La république et la dictature dans l’Angleterre du XVIIè siècle

Après l’exécution de Charles 1er le tronçon de parlement conservé par l’armée, appelée le Rump qui signifie le croupion, organisa un nouveau gouvernement en abolissant la royauté et en proclamant la république. Le gouvernement se composait d’une seule chambre, qui fut le Parlement croupion, et d’un Conseil d’Etat de 41 membres, élus par la Chambre. Cromwell faisait partie du Conseil d’Etat. Le gouvernement s’appuyait sur les indépendants et sur l’armée. En fait, c’était une oligarchie religieuse et militaire, une minorité qui détenait le pouvoir par la force et qui allait le garder pendant quatre ans.

Les républicains anglais prétendaient étendre le nouveau régime à l’Irlande et à l’Ecosse comme à l’Angleterre mais, dans ces deux pays, ils se heurtèrent à de vives résistances politiques et religieuses. En Irlande, les catholiques révoltés depuis 1641 s’étaient unis avec les royalistes. Cromwell, chargé de soumettre l’Irlande, mit la malheureuse île à feu et à sang. La prise par l’armée républicaine de la petite ville de Drogheda fut marquée par de hideuses tueries (1649), et ce d’autant plus que les habitants avaient résisté aux envahisseurs. Les quelques dizaines de rescapés parmi les défenseurs de la ville furent déportés dans les Barbades (Antilles).

Par un acte voté en 1652, le Parlement décida la confiscation des biens de tous les Irlandais catholiques, ce qui explique par parenthèse leur aversion de tout ce qui est anglais. Ceux qui n’avaient pas pris part à la rébellion devaient recevoir des terres dans le Connaught, une région marécageuse, la plus pauvre de l’île. Les autres furent réduits sur leur propre sol à la condition de tenanciers, c’est-à-dire de fermiers travaillant pour des propriétaires anglais. Tous contractèrent pour les Anglais une haine farouche : ainsi naquit la question d’Irlande qui devait être la plaie de la Grande-Bretagne jusqu’à nos jours.

Cromwell dut aussi, durant ces mêmes années, réprimer une révolte de l’Ecosse où le fils de Charles 1er, Charles II, avait débarqué avec derrière lui un grand nombre de partisans. La campagne fut difficile, et ce fut seulement en 1651 que Cromwell remporta un succès décisif à Worcester, Charles II pouvant à grand peine s’échapper et regagner le continent. Les Ecossais durent accepter l’union avec l’Angleterre.

En même temps qu’ils poursuivirent la soumission de l’Irlande et de l’Ecosse, les républicains au pouvoir se soucièrent aussi de rétablir la situation économique de leur pays qui avait été sérieusement atteinte pendant les troubles. Ils votèrent en 1651 un Acte de navigation, en vertu duquel les marchandises de toutes sortes ne pourraient plus être importées en Angleterre que par des navires anglais, exception faite pour les navires appartenant au pays producteur. D’autre part, seuls des navires anglais pourraient désormais faire du trafic avec des colonies anglaises.

Ces mesures visaient plus particulièrement les Hollandais, dont le commerce maritime avait, depuis 1642, marqué des progrès considérables. Comme d’autre part le gouvernement anglais prétendit également faire payer une taxe aux pêcheurs néerlandais qui conduisaient leurs bateaux jusque sur les côtes d’Ecosse, une guerre entre les Provinces-Unies et l’Angleterre s’ensuivit, qui dura deux ans (1652-1654). Les combats navals que se livrèrent l’amiral hollandais Tromp et l’amiral anglais Blake restèrent indécis, mais le commerce hollandais souffrit durement des attaques menées par les corsaires ennemis.

En dépit des Hollandais l’Acte de Navigation fut finalement maintenu, et il devait même, un peu plus tard, être renforcé et complété par de nouvelles mesures. Cette décision eut pour l’Angleterre des conséquences capitales : elle entraîna en effet un développement rapide et continu de la flotte marchande nationale. La puissance maritime anglaise est sortie de l’Acte de navigation. Fermons la parenthèse, pour noter que la situation de l’Angleterre restait instable, d’autant que le conflit avait recommencé entre le Parlement et l’armée, celle-ci réclamant l’élection d’une nouvelle chambre, tandis que le parlement  Croupion ne songeait qu’à se perpétuer au pouvoir.

En fait, tout dépendait de Cromwell qui, par sa personnalité puissante et ses victoires, exerçait un extraordinaire ascendant. Peu à peu Cromwell en vint à l’idée de prendre pour lui le pouvoir suprême. Après deux ans d’hésitation, d’accord avec ses officiers, il décida de franchir son Rubicon en dissolvant le Parlement par la force. Le coup d’Etat eut lieu le 30 avril 1653, sous le prétexte officiel que le Parlement devait céder sa place à des « hommes meilleurs », notamment sur le plan moral, ce qui empêchait toute possibilité de faire justice dans ce pays. Bref, un réquisitoire sans appel pour une institution qui, il faut le reconnaître, ne servait plus à grand-chose.

Après la disparition de ce qui restait du Long Parlement, le gouvernement anglais fut une fois encore transformé : les généraux décernèrent à Cromwell le titre de Lord Protecteur de la République d’Angleterre, d’Ecosse et d’Irlande (décembre 1653). Le régime qui, en théorie, aurait dû rester constitutionnel devint en réalité despotique, et Cromwell fut, pendant cinq ans, un dictateur tout puissant (1653-1658). Ne pouvant s’entendre avec eux, il renvoya presque aussitôt les quatre Parlements qu’il réunit successivement. Pour empêcher toute résistance, il partagea l’Angleterre en douze régions, commandées chacune par un major général ; il imposa d’autre part au peuple une austérité toute puritaine, au point que les théâtres londoniens furent fermés.

Le peuple n’aima pas ce régime arbitraire, militaire et triste, car il restait profondément attaché au gouvernement traditionnel, la monarchie constitutionnelle. Aucune opposition sérieuse pourtant ne se manifesta, d’autant que le pays était prospère, et que la politique extérieure se révélait glorieuse et donnait toute satisfaction à l’orgueil national : « Je rendrai, disait Cromwell, le nom d’Anglais aussi grand que l’a jamais été le nom de Romain ». Il y avait du César et plus tard du Napoléon dans cette phrase de Cromwell…et le peuple est toujours aussi perméable aux déclarations évoquant la grandeur de son pays !

