plutôt heureux, le couple ayant eu dix enfants, dont sept survécurent (six filles et un garçon). Mais son règne à peine commencé, l’influence de la reine, au demeurant plutôt effacée, s’estompa au profit des favorites.

La première qui joua un rôle politique fut la duchesse de Châteauroux (à partir de 1742), mais son influence dura peu, car elle mourut subitement en 1744. Ensuite ce fut une bourgeoise, Jeanne Poisson, qui lui succéda, au grand dam de la noblesse qui lui reprochait d’être la fille d’un père condamné à l’exil pour divers trafics frauduleux. Mais le roi n’eut cure de cette paternité et la fit marquise de Pompadour en 1745, après avoir été séparée légalement de son mari. Plus jeune que Louis XV, elle était assez jolie si l’on croit le portrait dessinée par Maurice-Quentin Delatour, datant de 1753, alors qu’elle était âgée de trente deux ans. Elle était également lettrée, et surtout dévorée d’ambition. Dès 1747, après avoir été officiellement présentée à la Cour, le roi lui donna un appartement au château de Versailles, qu’elle occupera pendant vingt ans, c’est-à-dire jusqu’à sa mort (1764). Et si elle resta aussi longtemps, c’est surtout parce qu’elle fut en fait la vraie souveraine, faisant et défaisant les ministres, allant jusqu’à confier ou retirer les commandements…aux armées.

Plus grave encore, l’arrivée à Versailles de « la Pompadour » marqua le début d’un terrible gaspillage qui se perpétua jusqu’à la fin du règne de Louis XV, lequel, livré à lui-même, se comporta comme un enfant gâté essayant de distraire son ennui. Quant à la favorite, elle chercha à assurer son crédit en multipliant les divertissements autour de Louis XV et en prodiguant de multiples largesses. Les « menus plaisirs » se révélèrent plus ruineux les uns que les autres, moins toutefois que les pensions distribuées aux courtisans. Par exemple, le prince de Condé touchait 500.000 livres, avant de voir sa dotation tripler (1.500.000 livres équivaudraient de nos jours à un peu moins de 4.000.000 d’euros)…pour payer ses dettes ! Une générosité pour quelques privilégiés qui absorbaient une bonne partie des revenus de l’Etat. Et à l’époque il n’y avait pas de Cour des Comptes, créée seulement en 1807, ce qui n’aurait sans doute rien changé si elle avait existé pendant le règne de Louis XV.

Comme évoqué précédemment, après la mort de Fleury, il n’y eut plus de premier ministre, et comme le roi n’en faisait pas fonction, le gouvernement se trouva sans réelle direction. Cela étant, parmi les différents ministres désignés par la faveur du roi ou de Madame de Pompadour, il y eut quand même quelques hommes à qui l’on peut reconnaître quelques mérites, et même un grand administrateur, le contrôleur général Machault. Remplaçant d’Orry en 1745, homme intègre et habile financier qui rétablit l’impôt du dixième après le désastre du système Law, Machault d’Arnouville était un ancien intendant réputé pour son énergie, au point qu’on le surnomma « Tête de fer ». Au lendemain de la guerre de Succession d’Autriche (1740-1748), il entreprit de rétablir de nouveau la situation financière fortement dégradée par les dépenses militaires et le gaspillage de la Cour. Comme Fleury, Machault voulait faire des économies, tout en sachant que le seul remède véritable aux difficultés des finances publiques était de s’attaquer aux scandaleux privilèges des grands propriétaires fonciers qui échappaient à l’impôt.

En mai 1749, avec l’approbation du roi, Machault d’Arnouville abolit l’ancien dixième ressuscité par Orry en 1733. Il le remplaça par un impôt deux fois moins lourd, le vingtième, mais prélevé sur les revenus de tous, privilégiés ou non, pour assurer graduellement le remboursement de la dette. Une bonne décision qui ne fit pas long feu, puisque le vingtième, comme autrefois la capitation ou le dixième, se heurta à la résistance farouche des privilégiés, à commencer par les Parlements (Paris et province), et le clergé. Résultat, Louis XV céda, et le clergé comme les autres privilégiés furent exemptés, la charge retombant sur le peuple. Cette reculade eut pour premier effet de voir s’élever une antipathie de plus en plus marquée entre le peuple et le souverain, plus particulièrement le peuple de Paris, même si le roi fut dans un premier temps davantage épargné que la marquise de Pompadour ou les courtisans avides de faveurs et hostiles à toute réforme. Cette hostilité ne fit que croître jusqu’en 1774, année de la mort de Louis XV.

