La triste fin des Sévère préfigure la grande anarchie

 

 

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Après la mort de Caracalla, assasiné en 217 par son prefet du prétoire, Macrin, l’empire allait avoir un empereur non issu d’une manière formelle du Sénat . Né à Césarée de Mauritanie (aujourd’hui en Algérie) vers l’an 165, ce Macrin vint à Rome sous le règne de Septime Sévère, commençant ainsi une carrière brillante dans la haute administration impériale. Très vite, il devint lui-même Préfet du Prétoire de Caracalla, ce qui était étonnant de la part d’un empereur rugueux et cruel, parce que cela contrastait avec le caractère mièvre de Macrin et son goût pour des raffinements tels que boucles d’oreille, riches parures flottantes ou barbe très soignée. Néanmoins, il sembla conserver les faveurs de son maître, même si celui-ci ne manquait jamais aucune occasion de se moquer de lui, notamment pendant la campagne militaire conte les Parthes de Mésopotamie au point que Macrin commença à comploter contre l’empereur. Mais il s’y prit tellement mal qu’il éveilla les soupçons, un confident de l’empereur envoyant même à ce dernier une lettre de dénonciation…qu’il ne prit pas la peine de lire, parce que préparant une course de chars.

Du coup, le dernier récipiendaire de la lettre fut Macrin lui-même, qui s’empressa évidemment de détruire la lettre, mais aussi de tout mettre en oeuvre pour se débarrasser de Caracalla, se doutant que ce dernier ne lui aurait fait aucun cadeau s’il avait eu vent de ce que tramait Macrin derrière lui. Et c’est ainsi qu’il soudoya un centurion qui en voulait à l’empereur, lequel avait notamment fait exécuter son frère. pour qu’il accomplît un geste (tuer l’empereur) qu’il n’avait pas le courage de faire. Si ce centurion fut massacré par des cavaliers germains fidèles à Caracalla, le soi-disant inoffensif Macrin s’en tira beaucoup mieux puisque ils l’acclamèrent et le proclamèrent empereur (11 avril 217). C’était la première fois qu’un plébéien montait sur le trône des Césars, mais il n’allait pas y rester très longtemps.

Toujours aussi lâche malgré son nouveau statut, voyant et comprenant que la guerre qu’il menait aux Parthes d’Artaban ne tournerait pas à son avantage, Macrin se hâta de signer une paix peu glorieuse, demandant dans la foulée au Sénat de Rome de le confirmer comme empereur. Cette formalité accomplie, il se considéra légitime pour fonder une dynastie dont hériterait son fils Dioduménien, âgé à ce moment de neuf ans. Mais il estima aussi le moment venu pour profiter de la vie à Antioche, ce qui déplut fortement aux soldats ayant encore le souvenir des belles années de batailles et de débauche qu’ils estimaient avoir vécu avec Caracalla. Cela leur déplut tellement qu’ils obligèrent Macrin à s’enfuir d’Antioche pour essayer de gagner la partie occidentale de l’Empire. Essayer est bien le mot, puisque ses adversaires le rattrapèrent avant la traversée du Bosphore et lui coupèrent la tête , sort qui fut réservé aussi à son héritier. Nous étions en 218, ce qui signifie que le règne de Macrin fut aussi éphémère que le souvenir qu’il laissa à la postérité.

Julia Dominia ou Domna (170-217), dont j’ai évoqué le nom dans un article consacré à Caracalla, femme ô combien influente en politique (épouse de Septime Sévère et mère de Caracalla) , mais aussi comme mécène entre autres de la philosophie et de la musique, avait une soeur, Julia Maesa (170-224). Aussi intelligente et ambitieuse qu’elle, elle allait se servir de ses deux petits-fils nés de deux de ses filles, pour devenir incontournable à Rome. L’un s’appelait Varius Bassiatus connu sous le pseudonyme d’Heliogabale, ce qui veut dire « dieu-soleil », prêtre à Emèse en Syrie, aujourd’hui tristement célèbre sous le nom d’Homs, d’où la famille de sa mère était originaire. L’autre se nommait Alexis, mais n’était encore qu’un enfant à cette époque.

Maesa fit courir le bruit qu’Heliogabale était le fils naturel de Caracalla. Les légionnaires qui étaient en Syrie, et qui s’étaient convertis à la religion locale, voyaient dans ce petit enfant de choeur de quatorze ans le représentant du Seigneur. Du coup, ils le proclamèrent empereur et le conduisirent triomphalement à Rome avec sa grand-mère et sa mère. Ainsi une journée de printemps en 219, l’Urbs vit arriver le plus bizzarre de tous les « Auguste » : un jeune garçon tout vêtu de soie rouge, avec du rouge aux lèvres et les sourcils soulignés de henné, un rang de perles autour du cou, des bracelets d’émeraude aux poignets et aux chevilles, une couronne de diamants sur la tête. Cela n’empêcha pas le jeune garçon en question d’être acclamé , d’autant qu’aucune nouvelle mascarade ne scandalisait plus personne.

Evidemment le véritable empereur fut une femme : la grand-mère Julia Maesa, soeur de Julia Domna. Pour Heliogabale le trône n’était qu’un joujou, et il en usa comme tel. Dans sa candeur puérile, ce jeune garçon était gentil comme un chiot. Son plaisir favori était de faire des farces à tout le monde. Mais des farces bien innocentes telles que des tombolas et des loteries comportant des surprises, des attrapes, des escamotages de cartes. Bref, il s’amusait bien, certains diraient même que c’était un sybarite, voulant tout ce qu’il y avait de mieux en tout, et dépensant sans compter. On racontait même qu’il voyageait avec pas moins de cinq cents chars à sa suite, et était capable de dépenser des sommes astronomiques pour un simple parfum. Quand un devin lui prédit qu’il allait mourir de mort violente, il se procura à grands frais les instruments les plus raffinés pour son suicide : une épée d’or, un arsenal de cordes de soie, des boîtes de ciguë constellées de diamants.