Sur ce plan Cromwell allait leur donner toute satisfaction. Ainsi, sur une  une sommation venue de lui, le duc de Savoie cessait de persécuter des hérétiques qui habitaient son Etat, les Vaudois. Les escadres anglaises faisaient la police en Méditerranée et Blake bombardait Tunis pour châtier les pirates barbaresques. Enfin l’alliance conclue avec la France valait aux Anglais l’acquisition de la base espagnole de Dunkerque (1658). Comme plus tard Napoléon, monarque de fait, Cromwell aspira certainement à devenir monarque en titre, sans doute parce qu’il pensait que le rétablissement de la royauté à son profit était un moyen de satisfaire les préférences secrètes de la grande majorité des Anglais.

Cependant, il craignait une réaction violente de la part des indépendants et il se fit reconnaître le droit de désigner son successeur (1657), comme la quasi-totalité des dictateurs. Ainsi, peu avant de mourir (1658), il choisit comme héritier…son fils Richard. Evidemment ! Ce dernier prit le pouvoir sans opposition, mais aussi sans aucune conviction, car il n’avait ni l’énergie, ni les talents nécessaires pour exercer le pouvoir. Huit mois après son avènement il abdiqua, ce qui ouvrit une période de troubles et d’intrigues qui conduisirent en moins d’un an… à la restauration des Stuarts (1660).

Nous en arrivons ainsi à la fin d’une période de l’histoire intérieure de l’Angleterre, agitée par de nombreux conflits entre 1603 et 1660. Mais une période qui  marqua aussi vraiment les débuts de l’essor colonial anglais, un essor qui a permis d’essaimer la langue anglaise de par le monde, au point que celle-ci soit de nos jours la langue la plus parlée sur le plan international. Dès les premières années du règne de Jacques 1er, la Compagnie des Indes orientales établit des comptoirs commerciaux sur la côte occidentale du Deccan, plateau s’étendant sur la plus grande partie de l’Inde centrale et méridionale. Celui de Madras, créé en 1639 sur la côte orientale, devint très rapidement le plus prospère.

En Amérique (aux Antilles) les premiers établissements anglais de la Barbade (1624) et de Saint-Christophe (Saint Kitts), qui fut développé par le Français Pierre Brelain d’Esnambuc (1585-1636) à partir de 1625, furent créés avant les premiers établissements français de la région, la Martinique, la Tortue, la Guadeloupe, et Marie-Galante (1625-1635). Par parenthèse, c’est en octobre 1636, que le roi Louis XIII autorisa l’introduction d’esclaves dans les Antilles françaises. Il faudra attendre 1794, pour que la Convention abolisse l’esclavage, avant que Bonaparte ne le rétablisse en 1802.

Fermons la parenthèse, pour noter que l’acquisition essentielle des Anglais dans cette région fut celle de la Jamaïque, qu’une expédition navale envoyée par Cromwell enleva, sans difficultés, aux Espagnols en 1655. Il y eut aussi la fondation de la colonie du Massachussets (1630, sous la conduite de John Winthrop, qui en devint le premier gouverneur, et qui regroupait nombre de puritains persécutés par Jacques 1er. Plus tard, en 1652,  le Maine sera annexé à la colonie du Massachussets. La formation des autres colonies, la Nouvelle Angleterre, le Rhode Island et le Connecticut, suivra.

Des émigrants d’une autre sorte, des anglicans et des catholiques, peuplèrent sur le même rivage, mais plus au Sud, les territoires de la Virginie et du Maryland. Séparés l’un de l’autre par les établissements hollandais de la Nouvelle-Amsterdam, ces deux groupes de colonies étaient encore, en 1660, bien modestes. Ils n’en constituaient pas moins l’ébauche d’un immense empire.

Michel Escatafal

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Le procès et l’exécution d’un roi (Charles 1er d’Angleterre)

Olivier Cromwell était un gentilhomme campagnard, puritain convaincu, qui siégeait à la Chambre des Communes où il se fit remarquer par son intransigeance, celle-ci paraissant d’autant plus caractéristique que son éloquence était pleine de ferveur avec sa voix âpre. Ses contemporains l’ont dépeint rouge, joufflu, plutôt vulgaire, et d’une tenue très négligée, mais ses yeux laissaient apparaître une forte expression d’énergie. Bref, son visage reflétait parfaitement ce qu’il était en réalité : un homme de guerre prêt à tout pour arriver à ses fins. D’ailleurs, il fut aussi bon dans la guerre que médiocre dans les débats parlementaires, lesquels ne pouvaient qu’être ennuyeux pour un homme tel que lui.

Pour vaincre ses adversaires Cromwell utilisa le fanatisme religieux, après avoir levé à ses frais, dans son comté, un régiment de cavalerie composé essentiellement d’hommes pieux de la secte dite des indépendants, les protestants les plus exaltés. Et quand on parle de croyants exaltés, cela signifie que toute guerre est d’abord une guerre sainte, où l’on combat en soldats de Dieu. En outre, autre astuce de Cromwell, contrairement au préjugé qui voulait que nul ne fût officier s’il n’était pas gentilhomme, dans le régiment de Cromwell les grades furent donnés au mérite. On comprend mieux pourquoi les hommes de Cromwell étaient décidés à mener contre le roi Charles 1er une lutte à outrance, suivant en cela ce que disait Cromwell : « Si je rencontre le roi dans la mêlée, je le viserai avec mon pistolet comme un simple particulier ». Fortes paroles qui ne pouvaient qu’enfiévrer des esprits faibles.

A la bataille de Marston-Moor (2 juillet 1644), les cavaliers de Cromwell décidèrent de la victoire par des charges furieuses qui leur valurent le surnom de Côtes de fer. A la suite de ce succès, le Parlement entreprit de réorganiser l’armée, une nouvelle armée dite le nouveau modèle, comprenant 20.000 « honnêtes soldats », recrutés principalement par les indépendants. En outre le commandement aussi fut réorganisé, et pour en finir avec les atermoiements dénoncés par Cromwell, on demanda leur démission aux chefs militaires faisant partie du Parlement, Cromwell excepté qui devint lieutenant général et chef de cavalerie.