Michel Escatafal


Chirac-Giscard : une rivalité qui appartient à l’histoire

giscard-chiracL’autre jour, en relisant une étude sur le président de la Cinquième République, je constatais une nouvelle fois dans les pages consacrés au Conseil Constitutionnel, que les anciens présidents de la République en étaient membres de droit…ce qui est une véritable anomalie démocratique, aux yeux de nombre de personnes s’intéressant aux institutions politiques. Et, étant de la génération qui a commencé à voter dans les années 70, j’ai immédiatement pensé à deux personnages qui manifestement n’ont pas enterré la hache de guerre depuis bientôt 40 ans. Ce sont les deux anciens présidents de la République, Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Chirac. VGE, comme on l’appelait, a la rancune tenace vis-à-vis de son ancien Premier ministre et cela durera jusqu’à la fin de ses jours…car il est convaincu que c’est Jacques Chirac qui l’a empêché de faire un second mandat en 1981. Même s’il n’est pas le seul à le penser, cela commence à dater et nombre de Français n’étaient pas nés à cette époque. C’est pour cela que cette guéguerre entre les deux anciens présidents, apparaît avec le recul de plus en plus ridicule. Elle l’est d’autant plus que celui qui se dit constamment offensé dans cette affaire, Valéry Giscard d’Estaing, n’a jamais lui-même été très net avec son autre ancien Premier ministre, Raymond Barre, quand celui-ci s’est présenté à l’élection présidentielle de 1988.

Refaisons un peu l’histoire et rappelons-nous comment Valéry Giscard d’Estaing s’est comporté à cette époque. Compte tenu des relations exécrables qu’il entretenait avec Jacques Chirac, surtout depuis le 25 août 1976, jour où ce dernier annonça avec fracas sa démission à Matignon en affirmant : « Je ne dispose pas des moyens que j’estime nécessaires pour assumer efficacement mes fonctions de Premier ministre et dans ces conditions j’ai décidé d’y mettre fin », ceux qui soutenaient et faisaient campagne pour Raymond Barre pensaient que VGE manifesterait au minimum une neutralité bienveillante vis-à-vis d’un homme qui lui avait toujours été loyal. Or, à la grande surprise de nombre d’observateurs, ce ne fut nullement le cas, et j’aurais même tendance à dire que ce fut le contraire qui se passa. En disant cela je ne fais que répéter ce que Raymond Barre lui-même a raconté dans son dernier livre L’expérience du pouvoir.

Valéry Giscard d’Estaing a eu, en effet, constamment des attitudes pour le moins équivoques pendant cette campagne présidentielle de 1988. Par exemple lors d’un meeting à Clermont-Ferrand où, tout de suite après avoir écouté le discours de Raymond Barre, il s’en est allé sans dire un mot…sous le prétexte qu’il avait fait de même avec Jacques Chirac juste avant. Paraît-il qu’il ne voulait pas prendre position entre ses deux anciens Premiers ministres. A qui pouvait-il faire croire cela ? Pourquoi prenait-il les gens pour des imbéciles ? En fait, comme l’a dit très justement Raymond Barre, VGE ne supportait sans doute pas l’idée qu’un de ses anciens Premiers ministres puisse devenir président de la République.

Et pour le prouver, Raymond Barre raconte une autre anecdote qui en dit long sur la duplicité de Giscard à l’occasion de cette élection présidentielle. Au début de la campagne, des sénateurs et des présidents de conseils généraux UDF s’étaient réunis au Sénat pour faire une déclaration en faveur du candidat Barre, ce qui était normal puisque ce dernier avait largement contribué à la création de ce mouvement, dont l’ancêtre était un parti, appelé Fédération Nationale des Républicains et Indépendants, constitué autour de VGE en 1966. Or, à la fin de la réunion, Giscard intervint pour les dissuader de publier leur déclaration, ce qu’ils finirent par admettre. C’était à la fois petit et minable de la part d’un homme qui, grâce à son ancien Premier ministre, affiche aux yeux de la postérité le meilleur bilan économique et social de l’histoire de la Vè République, compte tenu de la gravité de la crise économique qui a secoué le monde en liaison avec les deux chocs pétroliers de 1973 et 1979. Ce l’était d’autant plus que VGE savait bien que sa carrière politique était terminée et qu’il ne pourrait jamais plus revendiquer le pouvoir, y compris comme Premier ministre en cas de cohabitation.

Tout cela appartient à l’histoire, mais il est bon parfois de s’appuyer dessus pour comprendre que la politique est « un vrai métier » ou si l’on préfère, que pour parvenir au sommet de l’Etat il faut être un « professionnel »…que n’a jamais été Raymond Barre. Cela ne l’a pas empêché toutefois de réaliser 16,5% des voix à l’élection présidentielle, à peine trois points de moins que Jacques Chirac à la tête de son armada RPR. En fait il était trop seul face à deux grands partis (PS et RPR), mais si VGE avait vraiment joué le jeu de la candidature Barre au lieu d’être l’allié objectif de Jacques Chirac au premier tour, sachant que ce dernier serait écrasé par François Mitterrand au second, le destin de la France en aurait peut-être été changé. A propos de Mitterrand, il est d’ailleurs amusant de constater que, malgré leurs bisbilles pendant la première cohabitation (1986-1988), Mitterrand a tout fait pour que Jacques Chirac soit élu en 1995, malgré la présence au second tour de Lionel Jospin qui, pourtant, appartenait à sa famille politique. Pour mémoire il avait même été numéro deux des gouvernements Rocard et Cresson, en tant que ministre de l’Education nationale (1988-1992).

