Antonin le « Pieux » fut bien le meilleur des princes

Antonin_le_PieuxAntonin n’était plus très jeune quand il monta sur le trône en 138, puisqu’il avait déjà dépassé la cinquantaine (52 ans). Jusque là, il n’avait d’ailleurs rien fait de remarquable, se contentant d’être un bon avocat, avec toutefois une particularité, à savoir qu’il ne plaidait pas souvent, mais surtout qu’il le faisait gratuitement. Cela étant, il n’avait pas besoin d’argent, puisqu’il était issu d’une famille de banquiers venue de la Gaule (Nîmes) deux générations plus tôt. Evidemment l’éducation qu’il avait reçue était celle d’un grand bourgeois, ayant étudié la philosophie, sans trop l’approfondir, préférant toujours s’appuyer sur la religion. Etait-il bigot ? Pas vraiment, mais très respectueux de ladite religion, sans doute un des derniers Romains qui ait cru sincèrement aux dieux, ou plutôt qui se comportait comme s’il y croyait. On pourrait dire de lui qu’il fut vraiment un brave homme, le mot « brave » pouvant aussi signifier qu’il n’était pas d’une intelligence lumineuse, loin de celle de son prédécesseur. Bref, c’était le type même de l’empereur rassurant pour un Sénat de plus en plus fatigué.

Sans être un grand intellectuel, même si son successeur, Marc Aurèle, lui trouvait quelque chose de Socrate, Antonin connaissait la littérature et avait protégé tout au long de son règne nombre d’écrivains. Cependant il a toujours traité ces derniers d’un peu haut, avec un détachement aristocratique et indulgent, comme des éléments décoratifs de la société à ne pas prendre trop au sérieux. Cela dit, tout le monde l’aimait et éprouvait de la sympathie pour son visage doux et paisible, dressé sur deux larges épaules, mais aussi pour sa gentillesse non feinte, prenant une part sincère aux malheurs d’autrui, sans oublier la discrétion avec laquelle il sut cacher les siens sans ennuyer personne. Si j’écris cela, c’est parce que cet homme qui n’avait pas d’ennemi en avait un dans sa maison, sa femme, Faustine, aussi belle qu’exaspérante, même si Antonin fit toujours semblant de passer sur ses frasques et colères.

Il eut deux filles avec elle dont l’une mourut. L’autre, qui ressemblait à sa mère, se maria avec Marc Aurèle, lequel subit donc les déboires de son prédécesseur. Néanmoins, pour ce qui concerne Antonin, il n’en voulut jamais réellement à Faustine, la preuve en étant qu’il institua en son honneur, après sa mort, un temple à son nom et un fonds pour l’éducation des jeunes filles pauvres. En fait, il ne réprimanda Faustine qu’une fois dans toute sa vie, quand, apprenant qu’elle allait devenir impératrice, elle émit quelques prétentions au luxe, ce qui lui valut cette réponse du nouveau César : « Ne te rends-tu pas compte que maintenant nous avons perdu ce que nous possédions ?» S’il fit cette remarque, c’est parce que le premier geste d’Antonin comme empereur fut de verser son énorme fortune dans les caisses de l’Etat. D’ailleurs, à sa mort, son patrimoine personnel était quasiment réduit à zéro, alors que celui de l’Etat n’avait jamais été aussi élevé.

Il arriva à ce résultat sans tailler dans les dépenses publiques, mais uniquement grâce à une administration judicieuse, bannissant le superflu pour mieux se consacrer à l’essentiel. Ainsi, il révisa et réduisit le programme de reconstruction d’Hadrien, sans toutefois l’altérer profondément. Par ailleurs, avant de se livrer à la moindre dépense, même la plus insignifiante, il demandait l’autorisation du Sénat auquel il rendait des comptes au sesterce près. On comprend pourquoi à la fin de son règne le patrimoine de l’empire atteignait deux milliards sept cent millions de sesterces (un peu plus de deux milliards d’euros de nos jours), ce qui était considérable à l’époque.