Le résultat ne se fit pas attendre : le 14 juin 1645 à Naseby, la cavalerie de Cromwell infligeait une terrible défaite à l’armée royale. Le roi essaya bien de regrouper ses partisans, mais en vain, ce qui l’obligea à se réfugier au camp des Ecossais (1646), lesquels exigèrent qu’il adhérât au Covenant, c’est-à-dire au presbytérianisme. Charles 1er s’y refusant, ils le livrèrent au Parlement, moyennant le paiement d’une indemnité de guerre de 400.000 livres (30 janvier 1647).

La guerre entre le Parlement et le roi était terminée, mais survint un autre conflit entre le Parlement, en majorité presbytérien, et l’armée où dominaient les indépendants. Pour se débarrasser de l’armée, le Parlement décida qu’elle serait licenciée. L’armée refusa d’obéir, et élut un conseil des délégués chargés de défendre ses revendications, dont la principale était la tolérance religieuse et la liberté de culte pour tous les protestants. Les deux partis entrèrent en négociation avec le roi, celui-ci essayant de jouer de la division des uns et des autres pour redevenir le maître, préparant en sous-main une reprise de la guerre civile, avec invasion de l’Angleterre par les Ecossais, acquis à présent à sa cause. Mais c’était sans compter sur Cromwell qui déjoua ces plans et réprima tous les soulèvements, occupant militairement Edimbourg.

L’armée resta donc maîtresse de la situation et, furieuse de la duplicité du roi, demanda au Parlement que « le grand et principal auteur des troubles fût cité à comparaître en justice, pour être puni de sa trahison et du sang versé par son ordre ». Le Parlement, resté foncièrement royaliste, répondit en signant la paix avec le roi, mais l’armée ne l’entendait pas de cette oreille et marcha sur Londres, procédant à l’épuration du Parlement (6 décembre 1648). Seuls continuèrent à siéger une centaine de députés appartenant à la secte des indépendants.

Le procès et l’exécution du roi furent imposés par les soldats avec à leur tête leur principal chef, Cromwell. Le Parlement mutilé vota aussitôt la mise en jugement de Charles 1er. Celui-ci fut traduit devant une commission extraordinaire, et condamné à mort comme « tyran, traître, meurtrier et ennemi du pays. Sur son passage les soldats l’injuriaient, criant : « Justice ! Exécution ! ». En revanche on entendait dans la foule des cris : « Dieu sauve le roi » ! L’exécution eut lieu devant le Palais de Whitehall (9 février 1649).

L’attitude digne du roi, son sang-froid et son courage firent impression sur tous les assistants. La scène de la mort du roi a été parfaitement rapportée par le peintre flamand Gonzales Cocx (1628-1684), où l’on voit notamment le bourreau montrant au peuple la tête du roi, ce qui ne fit pas que des heureux. Tout cela nous rappelle furieusement ce qui s’est passé chez nous 144 ans plus tard, quand Louis XVI fut guillotiné.

Michel Escatafal


La fin de l’absolutisme anglais et la guerre civile

La chute de l’absolutisme anglais eut pour cause première une crise extérieure à l’Angleterre, un soulèvement des Ecossais, provoqué par la politique religieuse de l’archevêque anglican Laud. L’Ecosse était profondément attachée au régime presbytérien, mais Laud entreprit de lui imposer, comme à l’Angleterre, le cérémonial anglican. Problème, la première fois qu’on voulut l’appliquer à Edimbourg, une émeute éclata  le 23 juillet 1637…dans la cathédrale. Ce jour-là, on se servit du livre de prières imposé par Laud, mais à peine le livre fut-il ouvert que des gens du bas-peuple se mirent à pousser des grands cris et à frapper dans leurs mains. Une vieille dame alla même jusqu’à lancer un petit tabouret pliant sur lequel elle était assise à la tête du doyen. Ce fut le signal d’un mouvement de résistance qui se propagea dans toute l’Ecosse. Par un pacte solennel ou Covenant, les Ecossais s’engagèrent en 1638 «  à repousser toutes les innovations qu’on voulait illégalement les forcer à recevoir ». Puis ils réunirent une armée, ce qui obligea le roi à marcher contre eux, mais ce dernier n’ayant pas assez de troupes fut obliger de traiter avec les insurgés. Cela ne l’empêcha pas de vouloir renforcer son armée, mais pour cela il lui fallait de l’argent. Charles 1er se résigna donc à convoquer le Parlement (1640).

L’irritation qui couvait chez les bourgeois anglais et les puritains de la gentry était d’autant plus redoutable qu’elle avait été longtemps contenue. A peine réunis, les députés protestèrent contre les méthodes de gouvernement du roi. Charles 1er s’en offusqua et les renvoya. Mais comme le danger écossais se faisait toujours plus pressant, il dut de nouveau convoquer un nouveau Parlement. Celui-ci se réunit le 7 novembre 1640, et a été appelé le Long Parlement, parce qu’il siégea…treize ans, jusqu’en 1653. Cette fois les députés revenaient déterminés et prêts à tout pour briser le régime de l’arbitraire. Pym (1584-1643) fut leur principal chef : c’était un gentilhomme plein de sang-froid, mais d’une énergie à toute épreuve et qui avait une grande expérience des débats parlementaires.

Sur l’initiative de Pym, le premier acte du Parlement fut de mettre en accusation et de faire arrêter les deux plus irréductibles tenants du système « absolu », Strafford et Laud. Pour toutes les illégalités commises, Strafford fut accusé de haute trahison, mis hors la loi et décapité (12 mai 1641). Laud devait subir le même sort quatre ans plus tard. Ensuite la Chambre des communes s’attaqua au régime lui-même. Elle décida qu’elle ne pourrait être dissoute que de son propre aveu, ce qui enlevait au roi son principal moyen d’action sur le Parlement. Ensuite elle abolit les tribunaux d’exception et déclara le ship-money illégal. Sur ces entrefaites, un soulèvement éclata en Irlande, où la masse de la population était restée catholique, et des milliers d’Anglais protestants furent massacrés. Le Parlement crut voir dans ce soulèvement la complicité du roi. Il adressa alors à Charles 1er une « solennelle remontrance » et décréta qu’aucune armée ne pourrait être désormais levée sans son consentement (novembre-décembre 1641).