Michel Escatafal


Louis XIV, fou de la guerre…bien aidé par Louvois

LouvoisS’il y a bien un aspect de la politique de Louis XIV qui restera à jamais gravé dans la mémoire populaire, c’est son goût pour la guerre et la gloire militaire. D’ailleurs sur les cinquante-quatre années de son règne personnel, il en consacra trente à faire la guerre. C’est aussi pour cette raison que son ministre le plus connu, avec Colbert, s’appelle François-Michel Le Tellier, que Louis XIV fit marquis de Louvois (1639-1691). A ce propos, si ces trente années font partie de l’histoire glorieuse de notre pays telle qu’on l’apprenait à l’école primaire au siècle précédent, c’est parce que la France était réellement la puissance dominante de l’Europe. Elle était tellement puissante cette France qu’elle pouvait se permettre d’entretenir, même en temps de paix, de grandes armées. Certains diront que Louis XIV avait aussi eu la chance d’hériter de l’œuvre de Richelieu et Mazarin, mais il a quand même élargi les frontières de la France dans des proportions importantes. Cela lui valut d’ailleurs l’hostilité des autres puissances européennes, au point de devoir affronter constamment des coalitions, alors que Richelieu et Mazarin avaient su fédérer autour d’eux presque tous les pays européens, à l’exception évidemment de la maison d’Autriche, laquelle rappelons-le détenait la couronne d’Espagne. Cela allait déclencher une guerre sur terre et sur mer qui devait durer treize ans (1701-1714), qui eut pour théâtre l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne, les Pays-Bas, l’est et le Nord de la France et les colonies, qui allait laisser exsangue le royaume tout en renforçant l’Autriche et l’Angleterre.

Fermons la parenthèse pour évoquer les réformes militaires mises en place durant le règne du Roi Soleil, qui furent l’œuvre des Le Tellier. Le père, Michel, était secrétaire d’Etat à la guerre depuis 1643, y associant à partir de 1662, avec vocation à le remplacer, son fils François-Michel, plus connu sous le nom de Louvois. En fait Louvois prit définitivement la place de son père en 1677 (alors âgé de 74 ans), pour rester en fonction jusqu’à sa mort en 1691. Cela dit, c’est surtout lui que l’histoire a retenu dans la réorganisation de l’armée, comme elle a retenu qu’il fut aussi un des personnages les plus haïs de son temps, à la fois orgueilleux, dur avec ses subordonnés et obséquieux envers les puissants. Il porte d’ailleurs une lourde part de responsabilité dans les excès de la politique protestante de Louis XIV, flattant toutes ses passions. Néanmoins ce travailleur acharné fut un remarquable organisateur de l’armée française, au point qu’il en fit l’outil de guerre le plus perfectionné du monde connu. En outre, comme son père, il savait s’entourer, les deux hommes ayant eu pour collaborateur le plus grand homme de guerre de son siècle, le maréchal de Turenne (1611-1675), qui reçut la dignité suprême de la part de Louis XIV, ce dernier faisant de lui le maréchal général des camps et armées de France (1660).

Si ces hommes là eurent autant d’importance dans la politique de Louis XIV, c’est parce que ce dernier considérait que si l’on ne faisait pas la guerre, il fallait se préparer à la faire, ce que d’aucuns ont appelé la paix armée ou l’armée permanente. A tout instant l’armée devait être prête à entrer en campagne. Ainsi, alors qu’en 1661 il n’y avait qu’un petit noyau de troupes permanentes, un peu plus de dix ans plus tard (1672) Louis XIV disposait de 60 régiments d’infanterie, chiffre porté à 250 en 1701. Au total, à ce moment, l’effectif moyen sur ce que l’on appela  le pied de paix représentait 125.000 fantassins et 47.000 cavaliers, chiffres tout à fait considérables pour l’époque. Tout était bon pour recruter des gens prêts à faire la guerre, le procédé traditionnel du racolage s’avérant très vite insuffisant compte tenu des besoins. Tout était bon signifie aussi que les recruteurs n’hésitaient pas à rentrer de force dans les maisons et à enlever les récalcitrants, les plus déterminés d’entre eux étant enchaînés comme des galériens. Mais ces enrôlements forcés n’étaient pas encore suffisants pour alimenter les troupes, d’où l’idée de Louvois de demander aux sujets du roi le service militaire, ce qui lui permit de créer la milice (1688). Ces miliciens, désignés par tirage au sort, ce qui faisait des heureux et des malheureux (ceux qui avaient tiré un billet noir), étaient chargés dans un premier temps de la défense des places fortes, avant de renforcer durant la guerre de la Succession d’Espagne, les armées en campagne.

