Affaire des missiles soviétiques à Cuba – Partie 2

La Crise des missiles ou des Caraïbes commença en réalité le 15 octobre 1962, soit presque une semaine avant le fameux 21 octobre. Il faut savoir que cela faisait déjà quelque temps, dès le début de l’été, que les Américains avaient fait part de leurs inquiétudes aux Soviétiques devant le déploiement de matériel militaire à Cuba, les Soviétiques répondant qu’il s’agissait uniquement de matériel défensif. Néanmoins, J.F. Kennedy et le Pentagone n’étaient pas dupes, et ils poursuivirent leurs reconnaissances jusqu’à avoir la certitude que les Soviétiques installaient des rampes de lancement de missiles balistiques nucléaires dans la province de Pinar del Río. Cette certitude, ils l’eurent le 14 octobre, les photos aériennes enlevant le moindre doute quant aux intentions des Soviétiques. Du coup, le 15 octobre, J.F. Kennedy décida de convoquer une réunion urgente à la Maison Blanche avec tous les principaux responsables du Pentagone (une vingtaine de personnes dont Robert Kennedy, frère du président), au sein desquels on trouvait évidemment des colombes et des faucons. Cette présence concomitante de va-t-en-guerre et de gens prêts à discuter jusqu’à la dernière extrémité, explique sans doute la prudence dont a fait preuve J.F. Kennedy dans cette affaire.  Plusieurs alternatives s’offraient aux Américains, notamment un blocus naval pour empêcher l’entrée de nouvelles armes offensives, ou encore une frappe chirurgicale pour détruire la capacité nucléaire soviétique déjà installée dans l’île. C’était l’option des faucons, contraire à celle des modérés au premier rang desquels il y avait Robert Kennedy. Le président, déjà très méfiant suite à l’échec de l’opération de la Baie des Cochons,  pesa le pour et le contre dans les jours qui suivirent, avant de faire son choix, sachant quand même que la solution des faucons signifiait la guerre, les Soviétiques ne pouvant accepter sans réagir les bombardements américains, qui auraient détruit leurs armes et leurs navires. En fait J.F. Kennedy opta pour maintenir ouverte la voie à des négociations avant toute intervention militaire, ne donnant aucune information sur les discussions en cours, tout en multipliant les vols d’avions espions pour connaître avec exactitude l’état de la situation dans l’île, ce qui permit de savoir avec davantage de précision où se trouvaient les divers emplacements des rampes de missiles SS-4, et les possibilités qui étaient offertes pour l’installation des SS-5, ces missiles pouvant toucher les Etats-Unis sur la quasi-totalité de leur territoire.

Le 18 octobre fut une autre journée de haute tension, parce que ce jour-là les faucons étaient déterminés à faire fléchir le président Kennedy pour imposer une attaque aérienne sur l’île. Heureusement, encore une fois Kennedy sut temporiser et ne pas céder aux demandes des militaires, estimant qu’en cas d’attaque les Soviétiques ne resteraient pas les brais croisés et répliqueraient…avec les risques que cela suppose pour le peuple américain. Du coup, J.F. Kennedy décida de rencontrer dans la soirée Andréi Gromyko, l’inamovible ministre des affaires étrangères soviétiques, présent à New-York pour l’Assemblée des Nations Unies, afin d’évaluer la situation. A cette occasion, Gromyko rappela une nouvelle fois que les armes installées à Cuba étaient uniquement défensives, ce qui ne rassura en rien J.F. Kennedy, quand on connaissait leur capacité de destruction massive. Pendant ce temps les vols des U2 continuaient et ne pouvaient que constater que les missiles arrivaient en grand nombre et étaient installés dans les délais les plus courts, afin d’être opérationnels le plus tôt possible.

Le 22 octobre, J.F. Kennedy décida d’informer les Américains de la crise à la télévision, annonçant que le blocus naval de Cuba serait effectif le 24 après-midi, prévenant que tous les bateaux porteurs d’armes offensives seront arrêtés s’ils dépassent une zone d’intervention allant jusqu’à 500 milles de la côte cubaine. Evidemment, Cuba était en état d’alerte maximale, les gens étant convaincus que la guerre était inévitable. Ils l’étaient aussi aux Etats-Unis, comme en témoignent les foules qui se pressaient dans les églises pour prier. Prier, c’est ce qu’il reste quand il n’y a plus d’espoir, et cela signifiait qu’à partir du 22 octobre tout le monde savait que la guerre pouvait commencer d’une heure à l’autre. Une guerre fatalement différente de celles que l’on avait connues, y compris pendant la Seconde guerre mondiale, et qui pouvait provoquer dans sa logique extrême une sorte de fin du monde. Je répète encore une fois, que c’est ce que pensaient les gens dans la rue…et non les dirigeants des grandes puissances, plus particulièrement ceux des Etats-Unis et de l’URSS, de l’ex-URSS devrais-je dire puisque celle-ci n’existe plus depuis 1991.

Et Fidel Castro, quel était son rôle dans tout cela ? Le Lider maximo était concerné, cela va sans dire, puisque l’enjeu de tout cela était son maintien au pouvoir et le blocus de son pays, mais il n’avait qu’un rôle mineur dans les développements de cette crise, celle-ci étant l’affaire exclusive des dirigeants américains et soviétiques. C’étaient eux qui détenaient les forces susceptibles de transformer cette crise en guerre nucléaire. La remarque vaut aussi pour les alliés de ces deux nations. Je me souviens personnellement, bien qu’étant très jeune à l’époque, de la déclaration du général de Gaulle affirmant que la France se tiendrait tout naturellement aux côtés des Etats-Unis en cas de conflit avec l’Union Soviétique. Cela démontre, si besoin en était, que « la politique des mains libres » censée s’affranchir de celle des « deux blocs » avait ses limites, la France du général de Gaulle restant une fidèle alliée des Etats-Unis. Il fut d’ailleurs le premier des leaders occidentaux à soutenir J.F. Kennedy contre Nikita Khrouchtchev, comme il avait donné son appui total aux Américains lors de la crise de Berlin en août 1961.