Le Parlement n’ayant voté la remontrance qu’à une faible majorité, Charles 1er crut le moment venu de l’intimider par un coup de force. Il vint aux Communes, avec  plusieurs centaines de gardes et pensionnaires, pour faire arrêter Pym, Hampden et trois autres meneurs de l’opposition. Le coup manqua, car les cinq avaient eu le temps de se mettre à l’abri dans la Cité avec la complicité des autres députés. Malgré les efforts du roi pour qu’on lui envoie ceux qu’il appelait « les traitres », il fut contraint de quitter les lieux et de repartir, mais le peuple de Londres informé de cette tentative de coup de force prit les armes pour défendre la liberté des représentants de la nation. Le roi, bravé par le Parlement et par la foule, quitta Londres le 10 janvier 1642.

Dés lors, de part et d’autre, on se prépara à la guerre civile. Le roi eut pour lui les anglicans, les catholiques et la plupart des grands seigneurs. Ses forces principales se trouvaient dans les régions du nord et de l’ouest, et comme elles consistaient surtout en cavalerie, on donna aux royalistes le surnom de Cavaliers. Le Parlement fut au contraire soutenu par tous les puritains, presbytériens et indépendants. Ses principaux partisans se recrutèrent parmi les bourgeois de Londres et dans la gentry des régions de l’est et du sud. Ils furent surnommés les Têtes rondes, parce que les puritains avaient ordinairement les cheveux coupés assez ras.

Les deux partis cherchèrent des alliés, le roi chez les Irlandais catholiques, le Parlement chez les Ecossais presbytériens. Avec ces derniers, les parlementaires réussirent à signer un accord : ce fut un nouveau Covenant, par lequel Ecossais et Anglais juraient « de vivre en frères, unis par l’amour et la foi, afin d’extirper le papisme, l’épiscopat, la superstition, le schisme et l’impiété ; de défendre les droits et privilèges du Parlement et les libertés nationales, et d’unir étroitement les deux royaumes » (septembre 1643). Cependant la guerre se poursuivait sans qu’aucun des partis ne réussît à prendre un avantage décisif. Les généraux parlementaires, tout en combattant le roi, le ménageaient ; « Nous battrions le roi quatre-vingt-dix-neuf fois, disait le général en chef, qu’il demeurera toujours le roi ». Cela dit, la situation allait se modifier en 1644, sous l’influence d’un homme dont le rôle devint rapidement prépondérant, Olivier Cromwell.

Michel Escatafal


Les Stuarts et l’absolutisme

Les rois de la dynastie des Tudors (1485-1603) avaient essayé, au seizième siècle, de renforcer leur pouvoir et d’imposer la religion anglicane, en rappelant que le schisme avec l’Eglise catholique date de 1531, suite au refus du Pape Clément VII d’annuler le mariage d’Henri VIII avec Catherine d’Aragon, le roi se proclamant  » chef suprême de l’Eglise et du clergé d’Angleterre ». Sur le premier point, ils s’étaient montrés  prudents en s’efforçant, du moins en apparence, de respecter l’institution parlementaire. En revanche leur politique religieuse fut beaucoup plus « décomplexée », notamment vis-à-vis des catholiques qu’ils traitèrent avec violence. Sur le plan économique, enfin, ils s’étaient montrés favorables aux initiatives déployées par leurs sujets, sans vraiment chercher à les diriger et encore moins à les restreindre. Bref, tout cela leur avait permis de ne pas avoir rencontré d’opposition sérieuse, même si des escarmouches s’étaient parfois produites entre le Parlement et les souverains. En tout cas elles ne s’étaient jamais transformées en véritables conflits.

Il n’en fut pas de même sous leurs successeurs de la première moitié du dix-septième siècle, à savoir les deux premiers rois de la dynastie des Stuarts, Jacques 1er (1603-1625) et Charles 1er (1625-1649). Ces deux monarques visèrent en effet  un triple but et ils le firent selon des méthodes qui leur furent bien particulières. Férus d’absolutisme, ils s’efforcèrent de gouverner sans Parlement et ils proclamèrent haut et fort leurs intentions. Appuyés sur l’Eglise anglicane, ils voulurent imposer l’anglicanisme à tous leurs sujets, et comme la menace catholique perdit très vite de son influence, ce fut surtout contre les dissidents qu’ils eurent à agir. En outre, pour pouvoir se passer du Parlement, ils eurent besoin de trouver d’autres ressources que les impôts pour lesquels il aurait fallu l’approbation des lords et des députés. Ils tentèrent donc d’intervenir dans la vie économique du pays et de s’en réserver les bénéfices par la création de monopoles.

Hélas pour eux, ni Jacques 1er ni Charles 1er n’eurent le prestige indispensable pour faire triompher pareille politique. Atteintes à la fois dans leurs intérêts économiques, dans leur foi religieuse et dans leurs convictions politiques, la gentry et la bourgeoisie s’opposèrent à eux, d’où une série de violents conflits au terme desquels une révolution éclata.

 Jacques 1er

Elisabeth étant morte en 1603 sans héritiers directs, la couronne revint à son cousin Jacques Stuart, fils de Marie Stuart qui fut reine d’Ecosse entre 1542 et 1567, avant d’être emprisonnée par Elisabeth 1ère et exécutée pour trahison en 1587. Jacques était déjà roi d’Ecosse, mais l’Angleterre et l’Ecosse, tout en ayant le même roi, restèrent deux Etats distincts. Jacques était un roi qui ne payait pas de mine, à la fois grotesque, bavant lorsqu’il parlait, ivrogne et poltron au point de ne pouvoir supporter la vue d’une épée nue. Cependant tous ces défauts ne l’empêchaient pas d’avoir la plus haute idée de ses droits de souverain, et, comme il était pédant, il les défendait à grand renfort d’érudition et de raisonnements.