Mais cette milice était évidemment encadrée par ce qui existait déjà par le passé, à savoir la maison du roi, la cavalerie et l’infanterie, puis, un peu plus tard, un corps spécial pour l’artillerie et divers services complémentaires. Cette maison du roi, dont l’effectif s’élevait à près de 15.000 hommes, était une troupe d’élite qui, maintes fois, décida de la victoire. La cavalerie restait encore l’armée la plus estimée, et, pour y entrer, un officier devait avoir fait ses preuves avec à son actif deux campagnes dans l’infanterie. A partir de 1687, l’invention par Vauban de la baïonnette à douille, qui enveloppait l’extrémité du canon sans l’obturer, permit de faire disparaître du paysage militaire les piquiers. A peu près à la même époque, le mousquet fut remplacé par le fusil à pierre, beaucoup plus maniables, ce qui entraîna de facto la fin des mousquetaires et leur remplacement par les fusiliers. En outre, faute de soldats pour servir les pièces d’artillerie, ce qui obligeait à emprunter des hommes à l’infanterie, Louvois organisa aussi des compagnies de canonniers et de bombardiers qui formèrent le corps de Royal Artillerie. Enfin Le Tellier, puis plus tard son fils, réorganisèrent complètement le service d’intendance, très rudimentaire jusque-là. Le Tellier le constitua en rassemblant le matériel qui permit d’assurer, sans recours « aux munitionnaires », la nourriture des troupes en campagne. Par la suite Louvois multiplia les magasins de ravitaillement aux lieux d’étapes et aux frontières : l’armée cessa ainsi de dépendre en totalité des pays qu’elle parcourait. Dans la foulée, on commença à ébaucher le service d’ambulance, avec création des hôpitaux et ambulances. L’Hôtel des Invalides, prévu pour héberger 7000 anciens soldats, servit d’asile, à partir de 1674, aux mutilés de guerre, jusque-là réduits à la mendicité. On comprend pourquoi il était aussi difficile de recruter !

Autre problème : comme les officiers civils, la plupart des grades militaires étaient vénaux. On achetait le commandement d’une compagnie ou d’un régiment, ce qui signifiait pour certains officiers qu’ils étaient ignorants, incapables, parfois très jeunes ou très vieux. Louvois ne supprima pas la vénalité, mais il obligea les officiers à s’instruire, ce qui permit la création des compagnies de cadets, recrutés tout naturellement parmi les jeunes nobles. Louvois exigea d’eux une discipline totale, obéissant aux ordres sans formuler la moindre réplique…ce qui ne se fit pas sans résistance, nombre de nobles se disant nés pour commander et non pour uniquement obéir. Cela dit, ils finirent par s’incliner. Enfin, les guerres de Louis XIV étant principalement des guerres de sièges, Louvois créa un nouveau corps particulier regroupant tous les officiers ingénieurs : la Direction générale du génie. Il mit à sa tête (1678), avec le titre de commissaire général des fortifications, le plus brillant ingénieur de l’époque, Sébastien Le Prestre, marquis de Vauban (voir mon article Vauban, l’homme qui a construit les frontières françaises). Le système de Vauban, créateur de la fortification moderne, fut imité par toute l’Europe, et fut efficace pendant plus de deux siècles.

esca


Première dame, hôtesse de l’Elysée…ou rien du tout?

princesse mathildeHenriette PoincaréMichelle AuriolAujourd’hui j’ai envie de parler à nouveau des femmes de président de la République, en raison de l’actualité. Oh certes, je ne vais pas m’amuser à évoquer l’affaire Hollande sur Closer, même si ce sont les conséquences de cette affaire qui m’amènent à reprendre un article que j’avais écrit il y a plus de deux ans et demi. Je l’avais d’ailleurs écrit en parlant de  deux femmes, Cécilia ex-Sarkozy et Carla Sarkozy, qui étaient entrées dans l’histoire, alors qu’a priori rien ne les prédestinait à cela. J’avais évoqué le rôle joué par Cécilia, le 24 juillet 2007 au moment où son mari vivait son état de grâce de président de la République nouvellement élu, dans la libération des infirmières bulgares et du médecin palestinien condamnés à mort puis retenus dans les prisons libyennes pendant presque huit ans. Plus que le rôle de médiatrice que personne n’aurait reproché à Cécilia, surtout si tout cela s’était fait dans la discrétion, ce sont plutôt les conditions de cette libération qui ont posé problème. A quel titre avait-elle offert ses services ? Comment  avait-elle pu discuter en tête à tête avec un chef d’Etat étranger (Kadhafi) dont, ironie du destin, son ex-mari a tout mis en œuvre pour lui faire quitter le pouvoir dans son pays, après l’avoir reçu en grande pompe en décembre 2007 ? Au nom de quoi Cécilia avait-elle pu se déplacer de son propre chef comme on semblait nous le dire ? Autant de questions auxquelles les constitutionnalistes n’avaient pu apporter de réponse à l’époque.

