Quand Rome s’amusait – Partie 2

gladiateursSi les combats entre animaux et hommes étaient divertissants pour les Romains, le fin du fin était quand même les combats entre gladiateurs. Cela fait un peu penser aux débuts de la boxe à la fin du dix-neuvième siècle, sauf qu’à l’époque des gladiateurs la mort était quasiment toujours au rendez-vous, à un moment ou un autre. Tous étaient des hommes condamnés à mort pour homicide, mais aussi pour rapine, sacrilège ou mutinerie, crimes passibles de la peine de mort. Cependant quand il y avait pénurie de gladiateurs, de complaisants tribunaux condamnaient à mort pour des motifs futiles, car Rome et ses empereurs ne pouvaient se passer de cette viande humaine de boucherie. Et puis, il y avait aussi les volontaires, et parmi ceux-ci certains n’étaient pas de basse extraction, comme on disait à l’époque. Ces volontaires s’inscrivaient dans les écoles de gladiateurs afin de pouvoir combattre au cirque, écoles qui étaient, aux dires des témoins de l’époque, les plus sérieuses et les plus rigoureuses. On y entrait presque comme en religion, après avoir juré être prêt à se « faire fustiger, brûler et poignardé ».

A chaque combat les gladiateurs avaient une chance sur deux d’être tués, mais aussi une chance sur deux de devenir des héros populaires à qui les poètes dédiaient leurs chants, les sculpteurs leurs statues, les édiles leurs rues, sans parler de l’aura qu’ils avaient auprès des femmes. Avant le combat on leur offrait un repas pantagruélique, afin que s’ils étaient vaincus ils puissent mourir avec une souriante insouciance. On les désignait par différents noms selon les armes dont ils faisaient usage. Chaque spectacle comportait des centaines de ces duels où il n’était pas forcé qu’il y eut un cadavre. Parfois le vaincu s’était comporté avec une telle bravoure et une telle audace qu’il était gracié par la foule, celle-ci le confirmant en levant le pouce. Lors d’un spectacle offert par Auguste et qui dura huit jours, dix mille gladiateurs combattirent. Des gardes déguisés en Charon (dieu de la mort) et en Mercure (fils de Jupiter) piquaient ceux qui étaient tombés de la pointe des fourches aiguisées pour vérifier s’ils étaient bien morts, les simulateurs étant décapités sur le champ. Des esclaves africains empilaient les cadavres et renouvelaient le sable de l’arène pour les combats suivants.

Cette façon de prendre du plaisir au sang et aux tortures ne soulevait aucune objection, même chez les moralistes les plus sévères. Comme quoi la morale que l’on veut imposer…Fermons la parenthèse pour noter que Juvénal, qui critiquait tout, était un passionné du cirque qu’il trouvait tout à fait légitime. Tacite eut bien quelque doute, avant de considérer que le sang qu’on versait était du sang « vil », et cet adjectif sauva tout. Même Pline, l’honnête homme, le plus scrupuleux et le plus civilisé de son temps, trouva que ces massacres avaient une valeur éducative parce qu’ils habituaient les spectateurs au mépris stoïque de la vie, du moins celle des autres. Ne parlons pas de Stace et de Martial, les deux poètes qui ont chanté les louanges de l’horrible Domitien : ils passaient la plus grande partie de leur vie au cirque. Nous dirions aujourd’hui qu’ils étaient addict. Cela dit, c’est là qu’ils ont puisé l’essentiel de leur inspiration poétique, ce qui ne les empêcha pas d’être des personnages assez ignobles, ce qui suffit à expliquer que la seule chose pour laquelle ils eurent de l’admiration, leur vie durant, étaient le Cirque.

En fait le seul grand personnage qui ait condamné les combats de gladiateurs fut Sénèque, lequel affirma ne les avoir jamais fréquentés. D’ailleurs il n’alla visiter le Colisée qu’une fois et en fut épouvanté, au point d’écrire quand il rentra chez lui que « l’homme est tué ici comme sport et comme divertissement », ce qui pour lui était l’horreur absolue. Et pourtant, ce sport, ce divertissement était tout-à-fait en harmonie avec le niveau moral d’une Rome qui n’était pas encore chrétienne, sans être tout-à-fait païenne. L’empereur qui présidait à son destin était encore le grand prêtre, une sorte de pape, d’une religion d’Etat qui ne trouvait plus rien à objecter à de telles ignominies, pour le simple motif que cette religion ne croyait plus à elle-même.

Elle célébrait les fêtes avec une liturgie de plus en plus compliquée, élevait des temples de plus en plus fastueux, créait de nouvelles idoles comme Annona (personnification divine de l’approvisionnement en céréales) et Fortuna (personnification de la fortune et de la chance). En fait, à part de beaux chapiteaux de marbre, cette religion n’avait aucune foi pour la soutenir, cette foi devenant de plus en plus le monopole de quelques milliers de chrétiens, Juifs pour la plupart, qui, au lieu d’aller au cirque exulter de joie et de ferveur quand on tuait des hommes, se réunissaient dans leurs petits locaux, préfiguration des églises, afin de prier pour leur âme. Au fait, n’est-ce pas une constante dans l’histoire, y compris celle que nous vivons : la foi, à quelque religion qu’elle appartienne, n’est-elle pas plus forte que tout ?

Michel Escatafal

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