La Rome épicurienne au premier siècle

Rome sous le règne des Flaviens avait une population que l’on évalue à un million d’habitants, chiffre considérable pour l’époque. Certains affirment même que c’était davantage encore, et qu’il faut plutôt parler d’un million cinq cent mille personnes vivant dans la capitale de l’empire. Peu importe au fond, sinon que Rome était la plus grande ville du monde connu, avec une extraordinaire stabilité des ordres et des classes. L’aristocratie était encore nombreuse, mais à part celui des Cornelii, les mémorialistes du temps ne citent plus les grands noms d’autrefois, à savoir les Fabius, les Emile, les Valère etc. Décimés d’abord par les guerres auxquelles elles fournissaient une contribution de cadavres élevée, puis par les persécutions, et enfin par les pratiques malthusiennes, ces illustres familles s’étaient éteintes, remplacées par d’autres, nanties de moins d’ancêtres, mais beaucoup plus riches, qui provenaient de la bourgeoisie de province, industrielle et commerçante.

« Aujourd’hui, disait Juvénal, dans la bonne société, la seule excellente affaire est une femme stérile. Tout le monde sera ton ami parce que tout le monde espèrera quelque chose de ton testament. Et celle qui te fait un enfant, qui t’assure qu’elle ne va pas mettre au monde un enfant d’une autre couleur que la tienne » ? Juvénal exagérait un peu, mais le mal qu’il dénonçait était authentique. Le mariage, qui avait été un sacrement à l’époque stoïcienne et le redeviendra à l’époque chrétienne, n’était plus qu’une aventure passagère. L’éducation des enfants, considérée naguère comme un devoir envers l’Etat, et envers les dieux qui ne promettaient une vie dans l’Au-delà qu’à ceux qui laissaient quelqu’un pour prendre soin de leur tombe, était maintenant considérée comme un ennui, une charge à éviter. Si l’infanticide n’était pas autorisé, l’avortement en revanche était pratique courante, et s’il ne réussissait pas, on recourait à l’abandon au pied d’une « colonne lactaire », ainsi appelée parce qu’on y voyait en sentinelles des nourrices payées spécialement  par l’Etat pour allaiter les enfants trouvés. C’était une forme de protection sociale !

Chez les mères romaines qui n’étaient pas dans la misère, l’habitude avait été prise de confier immédiatement l’enfant mis au monde à une nourrice pour l’allaitement, avant de le confier à une gouvernante, enfin à un pédagogue, généralement grec, pour ce qui concerne l’instruction. Autrement elles l’envoyaient dans une des écoles privées ouvertes un peu partout, fréquentées par les deux sexes et dirigées par des magistri. Les élèves allaient à l’école primaire jusqu’à l’âge de douze ou treize ans. Après quoi, on séparait les sexes, les filles complétant leur éducation dans des collèges spéciaux où on leur enseignait surtout la musique et la danse,. Quant aux garçons, ils entraient dans l’enseignement du second degré fait par des Grecs grammatici pour la plupart, si bien qu’ils insistaient surtout sur la langue, la littérature et la philosophie grecques, qui finirent de ce fait par submerger la culture romaine.

L’université était représentée par les cours des rhéteurs, qui n’organisaient rien. Pas d’examen, pas de thèse, pas de doctorat, de simples conférences, suivies de discussions. Les cours coûtaient jusqu’à deux mille sesterces par an. Pétrone se plaignait qu’on n’y enseignât que des abstractions dépourvues de toute utilité pour la vie pratique. Mais ils flattaient un goût typiquement romain, celui de la controverse, de la subtilité, des arguments boiteux, défaut que certains reprochent encore de nos jours à l’ensemble des Italiens.

De leur côté les familles très riches envoyaient leurs fils se perfectionner loin de Rome, à Athènes pour la philosophie, à Alexandrie pour la médecine, à Rhodes pour l’éloquence, ce qui interpella Vespasien qui ne comprenait pas que l’on dépense autant d’argent si loin de Rome. Du coup il se résolut à recruter les plus illustres professeurs de ces villes et à les transplanter à Rome dans des instituts gouvernementaux, en leur donnant des traitements annuels de cent mille sesterces.