Jusqu’à ce moment, dans l’histoire de nos républiques, rares ont été les épouses de président dont on a retenu le prénom, pour la simple raison qu’elles vivaient généralement dans l’ombre de leur mari. On ne savait pas non plus la manière dont elles appelaient dans l’intimité leur mari, alors que chacun sait que Carla Sarkozy appelle son mari « chouchou »…du moins devant les caméras. Il est vrai qu’à l’époque il n’y avait pas la télévision, pour immortaliser les scènes de la vie de tous les jours de nos dirigeants. En outre, toujours dans le domaine de la vie privée, Carla a eu un enfant avec Nicolas Sarkozy en 2011, après que ce dernier ait été grand-père en janvier 2010. Autant d’évènements insolites et inédits dans la vie à l’Elysée, puisque Nicolas Sarkozy aura été le premier président à divorcer en cours de mandat, à se remarier, et à avoir un enfant.

Avec François Hollande rien de comparable puisqu’il ne s’est jamais marié, sauf que la première conséquence des révélations du journal Closer a été que désormais on ne parlera (peut-être) plus de « première dame » à propos de la femme du président de la République ou de sa compagne, puisque là aussi François Hollande avait innové en ayant une compagne à l’Elysée, avec secrétariat, sans être marié avec elle. J’ai mis « peut-être » entre parenthèse, dans la mesure où nul ne connaît l’avenir sur une institution qui n’a jamais rien eu d’officiel. Pour mémoire je rappellerais que c’est à Madame Vincent Auriol, dont le mari fut président de la République de 1947 à 1954, que la presse attribua pour la première fois l’appellation « première dame de France », à l’instar de ce qui se faisait aux Etats-Unis (First Lady), même si là aussi il s’agit d’un titre non officiel…qui peut être donné à une parente ou une amie du président sous un autre nom (White House hostess) s’il est célibataire. En France c’est avec les présidents de la Cinquième République que cette appellation est devenue quasi institutionnelle.

Cela dit, l’histoire offre quand même quelques particularités de la vie des femmes de président avant les débuts de la Cinquième République. Par exemple Elise Thiers, qui était la fille aînée de la maîtresse du premier président de la Troisième République, Adolphe Thiers (1871-1873). Par ailleurs, si nous savons peu de choses de Coralie Grévy, nous connaissons très bien sa fille, Madame Wilson, parce qu’elle a épousé un aventurier, devenu secrétaire d’Etat, inculpé ensuite de trafic de décorations, ce qui finira par entraîner la démission du président Grévy, le 2 décembre 1887. Quant à Madame Faure, l’histoire a surtout retenu d’elle la phrase prononcée en voyant son mari mort, étendu sur un matelas dans son bureau : « c’était un si bon mari » ! Pour l’anecdote il faut savoir que Félix Faure, président entre 1895 et 1899, a connu une mort galante avec sa maîtresse dans la pièce jouxtant son bureau de l’Elysée, dans lequel il la recevait quasi quotidiennement. C’est pour  une tout autre raison que nous avons entendu parler de l’épouse de Raymond Poincaré (président de 1913 à 1920). Celui-ci en effet, s’était marié civilement avec Henriette, divorcée et veuve, son premier mari étant décédé. Elu président de la République, on pressa gentiment Poincaré de se marier religieusement, ce qui était possible puisque sa femme était veuve. Voilà pour des anecdotes qui font la petite histoire, à côté de la grande.

Que dire d’autre sur ces femmes, appelées depuis l’après-guerre les premières dames, et qui en avaient le rôle à l’Elysée ? D’abord à l’époque de Louis-Napoléon Bonaparte il n’y eut pas d’épouse à l’Elysée,  puisque ce dernier était célibataire pendant sa présidence (il s’est marié le 29 janvier 1853 avec Eugénie de Montijo quand il était empereur). En revanche celle qui joua le rôle de première dame ou plutôt « d’hôtesse de l’Elysée » pour parler comme les Américains, quand L.N. Bonaparte était président de la République, fut la princesse Mathilde, jeune femme d’une trentaine d’année, d’une grande beauté et nièce du futur empereur. Le fait d’ailleurs d’ambitionner la restauration de l’empire empêcha Louis-Napoléon d’épouser celle que l’on appela Miss Howard, qui hérita d’un de ses amants d’une fortune considérable, et qui aida grandement le neveu de Napoléon pour le financement de sa campagne électorale.