Mais Antonin ne fit pas que s’occuper des finances publiques. Il procéda aussi à la réorganisation et à l’adoucissement des lois que son prédécesseur avait commencé à mettre en oeuvre. Pour la première fois, les droits et les devoirs des époux devinrent les mêmes. La torture fut presque entièrement bannie, le meurtre d’un esclave fut proclamé crime. Bref, une législation entièrement tournée vers la justice, quelque soit le statut social des individus. Oui, on croit rêver, alors que nous étions dans le deuxième siècle de notre ère ! Certes, s’il vivait de nos jours, Antonin serait peut-être moqué sur les réseaux sociaux parce qu’il ne serait pas suffisamment « glamour », ayant le tempérament du parfait bureaucrate, y compris en étant soucieux d’être toujours à l’heure. De plus, ses passions, en dehors de la philosophie, ce qui explique ses bontés à l’égard des rhéteurs et des philosophes, étaient d’une banalité confondante, se contentant le week-end de pêcher ou de chasser en compagnie d’amis de son lieu de naissance, Lanuvium, où il se rendait régulièrement dans sa villa. A ce propos, il semble qu’il ne soit jamais allé plus loin que cette petite ville, à l’opposé d’Hadrien, qui avait pour caractéristique d’être un grand voyageur. Enfin, quand il fut veuf, Antonin ne se remaria pas, et prit une concubine, plus fidèle que ne l’avait été la belle et caractérielle Faustine, mais qu’il laissa totalement à l’écart des affaires de l’Etat.

Antonin était aussi un homme de paix, et si un reproche pouvait lui être fait, ce serait de l’avoir voulu un peu trop, c’est-à-dire au prix du prestige de l’empire, en Germanie par exemple, où il se montra sans doute trop arrangeant avec les rebelles de cette région remuante. Cela dit, tous les historiens, y compris les étrangers, ont loué l’ordre et la tranquillité qui régnaient dans l’empire et le reste du monde connu, sous le règne de cet empereur, que tout le monde considérait comme un père. Ce « père » qui allait mourir à l’âge de soixante-quatorze ans, après être tombé malade pour la première fois de sa vie. Peut-être parce qu’il n’y était pas habitué, et même s’il souffrait seulement du ventre, il comprit très vite que c’était la fin pour lui. Cependant tout était déjà planifié pour sa succession, puisqu’il avait déjà son César de rechange, que lui avait indiqué en mourant Hadrien lui-même, en la personne d’un jeune homme alors âgé de dix-sept ans, Marc Aurèle, par ailleurs neveu d’Antonin.

Quand il se sentit tout proche de la mort, Antonin fit appeler Marc Aurèle et lui dit tout simplement : « Maintenant, mon fils, c’est ton tour ». Il ordonna à ses serviteurs de porter dans les appartements de Marc-Aurèle la statue d’or de la Fortune, donna à l’officier de garde le mot d’ordre de la journée (Equanimité), demanda qu’on le laissât seul parce qu’il désirait dormir, ce qu’il fit pour toujours. A ce moment, en 161, Marc-Aurèle avait exactement quarante ans. Il allait devenir le cinquième de cette dynastie d’empereurs du deuxième siècle de notre ère, qu’on appellera « les Antonins », du nom d’Antonin dit le Pieux, alors que ce dernier n’en était que le quatrième membre, preuve que son influence dans l’histoire fut beaucoup plus importante que celle qu’on pourrait imaginer en lisant ce que l’on a écrit sur lui, notamment à propos de son intelligence, comparée à celles de son prédécesseur et de son successeur. En tout cas ce « brave homme » fut littéralement assiégé pendant son règne par des ambassadeurs des pays entourant l’empire…pour demander leur annexion. Quel plus bel hommage !

Michel Escatafal

 

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