La dipomatie de la Troisième République fut un modèle

Pendant les cinq dernières années, nombre de Français ont reproché à Nicolas Sarkozy de n’avoir pas de diplomatie. Nous n’en avions plus pourquoi ? Parce que c’est N. Sarkozy lui-même qui s’en occupait avec ses conseillers, ce qui signifiait pour lui « faire des coups »…qui ne pouvaient être payants que sur le plan intérieur, parce que savamment habillés en termes de communication. Problème, la diplomatie ne peut pas se traiter avec l’œil rivé sur les sondages d’opinion, pour la bonne raison que ce travail suppose à la fois de la patience et de la constance, autant de qualités qui n’étaient pas le fort de l’ancien président de la République, mais qui en revanche sont une des qualités reconnues de François Hollande.

En disant cela je pense à ce que je lisais ces derniers jours sur la manière dont la Troisième République a mené la diplomatie de notre pays, à une époque où elle cumulait toutes les difficultés, après avoir perdu une guerre (1870-1871) dans des conditions humiliantes,  et avoir subi par la suite les manœuvres (souvent perfides) du chancelier allemand Bismarck, destinées à isoler la France afin que cette dernière renonce à récupérer l’Alsace-Moselle. Cette lecture édifiante me permet d’évoquer un ancien grand ministre des Affaires étrangères, Théophile Delcassé, qui jeta les bases de l’Entente cordiale entre notre pays et la Grande-Bretagne, dont on mesura plus tard à quel point ce rapprochement fut déterminant pendant la première guerre mondiale (1914-1918).

Ce Théophile Delcassé, sans être au départ diplomate de carrière, allait s’avérer comme un remarquable négociateur à la fin du dix-neuvième siècle et au début du vingtième. En effet, après avoir été secrétaire d’Etat puis ministre des Colonies, il devint ministre des Affaires étrangères en 1898, et gardera son poste dans six gouvernements successifs, où si l’on préfère sept années durant. Cela lui valut d’être considéré comme un des meilleurs hommes d’Etat de la Troisième République, bien que son action n’ait pas toujours été approuvée par l’opinion publique de l’époque, plus particulièrement dans l’affaire du Nil, que je vais résumer parce que cet épisode est sans doute un des chefs d’œuvre de notre politique étrangère.

En 1885, les populations musulmanes en révolte avaient chassé du Soudan les forces anglaises, ce qu’évidemment la Grande-Bretagne ne pouvait tolérer. Du coup, celle-ci voulut faire reconnaître ses droits sur le Soudan par les nations européennes, ce qui fut très facilement accepté…sauf par la France, les deux pays ayant des intérêts inconciliables sur l’Afrique. La Grande-Bretagne, en effet, voulait établir une liaison territoriale du Caire jusqu’au Cap, alors que la France voulait faire la même chose, mais de Dakar à Djibouti, le Soudan étant le lieu de croisement de ces deux ambitions.

Ce fut le début de ce que l’on appela « l’affaire de Fachoda », où un corps expéditionnaire anglais commandé par Kitchener dut affronter une expédition française, beaucoup moins nombreuse et composée de quelques Sénégalais, dirigée par le commandant Marchand. La présence de Français à cet endroit était considérée par les Britanniques comme une violation directe des droits de l’Egypte et de la couronne britannique, et malgré toute l’ardeur de la petite troupe tricolore, les Français furent obligés de reculer et de laisser les Egyptiens planter leur drapeau à Fachoda (4 novembre 1898). Il eut été effectivement suicidaire d’engager le combat contre des troupes anglo-égyptiennes très supérieures en nombre et en armes. L’affaire se termina par une défaite diplomatique de la France, certains dirent une humiliation, notre pays abandonnant toute prétention sur le bassin du Nil (convention du 21 mars 1899).