Etant encore roi d’Ecosse, Jacques avait écrit tout un livre pour exposer ses idées sur le gouvernement de l’Etat et de l’Eglise. « Avant qu’il y eut un Etat, affirmait-il, il y avait des rois : d’où il suit que ce sont les rois qui ont fait les lois et non les lois qui ont fait les rois ». D’autre part, Jacques tenait la hiérarchie épiscopale pour le meilleur support de l’autorité monarchique : «  Pas d’évêques, disait-il, pas de roi ». Arrivé en Angleterre, il accepta de discuter avec une délégation de puritains, mais, une fois la discussion engagée, il se mit en fureur : « Vous voulez le presbytérianisme écossais, cria-t-il : cela s’accorde avec la monarchie comme le diable avec Dieu » ! A la fin de la conférence, il déclara à propos des puritains : « Je les ferai se conformer (au rite anglican), ou je les chasserai de cette terre » ! Voilà le genre de roi qu’était Jacques 1er, à la fois sans prestige et autocrate !

Evidemment ces prétentions provoquèrent d’incessants conflits. Les catholiques qui avaient accueilli le nouveau roi avec espoir furent déçus et complotèrent contre lui. L’un de ces complots est connu sous le nom de « conspiration des Poudres » (1605). Pourquoi ce nom ? Tout simplement parce que des tonneaux de poudre, accumulés sous la salle où se réunissait le Parlement, devaient faire sauter le roi, la famille royale, les lords, les députés, le jour de l’ouverture de la session. La découverte de ce complot produisit dans toute l’Angleterre protestante une impression d’horreur. Ecartés des fonctions publiques, les catholiques furent mis en quelque sorte au ban de la nation pour plus de deux siècles, jusqu’en 1829 très précisément (Acte d’Emancipation).

Toutefois le roi et les protestants n’étaient d’accord que contre les catholiques. Des ministres puritains qui refusaient de pratiquer le rite anglican furent destitués, et, plutôt que de « se conformer », un certain nombre de puritains préférèrent émigrer dès 1620, allant s’installer en Amérique du Nord, où ils formèrent le premier noyau de la colonie du Massachusetts (les « pères pèlerins »). Les querelles religieuses s’accompagnaient aussi de querelles avec le Parlement… qu’il fallait bien convoquer pour obtenir des subsides. Mais, à peine le Parlement était-il convoqué, qu’il entrait en conflit avec le roi, si bien que Jacques 1er resta sept ans, de 1614 à 1621, sans le réunir. Du coup, n’osant pas lever des impôts sous sa seule autorité et manquant de ressources, Jacques 1er en fut réduit à n’avoir qu’une politique extérieure effacée et passive, ce qui acheva d’irriter les Anglais, qui justement avait besoin de relations extérieures intenses pour développer leur commerce.

Jacques 1er mourut le 27 mars 1625 sans laisser de regrets à ses sujets qui lui reprochaient en outre sa politique absolutiste à laquelle était attachée son Chancelier, Francis Bacon. Ce dernier fut notamment accusé par le Parlement d’avoir profité de ses fonctions pour se livrer des trafics qui lui valurent d’être sévèrement puni en 1621. Sans que l’on connaisse parfaitement la réalité des faits qui lui furent reprochés, Bacon paya surtout d’avoir toléré les malversations du favori de Jacques, George Villiers de Buckingham. Cela étant, si Bacon fut un piètre  homme d’Etat, il fut en revanche un penseur éminent, posant dans son œuvre maîtresse, le Novum Organum, les fondements de la méthode expérimentale en matière scientifique. En tout cas, par sa contribution à la science, la philosophie, l’histoire et la littérature, Bacon aura grandement rendu service à son roi dans la trace qu’il laissa à la postérité. D’ailleurs il ne lui aura survécu qu’à peine un an puisqu’il est mort le 9 avril 1626 suite à des expériences de physique qui lui furent fatales.

Charles 1er

Quand Jacques 1er mourut, l’avènement de son fils Charles 1er fut accueilli avec enthousiasme, phénomène courant dans toutes les monarchies, l’empire romain en étant un des exemples les plus édifiants. Le jeune roi avait un air de noblesse, que l’on retrouve parfaitement dans le portrait peint par le célèbre grand peintre flamand Van Dyck en 1635. Il était beau et brave, de mœurs irréprochables. Mais, comme on allait le constater rapidement, il était aussi attaché que son père aux idées absolutistes, avec davantage d’entêtement encore et plus d’orgueil. A la fois hésitant et violent, volontiers secret et dissimulateur, il ne se croyait en rien lié par les engagements qu’il prenait : « Le roi est intelligent, dira plus tard de lui Cromwell, mais on ne peut se fier à lui : C’est le plus déterminé menteur qui soit ». On comprend aisément pourquoi Charles 1er ne fut pas longtemps populaire.

Il avait épousé une princesse catholique, Henriette de France, la sœur de Louis XIII. Il gardait auprès de lui le favori de son père, Georges Villiers (1592-1628), duc de Buckingham, odieux aux Anglais par sa morgue et sa scandaleuse fortune. Rien n’était changé aux procédés du gouvernement. Le premier Parlement convoqué en 1625 fut dissous quand il prétendit exercer son droit de contrôle financier. Le second, convoqué en 1626, fut dissous plus promptement encore, parce qu’il osa demander la mise en accusation de Buckingham. Pour se procurer de l’argent, le roi recourut à un emprunt forcé.

Cependant, sous la pression de l’opinion publique, Charles 1er fit la guerre à la France. Il ne subit que des échecs humiliants ! La flotte anglaise, menée par Buckingham au secours de la Rochelle fut battue en 1627. Charles fut contraint de convoquer un troisième parlement pour obtenir l’argent nécessaire à la continuation des hostilités. Mais, avant de voter les subsides, les députés lui présentèrent la « pétition du droit », une seconde Grande Charte (1628), qui avait pour objet de définir les droits traditionnels du peuple et de ses représentants. Après avoir tergiversé, le roi finit par accepter la pétition. Mais, dès l’année suivante, les Communes ayant protesté contre la perception de taxes douanières qu’elles n’avaient pas encore votées, Charles 1er prononça leur dissolution et fit connaître sa volonté de se passer désormais de Parlement.