Mais revenons à Fidel Castro qui fut à l’origine de l’Opération Anadyr, du nom d’une ville de Russie, où fut décidée secrètement en mai 1962 par le Premier secrétaire du Comité central du Parti Communiste de l’Union Soviétique, donc par Khrouchtchev, l’envoi de 50.000 hommes de l’armée soviétique, de quatre sous-marins et de trente-six missiles balistiques à tête nucléaire, comme je l’ai dit précédemment. Et c’est à ce moment, et à ce moment seul, que Castro joua un vrai rôle dans cette affaire, dans la mesure où  craignant pour son pouvoir et l’invasion de l’île par les Américains, il fit un appel pressant à Khrouchtchev, lequel lui répondit que la seule manière de défendre la souveraineté de Cuba était que celle-ci disposât sur son sol d’armes nucléaires. C’était quand même très tentant pour l’Union Soviétique de disposer de bases nucléaires si près des Etats-Unis, eux qui en disposaient tout autour de la zone d’influence ou du territoire soviétique. En revanche, Khroutchtchev se réservait le droit d’informer les Nations Unies de cette décision, et non de laisser ce soin à Castro comme il le réclamait. C’est ainsi que commença réellement l’opération missiles, dans le secret, les premiers missiles arrivant camouflés à Puerto Cabañas le 26 juillet.

Toujours à propos de Fidel Castro, celui-ci répondit à la menace de mise en quarantaine de l’île faite par Kennedy le 22 octobre, en disant que si Cuba acquerrait des armes c’était pour sa défense et donc qu’il était nécessaire d’y mettre les moyens nécessaires. Et c’est ensuite que les évènements se précipitèrent, le 24 octobre étant un jour de tension intense dans la mesure où on se rapprochait du début du blocus naval, les bateaux soviétiques se situant tout près des limites d’arraisonnement. Heureusement, ces bateaux n’allèrent pas plus loin et firent demi-tour. Ouf, le monde était sauvé, et il pouvait remercier Bob Kennedy, lequel devint au fil des heures le grand protagoniste de la conclusion de cette crise, en favorisant la communication entre son frère John et Khrouchtchev, et surtout en imposant son point de vue aux faucons, tandis que de son côté le leader soviétique n’avait pas cédé aux demandes réitérées de Castro souhaitant que les Soviétiques frappent en premier les Etats-Unis, quitte à ce que Cuba soit rayé de la carte. Manifestement Castro avait un amour profond pour son peuple ! Toutefois la guerre d’intimidation n’était pas terminée, puisque le 27 octobre, au plus fort des négociations américano-soviétiques, un avion U2 fut abattu par un missile soviétique pendant qu’il réalisait une mission de reconnaissance sur Cuba.

Aussi étonnamment que cela puisse paraître, cet incident servit de détonateur pour cesser l’escalade et essayer de trouver rapidement une solution…au grand dam de Castro. Le 28 octobre Khrouchtchev annonçait par radio qu’il retirait ses missiles, les Etats-Unis s’engageant de leur côté à respecter le traité conclu dans le cadre de ce retrait, notamment celui de ne pas intervenir pour provoquer le départ de Castro et ses amis. Mais cela n’empêcha pas ce dernier d’être furieux vis-à-vis de Khrouchtchev, considérant cet accord comme une trahison, s’en expliquant à la télévision avec véhémence, et invitant « le peuple cubain » à sortir dans la rue pour manifester, ce que certains ne manquèrent pas de faire, allant jusqu’à insulter Khrouchtchev en des termes peu amènes…ce qui évidemment ne changea rien à la situation. D’ailleurs que pouvait faire concrètement Castro, sans s’aligner sur les positions soviétiques aussi longtemps que ceux-ci l’aideraient ? Rien en fait, ce qui explique à la fois le long maintien au pouvoir du Parti Communiste cubain (toujours en cours), et le peu d’évolution de celui-ci avec des dirigeants inamovibles depuis plus de cinquante ans.

Un dernier mot enfin pour souligner deux anecdotes rappelant cet épisode ô combien dangereux de l’histoire de Cuba et du monde. La première est rapportée par un cinéaste cubain, Juan Padrón, qui achève de réaliser un court-métrage de ces évènements (Nikita Chama Boom) avec une vision humoristique. Il indique que cette crise a fait progresser le nombre d’habitants à Cuba dans des proportions importantes, parce que les gens se sont mis à faire l’amour de manière frénétique, à commencer par les miliciens chargés de défendre l’île. La seconde concerne un mausolée à la périphérie de La Havane dédiée à la mémoire des soldats internationalistes soviétiques tués à cette époque. Une flamme brûle en permanence avec un appel à la mémoire écrit sur le marbre : Fait le 23 février 1978. Ouvrir le 23 février 2068, le jour du 150è anniversaire des Forces armées de l’URSS. Au fait, est-ce qu’à cette époque le Parti communiste cubain sera toujours au pouvoir ? J’ai bien écrit le Parti communiste et non Fidel ou Raul Castro, naturellement. En outre, dans cinquante six ans, le souvenir de cette crise ne sera-t-il pas rangé définitivement au rang des souvenirs de l’histoire ?

Michel Escatafal

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