Madame Mac Mahon, femme du duc de Magenta, président de la République (1873-1879) élu par une assemblée monarchiste voulant rendre possible une nouvelle restauration de la royauté, se signala  immédiatement par sa grande classe et fit de l’Elysée un lieu que tout le monde voulait connaître. Cette femme qui appartenait à la famille de Castries fut en fait une des femmes de président qui marquèrent le plus la fonction. En plus de présider le comité central de la Croix Rouge, créée peu avant (en 1864) par le Suisse Jean-Henri Dunant, suite au spectacle terrifiant laissé par la bataille de Solférino (24 juin 1859) à laquelle participa Mac Mahon, Elisabeth Mac Mahon fit installer une fabrique de layettes à l’Elysée, pour les enfants défavorisés. Elle éblouit le tout Paris, notamment le 5 janvier 1875, lors de l’inauguration de l’opéra Garnier. Enfin elle s’avéra un conseiller pour son mari, allant même jusqu’à discuter avec lui  de la composition d’un gouvernement.

Autre femme qui méritera l’estime de la postérité, Madame Carnot, qui vécut à l’Elysée de décembre 1887 au 24 juin 1894, date de l’assassinat de son mari. Elle se signala plus particulièrement par deux actions qui ne peuvent qu’attirer la sympathie, à savoir la création de l’arbre de Noël pour les enfants pauvres, et par le fait qu’après la mort du président elle refusa la pension qu’on voulait lui attribuer. En revanche on notera l’extrême « radinerie » de Madame Fallières, laquelle revendait les fruits reçus des serres du jardin du Luxembourg. On affirme aussi qu’elle donnait ses réceptions le jeudi soir (veille du vendredi, jour de jeune pour l’Eglise catholique) de façon à ce que ses invités, chrétiens pratiquants pour nombre d’entre eux, ne mangent pas de petits pains contenant de la viande rouge ou de la charcuterie à partir de minuit. Il n’y avait pas de petits bénéfices pour les locataires de l’Elysée !

Quant aux autres elles ne laissèrent quasiment pas de trace, sinon très marginale. A ce propos, il y a le cas de Madame Gaston Doumergue, née Jeanne Graves, qui ne fut femme de président de la République que pendant quelques jours en juin 1931. Elle resta à l’Elysée encore moins longtemps que Cécilia Sarkozy, puisqu’elle épousa le président (célibataire depuis toujours) dans les tous derniers jours de son septennat, avant de partir avec lui en retraite dans une propriété qui lui appartenait à Tournefeuille en Haute-Garonne, retraite dont il sortira un peu plus tard en devenant président du conseil de février 1934 à novembre de la même année.

Je ne parlerai pas des épouses des présidents de la Cinquième République, en dehors des deux de Nicolas Sarkozy. De toute façon, à part Cécilia et Carla Sarkozy, toutes (Yvonne de Gaulle, Claude Pompidou, Anne-Aymone Giscard d’Estaing, Danielle Mitterrand, Bernadette Chirac) se sont cantonnées dans le rôle classique de première dame de France, tel qu’on l’imaginait jusqu’à la rupture de F. Hollande avec sa compagne, Valérie Trierweiler, celle-ci ayant eu la mauvaise idée (aux yeux de nombreux Français) d’avoir voulu se mêler de politique à ses débuts à l’Elysée, ce qu’elle ne fit plus par la suite. En revanche N. Sarkozy a donné à ses épouses une autre dimension…médiatique, dans la mesure où il en a fait un argument d’autopromotion, et ce dès avant son accession à l’Elysée, au point que tous les médias ont parlé de Cécilia et de Carla, des journaux les plus sérieux aux plus « people ». Personne n’ignorait rien de ces deux dames, de leur vie  passée comme de celle d’aujourd’hui, l’anti modèle de ce que l’on avait connu jusque-là dans l’histoire de la République française. Nous verrons si le successeur de F. Hollande (en 2017 ou 2022) reprendra la voie tracée par N. Sarkozy, s’il reviendra à la tradition de première dame ou si ce faux statut aura complètement disparu…à moins que ce ne soit une femme qui prenne possession de l’Elysée, ce qui serait une première dans l’histoire de la république. Dans ce cas je suis sûr que personne n’osera parler de « premier homme de France ».

Michel Escatafal


La triste fin du règne de Louis XIV

Louis XIVRares sont les grands rois ou empereurs qui ont laissé à leur mort leur royaume ou leur empire en bonne santé. Louis XIV fait partie de cette catégorie de monarques qui, pour ajouter de la gloire à leur gloire, en firent tant et plus qu’à la fin ils moururent haïs de tous en laissant leur pays exsangue, suite à une succession de guerres le plus souvent inutiles et tellement dévastatrices pour le peuple. En fait, dans le cas de Louis XIV, il a vécu une quinzaine d’années de trop pour que son image la plus glorieuse résiste à la postérité. Cela correspond au temps que dura la guerre de Succession d’Espagne (1701-1714), où la France dut affronter une coalition formée de l’Angleterre, la Hollande, l’Empire, la Suède et le Danemark. Tout le monde n’a pas eu la chance de Jules César, mort au faîte de sa gloire !

