Affaire des missiles soviétiques à Cuba –Partie 1

Dans le journal espagnol EL PAÍS du 19 octobre 2012, il y avait un excellent article sur les évènements liés à la crise de Cuba d’octobre 1962, ce qui m’a donné l’idée d’en parler longuement sur ce site, en relatant ce qui s’est réellement passé à ce moment en grande partie oublié de nos jours, et que les moins de cinquante ans ne peuvent connaître qu’à travers l’histoire. C’est d’autant plus étonnant que ces évènements soient plus ou moins tombés dans les méandres de l’histoire, qu’en ce matin du  dimanche 21 octobre 1962 une crise nucléaire d’une extrême gravité était en train d’éclater. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’une semaine auparavant, en survolant la zone occidentale de Pinar del Rio, un avion espion américain , le fameux U2, avait obtenu les preuves irréfutables que l’Union Soviétique (ensemble de républiques, dont la Russie, dirigé par le Parti communiste de 1922 à 1991)  était en train de déployer à Cuba des rampes de lancement de missiles de moyenne portée, largement suffisantes pour atteindre en quelques minutes le cœur des Etats-Unis, avec un pouvoir de destruction cent fois supérieur à celui de la bombe d’Hiroshima. Mais si quasiment tout le monde ignorait cela, c’est tout simplement parce que rien n’avait filtré dans la presse.

A l’époque la révolution cubaine, dont le leader était Fidel Castro, qui détient toujours les rênes du pouvoir à travers son frère Raul, avait un peu plus de trois ans et demi d’existence, après avoir chassé du pouvoir le régime dictatorial du général Batista en février 1959, suite à une révolte qui a commencé réellement en 1956. En réalité ce n’est qu’en 1958 qu’elle a vraiment menacé le régime de Batista…avec le soutien des Etats-Unis, ceux-ci voyant en Castro et son mouvement révolutionnaire une alternative à la dictature sanglante de Batista. Et de fait, Fidel Castro composa dans un premier temps un gouvernement d’union nationale, regroupant l’ensemble des oppositions à Batista, et devant préparer des élections démocratiques dans un délai de 18 mois.

Problème, les réformes voulues par Fidel Castro allaient à l’encontre des intérêts américains, notamment en raison de la nationalisation de l’industrie, du crédit et de la terre. Ces réformes lui aliènèrent aussi la bourgeoisie d’affaires, comme on s’en doute, si bien que Castro fut obligé pour sauver sa révolution d’imposer un régime qui n’est pas sans rappeler les excès de la Révolution française, avec force condamnations à mort et des dizaines de milliers de prisonniers politiques. Autant de faits ou de méfaits auxquels est associé le nom de Che Guevara, lequel deviendra une dizaine d’années plus tard l’icône des jeunes étudiants français et européens, surtout  après les évènements de mai 1968.

Mais ce régime de terreur ne fit pas qu’éloigner les Etats-Unis du régime imposé par Fidel Castro, car il l’éloigna aussi du peuple, si bien que la seule alternative pour Fidel Castro fut de s’appuyer sur le Parti communiste, dont son frère Raul était membre. Le Parti communiste, qui avait simplement fait preuve d’une bienveillance plus ou moins active vis-à-vis du mouvement castriste au moment de la révolution, était en fait la seule force réellement organisée sur laquelle pouvait s’appuyer celui qu’on appellera plus tard en Occident le Líder Máximo. Le Parti communiste donnera d’autant plus facilement son appui que Fidel Castro épousait de plus en plus les thèses marxistes. Peu à peu l’Etat devint seul propriétaire des principaux secteurs de l’économie et, sur le plan politique, le nouveau pouvoir employait des méthodes qui ressemblaient énormément à celles en vigueur dans les pays d’Europe de l’Est.

Bref, tout appelait à un rapprochement avec l’Union Soviétique, ce qui ne pouvait évidemment que réjouir les dirigeants du Parti communiste cubain. En revanche les Etats-Unis, qui avaient très vite reconnu le nouveau régime cubain, commencèrent à comprendre que Cuba était en train de se rapprocher de plus en plus de l’Union Soviétique, cette dernière signant même un accord avec Cuba pour son approvisionnement en pétrole, suite au refus des raffineries américaines implantées à Cuba de lui en fournir.  Par ricochet, les États-Unis suspendirent peu après les relations diplomatiques avec l’île.

Même si Fidel Castro n’était plus aux yeux des Cubains le même héros que celui qui rentra triomphalement à La Havane, une semaine après la reddition des soldats de Batista le jour de l’An 1959, il conservait malgré tout le soutien de ses compatriotes, d’autant que les Etats-Unis allaient lui donner l’occasion de ressouder de pays le 17 avril 1961, quand des bataillons de miliciens décidèrent d’envahir la Baie des Cochons, opération organisée et financée par la CIA pour renverser le régime de Fidel Castro, un régime que les Américains croyaient infiniment plus fragile qu’il ne l’était en réalité. Une opération qui, par parenthèse, se termina à la confusion des Américains, alors qu’ils auraient sans doute pu envahir l’île en y mettant vraiment les moyens, comme l’auraient reconnu un peu plus tard Nikita Khrouchtchev et Fidel Castro. Et pourtant le régime cubain était fragile, d’autant que chaque jour il se passait quelque chose dans l’île susceptible de saper l’autorité des gens au pouvoir. Un matin, c’étaient des avions en provenance de Miami qui incendiaient un carnaval, un autre jour c’était un groupe de marines qui, depuis la base de Guantanamo, venait tuer un soldat cubain, sans parler des multiples sabotages quotidiens touchant les installations vitales pour l’île. Bref, nombre d’exactions destinées à saper le moral des Cubains et de ses nouveaux dirigeants.