Pendant onze ans, entre 1629 et 1640, Charles 1er gouverna sans Parlement, en souverain absolu, comme les rois de France et d’Espagne. Buckingham ayant été assassiné en 1628, le roi trouva, pour servir sa politique, deux hommes énergiques, un ancien membre de l’opposition parlementaire, Wentworth, qu’il fit lord Strafford, et Laud, qu’il fit archevêque de Cantorbéry. Tous deux s’entendirent pour appliquer en Angleterre les procédés que Richelieu appliquait au même moment en France : c’est ce qu’ils appelaient le système thorough, c’est-à-dire intégral, absolu. Au grand scandale des puritains, Laud imposa partout un cérémonial en tous points semblable au catholicisme.

Le plus difficile était de se procurer sans parlement des ressources suffisantes, et pour cela on employa toutes sortes d’expédients, notamment l’établissement de monopoles innombrables, allant de la vente des dentelles à celle des harengs saurs. Pour vaincre les résistances on eut recours aux tribunaux d’exception, la Chambre étoilée qui frappait les résistances politiques, la Cour de haute commission qui frappait les résistances religieuses. Le chef de l’opposition parlementaire, John Eliot, mourut en prison. Un pasteur, Leighton, pour avoir publié un plaidoyer contre l’épiscopat, subit un traitement ignominieux et barbare : exposé au pilori, il fut fouetté et eut les oreilles et les narines coupées.

Cette tyrannie eut pour effet de grossir le courant d’émigration en Amérique. Entre 1629 et 1640, près de vingt mille Anglais s’expatrièrent. Toutefois, la masse de la nation anglaise, patiente et loyaliste, parut accepter le joug. En dehors des libellistes puritains, il n’ y eut que quelques protestations isolées, dont la plus célèbre fut celle de Hampden contre le ship-money (l’argent des navires). Une ancienne coutume permettait au roi, en cas de danger de guerre, de demander aux ports un certain nombre de navires. Au lieu de navires, Charles 1er réclama de l’argent, et il le réclama en pleine paix à tout le royaume (1635).

Le ship-money tendait ainsi à devenir un impôt général et permanent. C’est alors qu’un gentilhomme, Hampden, invoquant le principe traditionnel qu’aucun impôt ne devait être levé sans le consentement du Parlement, refusa de payer le ship-money. Après un procès qui dura près de deux ans (1637-1638), il fut condamné, mis en prison et ses biens furent confisqués. Le système « absolu » paraissait triompher, mais le succès de Hampden, en excitant les passions populaires, en avait ruiné la base et préparé la chute.

Michel Escatafal


L’Angleterre au début du dix-septième siècle

Le dix-septième siècle a été en Angleterre le siècle des révolutions, la première ayant éclaté en 1640. Mais que s’est-il passé avant d’en arriver à cette révolution? C’est ce que nous allons essayer de voir, en s’intéressant d’abord à la société anglaise dans les premières années de ce siècle, en notant qu’à cette époque l’Angleterre était bien moins peuplée que la France avec ses cinq millions d’habitants, soit quatre fois moins que notre pays. En revanche l’Angleterre était une nation relativement prospère, l’élevage, l’industrie et le commerce s’étant beaucoup développés depuis le règne d’Elisabeth (novembre 1558- mars 1603).

La terre était partagée entre des grands propriétaires, les landlords, presque tous courtisans enrichis par la faveur royale, les membres d’une petite noblesse, la gentry, qui résidaient sur leurs domaines, et de nombreux petits propriétaires libres et francs-tenanciers, les yeomen. Il existait aussi dans les campagnes beaucoup de journaliers et d’indigents, tenus par une sorte de servitude par les  lois sur les pauvres. Dans les villes, surtout à Londres, vivait une riche bourgeoisie de marchands, de fabricants, d’armateurs, de qui dépendait une foule remuante d’ouvriers, de taverniers et de garçons de boutique.

La gentry et la bourgeoisie constituaient les éléments entreprenants de la nation. A l’inverse de ce qui se passait en France, la petite noblesse rurale s’occupait activement de ses propriétés, essayant d’augmenter ses ressources par la mise en valeur de terres incultes ou l’assèchement de régions marécageuses, s’efforçant aussi d’agrandir ses domaines qu’elle commençait à enclore de haies, pour empêcher les indigents de venir y glaner après les moissons ou d’y faire paître leurs bêtes. Les bourgeois se groupaient en compagnie de commerce et montraient un goût du risque et de la spéculation : c’est dans ce contexte que fut créée dès 1600 la Compagnie des Indes orientales. Ajoutons à cela que petits nobles ruraux et bourgeois désiraient par-dessus tout que le souverain ne se mêlât point de leur activité économique. Ils entendaient la poursuivre par eux-mêmes en toute liberté et s’en réserver entièrement les profits. On comprend mieux pourquoi la Grande-Bretagne est la vraie patrie de l’ultra libéralisme de nos jours.

Sur le plan politique, il était de tradition depuis le treizième siècle que le roi gouvernât avec la collaboration des représentants de la nation anglaise. Ceux-ci formaient le Parlement divisé en deux chambres : la Chambre des lords, composée des grands seigneurs et des prélats, la Chambre des communes, où siégeaient les députés des comtés et des bourgs. Le Parlement ne se réunissait que sur convocation du souverain, mais son concours était indispensable à celui-ci en matière de législation et pour ce qui concerne les impôts. Aucun bill, c’est-à-dire aucune loi, aucun subside, c’est-à-dire aucune taxe, n’était applicable s’il n’y avait eu d’abord un vote des deux chambres. Le Parlement avait aussi le droit de présenter des pétitions au roi et de lui exprimer des remontrances, ce qui signifie lui faire connaître son sentiment sur le gouvernement en général, le choix des fonctionnaires etc. Néanmoins le roi était libre d’en tenir compte ou non.

Cela dit, les députés qui formaient la Chambre des Communes étaient élus principalement par la gentry et la bourgeoisie. Le système électoral réservait en effet le droit de vote dans les comtés aux propriétaires fonciers, et dans les bourgs, dont la liste avait été fixée du temps d’Elisabeth, aux membres des principales corporations. La gentry et la bourgeoisie étaient passionnément attachées aux prérogatives politiques dont elles jouissaient. Elles entendaient que la monarchie respectât les droits du Parlement, ou, comme on disait aussi,  les  « libertés » de la nation.