Parlons à présent des années tragiques pour la France du début du dix-huitième siècle. A cette époque, pour la première fois depuis les débuts de son règne, les armées de Louis XIV subissent de graves défaites répétées : tout d’abord en Bavière (Blenheim) en 1704, où les troupes françaises furent battues par les Autrichiens du prince Eugène, et les Anglais de John Churchill, futur duc de Malborough. On notera pour l’histoire  que c’est cette même année que les Anglais se sont emparés de Gibraltar…qui est encore territoire britannique de nos jours. Fermons la parenthèse, pour noter que les Espagnols ont changé de roi, le Bourbon Philippe V étant remplacé par l’archiduc Charles, futur empereur d’Allemagne.

Plus tard les Français seront battus à Ramillies, à Turin à l’issue d’un long siège (1706), à Oudenarde (1708). Ces batailles perdues se sont toutes achevées en débandade, des places bien pourvues en hommes et en munitions se rendant sans résistance, ce qui fit dire à Louis XIV : « Je ne reconnais plus les Français ».  Il faut dire qu’en plus de ces guerres contre des coalitions étrangères, Louis XIV devait aussi affronter le soulèvement des protestants des Cévennes, les Camisards emmenés par Cavalier.

Cela étant, Louis XIV aurait quand même dû réaliser que les Français souffraient de plus en plus, à force de voir les magasins se vider, à force aussi de manquer d’argent, sans parler des soldats mal payés qui désertaient par milliers. Ou était passée cette armée de 280.000 hommes, chiffre énorme pour l’époque, qui faisait la fierté du royaume au début des années 1660 ? Il est vrai qu’à ce moment le pays était relativement riche, avec un trésor bien pourvu par Colbert, un trésor dans lequel les diplomates pouvaient puiser pour acquérir des alliances. Ce n’est pas pour rien que l’on dit que « l’argent est le nerf de la guerre » !

En outre, comme si ces guerres ne suffisaient pas au malheur des Français, le pays devait subir les caprices du temps, notamment en 1709, où, lors d’un hiver terrible, des provinces entières mourraient de faim, et où à Paris, de mars à septembre, les attroupements et les émeutes ne cessaient pas. Cependant, même si cette année 1709 est à souligner, ce n’était pas le premier annus horribilis que subissait le pays, car les famines et les misères avaient commencé bien avant.

Devant tout ce désarroi, le roi semblait désemparé, au point de finir par écouter ceux qui lui conseillaient de changer d’attitude vis-à-vis des pays ennemis. Il faut savoir en effet que, depuis 1705, un « parti de la paix » existait à la Cour, avec notamment Chamillart et Chevreuse, en rappelant que la guerre de Succession d’Espagne avait commencé en 1701. Madame de Maintenon, elle-même, préférait une capitulation à la continuation de la guerre, n’hésitant pas à dire : « Il faut céder à la force, au bras de Dieu qui est réellement contre nous. Notre roi est trop glorieux, il veut l’humilier pour le sauver. Notre nation était insolente et déréglée, Dieu veut la punir et l’éclairer ». Fénelon tient le même langage : «  La paix, la paix à quelque prix que ce puisse être ».

Louis XIV finit par se laisser convaincre et tenta de négocier. Mais les exigences des ennemis étaient trop énormes pour pouvoir aller au bout de ces négociations. En effet, ils exigaient que la France renonce à l’Alsace, la Franche-Comté et l’Artois, ce qui était tout à fait inacceptable. Du coup, le vieux roi décide de poursuivre la lutte, lançant même une souscription pour pouvoir former une nouvelle armée, lui-même donnant l’exemple en vendant sa vaisselle en or. Les années 1710-1711 marquent une résistance très ferme des troupes françaises, mais en en 1712 la situation demeure très préoccupante, avec 130.000 Hollandais et Impériaux qui se préparaient à envahir la France.

Il faut savoir qu’en 1710, Louis XIV, qui ne disposait plus que de 70.000 hommes, avait confié son armée au maréchal Villars pour sauver le pays, ce qui sera fait après la bataille de Malplaquet (Flandres), qui ne vit ni vainqueurs, ni vaincus. Par ailleurs le duc de Vendôme remporta sur les Impériaux une bataille décisive à Villaviciosa (décembre 1710), ce qui permit le rétablissement sur le trône d’Espagne de Philippe V, les Anglais ne voulant en aucun cas que se reconstitue l’empire de Charles Quint. Une manière aussi de protéger Gibraltar, fraîchement récupérée par la couronne anglaise.

La victoire de Denain, en 1712, ferma le chemin de Paris aux envahisseurs, ce qui permit à la France de signer les traités de paix d’Utrecht et Rastadt (1713-1714), à des conditions nettement moins défavorables que celles qui furent proposées à Louis XIV quelques années auparavant. Certes la France abandonna quelques importants territoires en Amérique du Nord (une partie de l’Acadie, Terre-Neuve, Baie d’Hudson), mais l’essentiel des conquêtes de Louis XIV était sauvé, alors que  l’Espagne, où les Bourbons règnent encore, devenait une puissance de second ordre, après avoir perdu ses possessions en Italie (Milanais, royaume de Naples, Sardaigne) et la partie des Pays-Bas qui lui restait, ce qui correspondait à l’actuelle Belgique, attribuées à la maison d’Autriche, l’Angleterre recevant Minorque en plus de la confirmation du rattachement de Gibraltar déjà conquise.