De temps en temps il évoquait son passé sacerdotal et souffrait de crises mystiques. Un jour il décida de se circoncire, un autre il tenta de s’émasculer, une autre fois encore il se fit expédier d’Emèse le fameux météorite de son arrière-grand-père maternel. Il y fit construire un temple au-dessus, tout en proposant aux juifs et aux chrétiens de reconnaître leur religion comme religion d’Etat, mais à une condition : remplacer comme icônes Jeovah et Jesus par son petit bloc de pierre. En somme du grand n’importe quoi, comme nous dirions aujourd’hui, au point que grand-mère Maesa considéra que toutes ces extravagances mettaient la dynastie en danger. De fait, elle demanda à son petit-fils chéri d’adopter son petit cousin Alexis et de le nommer Cesar sous le nom pompeux de de Marc Aurèle Sévère Alexandre. Puis, avec cette désinvolture qui était une des marques de sa famille, elle le fit tuer avec sa mère, laquelle, rappelons-le, était sa propre fille. Nous étions en 222.

Cela étant, cet horrible massacre allait faire naître le règne de celui que beaucoup considéraient comme un saint. En effet, Alexandre Sévère qui n’avait encore que quatorze ans, allait faire immédiatement honneur à son nom. Il faut préciser d’abord qu’il avait étudié avec zèle, et qu’il s’imposait une manière de vivre digne de ceux qui pensaient qu’on peut atteindre à la sainteté en se privant de la quasi totalité des plaisirs sur terre. Ainsi, il dormait à même le sol, mangeait sobrement juste pour se nourrir, prenait systématiquement une douche froide en été comme en hiver, et s’habillait très simplement. De son prédécesseur, il n’avait hérité qu’un seul trait : l’impartialité à l’endroit de toutes les religions, , avec toutefois une sympathie marquée pour la morale des juifs et des chrétiens.

La preuve, il fit sculpter sur nombre d’établissements publics, leur précepte : « ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’on te fasse à toi-même ». Il se livrait aussi à des discussions impartiales avec des théologiens , ne fût-ce que sous l’influence de sa mère Julia Mammée, qui avait pris la place de Julia Maesa depuis sa mort. Mais impartialité ne signifie pas absence de préférence personnelle, et celle-ci penchait pour le christianisme, son modèle étant l’ascète Origène qui apportait à la foi nouvelle une vocation de stoïcien. Origène fut aussi considéré comme le premier grand philosophe chrétien, l’une des grandes figures de l’école d’Alexandrie dont il fut le recteur dès l’âge de dix-huit ans. Apologiste d’une rare fécondité, il fut le fondateur de l’exégèse biblique.

Tandis qu’Alexandre Sévère s’occupait principalement du ciel, Mammée gouvernait la terre, et plutôt bien, assistée des conseils d’Ulpien qui avait été le tuteur d’Alexandre Sévère. Elle eut une politique économique habile , diminua l’influence des militaires et surtout rendit au Sénat une partie de ses pouvoirs. Elle ne commit qu’une erreur en se montrant très injuste avec sa bru, par jalousie, ce qui entraîna le bannissement de cette dernière. Cela étant, elle restera quand même dans l’histoire comme une sacrée combattante, partant avec son fils à la tête de l’armée pour repousser les Perses redevenus menaçants. La guerre aurait pu être évitée, car Alexandre Sévère, avant d’engager la bataille, envoya au roi ennemi, Xerxès, une lettre pour le persuader de ne pas livrer cette bataille, ce qui fut pris pour un aveu de faiblesse de la part de ce redoutable guerrier, lequel, après avoir vaincu et mis à mort Artaban, dernier roi des Parthes, rétablit dans l’Orient l’ancien empire des Perses. Le roi Perse attaqua et fut battu. Néanmoins cette victoire ne fit pas aimer la guerre à l’empereur, ce qui lui commanda d’éviter de la faire aux Germains. Rencontrant leurs émissaires en Gaule, il leur offrit un tribut annuel s’ils acceptaient de se retirer…ce qui fut fatal à Alexandre.

Certes les légionnaires n’étaient plus aussi avides de batailles, mais ils n’étaient pas encore prêt à acheter une paix. Du coup, ils se révoltèrent, tuèrent sous leur tente Alexandre, sa mère et toute leur suite. Ensuite ils proclamèrent empereur le général de l’armée de Pannonie (qui recouvrait ce qu’on appelle aujourd’hui l’Europe Centrale), Julius Maximus. Nous étions en 235. Depuis la mort de Septime Sévère (211), c’était le quatrième empereur qui achevait son règne. Mais ce n’était rien à côté de ce qui allait se passer par la suite, puisque entre 235 et 285 (règne de Dioclétien), un nombre incalculable d’empereurs vrais ou faux montèrent sur un trône devenu fictif, avec comme particularité supplémentaire que tous moururent de mort violente sauf un, très âgé pour l’époque (75 ans) et déjà malade, ce qui explique qu’il ait pu mourir dans son lit en 276…et qu’il soit quelque peu passé à la postérité (Probus). Grandeur et décadence des successeurs de César et d’Auguste!

Michel Escatafal

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