Mais il en fallait bien davantage pour décourager Fidel Castro de poursuivre ses réformes, et son glissement de plus en plus net vers une économie totalement socialiste. Au contraire, face à des Américains prêts à tout pour le renverser, la détermination de Castro était décuplée, ce dernier finissant par se croire investi de la mission de contrer l’impérialisme des Etats-Unis. Rien que ça! C’est ainsi que Castro protesta violemment après l’annonce par J.F. Kennedy, le président américain de l’époque, de bloquer Cuba par la mer. C’était l’époque où Etats-Unis et Union Soviétique se battaient à la fois pour conquérir l’espace…et de l’influence sur la terre, ce qui donnait l’occasion à Fidel Castro de s’affirmer aux yeux du monde entier en faisant des discours enflammés, qui pouvaient durer trois ou quatre heures, pour dénoncer les « crimes de l’impérialisme yankee ». Il est vrai que les motifs du courroux des uns et des autres étaient nombreux, les Etats-Unis ajoutant chaque jour une ligne supplémentaire à l’embargo et les Cubains nationalisant toujours plus d’entreprises et de grandes propriétés, celles-ci se faisant au demeurant de plus en plus rares, ce qui provoquait des réactions se radicalisant de plus en plus de part et d’autre.

En fait la pression des Etats-Unis se faisait de plus en plus sentir, et l’idée qu’il fallait absolument se débarrasser du régime de Castro s’imposait toujours un peu plus dans l’Administration américaine. Il fallait donc fomenter une révolution…tant qu’il était encore temps. En effet chaque jour qui passait ne faisait que renforcer la détermination de Castro, quitte à se rapprocher de plus en plus de l’Union Soviétique, en rappelant au passage que selon l’opinion des dirigeants soviétiques de l’époque, la révolution marxiste s’étendrait plus facilement si elle était spontanée dans un pays donné plutôt qu’en arrivant avec des tanks. Et c’est pour cela que l’avènement et surtout l’emprise de Castro sur son île était une véritable bénédiction pour les Soviétiques, dans la mesure où Cuba se situait à quelques encablures des Etats-Unis. Un régime marxiste-léniniste sur le continent nord-américain !!!

Mais tout cela ne pouvait qu’aboutir à faire des étincelles entre les deux géants de l’époque, lesquels en étaient à celui qui produirait le plus d’ogives nucléaires susceptibles d’atteindre l’autre. Cela obligeait évidemment les Etats-Unis et l’Union Soviétique à déployer leurs missiles un peu partout dans le monde, afin d’être en meilleure position pour éventuellement affronter l’ennemi et riposter en cas d’attaques. C’était cela ce qu’on appelait la guerre froide, à savoir une sorte d’équilibre de la terreur qui, d’une certaine manière, a évité un affrontement que d’aucuns ont jugé inéluctable à plusieurs reprises entre 1948 et 1965. En mars 1962, par exemple, les Etats-Unis ont fini par installer une quinzaine de missiles nucléaires en Turquie, donc dans un pays ayant une frontière commune avec l’Union Soviétique. A cette époque les Etats-Unis souhaitaient mettre en place davantage de missiles atomiques dans des pays amis comme la Grande-Bretagne et l’Allemagne, ce dont ne voulait pas le général de Gaulle qui, d’ailleurs, quittera le commandement intégré de l’OTAN en 1966.

Cette installation des missiles en Turquie allait être le détonateur de la décision des dirigeants soviétiques d’installer à leur tour des fusées à Cuba, à la fois pour défendre la révolution cubaine, et pour montrer aux Américains que l’Union Soviétique avait elle aussi la possibilité de déployer des armes de destruction massive, comme nous disons de nos jours, aux frontières américaines. Pour mémoire, on rappellera que les Etats-Unis, contrairement aux pays européens ou asiatiques, n’ont jamais eu dans leur histoire à faire face à un conflit armé chez eux, en dehors des guerres qui ont aidé à construire le pays, d’où sans doute la peur que leur inspirait cette intrusion militaire nucléaire dans leur sphère de sécurité, une sphère qu’ils refusaient au rival soviétique mais qu’ils jugeaient naturelle pour eux. C’est ce qui explique que le monde ait été pendant quelques semaines au bord du gouffre nucléaire, sans que la population du globe ne s’en rende compte. Et oui, on est passé tout près d’une guerre nucléaire, aux conséquences incalculables pour l’humanité, du moins c’est le sentiment qu’on a eu à ce moment, qui n’a pas été  vraiment démenti depuis. En réalité personne ne peut dire avec certitude si cette guerre aurait eu lieu effectivement, même si certains affirment que si guerre il n’y a pas eu, c’est du fait des dirigeants soviétiques, plus particulièrement de Krouchtchev, que l’on a jugé plus raisonnable à l’époque que l’administration américaine, à moins que le bluff américain n’ait fonctionné à la perfection. Sans doute les deux à la fois.

Michel Escatafal

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