Un an plus tard, le 1er septembre 1715, Louis XIV mourut, laissant une France ruinée et lasse des guerres, une France qui accueillit la mort de Louis XIV comme une délivrance. Comme l’a écrit Voltaire à propos du passage du cortège funèbre : « J’ai vu de petites tentes dressées sur le chemin de Saint-Denis. On y buvait, on y chantait, on riait ».  Tout est dit dans ce jugement du peuple ! Et encore ce peuple ne réalisait pas que son pays était en train d’abandonner la prépondérance en Europe qui était la sienne jusque là, au profit de l’Angleterre.

Michel Escatafal


A propos de manuscrits de Robespierre…

robespierreIl y a un peu plus de deux ans, comme tous les passionnés d’histoire, j’ai été outré d’apprendre la mise aux enchères de manuscrits inédits de Robespierre et d’un de ses acolytes préférés, Le Bas. Heureusement, dans notre pays, comme cela aurait été le cas dans les pays voisins du nôtre, l’émotion a été trop forte pour certains, et une vaste souscription a permis de sauver ces documents historiques appartenant à un des personnages les plus marquants de notre histoire, quel que soit d’ailleurs le jugement que l’on puisse porter sur ledit personnage.

Si j’écris cela c’est parce que certains pensent que Robespierre, surnommé « l’Incorruptible », était avant tout un tyran trop imprégné des idées de Rousseau, dans ce qu’elles avaient de plus excessif. D’autres affirment même que c’était un monstre psychopathe s’imaginant qu’on ne peut résoudre les problèmes que par la guillotine. En revanche quelques uns, beaucoup moins nombreux, n’hésitent pas à parler de lui comme d’un saint laïque infaillible, à qui la nation doit être reconnaissante à jamais, et dont nombre d’élus devraient s’inspirer dans leur action de tous les jours…ce qui fait froid dans le dos.

En fait, ce qui était le plus révulsant dans cette affaire de la vente de manuscrits, c’était le sentiment que dans notre pays on puisse tout acheter y compris ce qui appartient à notre patrimoine le plus intime. Heureusement, comme je le disais précédemment, il existe encore des gens qui considèrent que l’argent ne peut pas tout acheter, et, sur ce plan, on peut féliciter le parti communiste à travers Pierre Laurent, son secrétaire général, qui, comme je l’ai lu, a fait du lobbysme pour faire en sorte que ce ne soit pas un acheteur privé, français ou étranger, qui profite de l’aubaine.

Cela dit, qui sait si, en lisant ces manuscrits, on ne s’apercevrait pas que Robespierre n’était pas que l’homme qui dirigea le pays entre le 10 juillet 1793, après avoir éliminé les Girondins et mis à l’écart les partisans de Danton, et le 27 juillet 1794 (9 thermidor an II) jour où il fut arrêté à son tour et guillotiné le lendemain avec celui qu’on a appelé l’Archange de la Terreur, Saint-Just, et une centaine de ses amis.

Cette période sanglante de la Révolution fut un des plus terribles épisodes de notre histoire, puisque outre ses massacres, tous les carnets de comptes des ménagères indiquaient que les prix des aliments augmentaient sans cesse, avec des produits de première nécessité se faisant de plus en plus rares en raison du blocus des côtes françaises par les Anglais. En outre, les travailleurs étaient payés en assignats qui ne valaient plus rien, sans oublier…les accapareurs, ceux qui conservaient des stocks de denrées en attendant que les prix montent encore, quitte à les livrer avariées. En tout cas, à cette époque, il valait mieux être spéculateur que politicien, ce métier étant devenu le plus dangereux qui soit.

La preuve, le 31 octobre 1793, les Girondins arrêtés en juin furent exécutés. Ensuite, le 5 avril 1794, ce sera au tour de Danton de monter à l’échafaud avec Desmoulins, Fabre d’Eglantine, Hérault de Séchelles et Lacroix. Quelques jours plus tard ce sont tous les autres opposants notoires qui seront éliminés, au point de faire prendre peur aux « sans-culottes » et au peuple de Paris, ce qui fit dire à Saint-Just que la « Révolution est glacée ». On connaît la suite, la fin de Robespierre et ses amis, mais aussi la fin de la « Révolution du peuple ». A sa place allait s’installer une république de bourgeois, à des années-lumière de l’idéal révolutionnaire de 1789. D’ailleurs que reste-t-il de la nuit du 4 août où l’Assemblée unanime vota l’abolition des privilèges et l’égalité de tous devant l’impôt ?

Michel Escatafal