Les amusements à Rome – Partie 1

courses de charQuand Auguste prit le pouvoir (27 av. J.C.), le calendrier romain comportait soixante seize jours fériés, à peu près comme celui d’aujourd’hui. Quand son dernier successeur le perdit, il y en avait cent soixante-quinze, ce qui signifie qu’un jour sur deux était férié, ces jours étant consacrés pendant très longtemps aux jeux athlétiques, plus particulièrement aux jeux du cirque, ceux-ci jouissant à peu près du même engouement que les matches de football de nos jours. Des affiches murales, comme celles qui annoncent les grands évènements sportifs ou cinématographiques, signalaient les spectacles athlétiques. C’étaient d’ailleurs le principal sujet de conversation, comme le sont les matches de championnat de Ligue 1 ou, à un degré moindre, du Top 14 en rugby. On les discutait avec passion en famille, à l’école, au Forum ou au Sénat. Même le journal Acta Diurna en insérait l’annonce et le compte rendu.

Le jour du spectacle, des foules de cent cinquante ou deux cent mille personnes se pressaient vers le Circus Maximus comme aujourd’hui vers le Stade de France, avec des mouchoirs aux couleurs de l’équipe de leur cœur, les hommes faisant une halte, avant d’entrer, dans les lieux de prostitution flanquant l’entrée. Les dignitaires, un peu comme les VIP aujourd’hui, avaient des balcons spéciaux avec des sièges de marbre ornés de bronze. Les autres s’installaient sur des bancs de bois après être allés fouiller dans le crottin des chevaux pour s’assurer qu’ils avaient été convenablement nourris, avoir engagé jusqu’à leur chemise dans les paris et s’être procuré un petit pain et un coussin, parce que le spectacle durait toute la journée. Pour lui et sa famille, l’empereur disposait d’un véritable appartement avec chambres à coucher pour faire un petit somme entre deux matches, de l’inévitable salle de bain et autres commodités.

Chevaux et jockeys, comme de nos jours, appartenaient à des écuries privées, chacun ayant sa casaque. Les plus fameuses étaient les vertes et les rouges. Les courses au galop alternaient avec les courses au trot, de deux, trois ou quatre chevaux. Presque tous esclaves, les jockeys portaient des casques métalliques. Ils tenaient d’une main les rênes, de l’autre le fouet, en bandoulière un couteau pour couper les brides en cas de chute, ce qui était fréquent, les courses étant effrénées.  Il fallait parcourir sept circuits, chacun d’un kilomètre autour d’une arène elliptique, en évitant les metae (que l’on pourrait assimiler à des balustrades) en serrant le plus possible aux virages, ce qui fait penser aux courses de grass track de nos jours. Les frêles chars se heurtaient fréquemment. Dans ce cas les bipèdes et quadrupèdes dégringolaient pêle-mêle avec les brancards et les roues et se faisaient  écraser par ceux qui venaient derrière. Tout cela au milieu du grondement des spectateurs qui épouvantaient les chevaux.

Mais les numéros les plus attendus étaient les combats : entre bête et bête, entre bête et gladiateur, entre homme et homme. Et pour cela il fallait des enceintes à la mesure de la popularité de ces évènements. Ainsi Rome ouvrit des yeux énormes le jour où Titus inaugura le Colisée (en l’an 80). L’arène pouvait être inondée de manière à devenir un lac, abaissée et relevée avec un décor différent : un espace du désert, une portion de la jungle. Une galerie de marbre était réservée aux hauts dignitaires : au milieu se dressait le suggestum, ou si l’on préfère la loge impériale, avec tous ses accessoires, où l’empereur et l’impératrice siégeaient sur des trônes d’ivoire. N’importe qui pouvait s’approcher du souverain et lui demander une pension, un transfert, la grâce d’un condamné. Dans tous les coins, des fontaines lançaient des jets d’eau parfumée. Il y avait des cabinets particuliers avec des tables servies pour faire collation entre deux numéros. Tout était gratuit : l’entrée, le siège, le rôti, le vin.

Le premier numéro fut la présentation d’animaux exotiques, que la quasi-totalité des Romains n’avait jamais vus. Parmi ceux-ci les éléphants, les lions, les tigres, les léopards, les panthères, les ours, les loups, les crocodiles, les hippopotames, les girafes, les lynx.  Il en défila dix mille, beaucoup grotesquement affublés pour parodier les personnages de l’Histoire ou de la légende. Ensuite, l’arène fut abaissée et ré émergea libre pour les combats : des lions contre des tigres, des tigres contre des ours, des léopards contre des loups, ce qui faisait qu’à la fin du spectacle, seule la moitié des ces pauvres bêtes étaient encore en vie.

Puis de nouveau l’arène s’abaissa et ré émergea pavoisée en « plaza de toros ». La corrida déjà pratiquée par les Etrusques, avait été importée à Rome par César qui l’avait vue en Crête. César avait un faible pour les fêtes, et il avait été le premier à offrir à ses concitoyens un combat de lions. Cela dit, ce qui plut par-dessus tout aux Romains fut le combat entre un homme et un taureau, spectacle qu’ils réclamèrent toujours. Les toreros n’avaient évidemment rien à voir avec ceux d’aujourd’hui, et ne connaissaient pas le métier, ce qui signifie qu’ils étaient voués à la mort, raison pour laquelle ils étaient choisis parmi les esclaves et les condamnés à mort, comme tous les autres gladiateurs.

Beaucoup d’entre eux ne combattaient même pas. Ils devaient représenter quelque personnage de la mythologie et en subir pour de bon la fin tragique. A titre de propagande patriotique, l’un d’eux était présenté comme Mucius Scævola, qui signifie « gaucher »(Caius Mucius Scaevola, héros de la guerre contre Porsenna en 507 avant notre ère), et devait se brûler la main sur des charbons ardents. Un autre était, comme Hercule, brûlé vif sur un bûcher, un autre déchiré, comme Orphée, par les bêtes, tandis qu’il jouait de la lyre. Bref de grands spectacles bien sanglants…comme les Romains les aimaient !

Michel Escatafal

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