La moralité de ces jeunes gens, en ce qui concerne les garçons, n’avait jamais été très élevée, en regard des canons de l’époque stoïcienne. A partir de seize ans, les jeunes garçons fréquentaient les lupanars et s’accordaient des aventures avec des femmes et des hommes, mais la période de débauche s’arrêtait avec l’appel aux armes, puis avec le mariage, qui marquaient une période d’austérité dans les plaisirs. Cela dit, nombre de jeunes hommes se faisaient exempter de service militaire, et pouvait donc continuer à s’adonner à leurs plaisirs habituels, qui plus est pour les jeunes de la haute société dans des endroits où ils pouvaient rencontrer ce que l’on appelle aujourd’hui des calls girls, celles-ci retenant et fidélisant leurs clients par leur charmes, mais aussi par leur conversation, par de la musique ou de la danse. Ces clients étaient parfois tellement fidèles qu’ils continuaient à les rencontrer après leur mariage.

On était plus sévère avec les filles, surtout avant le mariage…ce qui les incitait à se marier le plus tôt possible. Il est vrai que passé vingt ans, elles étaient presque considérées comme des vieilles fillles. Une fois mariées, elles jouissaient quasiment des mêmes libertés que les hommes. A ce sujet, Sénèque considérait comme heureux l’homme dont la femme se contentait de deux amants. Les intellectuelles faisaient fureur. Parmi celles-ci, Théophilia, l’amie de Martial, qui avait de très grandes connaissances en philosophie stoïcienne. D’autres comme Sulpicia, sans doute la petite fille de l’orateur et poète Rufus, se distinguaient par la qualité de leurs poésies. Il y avait aussi des clubs féminins qui ressemblaient aux salons du seizième ou du dix-septième siècle chez nous.

Sur un plan plus général, la population des classes aisées était plutôt corpulente, en raison du nombre important de fêtes données. Les hommes ne portaient plus la barbe au fur et à mesure que l’on s’approchait de la fin du premier siècle. S’ils étaient souvent tondus, il arrivait aussi que d’autres se laissent pousser les cheveux pour en faire des bouclettes ou même des petites tresses. Si la toge de pourpre était le monopole de l’empereur, les autres hommes portaient la tunique blanche et des sandales de cuir, à la mode de Capri, c’est-à-dire avec un lacet passant entre les doigts de pied.

La mode féminine en revanche était plus compliquée, au point que les dames de la haute société passaient plus de trois heures chaque matinée à se préparer, et employaient une demi-douzaine d’esclaves pour se parer. La littérature romaine décrit parfaitement cet art, avec des salles de bain remplies de rasoirs, de ciseaux, de brosses grandes et petites, de crèmes diverses , de cosmétiques, d’huile et de savon. Poppée , deuxième épouse de Néron, avait inventé pour la nuit un masque enduit de lait et destiné à rafraîchir la peau du visage. Le bain de lait était tellement devenu la règle que les femmes très riches ne voyageaient qu’accompagnées par un troupeau de vache laitières, pour avoir du lait toujours frais à disposition. Elles étaient aussi très friandes de gymnastique, de bains de soleil, et de massages contre la cellulite.

La lingerie était en soie ou en lin. Le soutien-gorge commençait à faire son apparition, mais les bas n’étaient pas encore en usage. Les chaussures étaient compliquées, faites de cuir souple et léger avec un haut talon pour remédier à un défaut des femmes romaines, si l’on en croit les écrivains de l’époque, les jambes courtes. Tout cela avec des broderies de filigrane en or. L’hiver, les femmes portaient des fourrures offertes par les maris ou amants résidant dans les provinces du Nord, la Gaule et la Germanie en particulier. Enfin, en toute saison, elles portaient beaucoup de bijoux, ce qui a toujours été la passion des dames à Rome.  Parfois certaines portaient sur elles des millions de sesterces ( au moins autant d’euros si l’on se fie à certaines conversions relatives au premier siècle), répandues sur elles sous forme de pierres précieuses, dont Pline a énuméré plus de cent espèces. Bien entendu, comme aujourd’hui, celles qui étaient un peu moins fortunées se contentaient parfois d’imitations. Autant de choses qui faisaient tourner la machine économique, même si certains empereurs, notamment Vespasien ou Tibère, étaient outrés de voir un tel étalage de luxe.