La question religieuse tenait aussi une place importante à l’époque. Depuis le règne d’Henri VIII (1509-1547), et plus encore celui d’Elisabeth (1558-1603), la religion officielle de l’Angleterre, qui était aussi la seule reconnue, fut l’anglicanisme. Cependant le catholicisme conservait beaucoup de fidèles, et en plus nombre de protestants anglais refusaient de se conformer au rite anglican : on les appela dissidents ou non-conformistes. Anglicans et dissidents avaient en commun d’accepter la doctrine calviniste, mais l’Eglise anglicane avait conservé du catholicisme l’extérieur, la pompe du culte, la hiérarchie épiscopale. Elle était surtout le plus solide appui du trône, allant jusqu’à proclamer péché mortel la résistance à la volonté royale. Rien que ça ! Au contraire, les dissidents rejetaient tout ce qui rappelait « l’idolâtrie papiste », voulant en purifier l’Eglise anglicane, d’où le nom de puritains qu’on leur donnait parfois.

On les reconnaissait à l’austérité de leur mise, à leur langage tout émaillé d’expressions bibliques, car la Bible était devenue le livre le plus lu en Angleterre. Les dissidents se divisaient eux-mêmes en nombreuses sectes : les uns voulaient introduire en Angleterre l’organisation presbytérienne d’Ecosse avec des décisions prises du plan local au plan national (synode national), alors que d’autres, plus exaltés, les indépendants, ne voulaient ni du ministère presbytérien, ni de l’évêque anglican, chacun devant chercher directement dans la Bible les règles de sa conduite. Le puritanisme s’était répandu principalement parmi les bourgeois des villes et la noblesse des campagnes. De fait les passions religieuses se mêlèrent ainsi aux préoccupations économiques et aux débats politiques.

Michel Escatafal


La Grande-Bretagne dans les années 30

En fouillant dans ma bibliothèque ces derniers jours, j’ai retrouvé des notes que j’avais prises sur la Grande-Bretagne au début des années 1930. Et jamais je n’aurais imaginé que ce pays ait pu être encore à cette époque une si grande puissance, au point d’ailleurs qu’Hitler a essayé quelques années plus tard de s’entendre avec elle, sans doute parce que dans sa folie il connaissait la faculté de dépassement des Britanniques dans les difficultés. N’oublions pas que Napoléon, au début du dix-neuvième siècle, s’était déjà cassé les dents sur cet ennemi protégé par son statut insulaire, bien qu’il fût le maître de la plus grande partie de l’Europe continentale. Son « blocus continental », institué par le décret de Berlin du 21 novembre 1806, avait certes affaibli la puissance anglaise, mais pas au point de mettre vraiment à genoux l’Angleterre. Et Hitler ne fit pas mieux pendant la deuxième guerre mondiale, malgré une campagne de bombardements intensifs de septembre 1940 à mai 1941, qui avait finir par épuiser durablement la Luftwaffe, tout en interdisant toute tentative de débarquement à la Wehrmacht.

Tout cela pour dire que le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande, qui devint une monarchie parlementaire par une lente évolution, qui commença avec la Grande Charte (1215) et qui aboutit à la Déclaration des Droits (1689), était à bien des égards en 1930 un modèle pour les démocraties occidentales et un adversaire redouté pour les dictatures italiennes et allemandes. En 1922, le Royaume-Uni avait été amputé de l’Etat libre d’Irlande, une petite partie de l’île restant toutefois rattachée à la Grande-Bretagne telle que nous la connaissons de nos jours. Au début des années 30, la population du Royaume-Uni était de 50 millions d’habitants, ce qui faisait d’elle un des plus grands pays européens. Cela dit, la Grande-Bretagne fut très longtemps un pays d’émigration, très forte jusqu’en 1880. Les Anglo-Saxons ont peuplé la plus grande partie des terres de la zone tempérée qui s’ouvraient à la colonisation européenne : Amérique du Nord, Afrique du sud, Australasie.

Cette émigration allait permettre la fondation solide d’un immense empire colonial. Cette émigration existait encore au début des années 30, mais seules les colonies anglaises recevaient à cette époque un contingent important d’émigrants de la mère-patrie, ce qui n’empêchait pas des membres de l’élite intellectuelle et commerçante d’essaimer à travers toutes les régions du globe, contribuant ainsi au maintien de la prééminence commerciale de la Grande-Bretagne. En outre, il faut noter qu’au début des années 30 Londres était la plus grande ville du monde avec 8.400.000 habitants en comptant sa banlieue, mais aussi le premier port du monde, et également la première place financière du monde, réglant le cours d’un très grand nombre de valeurs commerciales. Pour compléter ce rapide tableau, il faut aussi savoir que la Grande-Bretagne était une grande puissance industrielle, notamment grâce à ses mines de houille (241 millions de tonnes en 1928), la population britannique vivant à cette époque de l’industrie dépassant les 50% (à peine 25% de nos jours).

Mais le commerce britannique était aussi le plus important au monde, supérieur même à celui des Etats-Unis. En 1935, le total du commerce de la Grande-Bretagne représentait 16.4 milliards de francs-or, contre 12.6 aux Etats-Unis, 10.1 à l’Allemagne, 7.1 à la France et 4.1 au Japon. A cette époque la Grande-Bretagne exportait essentiellement de la houille et des produits manufacturés (cotonnades, lainages, toiles, produits en fer etc.). En revanche elle exportait peu de produits agricoles (poissons et conserves essentiellement). En effet, la Grande-Bretagne à cette époque n’était pas un grand pays agricole comparé à la France, ce qui n’a guère changé, ne produisant que le cinquième  de sa consommation de blé, les deux cinquièmes du beurre consommé ou le tiers du fromage. Surtout les Britanniques ne produisaient que peu de sucre, pas de vin, pas de tabac, pas de café…et pas de thé, ce qui faisait dire à certains que sans le reste du monde la Grande-Bretagne aurait été affamée, d’où l’idée de Napoléon sur le « blocus continental ».