Et pourtant cela n’empêcha pas Delcassé d’en tirer avantage pour rompre l’isolement de la France à cette époque, dont j’ai parlé précédemment, face à l’Empire allemand allié notamment à l’Empire austro-hongrois. Delcassé profita donc de l’occasion pour renouer avec la Grande-Bretagne sur des bases beaucoup plus pacifiques, acceptant par un accord signé le 8 avril 1903, de renoncer à tous ses droits sur l’Egypte, les Britanniques de leur côté laissant carte blanche à la France pour intervenir au Maroc, pays riverain de l’Algérie où la présence française était déjà très ancienne. Ce rapprochement franco-britannique sera suivi ensuite par un accord entre la France et l’Italie, à propos de la Tunisie, alors que l’Italie appartenait officiellement à la Triple-Alliance avec l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie.

Cela montre qu’il faut beaucoup…de diplomatie dans le domaine des affaires étrangères, et surtout qu’il ne faut pas ménager ses efforts pour pouvoir devenir crédible sur le plan international. En outre il faut que les responsables de ce domaine sachent rester à l’écoute de leurs ambassadeurs, ce que sut si bien faire Delcassé avec Paul Cambon, qui resta en poste à Londres de 1898 jusqu’en 1920 et qui joua un rôle considérable dans l’établissement des bonnes relations anglo-russes, ou encore avec Camille Barrère qui joua à Rome le même rôle que Paul Cambon.

Hélas tous ces principes ont été battus en brèche dès l’arrivée au pouvoir de N. Sarkozy, lequel est même allé jusqu’à abandonner la politique d’indépendance que tous les autres présidents de la cinquième République avait scrupuleusement suivi, dans la foulée du général de Gaulle. En outre on notera que, contrairement à Nicolas Sarkozy, tous les autres présidents de la République ont eu à leur côté « un vrai ministre des Affaires étrangères », un homme connaissant les rouages du Quai d’Orsay. Parmi ceux-ci il faut citer Maurice Couve de Murville (1958-1968) avec le général de Gaulle, Claude Cheysson (1981-1984) avec François Mitterrand, Jean François-Poncet (1978-1981) avec Valéry Giscard d’Estaing, et plus près de nous Hubert Védrines entre 1997 et 2002 en période de cohabitation, sans oublier Dominique de Villepin, qui restera à jamais l’homme du fameux discours à la tribune des Nations Unies (14 février 2003), juste avant le déclenchement de la guerre en Irak.

Hélas, tous ces diplomates, dignes successeurs de Delcassé ou Aristide Briand, n’auront jamais été remplacés depuis 2007, même si l’on a essayé de nous « vendre » Alain Juppé comme le sauveur d’une diplomatie française en capilotade. Certes le maire de Bordeaux a fait son possible pour renouer avec une certain tradition française, mais il n’a jamais pu réparer les dégâts occasionnés par la cellule diplomatique de l’Elysée, et par les erreurs des deux ministres des Affaires étrangères qui se sont succédés à ce poste depuis l’élection de N. Sarkozy, B. Kouchner et Michelle Alliot-Marie, lesquels tout comme Alain Juppé, n’ont jamais été diplomates de carrière.

Cela dit il n’est pas nécessaire d’avoir démarré sa carrière dans la diplomatie pour y laisser son empreinte, cas de Delcassé ou de Briand, mais il faut au moins avoir des dispositions particulières pour ce type de fonction, sous peine de donner de son pays une image qu’il ne mérite pas. Et l’image de la France, de mai 2007 jusqu’en mai 2012, fut loin d’être celle qu’on attend d’un pays au passé et à l’histoire aussi riches. En outre par rapport à l’époque dont j’ai parlé précédemment, nous sommes dans une situation financière très difficile, avec une dette et des déficits considérables. En revanche, à la fin du dix-neuvième siècle la France était le banquier de l’Europe, ce qui l’avait aussi aidé à sortir de l’isolement dans lequel l’avait enfermé Bismarck après la guerre de 1870, au point que la diplomatie française avait réussi à renverser à son avantage le rapport de forces ce qui allait lui permettre de sortir victorieuse de la guerre de 1914-1918.

Michel Escatafal

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