L’ameublement des maisons était en harmonie avec ce luxe, et le dépassait peut-être. Un palais digne de ce nom devait nécessairement avoir un jardin, un portique en marbre, au moins quarante pièces dont quelques salons ornés de colonnes d’onyx ou d’albâtre, un pavement et une plafond de mosaïque, des murs incrustés de pierre de prix, des tables de cèdre sur des pieds d’ivoire, des brocarts orientaux dont Néron raffolait, des vases de Corinthe, des lits de fer forgé ornés de moustiquaires, et quelques centaines de serviteurs. Ces derniers, au nombre de deux,  se tenaient derrière le siège de chaque invité  pour servir le repas, deux autres pour ôter les chaussures pour chaque convive qui le demandait, notamment pour s’étendre à l’aise, etc.

Le grand seigneur romain de ce temps se levait le matin vers sept heures, et son premier travail était de recevoir pendant deux heures environ ses « clients », offrant sa joue au baiser de chacun d’eux. Ensuite il faisait son premier déjeuner, généralement très sobre…pour l’époque. Enfin il recevait des visites d’amis et ou en faisait lui-même. La vie sociale romaine était ainsi, et il n’était pas question de refuser d’assister un ami, par exemple quand il rédigeait son testament, ou pour les noces de son ou ses enfants, ou encore pour soutenir sa candidature s’il se présentait à une élection. En fait, tout le monde pratiquait de cette manière, y compris la petite bourgeoisie ou les gens de condition modeste. Ces derniers, eux aussi, prenaient un repas plus ou moins léger et retournaient aussitôt au travail. Par ailleurs, la plupart de ceux qui travaillaient finissaient par se retrouver aux thermes pour le bain. A ce propos, nombreux sont ceux qui considèrent qu’aucun peuple n’a jamais été aussi propre que le peuple romain.

Chaque palais avait son bassin particulier, et il existait plus de mille bains publics à disposition de la population à l’époque de Vespasien, d’abord ouvert à des heures particulières pour les femmes puis pour les hommes, avant de devenir mixtes un peu plus tard. L’entrée ne coûtait pas très cher. On se déshabillait dans des cabines, on allait faire des exercices de pugilat, de lancer de javelot ou de disque, on se livrait à des jeux de ballons, puis on entrait dans la salle de massage. Ensuite commençait le bain proprement dit avec ses rituels, d’abord en plongeant la tête dans le tepidarium rempli d’eau tiède, puis dans le calidarium à vapeur bouillante, où l’on faisait usage d’une nouveauté importée de la Gaule, le savon. Enfin, pour provoquer une saine réaction du sang, on se jetait à la nage dans l’eau glacée de la piscine.  Une fois terminé ce cérémonial, on se séchait, on s’oignait d’huile, et on passait dans la salle de jeux pour jouer aux dés ou on allait dans la salle de conversation pour bavarder avec des amis, ou pour diner avec eux. Nous dirions même aujourd’hui pour se goinfrer avec eux puisque même dans les repas les plus sobres, il y avait six plats dont deux de viande de porc avec beaucoup de sauces. On prenait ces repas sur des divans à trois places, les triclini, le corps allongé. En tout cas les Romains avaient l’estomac solide, comme en témoignent ce qu’il y avait à manger lors des banquets.

Ces gros repas en effet commençaient à quatre heures de l’après-midi et se prolongeaient jusque tard dans la nuit, voire jusqu’au lendemain matin. Les tables étaient chargées de fleurs et l’air était saturé de parfums. Les serviteurs devaient être deux fois plus nombreux que les convives. L’amphitryon offrait à ses invités des objets précieux, et les serviteurs passaient entre les tables pour distribuer des émétiques permettant de recommencer à manger après avoir vomi. Le rot était autorisé, y compris et surtout s’il était bruyant, car c’était le signe que l’on appréciait la qualité de ce qui était servi. Bien entendu, dans ce type de fête, les mets étaient très fins, par exemple de la langouste comme poisson, mais aussi des huîtres et des filets de grive. Un certain Apicius, qui inventa le pâté de fois gras, décida un jour d’engraisser les oies avec des figues pour rendre leur foie davantage succulent. Il gagna énormément d’argent avec cette méthode d’engraissement, mais en dépensa beaucoup en bons repas et en fêtes, au point de finir par se tuer quand il se mit à compter sa fortune qui n’était plus que d’un milliard de sesterces. Rares sont les milliardaires de nos jours qui se suicident ! Et bien Apicius le fit, parce qu’il se considérait tombé dans la misère avec son petit milliard. Ah les Romains du premier siècle!

Michel Escatafal

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