Fermons la parenthèse pour noter que si en 1935 les importations étaient largement supérieures aux exportations (10.2 contre 6.2 milliards de francs-or), le déficit qui en résultait était amplement comblé par le loyer que payaient aux navires anglais les pays étrangers dénués de flotte marchande, et par les intérêts des capitaux anglais qui soutenaient des entreprises économiques dans le monde entier et surtout dans les colonies, lesquelles représentaient une part importante du commerce britannique. Pour mémoire, en 1935, la marine marchande britannique représentait 18 millions de tonneaux, chiffre supérieur à lui seul au tonnage des deux marines marchandes les plus fortes après la Grande-Bretagne, à savoir les Etats-Unis et le Japon.

Enfin pour compléter ce rapide tableau sur la Grande-Bretagne du début des années 30, il faut nécessairement parler de l’empire colonial britannique, qui représentait un territoire cent fois plus étendu que celui de la métropole, et surtout le quart des terres émergées dans le monde. C’était le premier empire colonial dans le monde, de beaucoup supérieur à celui de la France et des Pays-Bas. Sa population atteignait 460 millions d’habitants soit 24.5% de la population du globe qui était à ce moment un peu inférieure à 1,8 milliards d’habitants (un peu moins de 7 milliards aujourd’hui). En fait, seul l’empire soviétique pouvait se comparer à l’empire britannique, mais seulement pour son étendue, et absolument pas pour la population où l’économie. Cet empire britannique était de formation assez récente, puisque ce n’est qu’en 1763 (traité de Paris du 10 février qui met fin à la guerre de Sept Ans) que l’Angleterre a récupéré l’Inde et le Canada au détriment de la France. Celle-ci prendra sa revanche, d’une certaine manière, en aidant les Américains à conquérir leur indépendance (traité de Paris 3 février 1783), pour former un territoire qui s’étendait de l’Amérique du Nord au Sud du Canada (Etats-Unis d’aujourd’hui).

Ensuite les Anglais créèrent le premier établissement en Australie (1788) et annexèrent définitivement en 1815 la colonie du Cap. Ils réuniront l’Afrique du sud en 1902, en annexant le Transvaal et l’Orange. Mais la colonisation anglaise se fit aussi un peu partout dans le monde, en Europe d’abord (Gibraltar, Malte, Chypre), en Asie (Népal, Bhoutan, Ceylan devenu le Sri Lanka, Malaisie, une partie de Bornéo, le Baloutchistan qui était une région partagée aujourd’hui entre Iran, Pakistan et Afghanistan, mais aussi l’actuel Yemen, le Golfe Persique (Emirats), les Iles Maldives et Hong-Kong, sans oublier les Etablissements des détroits (Malacca et Singapour). En Océanie, outre l’Australie, il y eut la Nouvelle-Zélande, une partie de la Nouvelle Guinée, plus les îles Fidji, Tonga, Wallis, Salomon, Nouvelles Hébrides avec la France etc.

En Afrique, en plus de l’Afrique du Sud, il y a la Rhodésie méridionale (Zimbabwe), le Nyassaland, le Kenya, l’Ouganda, le Soudan (anglo-égyptien), la Somalie anglaise, le Nigéria, la Côte de l’Or (Ghana), la Sierra-Leone et la Gambie, plus l’île Sainte-Hélène (ô combien célèbre), l’Ile Maurice, les Seychelles, Zanzibar (Tanzanie). Enfin en Amérique, outre le Canada, le Labrador et Terre-Neuve, les Anglais ont colonisé la Jamaïque, le Honduras Britannique (Bélize) qui est le seul pays anglophone d’Amérique centrale même si l’espagnol est la langue la plus parlée, la Guyane anglaise (Guyana), plus un certain nombre d’îles comme les Bahamas, les Bermudes, Iles du Vent et Sous-le-Vent, La Trinité et Tobago, Saint-Kitts et Nevis, et les très controversées Iles Falkland revendiquées par l’Argentine.

Enfin il y avait aussi les territoires à mandats, confiés par la Société des Nations (créée en 1919) à certaines puissances, afin d’administrer certains territoires jusqu’à ce qu’ils aient atteint un état de développement suffisant pour se gouverner eux-mêmes. La Grande-Bretagne et plusieurs de ses dominions ont ainsi reçu le mandat d’administrer certains territoires qui sont la Palestine, le Cameroun dans la zone britannique, le Tanganyika (qui fait aussi partie de la Tanzanie), et le Togo (zone britannique). A côté de ces territoires, certains avaient été confiés en Afrique à l’Union Sud-Africaine (Afrique du Sud-Ouest appelée de nos jours la Namibie), à l’Australie (Nouvelle-Guinée et Ile Nauru), et à la Nouvelle-Zélande (Iles Samoa Occidentales).

A travers cette petite rétrospective sur la Grande-Bretagne dans les années 30, on peut comprendre pourquoi de nos jours l’anglais est devenu la langue des affaires partout dans le monde, sauf en Amérique latine où la langue commune (à part le Brésil) de ce sous-continent est l’espagnol. Cette universalisation de la langue anglaise est due en effet à l’extraordinaire importance du commerce britannique, mais aussi de ses colonies y compris lorsque celles-ci ont conquis leur indépendance, cet ensemble faisant son commerce et surtout ses exportations dans le monde entier. A cela s’ajoute le fait que les Etats-Unis, ancienne possession britannique parlant majoritairement l’anglais, est depuis le début du vingtième siècle la première puissance économique dans le monde, et que Londres (la City), malgré le déclin économique du Royaume Uni, est restée la première place financière dans le monde.

Enfin l’anglais est une langue importante dans les deux plus grands pays émergents, la Chine où 300 millions de personnes parlent l’anglais et l’Inde où ce nombre atteint les 350 millions. En tout cas cette évolution était parfaitement prévisible dans les années 30, même si à l’époque on ne savait pas encore qu’il y aurait une seconde guerre mondiale beaucoup plus terrible encore que la première, qui ferait des Etats-Unis la principale puissance économique et militaire du monde occidental, suprématie qui s’est confirmée encore plus nettement après la chute de l’empire soviétique (1991).

Michel Escatafal